Cependant, cette longue séance avait épuisé les forces de Daniel, il
gisait haletant sur son lit; le chirurgien-major et le magistrat se
retirèrent, afin qu'il pût prendre un peu de repos.
Certes, il en avait besoin, mais comment dormir avec l'épouvantable
certitude que Mlle de la Ville-Handry, sa fiancée, celle qu'il aimait
de toutes les forces de son âme, était aux mains de Justin Chevassat, le
faussaire, le forçat libéré, le complice et l'ami de Crochard, dit
Bagnolet!...
--Et c'est moi qui l'ai livrée!... se répétait-il pour la millième fois,
moi son unique ami! Et sa confiance en moi était si grande, que si elle
a eu des pressentiments, elle les a écartés pour m'obéir!...
Daniel avait, il est vrai, la certitude à peu près absolue que Maxime de
Brévan ne réussirait pas à se soustraire à l'action de la justice...
Mais que lui importait d'être vengé, s'il devait l'être trop tard, et
lorsque Mlle de la Ville-Handry en aurait été réduite à chercher dans
la mort le seul refuge qui lui restât contre les abominables obsessions
de M. de Brévan?
Or, il lui semblait que le juge d'instruction se préoccupait infiniment
plus du châtiment des coupables que du salut des victimes.
Aveuglé par la passion à ce point d'exiger l'impossible, il eût voulu
que ce magistrat si habile à poursuivre le crime commis à Saïgon,
trouvât quelque moyen de prévenir le crime bien autrement atroce qui, en
ce moment même, se commettait en France.
De son côté, il avait fait la seule chose qui fût en son pouvoir.
A la première lueur de raison qui lui était revenue, après le coup
terrible, il s'était empressé d'écrire à Mlle Henriette de prendre
courage, que bientôt il serait près d'elle, et il avait joint à sa
lettre une somme de quatre mille francs...
Cette lettre était partie... Mais combien de temps serait-elle en route?
Trois ou quatre mois, peut-être davantage...
Arriverait-elle à temps?... Ne serait-elle pas interceptée comme déjà
tant d'autres l'avaient été?...
Toutes ces angoisses transformaient le lit du malheureux blessé en un
brasier ardent, où il se tordait de rage et où il lui semblait qu'il
deviendrait fou.
Et cependant, par un véritable prodige d'énergie et de volonté, lorsque
tant de raisons devaient retarder son rétablissement, sa convalescence
suivait son cours normal et régulier.
Quinze jours après les aveux de Crochard, Daniel se levait, passait les
après-midi dans un fauteuil et déjà pouvait faire quelques pas dans sa
chambre.
La semaine d'ensuite, il descendait sans trop de peine jusqu'au jardin
de l'hôpital et s'y promenait au bras de son fidèle Lefloch.
Et avec les forces et la santé, l'espoir lui revenait au cœur d'une
destinée plus clémente, quand deux lettres de Mlle Henriette vinrent
rallumer la fièvre de son impatience.
Dans l'une, la pauvre jeune fille lui exposait qu'elle avait vécu
jusqu'alors de la vente des quelques bijoux qu'elle avait emportés, mais
qu'on l'exploitait indignement, et que ses ressources s'épuisant elle
allait essayer de se procurer de l'ouvrage.
«Je suis bien sûre, disait-elle avec une sorte de gaieté navrante, de
gagner mes quarante sous par jour, et avec cela, mon ami, je serai
heureuse comme une reine et j'attendrai, sans manquer de rien, votre
retour.»
Elle écrivait dans l'autre:
«Aucune de mes démarches pour trouver de l'ouvrage ne réussit...
L'avenir s'assombrit de plus en plus... Bientôt le pain me manquera...
Je lutterai jusqu'à la dernière extrémité, quand ce ne serait que pour
ne pas donner à nos ennemis la joie de ma mort... Mais si vous voulez
revoir votre Henriette, Daniel, revenez, revenez!...»
Moins horrible avait été la douleur de Daniel, le jour où la balle d'un
assassin déchirait sa poitrine.
C'était là, évidemment, une de ces plaintes suprêmes qui précèdent
l'agonie.
Après ces deux épouvantables lettres, il n'en avait plus qu'une à
attendre de Mlle Henriette.