--Par ma foi! fit-il, je ne voudrais pas être à la place de M. de la
Ville-Handry.
Reflet fidèle des commérages des salons, cette conversation à bâtons
rompus, sous le porche de Sainte-Clotilde, disait assez que l'opinion,
définitivement, se déclarait pour miss Sarah Brandon.
Le contraire eût été surprenant. Elle triomphait, et le monde, jamais,
n'a su tenir rigueur au succès... Il n'y avait que cet original du duc
de Champdoce, capable de rappeler les histoires du passé; les autres les
avaient oubliées.
Même, l'éclat de sa victoire rejaillissait en considération sur les
siens, et un jeune homme qui copiait, en l'outrant, le genre anglais,
venait d'entreprendre le panégyrique de sir Thomas Elgin et de mistress
Brian, lorsqu'un grand mouvement se fit sous le porche.
Des gens sortaient, qui disaient:
--C'est fini, toute la noce est à la sacristie pour signer.
La conversation s'arrêta court.
--Messieurs, prononça le vieux beau, si nous voulons présenter nos
hommages aux mariés, nous n'avons qu'à nous presser.
Et ce disant, il se précipita dans l'église, suivi de tous les autres,
et gagna la sacristie trop étroite pour la foule choisie des invités du
comte de la Ville-Handry.
Le registre de la paroisse avait été disposé sur une petite table, au
fond, et chacun à son tour s'approchait, se dégantant avant de prendre
la plume.
En face de la porte, appuyée contre un de ces bahuts où l'on serre les
ornements d'église, miss Sarah, maintenant comtesse de la Ville-Handry,
se tenait debout, ayant à ses côtés l'austère mistress Brian et le long
et roide sir Thomas Elgin.
Ses admirateurs n'avaient rien exagéré... Elle était belle à étonner
l'imagination sous sa blanche toilette de mariée, et de toute sa
personne se dégageait comme un parfum d'exquise candeur.
Huit ou dix jeunes femmes l'entouraient, l'accablant de félicitations et
de cajoleries, et elle répondait d'une voix un peu tremblante, toute
rougissante, et baissant ses grands yeux dont les longs cils se
recourbaient...
M. de la Ville-Handry, lui, debout au milieu de la sacristie, tout
gonflé d'une fatuité comique, ne savait à qui entendre, et à chaque
moment, dans ses réponses, revenait ce mot bourgeois: «Ma femme,» où il
mordait comme dans un fruit mûr...
Et cependant, à le bien observer, on découvrait une certaine contrainte
pénible, sous ses airs victorieux. Parfois, même, un spasme nerveux
crispait sa bouche, lorsqu'un de ces empressés funestes, comme il s'en
rencontre partout, s'approchait et lui disait:
--Mlle de la Ville-Handry est donc très-souffrante?... Mon Dieu que
ce regrettable contre-temps doit la contrarier!...
Il est vrai que parmi ces empressés beaucoup étaient encore plus
méchants que maladroits... Personne n'ignorait qu'il était survenu
quelque chose de grave dans la famille de M. de la Ville-Handry. On
l'avait soupçonné dès le commencement de la cérémonie.
Le comte venait à peine de s'agenouiller près de miss Sarah, sur son
prie-dieu de velours, quand un domestique à sa livrée s'était avancé
jusqu'à lui et avait murmuré quelques mots à son oreille... Les invités
les plus rapprochés l'avaient vu pâlir et un geste furibond lui était
échappé.
Que lui avait donc dit ce domestique?...
On ne tarda pas à le savoir grâce à la vicomtesse de Bois-d'Ardon qui,
d'une langue infatigable, s'en allait de l'un à l'autre, racontant
qu'elle venait de rencontrer Mlle Henriette.
La dernière signature donnée, on ne fut donc pas surpris de voir M. de
la Ville-Handry prendre le bras de sa femme et l'entraîner vivement
jusqu'à sa voiture, un magnifique carrosse de gala...
Il avait convié à un grand déjeuner une vingtaine de personnes,
autrefois de son intimité, mais il paraissait l'avoir oublié... Et une
fois en voiture, entre la jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom,
n'étant plus obligé de se contraindre, il se répandit en imprécations
incohérentes et en menaces folles...
Et en arrivant à l'hôtel, sans attendre que le cocher eût décrit devant
le perron le cercle traditionnel, il sauta à terre et se précipita dans
le vestibule, en criant:
--Ernest, qu'on m'amène Ernest...
Ernest, c'était son valet de chambre, l'artiste habile à qui il devait
les roses de son teint. Dès qu'il parut:
--Où est mademoiselle? demanda-t-il.
--Sortie.
--Quand?
--Aussitôt après M. le comte.
La jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom avaient rejoint M. de la
Ville-Handry dans un salon du rez-de-chaussée.
--Vous entendez? leur dit-il.
Puis, revenant à son valet de chambre:
--Comment cela s'est-il passé? interrogea-t-il.
--Bien simplement... La grande porte n'était pas refermée sur la voiture
de monsieur le comte, que mademoiselle a sonné... On est allé voir ce
qu'elle désirait, et elle a commandé qu'on attelât le landau...
Respectueusement, on lui a répondu que les trois cochers étant de
service, il n'y avait personne pour la conduire... «--S'il en est ainsi,
a-t-elle déclaré, qu'on coure à l'instant me chercher une voiture de
grande remise!...» Et comme le valet de pied, à qui elle donnait cet
ordre, hésitait, elle a ajouté: «Si vous ne voulez pas y aller, j'irai
moi-même...»
Le comte trépignait de colère.
--Et après?... fit-il, voyant que le valet de chambre s'arrêtait.
--Alors, le valet de pied, intimidé, a obéi.
--Je chasse ce drôle!... clama M. de la Ville-Handry.
--Je ferai remarquer à monsieur... commença Ernest.
--Rien... Qu'on lui règle son compte... Et toi, continue.
Sans trop se gêner, le valet de chambre haussa les épaules, et d'un ton
traînard:
--Pour lors, reprit-il, la voiture de louage est arrivée dans la cour,
et nous n'avons pas tardé à voir descendre mademoiselle dans une
toilette comme jamais nous ne lui en avions vu, pas belle si on veut,
mais voyante à faire retourner les passants... Tranquillement, elle
s'est installée sur les coussins pendant que nous étions là, nous
autres, bouche béante, la regardant, et quand elle a été prête:
«--Ernest, m'a-t-elle dit, vous préviendrez mon père que je ne rentrerai
pas déjeuner... J'ai beaucoup de courses à faire, et comme le temps est
très-beau, j'irai ensuite au bois de Boulogne.» Là-dessus, on a ouvert
la grande porte, et fouette cocher! C'est alors que j'ai pris sur moi
d'envoyer prévenir le monsieur comte.
De sa vie, M. de la Ville-Handry n'avait eu un tel accès de fureur...
Les veines de son cou se gonflaient et ses yeux s'injectaient de sang,
comme s'il eût été au moment d'une attaque d'apoplexie.
--Il fallait l'empêcher de sortir!... râla-t-il; pourquoi ne l'en
avez-vous pas empêchée!... Vous deviez la faire remonter dans sa
chambre, employer la force au besoin, l'enfermer, l'attacher...
--Monsieur le comte n'avait pas donné d'ordres...
--Il n'est pas besoin d'ordres, pour remplir son devoir... Laisser
sortir cette folle! Une impudente que j'ai surprise l'autre nuit dans le
jardin avec son amant!...
Il criait si fort, que sa voix s'entendait de la pièce voisine, le grand
salon, où déjà arrivaient les invités. Le malheureux! il déshonorait sa
fille...
Aussi, la jeune comtesse s'avança:
--Je vous en prie, mon ami, fit-elle, calmez-vous...
--Non, il faut en finir, et je veux punir cette impudente...
--Je vous en conjure, mon cher comte, n'attristez pas le premier jour de
notre union... Pardonnez, Henriette n'est qu'une enfant, qui ne sait ce
qu'elle fait...
Tel n'était pas l'avis de mistress Brian.
--Le comte a raison, déclara-t-elle, la conduite de cette jeune
demoiselle est tout à fait choquante...
Alors, sir Tom:
--Eh bien! Brian, interrompit-il, et nos conventions!... Il était
entendu que vous ne vous mêleriez en rien du ménage de M. de la
Ville-Handry et de Sarah...
Ainsi, du premier coup chacun entrait dans son rôle... La comtesse Sarah
adoptait l'indulgence, mistress Brian la sévérité et sir Thomas Elgin
l'impartialité muette...
D'ailleurs, ils réussirent promptement à calmer le comte...
Mais après une telle scène, le déjeuner ne pouvait être que fort
triste... Les convives qui avaient presque tout entendu, échangeaient
entre eux des regards singuliers...
--Mlle de la Ville-Handry, pensaient-ils, un amant... C'est
inimaginable.
Vainement, le comte faisait bonne contenance, en vain, la jeune comtesse
prodiguait les ressources de son esprit, la gêne persistait, les
sourires expiraient sur les lèvres, toutes les cinq minutes la
conversation tombait...
A quatre heures et demie, le dernier invité s'était enfui, et le comte
restait seul au salon avec sa nouvelle famille...
Le jour baissait, et on venait d'apporter les lampes, quand on entendit
sur le sable de la cour, le roulement sourd d'une voiture...