NOA NOA: odorant.
La majesté silencieuse de la Forêt accueille le pèlerin en route vers
l'Aroraï, la montagne qui touche le ciel.
Nulle vie animale, point d'envols et de chants, et rien qui bondisse
et rien qui rampe. Mais quelles harmonies dans les parfums qui grisent
l'artiste voyageur! Que de beaux bruits dans l'éclat polychrome des
feuilles, des fruits, des fleurs!
Ses yeux, où demeure l'éblouissement des splendeurs humaines
contemplées à nuits, à journées pleines, ses yeux, repus de
sensualités si chastes d'être si naïves, évoquent parmi ce triomphe
végétal la Femme qui serait l'âme de la Forêt, l'Eve dorée, aux
membres robustes et souples, aux jambes lisses, fortes, rondes, comme
ces lianes, des cheveux drus, comme la mousse, des lèvres où fleurit
la sève de l'églantier, deux fruits mûrs sur la poitrine, l'Eve dorée,
reine enfant et déesse sauvage, sous le dais somptueux des
frondaisons, sur le tapis des herbes, des feuilles amoncelées.
Dans l'extase de cette vision, à pas lents il traverse les clairières
rares, les hauts fossés, les ruisseaux, gravit les pentes roides,
s'aidant des mains, heureux de l'effort, aux parois de rochers, aux
branches d'arbres,--jusqu'à ce qu'un glissement furtif sollicite non
pas sa crainte vers l'anfractuosité profonde où luit le blanc ruban
d'une source au delà d'un bouquet bas et large,--vers la grotte
fraîche où bruit doucement la Source--_Papemoë_--la _Source
Mystérieuse_: et c'est, soudaine, la présence réelle!
Un jeune être, penché, perché sur d'imperceptibles degrés taillés par
le temps dans le mur stratifié de la montagne que la forêt habille de
pourpre, un bel être nu boit dans sa main, à la source mystérieuse, à
la source sauvage comme lui. Et l'artiste frémit dans son âme devant
cette apparition qui lui révèle la vie secrète, le secret vivant de la
Forêt, de la Montagne, de l'Ile.
Mais la jeune fille, avertie par la complicité fraternelle, autour
d'elle, des choses qui lui dénoncent le témoin, se détourne, voit, et
d'un essor léger s'efface sur le rideau des feuilles et des ramures
qui s'entr'ouvrent à sa fuite, et se referment silencieusement,
impénétrablement.
La Source mystérieuse continue sa plainte, pure comme une voix de
femme. Parmi les senteurs vives dont est chargé l'air, s'exhale et
domine, enivrant, l'esprit même, l'esprit parfumé de l'Ile Heureuse:
NOA NOA.