M. de la Ville-Handry avait dû se lever matin. Bien qu'il ne fût pas
encore dix heures, il resplendissait, fardé de frais qu'il était, teint
et frisé à miracle. Or, toute cette toilette réparatrice ne pouvait pas
être l'œuvre d'un moment.
--Ouf! fit-il en entrant, c'est haut chez vous, mon cher Daniel...
Etourdi! Il oubliait son rôle de jouvenceau. Mais il s'en aperçut, car
vivement il ajouta:
--Ce n'est pas que je m'en plaigne, au moins!... Quelques étages à
grimper ne me font pas peur!...
Et en même temps, d'un air de complaisance, il tendait le jarret, comme
pour en attester le ressort, la souplesse et la vigueur.
Déjà, cependant, plein de déférence pour le père de Mlle Henriette,
Daniel lui avait avancé le meilleur fauteuil de son modeste logis.
Le comte s'assit, et d'un ton léger qui contrastait avec le très visible
embarras de ses mouvements:
--Gageons, mon cher Daniel, commença-t-il, que vous êtes fort surpris et
non moins intrigué de me voir chez vous!...
--Je l'avoue, monsieur, si vous aviez à me parler, vous n'aviez qu'à
m'écrire, je me serais aussitôt empressé...
--De venir chez moi, n'est-ce pas?... Inutile. La vérité est que je n'ai
rien à vous dire. C'est un rendez-vous manqué qui vous vaut ma visite.
Je devais rencontrer un de mes amis au Corps législatif, et il ne s'y
est pas trouvé... Assez mécontent, je rentrais, lorsque, passant devant
chez vous, je me suis dit: Si je montais surprendre mon marin! Je lui
demanderais ce qu'il pense de certaine jeune dame à qui, hier soir, il a
eu l'honneur d'être présenté...
C'était ou jamais l'occasion de suivre les prudents conseils de M. de
Brévan, aussi Daniel, au lieu de répondre, se contenta-t-il de sourire
le plus agréablement qu'il put...
Ce n'était pas assez pour le comte, aussi reprenant sa question:
--Voyons, insista-t-il, là, franchement, que pensez-vous de miss Sarah
Brandon?...
--C'est une des plus belles personnes que j'aie vues de ma vie,
monsieur...
Un éclair de joie et d'orgueil brilla dans les yeux de M. de la
Ville-Handry.
--Dites la plus belle, s'écria-t-il, la plus merveilleusement et la plus
idéalement belle!... Et c'est là le moindre, le plus infime de ses
mérites, M. Daniel Champcey... Parle-t-elle, aussitôt les charmes de son
esprit effacent les séductions de sa beauté... Et dès qu'on la connaît,
on oublie sa beauté et son esprit pour n'admirer plus que sa simplicité
enjouée, sa candeur naïve et les trésors de son âme chaste et pure...
La foi, l'ardente foi, exclusive, absolue, idiote, donnait à sa face
grimée l'expression de l'extase.
--Et penser, murmura-t-il, que c'est le hasard qui m'a placé sur le
chemin de cet ange!...
Un soubresaut de Daniel, si marqué qu'il le surprit, l'inquiéta sans
doute, car il reprit, appuyant sur le mot:
--Oui, le hasard seul... et je puis vous en faire juge.
Il se tassa sur son fauteuil, en homme qui va parler longtemps, et de ce
ton d'emphase qu'il devait à la surprenante opinion qu'il avait de
lui-même, il continua:
--Vous savez, mon cher, combien je fus affecté de la mort de la comtesse
de la Ville-Handry...
Assurément, ce n'était pas la compagne que devait souhaiter un homme
politique de ma valeur... Elle était de celles dont la capacité, à grand
peine, se hausse à connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse...
Mais c'était une bonne femme, attentive, discrète et soumise, ménagère
de mes deniers, en sachant néanmoins me faire honneur par la tenue
parfaite de notre maison...
Ainsi, en toute sincérité, le comte parlait de celle dont il avait été
la création, et qui, seize années durant, avait galvanisé sa nullité.
--Bref, poursuivit-il, la perte de ma femme bouleversa mes habitudes au
point de me dégoûter des travaux qui avaient été ma passion, et je me
mis à chercher des distractions en dehors...
