_Parahi té Maraë_: la _réside_ le Temple.
Car le Temple, lieu ouvert et le sommet de la montagne que touchent
les pieds des Dieux, est lui-même un vivant. Ici, lui seul: à son
contact meurt la nature, de terreur ou d'amour, et les cimes des
grands arbres s'inclinent au seuil de l'enceinte aride.
Lieu de grandeur et d'horreur; nudité des rites mortuaires; là coula
le sang humain: et des têtes de morts, témoignages sculptés sur la
barrière qui cerne le Temple, précisent.
Vue de ce sommet, la vie--en bas, dans les jardins du rivage, si gaie,
tout le jour--n'apparaît plus vraie qu'en ses heures nocturnes, alors
que les rieurs de midi se taisent et frissonnent.
Est-ce du Temple qu'ils descendent avec la nuit, les Tupapaüs, les
esprits malfaisants, et qu'ils s'en vont, quand les épouvantements de
l'ombre les raniment, chuchoter d'étranges paroles aux oreilles des
jeunes filles?
Est-ce l'héréditaire effroi des crimes sacrés, est-ce la mort des
Dieux eux-mêmes, qui marque de tant d'âpre tristesse le lieu où fut
leur Temple? Qui sait? Mais là règne la mort et de là elle rayonne sur
l'Ile.
Est-ce le remords des meurtres ou le regret des Dieux, est-ce le
regret des Dieux ou la peur de les suivre dans la tombe noire où
l'oubli les relègue, est-ce le danger d'hier ou celui de demain qui
livre aux larves du mal les douces nuits de l'Ile Heureuse?
Est-ce sur le sommet où réside le Temple que Téfatou répondit aux
insidieux conseils d'Hina:
--L'homme mourra!
* * * * *
Deux jeunes femmes, deux Tahitiennes aux beaux visages graves et
naïfs, contemplent une Autre femme, de stature doucement surhumaine et
portant à l'épaule un Enfant qui, d'un geste câlin, repose sa tête sur
la tête de sa mère. Autour des deux têtes la divine auréole. Derrière
les spectatrices aux mains jointes, se tient un ange parmi les fleurs,
riche, calme, lui-même une royale fleur.
--_la orana, Maria_, disent-elles: "Je vous salue, Marie."
Et la nature est, toute, une prière, de suavité, de luxuriance, qui
reflète le sourire de la Vierge, un sourire où s'épanouissent ensemble
le plaisir et la piété,--le majestueux et le mutin de la Déesse et de
la femme, telles que ces âmes naturelles peuvent à travers celle-ci
concevoir celle-là, telles qu'elles les adoraient, jadis, toutes deux,
dans la tendre Hina:
--la orana, Hina.
* * * * *
Ainsi, par la souple arabesque qui va des premiers étonnements à la
compréhension, et qui comporte un état spirituel de ferveur docile et
lucide, tu vois que cette oeuvre, et, en elle deviné, son objet, sont,
l'une, un rite de joie rythmé de tremblement, comme, l'autre,
l'occasion d'être heureux sans espérance.
Lecteur, c'est le point de vue--il fallait le dire--de ce livre;
l'objet de l'oeuvre écrite est celui de l'oeuvre peinte, en l'oeuvre
peinte perçu, puis littérairement (selon, toutefois, et comme le
prescrivait le fait de la collaboration, des procédés déjà vérifiés
par l'expérience de maints auteurs* et sans prétentions à de la
nouveauté) désigné.
* Toutefois, je dois noter que la simple alternance de la prose et
des vers a suffi pour rebuter plusieurs éditeurs; ils affirment
qu'il n'y a pas de lecteurs pour ce genre d'écrire. Je conserve
les autographes où ces commerçants ont consigné leur unanime
opinion,--documents, dont je ne m'exagère pas la valeur, pour
l'histoire littéraire de mon temps.
Le héros, humain, des passions, reste le peintre.
--Mais ne nous ment-il pas? et pourquoi le croire? Qui nous donnera la
certitude qu'elle soit vraiment, l'île lointaine où nous ne sommes pas
allés, cette terre délicieuse et condamnée? Dans le même décor un
autre, sans doute, eût entendu d'autres paroles....
--Par quelle fausse indépendance d'esprit, au lieu d'écouter la seule
voix qui s'élève, quêterais-tu en des résonances qui n'ont pas vibré
les termes absents d'une comparaison vaine?
