M. de Brévan eut un saut de trois pieds.

--Elle vous a écrit! fit-il.

--Oui, et c'est cette maudite lettre qui, plus que tout le reste,

m'amène... La voici, lisez-la... Et si vous y comprenez quelque chose,

vous serez plus heureux que moi...

D'un coup d'œil, M. de Brévan lut les cinq lignes de miss Brandon, et

devenu tout pâle:

--C'est inimaginable, murmurait-il, un billet d'une imprudence folle,

elle qui n'écrit jamais... jamais.

Il attachait sur les yeux de Daniel un regard où il avait rassemblé

toute sa pénétration, et scandant ses mots pour leur donner plus de

poids...

--Si elle vous aimait véritablement, interrogea-t-il, que diriez-vous?

Daniel eut un geste de dépit.

--Il est peu généreux de me railler, Maxime, fit-il... Je puis être un

naïf, je ne suis pas un imbécile, encore moins un fat...

--Ce n'est pas répondre, interrompit M. de Brévan, et je répète ma

question: Que diriez-vous?...

--Je dirais que je l'exècre, cette femme!

--Oh! haïr si fort, c'est être bien près d'adorer...

--Je la méprise, et sans estime...

--Connu! ce n'est pas là un empêchement.

--Enfin, vous savez que j'aime du plus profond et du plus ardent amour

Mlle de la Ville-Handry.

--Naturellement, mais ce n'est pas la même chose.

M. de Brévan avait enfin achevé sa minutieuse toilette. Il endossa une

robe de chambre, et entraînant Daniel dans la petite pièce qui lui

servait de cabinet de toilette:

--Maintenant, cher ami, qu'avez-vous répondu à ce billet?

--Rien.

S'étant jeté sur un fauteuil, M. de Brévan avait pris la physionomie

grave d'un médecin en consultation:

--Et vous avez bien fait, approuva-t-il, et pour l'avenir, je n'ai à

vous conseiller d'autre conduite que celle-là... faites le mort.

Pouvez-vous quelque chose aux projets de Sarah? Non... laissez-les donc

s'accomplir.

--C'est que...

--Laissez-moi finir... Outre que c'est votre intérêt d'agir ainsi, c'est

encore plus celui de Mlle Henriette... Le jour où on vous séparera,

vous serez très-affligé, mais libre... Elle, au contraire, sera

condamnée à vivre sous le même toit que miss Sarah... Savez-vous tout ce

qu'une belle-mère peut faire endurer à la fille de son mari!...

Daniel frissonna. Déjà cette pensée lui était venue, et elle l'avait

fait frémir.

--Pour le moment, reprit M. de Brévan, le plus pressant est de savoir

comment votre départ a été expliqué... De ce qu'on a dit, nous pourrons

peut-être tirer quelques éclaircissements...

--Je vais aux informations de ce pas, répondit Daniel.

Et après avoir affectueusement serré les mains de son cher Maxime, il se

hâta de regagner sa voiture, et vingt minutes plus tard on l'annonçait

dans le salon de M. de la Ville-Handry.

Le comte s'y trouvait, seul, se promenant de long en large de l'air le

plus agité...

Et certes, il devait avoir eu de terribles et pressantes préoccupations.

Il était près de midi, et cependant il n'avait pas encore passé par les

mains de son valet de chambre...

Apercevant Daniel, il interrompit sa promenade, et se planta devant lui

les bras croisés:

--Ah! vous voici, monsieur Champcey, fit-il d'un ton terrible. Eh bien!

vous en faites de belles...

--Moi, monsieur le comte?

--Et qui donc?... N'est-ce pas vous qui, au moment où miss Sarah

daignait descendre aux justifications, l'avez accablée d'injures?

N'est-ce pas vous qui, honteux de votre conduite, vous êtes sauvé,

n'osant venir me rejoindre?...

Qu'avait-on dit au comte? Pas la vérité, à coup sûr.

--Et savez-vous, M. Champcey, poursuivit-il, le résultat de vos

brutalités... Miss Brandon a été prise d'une si terrible attaque de

nerfs qu'on a dû faire atteler pour envoyer quérir un médecin...