Devenu un des membres assidus de mon cercle, j'y rencontrai sir Elgin,
et sans nous lier, nous en arrivâmes à échanger quelques paroles et à
l'occasion un cigare.
Ecuyer consommé, sir Thomas Elgin montait à cheval tous les jours de
très-bonne heure, et comme les médecins, m'avaient recommandé cet
exercice, que j'aime, comme tous ceux où l'on excelle, nous nous
rencontrions assez souvent au Bois... Nous nous souhaitions le bonjour,
et parfois nous faisions côte à côte un temps de galop.
Si je suis peu liant, sir Thomas l'est moins encore, et notre
connaissance ne semblait pas devoir aller jamais plus loin, quand un
accident nous rapprocha.
Un matin, après une assez longue course, nous rentrions au pas, lorsque
la jument de sir Thomas, une bête fort difficile, fit un si brusque et
si prodigieux écart qu'il fut désarçonné.
Lestement, je mis pied à terre pour l'aider à se relever... pas moyen.
Et cependant, vous savez si ces diables d'Américains sont durs au mal.
Mais il avait, nous le sûmes plus tard, un genou déboîté et une cheville
fracturée.
L'endroit était désert, et je commençais à me sentir fort embarrassé,
quand par bonheur deux soldats passèrent.
Je les appelai, et confiant à l'un nos chevaux, j'envoyai l'autre
chercher un fiacre à la station la plus voisine.
Le fiacre venu, nous y installâmes le blessé de notre mieux, et je
grimpai sur le siége pour le conduire à l'adresse qu'il m'avait
indiquée, chez lui, rue du Cirque.
Une fois là, je sonne, et je commande aux domestiques de descendre.
Non sans peine ils tirent leur maître de la voiture, et les voilà le
montant à travers les escaliers, lui geignant faiblement, tant il
souffrait.
Je montais devant, et j'arrivais au premier étage, quand une porte
brusquement s'ouvrit devant moi, et une jeune fille parut.
Elle était à sa toilette, lorsque le tapage que nous faisions l'avait
épouvantée, et elle accourait voir... Elle n'avait pris que le temps
bien juste de jeter un peignoir sur ses épaules, et ses cheveux en
désordre s'échappaient à demi d'une sorte de coiffe de nuit...
Apercevant son parent aux mains des valets, elle le crut dangereusement
blessé, mort peut-être... Elle devint plus pâle qu'une morte, et
poussant un grand cri, elle chancela...
Elle serait tombée de son haut dans l'escalier, la tête la première, si
je ne l'avais pas reçue entre mes bras.
Elle était évanouie. Et je la tins ainsi, renversée contre mon épaule,
si près que j'étais pénétré de la moiteur de son corps souple et
charmant, si près que je sentais les battements de son cœur contre le
mien. Sa coiffe s'était dénouée, et ses cheveux s'éparpillant
m'enveloppaient de leurs flots dorés et traînaient jusqu'à terre...
Mais tout cela ne dura pas dix secondes...
Revenant à elle et se voyant dans les bras d'un inconnu, toutes ses
pudeurs se révoltèrent, elle se redressa, et m'échappant, elle disparut
dans l'appartement...
Au seul souvenir de cette scène, M. de la Ville-Handry haletait et on le
voyait blêmir sous son fard.
Du reste, il ne chercha pas à dissimuler son trouble.
--Je suis un vieux diable, reprit-il, et de vous à moi, mon cher Daniel,
j'avouerai que les femmes... eh! eh!... ne m'ont pas été... comment
dirai-je? cruelles... Même, je me flattais d'avoir épuisé toutes les
émotions qu'elles peuvent donner.
Eh bien! non. De ma vie, entendez-vous, je n'ai été remué par une
sensation aussi poignante que celle qui m'étreignait pendant que je
soutenais miss Sarah...
Tout en parlant, il avait tiré son mouchoir, plus odorant qu'un sachet,
et il s'en tamponnait le front, doucement, par exemple, et avec des
précautions infinies, pour ne point gâter l'œuvre savante de son valet
de chambre.
