IV.

_Parahi té Maraë_: la _réside_ le Temple.

Car le Temple, lieu ouvert et le sommet de la montagne que touchent

les pieds des Dieux, est lui-même un vivant. Ici, lui seul: à son

contact meurt la nature, de terreur ou d'amour, et les cimes des

grands arbres s'inclinent au seuil de l'enceinte aride.

Lieu de grandeur et d'horreur; nudité des rites mortuaires; là coula

le sang humain: et des têtes de morts, témoignages sculptés sur la

barrière qui cerne le Temple, précisent.

Vue de ce sommet, la vie--en bas, dans les jardins du rivage, si gaie,

tout le jour--n'apparaît plus vraie qu'en ses heures nocturnes, alors

que les rieurs de midi se taisent et frissonnent.

Est-ce du Temple qu'ils descendent avec la nuit, les Tupapaüs, les

esprits malfaisants, et qu'ils s'en vont, quand les épouvantements de

l'ombre les raniment, chuchoter d'étranges paroles aux oreilles des

jeunes filles?

Est-ce l'héréditaire effroi des crimes sacrés, est-ce la mort des

Dieux eux-mêmes, qui marque de tant d'âpre tristesse le lieu où fut

leur Temple? Qui sait? Mais là règne la mort et de là elle rayonne sur

l'Ile.

Est-ce le remords des meurtres ou le regret des Dieux, est-ce le

regret des Dieux ou la peur de les suivre dans la tombe noire où

l'oubli les relègue, est-ce le danger d'hier ou celui de demain qui

livre aux larves du mal les douces nuits de l'Ile Heureuse?

Est-ce sur le sommet où réside le Temple que Téfatou répondit aux

insidieux conseils d'Hina:

--L'homme mourra!

* * * * *

Deux jeunes femmes, deux Tahitiennes aux beaux visages graves et

naïfs, contemplent une Autre femme, de stature doucement surhumaine et

portant à l'épaule un Enfant qui, d'un geste câlin, repose sa tête sur

la tête de sa mère. Autour des deux têtes la divine auréole. Derrière

les spectatrices aux mains jointes, se tient un ange parmi les fleurs,

riche, calme, lui-même une royale fleur.

--_la orana, Maria_, disent-elles: "Je vous salue, Marie."

Et la nature est, toute, une prière, de suavité, de luxuriance, qui

reflète le sourire de la Vierge, un sourire où s'épanouissent ensemble

le plaisir et la piété,--le majestueux et le mutin de la Déesse et de

la femme, telles que ces âmes naturelles peuvent à travers celle-ci

concevoir celle-là, telles qu'elles les adoraient, jadis, toutes deux,

dans la tendre Hina:

--la orana, Hina.

* * * * *

Ainsi, par la souple arabesque qui va des premiers étonnements à la

compréhension, et qui comporte un état spirituel de ferveur docile et

lucide, tu vois que cette oeuvre, et, en elle deviné, son objet, sont,

l'une, un rite de joie rythmé de tremblement, comme, l'autre,

l'occasion d'être heureux sans espérance.

Lecteur, c'est le point de vue--il fallait le dire--de ce livre;

l'objet de l'oeuvre écrite est celui de l'oeuvre peinte, en l'oeuvre

peinte perçu, puis littérairement (selon, toutefois, et comme le

prescrivait le fait de la collaboration, des procédés déjà vérifiés

par l'expérience de maints auteurs* et sans prétentions à de la

nouveauté) désigné.

* Toutefois, je dois noter que la simple alternance de la prose et

des vers a suffi pour rebuter plusieurs éditeurs; ils affirment

qu'il n'y a pas de lecteurs pour ce genre d'écrire. Je conserve

les autographes où ces commerçants ont consigné leur unanime

opinion,--documents, dont je ne m'exagère pas la valeur, pour

l'histoire littéraire de mon temps.

Le héros, humain, des passions, reste le peintre.

--Mais ne nous ment-il pas? et pourquoi le croire? Qui nous donnera la

certitude qu'elle soit vraiment, l'île lointaine où nous ne sommes pas

allés, cette terre délicieuse et condamnée? Dans le même décor un

autre, sans doute, eût entendu d'autres paroles....

--Par quelle fausse indépendance d'esprit, au lieu d'écouter la seule

voix qui s'élève, quêterais-tu en des résonances qui n'ont pas vibré

les termes absents d'une comparaison vaine?

