_(Lecteur, sous les yeux de qui l'oeuvre tahitienne de Paul Gauguin
passa peut-être inaperçue--tant on a peu de temps, à Paris et
ailleurs, pour penser à soi, à son propre développement, à ses plus
profitables plaisirs!--elle est là, je t'y ramène: le point de vue est
en elle, des songeries que voici.)_ Dans ces toiles gonflées encore
des souffles lointains qui nous les apportèrent, vivantes d'une vie à
la fois élémentaire et fastueuse, c'est la sérénité de l'atmosphère
qui donne à la vision sa profondeur, c'est la simplification des
lignes qui projette les formes dans l'infini, c'est du mystère que
l'intarissable lumière, en le désignant, irradie, révélant: une race.
Si distante de la nôtre, qu'elle te semble, dans le genre humain, une
espèce différente de toutes, à part, exceptionnelle. Dans la nature
éternellement en fête qui lui fait un cadre de luxuriance, avec le
frisson glorieux de ses grandeurs anciennes, avec les marques fatales
de sa présente agonie, avec sa religion recherchée dans ses origines
et poursuivie jusque dans les conséquences qui l'amènent à l'orée du
christianisme: une race, dite par un esprit, le mieux fait, ou
l'unique, pour la comprendre et pour l'aimer, par les procédés
artistiques les plus voisins de ce luxe extraordinaire en sa
simplicité, luxe animal et végétal où le prodige de l'éclat n'égale
que le prodige de l'ombre installée au fond de cet éclat même.
Vois, par exemple.
Des formes féminines, nues; dorées, bronzées, de colorations à la fois
sombres et ardentes. Le soleil les a brûlées, mais il les a pénétrées
aussi. Il les habite, il rayonne d'elles, et ces formes de ténèbres
recèlent la plus intense des chaleurs lumineuses. À cette clarté,
l'âme, d'abord, te semble transparente de créatures promptes au rire,
au plaisir, hardies, agiles, vigoureuses, amoureuses, comme autour
d'elles les grandes fleurs aux enlacements audacieux,--de ces filles
indolentes et turbulentes, aimantes et légères, entêtées et
changeantes, gaies le matin et tout le jour, attristées, tremblantes
dès la fin du soir et toute la nuit: or, la lumière éblouit comme elle
éclaire. Le soleil dévoile tous les secrets, excepté les siens. Ces
obscurs foyers vivants de rayons, les Maories, sous des dehors de
franchise, d'évidence, gardent peut-être aussi, dans leurs âmes, des
secrets. Déjà, entre la majesté architecturale de leur beauté et la
grâce puérile de leurs gestes, de leurs allures, un écart avertit.
Vois plus loin.