M. de la Ville-Handry se dressa, pâlissant:

--La voici!... fit-il, voici ma fille!...

En effet, Mlle Henriette rentrait.

Comment une jeune fille si réservée et naturellement craintive,

s'était-elle résolue à un tel éclat!... C'est que les gens timides,

précisément, sont les plus capables des pires audaces... Contraints de

sortir de leur caractère, ils ne raisonnent plus ni ne calculent, et

perdant tout sang-froid, ils se précipitent au danger, poussés par une

rage aveugle, pareille à celle des moutons qui se brisent la tête contre

les murs de leur bergerie...

Or, depuis une quinzaine, Mlle de la Ville-Handry avait été

bouleversée par tant et de si rudes émotions, qu'elle n'avait plus

l'intégrité de son libre arbitre.

Les injures dont son père l'avait accablée quand il la surprit avec

Daniel devaient achever de troubler sa raison...

Car M. de la Ville-Handry, en proie à une sorte de vertige, avait ce

soir-là perdu toute mesure, s'oubliant jusqu'à traiter Mlle Henriette

comme un galant homme eût rougi de traiter une créature perdue... et

devant ses domestiques encore!

Et que de tortures pendant la semaine qui suivit!

Elle avait déclaré qu'elle ne paraîtrait ni à la lecture du contrat, ni

aux cérémonies de la mairie et de l'église, et M. de la Ville-Handry

prétendait la faire revenir sur cette détermination.

De là, chaque jour, quelque scène plus lamentable à mesure qu'approchait

l'instant décisif...

Si encore le comte y eût mis quelque adresse, s'il eût eu recours à la

persuasion, s'il eût essayé d'attendrir sa fille sur lui-même, en lui

parlant de son avenir, de son bonheur, de son repos...

Mais point!... Jamais il ne paraissait chez elle que l'injure à la

bouche, ne songeant, disait-il, qu'à ménager l'exquise sensibilité de

miss Brandon et à lui épargner un coup terrible...

Si bien que ses menaces, loin de ramener Mlle Henriette, ne faisaient

que l'enfoncer davantage dans son obstination.

Le contrat de M. de la Ville-Handry et de miss Brandon avait été lu et

signé à six heures, avant un grand dîner...

A cinq heures et demie, le comte était encore dans la chambre de sa

fille...

Sans en rien dire, il avait commandé à la couturière de Mlle

Henriette plusieurs robes de cérémonie, et elles étaient là, étalées sur

des chaises...

--Habillez-vous, commandait-il, et descendez.

Et elle, en proie à cette exaltation nerveuse qui fait préférer le

martyre à une concession, répondait obstinément:

--Non, je ne descendrai pas...

Car elle ne cherchait ni subterfuges, ni excuses, elle ne se prétendait

pas malade... Elle disait résolument:

--Je ne veux pas!

Et lui, enragé de se sentir impuissant à vaincre cette résistance, fou,

éperdu, il se répandait en blasphèmes et en menaces insensées...

Une femme de chambre, attirée par le bruit de cette scène, était allée

coller son oreille à la porte de la chambre, et le soir elle racontait

que le comte avait frappé sa fille, et que même elle avait entendu les

coups...

Mlle Henriette l'a toujours nié.

Il n'en est pas moins vrai que c'est à la suite de ces dernières

insultes qu'elle forma le dessein de donner plus d'éclat à sa

protestation, et qu'elle se promit de se montrer par tout Paris pendant

qu'on bénirait à Sainte-Clotilde l'union de son père et de miss Sarah...

Pauvre jeune fille qui n'avait personne à qui se confier, personne pour

lui dire que tout le scandale retomberait sur elle!...

Bravement donc, elle avait exécuté son projet. Vêtue d'un costume

extravagant pour mieux attirer les regards, elle avait passé la journée

à courir tous les endroits où elle supposait devoir rencontrer le plus

de personnes de connaissance.

La nuit seule l'avait déterminée à rentrer, et elle arrivait brisée,

défaillante, bouleversée d'indicibles angoisses, mais soutenue par cette

idée absurde qu'elle avait fait son devoir et qu'elle s'était montrée

digne de Daniel...

Elle venait de sauter légèrement sur le sable de la cour et elle payait

le cocher de remise, quand le valet de chambre de M. de la Ville-Handry,

M. Ernest, vint à elle, et d'un ton à peine respectueux:

--M. le comte, fit-il, m'a chargé de dire à mademoiselle d'aller lui

parler dès qu'elle rentrerait.

--Où est mon père?

--Dans le grand salon.

--Seul?...

--Non, mademoiselle... Mme la comtesse, Mme Brian et M. Elgin sont

avec lui.

--C'est bien... j'y vais.

Et rassemblant tout son courage, plus froide et plus blanche que les

marbres du vestibule, elle se dirigea vers le salon, ouvrit la porte et

d'un pas raide entra...

--Vous voilà!... s'écria M. de la Ville-Handry, ramené à une apparence

de calme par l'excès même de sa colère, vous voilà donc!...

--Oui, mon père...

--D'où venez-vous?...

Elle avait d'un coup d'œil parcouru le salon, et à la vue de la nouvelle

comtesse et de ceux qu'elle appelait ses complices, tous ses

ressentiments s'exaspérant, elle eut la force de sourire, et d'un ton

léger:

--J'arrive du Bois, répondit-elle... Ce matin, je suis sortie pour

quelques emplettes... Vers midi, sachant que la duchesse de Champdoce

est un peu indisposée et ne sort pas, je suis allée lui demander à

déjeuner... Ensuite, comme il faisait très-beau...

La clique dorée · 第 35 / 88 题