--... Un autre eût éteint aux premiers plans l'incendie tropical pour

en réserver les flammes à l'illumination des fonds, laissant sur ce

rideau clair cette humanité fauve s'agiter, fantomale, ou

s'immobiliser dans la majesté de son ample statuaire, morte: morte, en

effet, ou qui bientôt--vous le dites--le sera, grande race épuisée par

l'antiquité de son sang et les mollesses d'un climat trop clément, ou

atteinte, peut-être, aux sources de sa vie par le poison latin.... Un

autre, fidèle à la gloire du type occidental de la beauté, nous eût

caché le charme dangereux de la Vénus dorée, si robuste (ou si

grossière?) et qui viole nos habitudes éprises de faiblesse gracieuse,

d'élégance maladive, de noblesse affiliée.... Un autre, curieux

seulement de vérité....

--Et, chacun selon sa loi propre, tous mentiraient également à ton

désir, si tu prétends usurper leur rôle au service de cette Vérité,

_qui n'est pas_, en soi, qui n'a lieu que dans nos âmes, et qui varie

avec elles.

--Soit, et je sais que deux paires d'yeux ne virent jamais identique

la même réalité. Encore est-il des limites à l'interprétation de

l'art. Ici, je sens qu'elles sont franchies. Il y a plus d'invention

que d'imitation, plus d'arbitraire despotisme que de fidélité, et

j'ai, dès lors, le droit de discuter le caprice qui groupe des

fantasmagories de songes sous cette étiquette: Tahiti!

--Non.

L'interprétation artistique n'a d'autres limites que les lois de

l'harmonie.

Si, les regards sur l'objet qui suscite son émotion, l'artiste produit

une oeuvre harmonique en chacune de ses diverses parties comme en son

ensemble, cette oeuvre est l'expression très fidèle et très vraie de

_cet_ objet par _cet_ artiste, si vaste qu'entre le _modèle_ et la

_copie_ tu constates l'écart. L'écart peut être plus ou moins évident,

mais _il est_ toujours. Car il n'y a pas art s'il n'y a pas

transposition. Même celui qui croit copier, s'il est un artiste,

transpose, puisque c'est colorées par sa vision personnelle que nous

apparaissent les choses par lui "copiées",--et tu avoues qu'un autre,

son égal en mérite et avec le même scrupule d'exactitude, nous les

montrerait autrement colorées. Il arrive que l'interprétation la plus

lointaine soit la plus vraie: défie-toi de tes yeux, passant, et songe

que l'artiste a fait un long effort pour tâcher de pénétrer au secret

profond des choses.

On n'a jamais rien pris à la nature avec les mains, que pour combler

les cuisines et les herbiers, les ménageries et les musées d'histoire

naturelle. Les choses ainsi dérobées à la nature--seules réalités

objectives, pourtant, sur lesquelles tous les témoins soient

d'accord--entre nos mains s'altèrent, se transforment vite et nous

font peu d'honneur. Quel Diogène a dit des lions volés au désert que

nous sommes leurs domestiquer et non pas leurs propriétaires? et la

mort ne tarde pas à nous les reprendre. Elle ne les reprendra pas au

peintre qui sut les peindre, c'est lui le seul dompteur.

La Nature ne nous livre que des Symboles: le sens qu'elle prend en

nous, la sensation, le sentiment, l'idée que nous avons d'elle. Nous

ne la possédons que par ce détour et c'est de ces fictions qu'est

faite notre réalité. Mais le substrat, le prétexte de ces fictions,

est inépuisable, eucharistique: nous pouvons communier tous à sa

richesse infinie; pour tous diversement, pour chacun pleinement, la

Nature est toujours significative.

Or, l'Art--_qui est dans la Nature_--participe à ce divin caractère

Comme elle, contemplé, il rayonne. Selon la variété des esprits il se

multiplie. Le musicien peut susciter le peintre, comme les murmures de

la forêt ont suscité le musicien.

_L'Art réalisé peut être pour moi la Nature_: elle a, seulement, déjà

pris dans une âme conscience de soi.