--Vous connaîtrez miss Sarah, Daniel, poursuivit-il, bientôt. Quand on
l'a vue, on veut la revoir... Heureusement, j'avais un prétexte pour me
présenter chez elle, et dès le lendemain je sonnais à sa porte,
demandant des nouvelles de sir Thomas Elgin. On me conduisit à
l'appartement de ce digne gentleman, et je le trouvai étendu sur une
chaise longue, les jambes emmaillotées... Près de lui lisait une
respectable dame à laquelle il me présenta, et qui n'était autre que
mistress Brian.
Ils m'accueillirent fort bien, non sans une certaine réserve, cependant,
que je discernais sous leur politesse, mais j'eus beau prolonger ma
visite au-delà des convenances, miss Sarah ne parut pas...
Je ne l'aperçus pas davantage, lorsque je revins, à diverses reprises,
m'informer de blessé, et véritablement, à la fin, je n'étais pas éloigné
de croire à un parti pris...
Ma foi, oui!... j'y croyais presque, lorsqu'un jour, sir Tom allant
mieux, manifesta le désir d'essayer quelques pas à pied aux Champs
Elysées.
Je lui offris mon bras, il voulut bien le prendre, et au retour il me
pria d'accepter sans façon le dîner de la famille...
Si poignant que fût pour Daniel l'intérêt de ces confidences étranges,
depuis un moment il ne prêtait plus à M. de la Ville-Handry qu'une
oreille distraite.
Un bruit singulier dont il ne pouvait comprendre la cause, à peine
saisissable mais persistant, le préoccupait et l'agaçait.
A force de regarder autour de lui, il en eut l'explication.
La porte de sa chambre, qu'il était bien certain d'avoir fermée, était
maintenant entre-bâillée.
S'ennuyant tout seul et aidé par la curiosité, M. de Brévan avait trouvé
ce moyen de voir et d'entendre.
De tout cela, M. de la Ville-Handry ne vit ni ne soupçonna rien.
--Ainsi donc, reprit-il, j'allais revoir miss Sarah... Parole d'honneur,
j'étais moins ému, je crois, le jour où la première fois j'abordai la
tribune... Mais j'ai quelque puissance sur moi, et j'étais déjà remis,
lorsque sir Thomas Elgin m'avoua qu'il m'eût invité plus tôt s'il n'eût
craint de désobliger fortement sa jeune parente, laquelle s'était
déclarée résolue à ne jamais se retrouver avec moi... Peiné, je demande
en quoi j'avais pu lui être désagréable... Et alors, sir Tom, avec ce
flegme admirable qui ne le quitte jamais: «Ce n'est pas à vous qu'elle
en veut, répondit-il, mais bien à elle-même, à cause de la scène
ridicule de l'autre jour!»
Vous entendez, Daniel, il appelait ridicule cette scène adorable que je
viens de vous dire... Il n'y a que les Américains pour de telles
énormités!...
J'ai su, depuis, que pour contraindre Sarah à me recevoir, il avait
fallu lui faire une sorte de violence; mais elle eut le bon goût de n'en
rien laisser paraître, lorsque, un peu avant de se mettre à table, je
lui fus présenté.
Elle rougit, il est vrai, extrêmement, mais c'est avec une franchise
toute virile qu'elle me tendit la main, coupant le compliment que je lui
débitais pour me dire:
«--Vous êtes l'ami de Tom, vous serez le mien.»
Ah! Daniel, vous avez admiré miss Brandon au théâtre!... C'est chez elle
qu'il faut l'étudier... Au dehors, quoi qu'il lui en coûte, elle
sacrifie aux exigences du monde, dans son intérieur, elle ose être
elle-même.
Du reste, ainsi qu'elle l'avait dit, nous fûmes promptement amis, si
promptement que je ne laissais pas que d'être surpris, quand elle me
parlait comme à une vieille connaissance...
Je ne tardai pas à découvrir le mot de cette énigme.
Nos jeunes filles françaises, mon cher Daniel, sont charmantes, sans
doute, mais ignorantes, en général, légères et insoucieuses de tout ce
qui n'est pas cancans, romans ou chiffons...
Autres sont les Américaines... Ce qui intéresse leur esprit sérieux,
c'est ce qui préoccupe leur père et leurs frères: la politique,
l'industrie, les débats des Chambres, les découvertes des savants...
Le comte de la Ville-Handry, dont la carrière politique a jeté un
certain éclat, ne pouvait être un étranger pour miss Sarah Brandon. Ma
passion à défendre les causes que je croyais justes, l'avait souvent
passionnée. Emue par mes discours qu'elle lisait, sa pensée plus d'une
fois était remontée à l'orateur...
