I.

En effet, la Maorie a tôt oublié les terreurs de la nuit pour la

volupté d'être, dans la fraîcheur brillante du matin, et d'aller, et

de s'ébattre, insoucieuse, libre dans la caresse de l'air, de l'herbe,

du bain. Sa vie s'éveille avec la belle humeur de la terre et du

soleil. Le plaisir est la grande affaire, et l'amour n'est que

plaisir. Puis, elle danse, elle se couronne de fleurs, elle chante,

elle rit, elle joue, et puis elle aime encore, à l'ombre des pandanus,

et puis, elle rit encore, et tout n'est que plaisir. Et la mer est là,

dont elle préfère le blanc rivage aux fourrés de la forêt, la mer

jolie avec ses récifs de coraux, la mer vivante avec sa voix infinie

qui accompagne sourdement l'iméné*, la mer reposante qui baise de ses

brises les brûlures de l'amour et du soleil. Et l'amour n'est que

plaisir, et tout n'est que plaisir, même le travail: l'occasion d'une

promenade en mer ou sur la montagne, la gloriole de montrer sa force

ou son adresse, le douceur d'obliger un ami,--le travail, plaisir des

hommes qu'ils partagent avec les femmes et dont la nature a, d'avance,

fait les frais. Et la sagesse, encore, est un jeu, le plaisir des

vieillards, aux veillées--aux veillées où la peur, aussi, amuse (tant,

du moins, que le soleil n'a pas quitté l'horizon et qu'on est à

plusieurs), par des récits fantastiques, préludes aux prochains

cauchemars et qui relèvent d'un peu de religieuse horreur le délice

accompli du jour,--bien que déjà, durant la sieste, l'aile noire des

_Tupapaüs_** ait effleuré le front des dormeuses.

* Ce mot, mais ainsi orthographié, appartient à la langue maorie,

et signifie: chant de joie.

** Incubes et succubes, esprits des morts, génies errants.--Les _u_

et les _ü_, dans les mots de la langue maorie, se prononcent _ou_.

Près de la case en bois de bourao, à distance du rivage que la matinée

tropicale maintenant embrase, la forêt commence et de l'ombre fraîche

tombe des premiers manguiers. Des hommes, des femmes, _tanés,

vahinés_, sont là, groupés, épars, debout et affairés, assis ou

couchés et déjà reposant. On boit, on bavarde, on rit.

Au loin, la mer, égayée de barques indolemment vites, que des jeunes

gens dirigent, tantôt à la rame, tantôt par de simples déplacements du

corps; et leurs _paréos_* bleus et blancs, et leurs poitrines

cuivrées, et le jaune rouge du bois des barques, font avec l'azur du

ciel et le vert et l'orange des flots une harmonie large et gaie, que

rythment l'éclair blanc des dents aux fréquente éclats de rire et la

frange blanche de la mousse des vagues.

* Ceinture: unique vêtement.

Sur le bord, malgré la chaleur, deux soeurs, qui viennent de se

baigner, s'attardent en de gracieuses attitudes animales de repos, et

parlent amours d'hier, de demain. Une querelle: un souvenir.

--Eh! quoi? tu es jalouse?

Au fond de l'anse, un jeune tané, admirable dans l'équilibre de sa

force et la justesse de ses proportions, tranche à coups de hache un

tronc d'arbre. Sur une barque, disposant les éléments d'une brève

traversée, et se penchant, à genoux, le dos horizontal, les bras

étendus, sa vahiné nue jusqu'aux hanches, les seins pendants, lourds

et fermes et frémissants, garde, en dépit de la posture, une

incontestable élégance.

Là bas vers l'intérieur, dans la maison maorie, ouverte, une femme,

assise sur ses jambes, devant la porte, le coude au genou, les lèvres

enflées de colère, seule au moins depuis cinq minutes, au moins pour

cinq minutes encore, boude, sans que nul ni elle-même sache pourquoi,

peut-être pour le plaisir.

L'heure de la sieste a passé, l'heure d'incendie, l'heure morte.

Le crépuscule vite tombe, et de partout sourd une agitation d'immense

volière, dans les demi-ténèbres que la lune cisèle.

On va chanter, on va danser.

Les hommes s'accroupissent au pied des arbres. Les femmes, dans

l'espace libre, comme dévêtues de blanc, remuent en cadence leurs

jambes solides, leurs fortes épaules, leurs hanches et leurs seins, et

les dernières lueurs du jour et les premières lueurs de la lune les

poursuivent. La voix des hommes--orchestre de ce ballet--est monotone,

grave, presque triste. Il se mêle des frémissements de peur aux

trémoussements des femmes et à leur mimique invitant l'amour, qui va

venir avec la nuit--avec la nuit tragique, où le démon des morts

veille et rôde, et tout à l'heure se dressera, les lèvres blêmes et

les yeux phosphorescents, près de la couche où les fillettes tôt

nubiles ne dorment point paisibles, parce que les défunts

reviennent--défunts amants ou défunts dieux.

Noa Noa(#11646) · 第 4 / 64 题