De Tahiti son peintre rapporte des feuilles de tamaris où se seraient

flétries les belles syllabes de ce mot? une poignée de sable? une

femme vivante? le soleil? le rêve qu'il en eut, avec ses yeux, avec

son esprit, avec son coeur: Tahiti recréée par son intelligence et sa

sensibilité, telle qu'au cours de deux années de travail heureux il

parvint à la comprendre, puis à la transcrire dans un art

rigoureusement harmonique, riche de rappels, d'échos, d'analogies, de

correspondances. Ce paysage te garantit l'authenticité de ce visage et

ce rocher te jure que voici bien la mer. L'"invention", dont tu te

défies, c'est l'âme de l'oeuvre, le souffle de sa vie, le mouvement

qui fait l'unité supérieure de ses éléments, la chaleur fluide qui

manquerait aux feuilles coupées. Cette _invention_, qui procède à _l'

imitation de la Nature_, la grande inventrice! fut influée d'elle

dans l'esprit de l'artiste. Voici de l'eau qui ne tarira pas, voici

des feuilles qui seront toujours vertes. Voici Tahiti, délicieuse et

condamnée, comme elle est.

Voici Tahiti VRAIE, c'est à dire: FIDÈLEMENT IMAGINÉE.

Une querelle encore, je la devine, et pour en finir avec ces

préliminaires (qui touchent parfois au fond):

--Après le droit de transposition il faudrait légitimer, plus délicat,

le droit de parti-pris. On ne contesterait que, dans cette rencontre

de deux--dirai-je?--" sociétés ", la nôtre et "celle" de Tahiti, le

peintre donne à la sauvagerie tahitienne ses préférences et le

suffrage, solennellement, de son admiration. De quoi, permettez, rire,

sans plus davantage s'attarder à ce jeu d'un goût rare.

--Au prix seulement d'une intime et entière familiarité avec l'objet

de son oeuvre l'artiste peut faire sa révélation: point de telle

union sans sympathie profonde. Et, à cet objet, sans l'élan d'une

sympathie première ou quelque pressentiment, l'artiste fût-il jamais

venu? Sympathies, admirations, même préférences, pour la beauté du

décor, au moins, enchanté: tu les comprends. Que sur cette scène

merveilleuse, et parce que le visage des acteurs est moins pâle que le

tien, banal ou vil soit le drame joué, tu le décides? Hésite!

Souffre qu'un autre ait d'autres pensées, fondées en études et en

méditations. Cet autre-ci, las de décadence occidentale, s'est épris

des grandes floraisons végétales et humaines de là bas; il a donné

son respect aux splendeurs d'autrefois, sa piété à l'agonie présente.

Je ne le défends pas. Je sens, par lui peut-être et par son oeuvre,

comme lui. Et rêverais-je devant cette occasion d'être heureux sans

espérance--le thème--d'enchaîner à l'opération d'un art celle d'un

autre art et une seconde à la première épiphanie, si je n'étais, moi

aussi, épris de cette sauvagerie fastueuse et de toute cette beauté

vivante dans la symphonie peinte--et vivante dans ma pensée?

Mais!...

Est-il, autrement que par les lignes colorées, communicable, ce

paradis? Par de là l'abord si facile des êtres, l'énigme réfugiée au

fond des yeux! Et ce sourire: comme le dédain de mentir pour cacher

un Secret qui, même proféré, ne saurait perdre son caractère fatal de

Secret! Ainsi la Forêt tahitienne, elle aussi, néglige de se garder:

ni serpents ni fauves et sa splendeur invite, mais c'est sa splendeur

même, c'est sa miraculeuse splendeur qui la défend, polychrome et

multiforme éblouissement qui voile d'éclat le mystère des fonds....

--Attends! intervient le Peintre: je t'aiderai à deviner. Je tâcherai

que les tableaux te content leur histoire, la mienne, là bas, sans que

les récits à l'oeuvre prétendent ajouter rien, que: soulever les

franges d'infini qui relient entre eux les épisodes du poème, afin de

te conduire, par le corridor de l'espace et du temps, à travers les

souvenirs où se décompose en circonstances le rêve total.

Ecoute donc.

Mais n'oublie pas que tout artiste sincère est l'élève de son modèle.

Ainsi ai-je voulu faire, moi-même: je tenais le pinceau, les Dieux

Maories dirigeaient ma main.

Et prends garde: l'abord n'est pas si facile! Elle est épaisse,

l'ombre qui tombe du grand arbre, et l'antre est formidable, qu'il

masque. Elle est bien subtile et très fugace, bien fière et très

savante, l'Eve dorée, et je n'ai pas inventé le mélange d'horreur et

de joie qui fait le charme maorie.--Mais sais-tu, sans incertitude,

sans regrets de jadis et terreurs de futur, sais-tu si la joie serait?

--Dites, qu'avez-vous vu?

Noa Noa(#11646) · 第 7 / 64 题