Il me semble encore l'entendre me dire, de sa belle voix qui a les pures
sonorités du cristal:
«--Oh! oui, je vous connaissais, monsieur le comte, oui!... et il y a eu
des jours où j'aurais voulu être de vos amies pour vous crier: C'est
bien, ce que vous faites là, c'est grand, c'est courageux!...»
Et elle ne mentait pas, car elle avait retenu nombre de passages de mes
discours, de ceux même que j'avais oubliés, et elle les citait presque
textuellement... Ebahi parfois de certaines idées très-fortes qu'elle
émettait, je l'en complimentais, et alors elle éclatait de rire, me
disant: «Mais c'est de vous, cher comte, c'est votre bien... c'est vous
qui avez dit cela en telle et telle occasion.»
Et si le soir, rentré chez moi, je feuilletais mes collections pour
vérifier le fait, je trouvais presque toujours que miss Sarah avait
raison...
Dois-je ajouter après cela que je devins l'hôte quotidien de la rue du
Cirque? Non, n'est-ce pas.
Ce que je veux que vous sachiez, c'est que là j'ai trouvé l'image de la
félicité la plus parfaite et la plus pure qu'on puisse rêver ici-bas...
Là, j'ai été saisi de respect et d'admiration, par l'honnêteté la plus
sévère, unie au plus chaste enjouement. Là, j'ai savouré les heures les
plus délicieuses, entre mistress Brian, cette puritaine si rigide pour
elle-même, si indulgente pour les autres, et Thomas Elgin, le plus loyal
et le meilleur des hommes, qui sous des apparences glaciales cache une
âme de feu pour ses amis...
Quel était le but de M. de la Ville-Handry, si toutefois il en avait un?
Etait-il venu expressément pour confier à Daniel le surprenant roman de
sa passion?
Ou cédait-il simplement à ce besoin d'expansion trop fort qui étouffe
les amoureux et les force, et les contraint de parler de leur amour, de
se trahir, encore qu'ils sachent bien qu'une indiscrétion peut leur être
fatale?...
Ainsi s'interrogeait Daniel.
Mais le comte ne lui laissa pas le temps de réfléchir et de se
répondre... Après une courte pause, il se redressa, et changeant
brusquement de ton:
--Je devine, mon cher Daniel, ce que vous pensez... Vous vous dites: «M.
de la Ville-Handry était amoureux...» Eh bien! je vous le déclare, vous
vous trompez...
Daniel bondit sur sa chaise, et s'oubliant, tant fut grande sa stupeur:
--Est-ce possible!... s'écria-t-il.
--C'est exact, je vous en donne ma parole d'honneur... Le sentiment qui
m'attirait vers miss Sarah était celui qui m'attache à ma fille.
Cependant, comme je suis un observateur et que j'ai l'expérience du cœur
humain, la contenance de miss Sarah ne laissait pas que de me
surprendre. Après avoir été avec moi d'une liberté extrême, expansive et
familière, elle était devenue peu à peu réservée jusqu'à la froideur.
Il était clair qu'elle était gênée près de moi... Notre intimité, loin
de la rassurer, semblait l'effrayer chaque jour davantage.
Ce que je compris, vous le devinez, mon cher Daniel...
Seulement, comme je n'ai jamais été un fat, je craignis de me tromper...
Je m'appliquai à une observation plus attentive et je ne tardai pas à
acquérir la certitude que si j'aimais miss Sarah d'une affection
paternelle, j'avais su éveiller dans son âme un sentiment plus tendre...
De tout autre, cette fatuité sénile eût paru à Daniel d'un comique
achevé.
Du père de Mlle Henriette, elle le navrait...
Si bien, que le comte remarquant sa tristesse et se méprenant lui
demanda:
--Douteriez vous de ce que je dis?...
--Non, monsieur, non!...
--A la bonne heure... Je vous prie de croire, du reste, que cette
découverte ne m'émut pas médiocrement... J'en demeurai pendant trois
jours ébloui à ce point de ne pouvoir réfléchir et délibérer sainement.