Malheureux! vous pouviez la tuer!... On ne m'eût point permis de

pénétrer dans sa chambre, mais du salon, par moment, j'entendais ses

gémissements douloureux... Ce n'est qu'après huit heures qu'elle a pu

goûter quelque repos, et que mistress Brian ayant pitié de mon chagrin

m'a accordé la faveur de la voir, endormie d'un sommeil d'enfant....

Daniel écoutait, stupide d'étonnement, confondu de l'inimaginable

impudence de sir Tom et de mistress Brian, épouvanté de l'incroyable

crédulité de M. de la Ville-Handry.

--Mais c'est infernal, pensait-il, me voici maintenant le complice de

miss Brandon. Vais-je donc, par mon silence, l'aider à s'emparer de ce

malheureux homme?

Que résoudre cependant?

Parler?... Dire à M. de la Ville-Handry que s'il avait entendu des

gémissements, ce n'étaient assurément pas ceux de miss Sarah?... Lui

dire que pendant qu'il trépignait d'angoisses miss Sarah courait Dieu

sait quelles aventures?...

Cette idée traversa l'esprit de Daniel... Mais à quoi bon!... Le comte

le croirait-il? Non, très-probablement. Et ainsi il ne ferait que rendre

plus difficile une situation déjà trop compliquée...

Enfin, il sentait bien qu'il n'oserait jamais dire toute la vérité, ou

montrer à l'appui la lettre qu'il avait en poche...

Néanmoins il essaya de se disculper.

--Je suis un trop galant homme, balbutia-t-il, pour injurier une

femme...

Le comte brusquement l'arrêta.

--Epargnez-vous, prononça-t-il, une palinodie qui ne me toucherait

guère... Du reste, ce n'est pas à vous précisément que j'en veux... J'ai

trop l'expérience du cœur humain pour ne pas discerner que vous avez

suivi bien moins vos inspirations que celles de ma fille...

Laisser cette opinion à M. de la Ville-Handry pouvait devenir fort

dangereux pour Mlle Henriette.

Une fois encore, Daniel tenta de s'expliquer.

--Je vous jure, monsieur le comte...

Mais le comte, frappant du pied:

--Assez, interrompit-il violemment, je veux en finir avec cette absurde

résistance et la briser... Quel personnage prétend-on donc me faire

jouer dans ma maison?... Celui d'un ridicule Géronte qu'on bafoue et

qu'on berne! Halte-là!... Vous me forcez à me rappeler que je suis le

maître, je vous le rappellerai, à vous aussi!...

Il se recueillit, puis d'un ton de reproche:

--Ah! monsieur, devais-je attendre cela de vous!... Pauvre Sarah!...

Penser que je n'ai pas su lui épargner cette humiliation... Mais c'est

la dernière, et ce matin, à son réveil, elle apprendra que tout est

terminé... Je viens d'envoyer chercher ma fille pour lui annoncer que le

jour même de mon mariage est fixé... Toutes les formalités sont prévues,

nous avons les actes nécessaires...

Il s'arrêta, Mlle Henriette entrait.

--Vous désirez me parler, mon père, demanda-t-elle dès le seuil.

--Oui.

Saluant Daniel d'un doux regard, Mlle de la Ville-Handry s'approcha

du comte, lui tendant le front pour qu'il l'embrassât, mais il la

repoussa et se grimant de solennité:

--Je vous ai mandée, ma fille, prononça-t-il, pour vous annoncer que de

demain en quinze j'épouse miss Brandon.

Mlle Henriette devait être préparée à quelque chose de pareil, car

elle ne sourcilla pas... elle pâlit un peu, seulement, et un éclair de

colère traversa ses yeux.

--En de telles circonstances, poursuivit le comte, il est inconvenant,

il est indécent que vous ne connaissiez pas celle qui vous doit servir

de mère... Je vous présenterai donc à elle, aujourd'hui même, cette

après-midi.

A deux ou trois reprises la jeune fille tourna et détourna la tête.

--Non, disait-elle.

La clique dorée · 第 26 / 88 题