C'était huit jours après le départ de Daniel, un mercredi matin, sur les
onze heures et demie.
Une trentaine d'équipages, les plus brillants, à coup sûr, qu'il y eût à
Paris, stationnaient le long de l'église de Sainte-Clotilde.
Dans le joli square qui précède l'église, cent cinquante ou deux cents
badauds attendaient, le nez en l'air.
Si bien que les passants qui suivaient la rue de Grenelle, apercevant
cette foule, s'approchaient, demandant:
--Qu'y a-t-il?...
--C'est un mariage, leur répondait-on.
--Et un mariage cossu, à ce qu'il paraît.
--Tout ce qu'il y a de plus cossu... C'est un noble immensément riche,
qui se marie, le comte de la Ville-Handry... Il épouse une demoiselle
Américaine... Voici déjà longtemps qu'ils sont dans l'église, ils ne
tarderont sans doute pas à sortir...
Sous le porche, une douzaine d'hommes, correctement vêtus de noir,
gantés de jaune et dont on voyait la cravate blanche sous le pardessus,
des «gens de la noce» évidemment, causaient en attendant la fin de la
cérémonie.
S'ils s'amusaient, il n'y paraissait guère, quelques-uns dissimulaient
mal des bâillements, et la conversation languissait, quand un petit
coupé bas s'arrêta devant la grille du square.
--Messieurs, fit un jeune homme, je vous annonce M. de Brévan.
C'était lui, en effet.
Il descendit lentement de voiture, et sans se hâter s'avança de cet air
flegmatique et froid qui lui était habituel.
De tous les invités groupés sous le porche, il connaissait une bonne
partie; aussi, commença-t-il par distribuer à la ronde des poignées de
main, puis d'un ton léger:
--Qui a vu la mariée? interrogea-t-il.
--Moi, répondit un vieux beau dont un perpétuel sourire découvrait les
trente-deux fausses dents...
--Eh bien! qu'en dites-vous?...
--Qu'elle est tout bonnement sublime de beauté, mon cher... Quand elle a
traversé la nef pour aller s'agenouiller devant le chœur, un murmure
d'admiration s'est élevé... Parole d'honneur! je croyais qu'on
applaudirait...
C'était trop d'enthousiasme, M. de Brévan y coupa court.
--Et M. de la Ville-Handry?... demanda-t-il.
--Ma foi! répondit le vieux beau d'un accent ironique, ce cher comte
peut se vanter de posséder un valet de chambre aussi fort que Rachel,
l'émailleuse anglaise... A quinze pas, on eût juré qu'il n'avait pas
seize ans, et qu'il allait non point se marier, mais faire sa première
communion.
--Et quel air a-t-il?
--L'air inquiet.
--On le serait à moins! observa un gros monsieur qui passait pour n'être
pas très heureux en ménage.
Il y eut un éclat de rire, et un tout jeune homme, presque un enfant,
qui n'avait pas compris, demanda:
--Pourquoi?...
Ce fut un homme d'une trentaine d'années, type achevé de la distinction,
et que les autres, selon leur degré de familiarité, appelaient «mon cher
duc» ou «M. le duc,» qui répondit:
--Parce que, mon cher vicomte, miss Sarah est une de ces femmes qu'on
n'épouse pas... Qu'on les adore, qu'on les idolâtre, qu'on fasse pour
elles mille folies, qu'on se ruine, et que même à la fin on se brûle la
cervelle... parfait! Mais qu'on leur donne son nom, jamais!
--Il est vrai, objecta M. de Brévan, qu'on a raconté bien des choses sur
son compte, mais rien de positif, toutefois...
--Voudriez-vous donc, fit le duc, qu'il fût prouvé qu'elle a été
traduite en police correctionnelle pour escroquerie et qu'elle sort de
Saint-Lazare!
Et sans se laisser interrompre:
--La haute société française, poursuivit-il, passe pour exclusive...
C'est pardieu! une réputation bien usurpée!... A part une vingtaine de
salons qui ont gardé les saines traditions, je vois tous les autres
s'ouvrir à deux battants pour les premiers venus, hommes ou femmes, qui
arrivent en voiture. Et il en arrive beaucoup, des premiers venus! D'où?
On ne sait. De Russie, de Turquie, d'Amérique, de Hongrie, de partout,
de très-loin, du diable... Sans compter les impudents du cru, encore mal
essuyés du ruisseau d'où ils sortent... Comment vit tout ce monde-là, et
de quoi?... Mystère!... Mais ça vit et ça vit bien, ça a ou ça paraît
avoir de l'argent, et ça brille, grouille, intrigue, tripote, ça pose et
ça s'impose... Si bien que toute cette clique dorée s'aidant, se
poussant, se faufilant, finira par tenir le haut du pavé... Laissez la
nouvelle comtesse de la Ville-Handry ouvrir son salon, et vous verrez
quels gens y seront reçus. Vous me direz que je ne suis pas dans le
mouvement... c'est vrai. Je tends volontiers la main aux ouvriers que
j'emploie et qui gagnent rudement leur vie, je ne la donne pas aux
louches personnages en gants paille sans autres titres que leur
impudence et qui n'ont d'autres moyens d'existence que leurs ténébreuses
intrigues.
Il ne s'adressait à personne en apparence, semblant suivre d'un œil
distrait les mouvements de la foule dans le jardin... Et cependant, à
son accent on eût juré qu'il parlait pour quelqu'un de ceux qui
l'écoutaient.
Du reste, il était visible qu'il n'avait point de succès, et que sa
morale paraissait absolument hors de saison et ridicule.
Et même, un jeune homme à fine moustache noire, excessivement bien mis,
se penchant vers son voisin, lui demanda:
--Qui donc est ce «bénisseur?»
--Quoi!... vous ne le connaissez pas? répondit l'autre, c'est le duc de
Champdoce, vous savez bien, qui a épousé une demoiselle de Mussidan...
Un fier original allez!
Cependant, M. de Brévan conservait son calme imperturbable.
--En tout cas, reprit-il, on ne dira pas, j'imagine, que l'intérêt seul
a déterminé miss Brandon à épouser M. de la Ville-Handry...
--Pourquoi non?...
--Parce qu'elle est immensément riche...
--Oh!...
Un vieux monsieur s'avança:
--Elle est, pour sûr, fort désintéressée, prononça-t-il... Je tiens du
comte, qui est mon ami, que miss Brandon et lui se marient séparés de
biens...
--C'est admirable de désintéressement! s'écrièrent deux ou trois
personnes.
Ayant dit ce qu'il avait à dire, le duc était rentré dans l'église, et
c'était le vieux beau qui avait pris la parole.
--Le plus clair de tout cela, fit-il, c'est qu'il me semble voir d'ici
une personne que ce mariage ne fait pas rire.
--Qui donc?
--La fille de M. de la Ville-Handry, parbleu!... une jeune personne de
dix-huit ans, adorablement jolie... Et même, chose singulière, je l'ai
cherchée dans l'église et je ne l'ai pas aperçue...
--Elle n'assiste pas au mariage, déclara le vieux monsieur ami du comte;
elle a été prise d'une indisposition soudaine...
--On dit cela, en effet, interrompit un jeune homme; la vérité est que
Mme de Bois-d'Ardon vient de la rencontrer en voiture découverte et
en grande toilette...
--C'est impossible...
--Mme de Bois-d'Ardon me l'a affirmé. Ce joli scandale est le cadeau
de noces qu'elle réservait à sa belle-mère.