Il fallait prendre un parti, cependant. Si l'idée d'abuser de mon
expérience pour séduire cette innocente enfant, traversa mon cerveau, je
la repoussai avec horreur... Et pourtant il ne tenait qu'à moi, je le
voyais, je le sentais... Mais quoi!... Payer du déshonneur de leur
parente, l'hospitalité de la vertueuse mistress Brian et du loyal
Thomas Elgin, c'eût été une des abominables infamies dont je suis
incapable. Devais-je donc renoncer à retourner rue du Cirque, rompre
avec des amis qui m'étaient chers? J'y songeai, mais je ne m'en sentis
pas le courage...
Il s'interrompit, cherchant du regard les yeux de Daniel, comme pour y
lire l'expression réelle de son opinion.
Et, lorsqu'il les eut trouvés, d'un ton grave, il dit:
--C'est alors que la pensée d'un mariage me vint.
Ce mot: mariage, Daniel l'attendait... Aussi, bien que le choc fut rude,
demeura-t-il impénétrable...
Et ce sang-froid dut étonner le comte, car il laissa échapper un
mouvement de contrariété et brusquement reprit:
--Oui, j'ai songé à un mariage... Vous me direz: «C'est grave!...» Je le
sais, parbleu bien! Et ce n'est pas en une heure que je me décidai, ni
sans avoir pesé le fort et le faible de cette détermination.
C'est que je ne suis pas de ces grotesques aisés à berner, qui s'abusent
eux-mêmes encore plus que les autres ne les trompent, et qui se croient
le privilége exclusif d'une éternelle jeunesse... Non, non, je me
connais, et mieux que personne je sais que je touche à la maturité de la
vie...
C'est l'objection qui tout d'abord s'offrit à mon esprit.
Mais à ceci, je réponds victorieusement que l'âge n'est pas une affaire
d'extrait de naissance: On a l'âge qu'on paraît avoir.
Or, je dois à une existence exceptionnellement sobre et paisible, à
quarante années passées à la campagne, à une constitution de fer et aux
soins minutieux que j'ai toujours pris de ma personne, une... comment
dirai-je?... une... verdeur, que m'envieraient tous ces jeunes éreintés
que je vois traîner la jambe sur le boulevard...
Il se redressait et se roidissait en parlant ainsi, bombant la
poitrine, cambrant la taille et tendant le jarret.
Puis, lorsqu'il jugea que Daniel l'avait assez admiré:
--Maintenant, poursuivit-il, passons à miss Sarah. Vous la croyez
peut-être de la première jeunesse?... Erreur. Elle a vingt-cinq ans bien
sonnés, mon cher ami, et pour une femme, vingt-cinq ans, eh! eh!...
Il ricanait, il était clair qu'une femme de vingt-cinq ans, lui
paraissait vieille, très vieille...
--De plus, continua-t-il, je connais la haute raison de Sarah et le
sérieux de son esprit. Fiez-vous à moi, quand je vous affirme que je
l'ai étudiée. Par mille et mille mots insignifiants en apparence, et
échappés aux naïvetés de ses expansions, je sais qu'elle a les jeunes
gens en horreur... Elle a vu ce que valent les maris de trente ans, tout
feu et flamme les premiers jours et qui, après six mois, rassasiés d'un
bonheur pur et tranquille, désertent la chambre conjugale. Ce n'est pas
d'hier que j'ai constaté son penchant à s'éprendre de ce qu'il y a en
somme de plus séduisant au monde, d'un grand nom noblement porté et
d'une illustration dont les rayons rejailliraient sur elle...
Que de fois je l'ai entendue dire à mistress Brian:--«Avant tout, tante,
je veux être fière de mon mari... Je veux, dès que je prononcerai son
nom, devenu le mien, lire dans les yeux l'admiration et l'envie, et
qu'autour de moi on murmure: Etre aimé d'un tel homme c'est le
bonheur!...»
Il hocha la tête, et d'un ton grave:
--Je m'interrogeai, Daniel, et je compris que je réalisais le programme
de miss Sarah Brandon. Et le résultat de mes réflexions fut que je
serais un insensé de laisser échapper le bonheur qui passait à ma
portée, et qu'il fallait me risquer...
Je m'armai donc de résolution, et c'est à sir Thomas Elgin que je
m'ouvris de mes projets.
Je renonce à vous décrire la stupeur de cet honorable gentleman.