--... Un autre eût éteint aux premiers plans l'incendie tropical pour
en réserver les flammes à l'illumination des fonds, laissant sur ce
rideau clair cette humanité fauve s'agiter, fantomale, ou
s'immobiliser dans la majesté de son ample statuaire, morte: morte, en
effet, ou qui bientôt--vous le dites--le sera, grande race épuisée par
l'antiquité de son sang et les mollesses d'un climat trop clément, ou
atteinte, peut-être, aux sources de sa vie par le poison latin.... Un
autre, fidèle à la gloire du type occidental de la beauté, nous eût
caché le charme dangereux de la Vénus dorée, si robuste (ou si
grossière?) et qui viole nos habitudes éprises de faiblesse gracieuse,
d'élégance maladive, de noblesse affiliée.... Un autre, curieux
seulement de vérité....
--Et, chacun selon sa loi propre, tous mentiraient également à ton
désir, si tu prétends usurper leur rôle au service de cette Vérité,
_qui n'est pas_, en soi, qui n'a lieu que dans nos âmes, et qui varie
avec elles.
--Soit, et je sais que deux paires d'yeux ne virent jamais identique
la même réalité. Encore est-il des limites à l'interprétation de
l'art. Ici, je sens qu'elles sont franchies. Il y a plus d'invention
que d'imitation, plus d'arbitraire despotisme que de fidélité, et
j'ai, dès lors, le droit de discuter le caprice qui groupe des
fantasmagories de songes sous cette étiquette: Tahiti!
--Non.
L'interprétation artistique n'a d'autres limites que les lois de
l'harmonie.
Si, les regards sur l'objet qui suscite son émotion, l'artiste produit
une oeuvre harmonique en chacune de ses diverses parties comme en son
ensemble, cette oeuvre est l'expression très fidèle et très vraie de
_cet_ objet par _cet_ artiste, si vaste qu'entre le _modèle_ et la
_copie_ tu constates l'écart. L'écart peut être plus ou moins évident,
mais _il est_ toujours. Car il n'y a pas art s'il n'y a pas
transposition. Même celui qui croit copier, s'il est un artiste,
transpose, puisque c'est colorées par sa vision personnelle que nous
apparaissent les choses par lui "copiées",--et tu avoues qu'un autre,
son égal en mérite et avec le même scrupule d'exactitude, nous les
montrerait autrement colorées. Il arrive que l'interprétation la plus
lointaine soit la plus vraie: défie-toi de tes yeux, passant, et songe
que l'artiste a fait un long effort pour tâcher de pénétrer au secret
profond des choses.
On n'a jamais rien pris à la nature avec les mains, que pour combler
les cuisines et les herbiers, les ménageries et les musées d'histoire
naturelle. Les choses ainsi dérobées à la nature--seules réalités
objectives, pourtant, sur lesquelles tous les témoins soient
d'accord--entre nos mains s'altèrent, se transforment vite et nous
font peu d'honneur. Quel Diogène a dit des lions volés au désert que
nous sommes leurs domestiquer et non pas leurs propriétaires? et la
mort ne tarde pas à nous les reprendre. Elle ne les reprendra pas au
peintre qui sut les peindre, c'est lui le seul dompteur.
La Nature ne nous livre que des Symboles: le sens qu'elle prend en
nous, la sensation, le sentiment, l'idée que nous avons d'elle. Nous
ne la possédons que par ce détour et c'est de ces fictions qu'est
faite notre réalité. Mais le substrat, le prétexte de ces fictions,
est inépuisable, eucharistique: nous pouvons communier tous à sa
richesse infinie; pour tous diversement, pour chacun pleinement, la
Nature est toujours significative.
Or, l'Art--_qui est dans la Nature_--participe à ce divin caractère
Comme elle, contemplé, il rayonne. Selon la variété des esprits il se
multiplie. Le musicien peut susciter le peintre, comme les murmures de
la forêt ont suscité le musicien.
_L'Art réalisé peut être pour moi la Nature_: elle a, seulement, déjà
pris dans une âme conscience de soi.