«--Vous plaisantez, me dit-il tout d'abord, et votre plaisanterie
m'afflige!»
Mais quand il vit que jamais je n'avais parlé plus sérieusement, lui,
d'un flegme si imperturbable, il se fâcha tout rouge... Et morbleu! si
par impossible j'étais malheureux en ménage, ce n'est pas à lui que je
devrais m'aller plaindre.
Mais je faillis tomber de mon haut, quand froidement il me déclara qu'il
ferait son possible pour empêcher ce mariage... C'est qu'il n'en voulait
pas démordre, et ce ne fut pas trop de toute mon adresse pour ébranler
sa résolution. Et même, après plus de deux heures de discussion, tout ce
que je pus obtenir fut qu'il resterait neutre, et qu'il laisserait à
mistress Brian la responsabilité d'un consentement ou d'un refus.
Il riait, M. de la Ville-Handry, il riait de tout son cœur, sans doute
en se rappelant sa discussion avec sir Elgin et sa triomphante habileté.
--Donc, reprit-il, je m'adressai à mistress Brian... Ah! elle n'y alla
pas par quatre chemins... Dès les premiers mots, elle m'appela, Dieu me
pardonne! vieux fou, et carrément elle me pria de ne me plus représenter
rue du Cirque.
Je voulus insister... Inutile. Elle ne voulut seulement pas m'entendre,
la vieille puritaine, et comme je devenais pressant, elle me salua d'une
belle révérence et sortit, me laissant seul et fort penaud au milieu du
salon.
Pour ce jour-là, je n'avais qu'un parti à prendre... me retirer. C'est
ce que je fis, comptant qu'un entretien avec sa nièce changerait ses
dispositions. Point. Le lendemain, quand j'arrivai rue du Cirque, les
domestiques me dirent que sir Thomas Elgin était sorti, et que mistress
Brian et miss Sarah venaient de partir pour Fontainebleau.
Le lendemain, nouvelle défaite, et ainsi, pendant une semaine, je
trouvai la porte close.
L'inquiétude me prenait, quand un commissionnaire, un matin, m'apporta
une lettre... C'était miss Sarah qui m'écrivait...
Elle me priait de me trouver le jour même, à quatre heures, au bois de
Boulogne, près de la Cascade, ajoutant qu'elle devait sortir dans
l'après-midi, à cheval, avec sir Tom, qu'elle lui échapperait et qu'elle
me rejoindrait...
Vous jugez si je fus exact, et bien m'en prit, car un peu avant la demie
de quatre heures, je l'aperçus, je la devinai plutôt, arrivant vers moi,
son cheval lancé à fond de train...
Devant moi, elle s'arrêta court, et sautant à terre:
«--Je suis si exactement surveillée, me dit-elle, qu'aujourd'hui
seulement, j'ai pu vous écrire... Cette surveillance qui m'outrage et
blesse mes sentiments les plus chers, je ne la supporterai pas
davantage... Me voici, emmenez-moi, partons...»
Jamais, Daniel! jamais je ne l'avais vue si adorablement belle qu'en ce
moment, le teint animé par la rapidité de la course, l'œil étincelant
d'audace et de passion, la lèvre frémissante... Et elle disait encore:
«--Je sais bien que je serai perdue, que vous-même, peut-être, vous me
mépriserez... N'importe, partons, partons!...»
Il s'arrêta, suffoqué par l'émotion, mais bientôt se remettant:
--S'entendre dire cela, s'écria-t-il, par une telle femme... Ah! Daniel,
c'est une de ces sensations qui suffisent à emplir la vie d'un homme...
Et cependant, j'eus le courage, alors que je me sentais devenir fou
moi-même, de lui parler le langage de la froide raison... Oui, j'eus sur
moi-même cet empire prodigieux de la conjurer de rentrer chez elle...
Et pourtant elle pleurait, elle m'accusait de ne pas l'aimer!...
Mais j'avais trouvé une issue à cette situation:
«--Sarah, lui dis-je, rentrez chez vous, écrivez-moi ce que vous venez
de me dire, et je suis certain de forcer la main de vos parents...»
Ainsi elle fit.
Et ce que j'avais prévu arriva... Devant cette preuve de ce qu'ils
appelaient notre folie, sir Thomas Elgin et mistress Brian comprirent
qu'une plus longue résistance serait une imprudence inutile.
Et après quelques réserves, sous certaines conditions honorables:
«--Vous le voulez, nous dirent-ils à Sarah et à moi, soyez donc
unis!...»
Et voilà quel enchaînement de circonstances le comte de la Ville-Handry
attribuait au hasard,--à un hasard béni, ajoutait-il.
Depuis l'accident de l'honorable Thomas Elgin et l'évanouissement de
miss Sarah, jusqu'à ce rendez-vous au bois de Boulogne et à ce projet
d'enlèvement, tout lui paraissait simple et naturel, oui, tout, même ce
fait d'une jeune mondaine s'éprenant de ses opinions politiques jusqu'à
apprendre par cœur ses discours.
Daniel était abasourdi.
Qu'un homme, tel que le comte ne vit rien de l'intrigue ourdie autour de
lui, cela le surpassait.
Le comte, cependant, n'était pas aveugle, à ce point de ne pas discerner
quelque chose des impressions de Daniel.
Son amour-propre en fut froissé, car il fronça le sourcil, et
brusquement:
--Que ruminez-vous ainsi? demanda-t-il... Voyons, ayez le courage de vos
opinions: vous soupçonnez miss Brandon de calculs honteux ou de vues
intéressées, à tout le moins...
--Je ne dis pas cela, monsieur, balbutia Daniel.
--Non, mais vous le pensez, ce qui est bien pis... Eh bien! moi, je puis
dissiper vos injurieuses préventions... Que viserait, selon vous, miss
Brandon, en m'épousant? Ma fortune, n'est-ce pas? A cela, je n'ai qu'un
mot à répondre, mais il est décisif: Sarah est plus riche que moi...
Comment et à quel prix miss Brandon avait-elle su se procurer une
fortune, Daniel le savait ou croyait le savoir par M. de Brévan...
Aussi, ne fut-il pas maître d'un tressaillement que le comte surprit et
qui l'irrita.
--Oui, plus riche que moi... insista-t-il. Les puits de pétrole dont
elle a hérité de son père rapportent, bon an, mal an, de trente à
quarante mille dollars. Et encore sont-ils très-négligés... Mieux
exploités, ils rendraient le double, le triple, le sextuple, que
sais-je? C'est une mine en quelque sorte inépuisable, ainsi que me le
démontrait sir Thomas Elgin... Si le pétrole ne donnait pas des
bénéfices inouïs, comment expliqueriez-vous cette fureur soudaine dont
la positive Amérique a été saisie, qu'on a appelée «la fièvre de
l'huile» et qui a enrichi plus de gens que la Californie et «la fièvre
de l'or!...» Ah! il y a quelque chose à tenter de ce côté, quelque chose
de grand, et pour peu qu'on dispose de capitaux considérables...
Il s'animait, il s'échauffait, il s'oubliait, lorsque brusquement il
s'arrêta court.
Evidemment il avait failli se trahir, laisser voir sa pensée tout
entière... Aussi reprit-il vivement:
--Mais en voilà assez, je suppose, pour écarter tout soupçon de
cupidité... Maintenant, vous me direz peut-être que je suis pour miss
Brandon un pis-aller... Eh bien! non! En ce moment même, elle a à
choisir entre moi et un prétendant bien plus jeune que moi et dont la
fortune est de beaucoup supérieure à la mienne, M. Wilkie de
Gordon-Chalusse...
D'où venait que M. de la Ville-Handry semblait le prendre pour juge de
sa conduite, et paraissait plaider sa cause devant lui?...
Voilà ce que Daniel ne songeait même pas à se demander, tant était grand
le désordre de son esprit.
Cependant, comme le comte insistait pour avoir son avis, comme il le
pressait, comme il s'obstinait à lui répéter:
--Eh bien? voyez-vous encore une objection?...
Il oublia les prudentes recommandations de M. de Brévan, et d'une voix
troublée:
--Sans doute, M. le comte, fit-il, vous connaissez la famille de miss
Brandon?...
--Certes!... Me croyez-vous donc homme à prendre chat en poche... Son
digne père était l'honneur même...
--Et... son passé?...
Le comte bondit sur son fauteuil, et enveloppant Daniel d'un regard
méchant:
--Oh! oh!... fit-il; est-ce que déjà quelque vil gredin se serait fait
l'écho des calomnies infâmes dont on a essayé de ternir l'honneur de la
plus noble et de la plus chaste des créatures!... Ah! nommez-moi le
misérable...