De Tahiti son peintre rapporte des feuilles de tamaris où se seraient
flétries les belles syllabes de ce mot? une poignée de sable? une
femme vivante? le soleil? le rêve qu'il en eut, avec ses yeux, avec
son esprit, avec son coeur: Tahiti recréée par son intelligence et sa
sensibilité, telle qu'au cours de deux années de travail heureux il
parvint à la comprendre, puis à la transcrire dans un art
rigoureusement harmonique, riche de rappels, d'échos, d'analogies, de
correspondances. Ce paysage te garantit l'authenticité de ce visage et
ce rocher te jure que voici bien la mer. L'"invention", dont tu te
défies, c'est l'âme de l'oeuvre, le souffle de sa vie, le mouvement
qui fait l'unité supérieure de ses éléments, la chaleur fluide qui
manquerait aux feuilles coupées. Cette _invention_, qui procède à _l'
imitation de la Nature_, la grande inventrice! fut influée d'elle
dans l'esprit de l'artiste. Voici de l'eau qui ne tarira pas, voici
des feuilles qui seront toujours vertes. Voici Tahiti, délicieuse et
condamnée, comme elle est.
Voici Tahiti VRAIE, c'est à dire: FIDÈLEMENT IMAGINÉE.
Une querelle encore, je la devine, et pour en finir avec ces
préliminaires (qui touchent parfois au fond):
--Après le droit de transposition il faudrait légitimer, plus délicat,
le droit de parti-pris. On ne contesterait que, dans cette rencontre
de deux--dirai-je?--" sociétés ", la nôtre et "celle" de Tahiti, le
peintre donne à la sauvagerie tahitienne ses préférences et le
suffrage, solennellement, de son admiration. De quoi, permettez, rire,
sans plus davantage s'attarder à ce jeu d'un goût rare.
--Au prix seulement d'une intime et entière familiarité avec l'objet
de son oeuvre l'artiste peut faire sa révélation: point de telle
union sans sympathie profonde. Et, à cet objet, sans l'élan d'une
sympathie première ou quelque pressentiment, l'artiste fût-il jamais
venu? Sympathies, admirations, même préférences, pour la beauté du
décor, au moins, enchanté: tu les comprends. Que sur cette scène
merveilleuse, et parce que le visage des acteurs est moins pâle que le
tien, banal ou vil soit le drame joué, tu le décides? Hésite!
Souffre qu'un autre ait d'autres pensées, fondées en études et en
méditations. Cet autre-ci, las de décadence occidentale, s'est épris
des grandes floraisons végétales et humaines de là bas; il a donné
son respect aux splendeurs d'autrefois, sa piété à l'agonie présente.
Je ne le défends pas. Je sens, par lui peut-être et par son oeuvre,
comme lui. Et rêverais-je devant cette occasion d'être heureux sans
espérance--le thème--d'enchaîner à l'opération d'un art celle d'un
autre art et une seconde à la première épiphanie, si je n'étais, moi
aussi, épris de cette sauvagerie fastueuse et de toute cette beauté
vivante dans la symphonie peinte--et vivante dans ma pensée?
Mais!...
Est-il, autrement que par les lignes colorées, communicable, ce
paradis? Par de là l'abord si facile des êtres, l'énigme réfugiée au
fond des yeux! Et ce sourire: comme le dédain de mentir pour cacher
un Secret qui, même proféré, ne saurait perdre son caractère fatal de
Secret! Ainsi la Forêt tahitienne, elle aussi, néglige de se garder:
ni serpents ni fauves et sa splendeur invite, mais c'est sa splendeur
même, c'est sa miraculeuse splendeur qui la défend, polychrome et
multiforme éblouissement qui voile d'éclat le mystère des fonds....
--Attends! intervient le Peintre: je t'aiderai à deviner. Je tâcherai
que les tableaux te content leur histoire, la mienne, là bas, sans que
les récits à l'oeuvre prétendent ajouter rien, que: soulever les
franges d'infini qui relient entre eux les épisodes du poème, afin de
te conduire, par le corridor de l'espace et du temps, à travers les
souvenirs où se décompose en circonstances le rêve total.
Ecoute donc.
Mais n'oublie pas que tout artiste sincère est l'élève de son modèle.
Ainsi ai-je voulu faire, moi-même: je tenais le pinceau, les Dieux
Maories dirigeaient ma main.
Et prends garde: l'abord n'est pas si facile! Elle est épaisse,
l'ombre qui tombe du grand arbre, et l'antre est formidable, qu'il
masque. Elle est bien subtile et très fugace, bien fière et très
savante, l'Eve dorée, et je n'ai pas inventé le mélange d'horreur et
de joie qui fait le charme maorie.--Mais sais-tu, sans incertitude,
sans regrets de jadis et terreurs de futur, sais-tu si la joie serait?
--Dites, qu'avez-vous vu?