Involontairement Daniel se tourna vers la porte derrière laquelle
écoutait M. de Brévan... Peut-être s'attendait-il à le voir
apparaître... Mais M. de Brévan ne bougea pas.
--Le passé de Sarah! continuait le comte, je le connais heure par heure,
et j'en réponds comme du mien... Chère adorée! Avant que de consentir à
devenir ma femme, elle a voulu tout me dire, oui, tout, sans forfanterie
ni fausse pudeur, et je sais ce qu'elle a souffert. N'a-t-on pas
prétendu qu'elle avait été la complice d'un lâche coquin, d'un caissier
qui avait volé sa caisse! N'a-t-on pas dit qu'elle avait poussé au
suicide un jeune sot, un joueur, et qu'elle avait assisté impassible aux
tortures de son agonie... Ah! il ne faut que voir Sarah pour être sûr
que ce sont là d'indignes et stupides inventions de la haine... Et
tenez, Daniel, croyez-moi: dès que vous verrez la calomnie s'acharner
après un homme ou après une femme, dites-vous que cet homme ou cette
femme ont blessé, humilié le vulgaire, la tourbe des lâches, des envieux
et des sots, par une supériorité quelconque, de situation ou de
fortune, de talent ou de beauté...
Pour défendre miss Brandon, il avait véritablement retrouvé l'énergie de
la jeunesse. Son œil s'emplissait d'éclairs, sa voix vibrait, son geste
menaçait...
--Mais laissons ce sujet pénible, fit-il, et causons sérieusement.
Il se leva et alla s'adosser à la cheminée, bien en face de Daniel.
--Je vous ai dit, mon cher, commença-t-il, que sir Tom et mistress Brian
ont mis à mon mariage certaines conditions... La première est que miss
Brandon sera accueillie par ma famille comme elle mérite de l'être, non
seulement honorablement, mais affectueusement, tendrement même...
De ma famille, je m'en moque... Il ne me reste que des arrière-cousins
qui, n'ayant rien à prétendre à ma succession, se soucient de moi aussi
peu que je me soucie d'eux...
Mais j'ai une fille, et là est le danger.
La certitude que je vais me remarier la désole, je l'ai vu... Elle se
révolte à la seule idée qu'une autre femme va prendre la place de sa
mère, porter mon nom et régner dans ma maison...
Daniel, maintenant, commençait à comprendre ce qu'il devait penser du
rendez-vous manqué qui lui avait valu la visite de M. de la
Ville-Handry.
--Or, disait le comte, je connais mon Henriette, c'est sa mère
elle-même, faible, mais entêtée jusqu'à la démence... Si elle s'est mise
en tête de mal recevoir miss Sarah, elle la recevra mal, quoi qu'elle
m'ait promis, et trouvera le moyen de lui faire quelque abominable
avanie... Et si néanmoins Sarah consent à passer outre, ma maison
deviendra un enfer, et ma femme sera malheureuse... Ai-je sur Henriette
assez d'empire pour la ramener à la raison? Je ne le crois pas... Mais
cette influence que je n'ai pas, je sais un charmant garçon qui l'a, et
c'est vous...
Daniel était devenu pourpre.
C'était la première fois que le comte s'exprimait si clairement.
--Je n'ai jamais désapprouvé, continuait-il, les projets de ma pauvre
femme, et la preuve c'est que j'autorisais vos assiduités...
Aujourd'hui, voici mes conditions: Que ma fille soit pour Sarah ce que
je veux qu'elle soit, une sœur tendre et dévouée, et six mois après mon
mariage, il y aura une autre noce à l'hôtel de la Ville-Handry...
Daniel voulait parler, il l'arrêta.
--Non, rien, fit-il. Je vous ai démontré la sagesse du parti que je
prends, agissez en conséquence...
Il avait remis son chapeau, et déjà il avait ouvert la porte:
--Ah! encore un mot, ajouta-t-il. Je suis chargé par miss Brandon de
vous conduire chez elle ce soir; elle veut vous parler... Venez me
demander à dîner, nous irons après rue du Cirque... Sur quoi, songez à
ce que je vous ai dit et... au revoir.