[Note 417: Galanteries toutes politiques, comme on peut le conclure

d'un mot de Commines (liv. VI, ch. XIII).]

Parmi tant de prospérités, il baissait fort. Commines, qui revenait

d'une ambassade, le trouvait tout changé. Il avait bien désiré cette

Bourgogne, et la chose, si aisée en apparence, traîna, et fut même en

grand doute. Il avait pâti des obstacles, langui. Qu'on en juge par

une lettre secrète à son général, où il lâche ce mot d'âpre passion

(qui effraye dans un roi si dévôt): «_Je n'ay autre paradis_ en mon

imagination que celui-là... J'ay plus grand faim de parler à vous,

pour y trouver remède que je n'eus jamais _à nul confesseur pour le

salut de mon âme_[418]!»

[Note 418: Lenglet.]

CHAPITRE V

LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT

1480-1482

Le roi de France avec ses cinquante-sept ans, déjà, maladif et le

visage pâle, n'en était pas moins, nous l'avons dit, dans

l'affaiblissement de tous, le seul jeune, le seul fort. Tout

languissait autour de lui ou mourait, mourait à son profit.

Dans l'éclipse des anciennes puissances, du pape et de l'empereur, il

y eut _un roi_, le roi de France. Il prit de provinces d'Empire, la

Comté, la Provence, et il les garda. Il faillit faire juger le pape.

Le violent Sixte IV, ayant tué Julien de Médicis par la main des

Pazzi, jetait une armée sur Florence pour punir Laurent d'avoir

survécu. Le roi, sans bouger, envoya Commines, arma Milan et rassura

les Florentins dans la première surprise[419]. Il menaça le pape de la

Pragmatique et d'un concile qui l'aurait déposé.

[Note 419: Les Médicis étaient les banquiers des rois de France et

d'Angleterre; ils apparaissent comme garants dans toute grande affaire

d'argent, spécialement au traité de Pecquigny. Il ne s'en cache

nullement dans sa réponse à Louis XI. Raynaldi Annales, 1478, § 18-19.

Les Médicis avaient pour eux le petit peuple, contre eux

l'aristocratie. M. de Sismondi ne l'a pas senti assez.

Au reste, les Florentins avaient toujours tenu nos rois «pour leurs

singuliers protecteurs; et, en signe de ce, à chacune fois qu'ils

renouvellent les gouverneurs de leur seigneurie, _ils font serment

d'estre bons et loyaux à la maison de France_.» Lettre de Louis XI,

1478, 17 août. Lenglet, III, 552. Voir à la suite l'_Avis sur ce qui

semble à faire_ au concile d'Orléans, septembre.]

La Hongrie, la Bohême, la Castille, ambitionnaient son alliance. Les

Vénitiens, à son premier mot, rompirent avec la maison de Bourgogne.

Gênes s'offrit à lui et il la refusa, voulant garder l'amitié de

Milan.

Le vieux roi d'Aragon, Juan II, s'obstina quinze années à vouloir

retirer de ses mains le gage du Roussillon; il mourut à la peine. Et

il eut encore le chagrin de voir la Navarre (l'autre porte des

Pyrénées) tomber dans les mêmes mains avec son petit-fils, que Louis

XI tenait par la mère et régente, Madeleine de France.

Il avait eu partout un allié fidèle, actif, infatigable, la mort...

Partout elle avait mis du zèle à travailler pour lui, en sorte qu'il

n'y eut plus de princes au monde que des enfants, et encore peu

viables, et que le roi de France se trouvât l'universel protecteur,

tuteur et gouverneur.

C'est peut-être alors qu'il fit faire pour le dauphin et tous ses

petits princes son innocent _Rosier des guerres_[420], l'Anti-Machiavel

d'alors (avant Machiavel).

[Note 420: Paris, 1528, in-folio. Bordeaux, 1616. _V. les deux mss. de

la Bibl. impériale._]

En Savoie, il avait perdu sa soeur (ce dont il remerciait Dieu), gagné

ou chassé les oncles du petit duc. Lui-même, comme oncle et tuteur, il

s'était établi à Montmélian, et il avait pris son neveu en France.

À Florence, il protégeait, comme on a vu, le jeune Laurent; il l'avait

sauvé. À Milan, la faible veuve, Bonne, une de ces filles de Savoie

qu'il avait mariées et dotées paternellement, n'était régente que par

lui; par lui seul, elle se rassurait, elle et son enfant, contre

Venise, contre l'oncle de l'enfant, Ludovic le More.

En Gueldre, aussi bien qu'en Navarre, en Savoie, à Milan, le

souverain, c'était un enfant, une femme, et le protecteur Louis XI.

En Angleterre, Édouard vivait et régnait; il était entouré d'une belle

famille de sept enfants. Et pourtant la reine tremblait, voyant tout

cela si jeune, son mari vieux à quarante ans, qu'un excès de table

pouvait emporter. En ce cas, comment protéger le petit roi contre un

tel oncle (qui fut Richard III!), sinon par un mariage de France, par

la protection du roi de France, qui partout détestait les oncles,

protégeait les enfants?

Tout étant, autour de la France, malade et tremblant à ce point, ceux

du dedans n'avaient à compter sur aucun secours. Le mieux pour eux

était de rester sages et de ne pas remuer. Quiconque avait cru aux

forces extérieures avait été dupe. Le Bourguignon appela des troupes

italiennes, on a vu avec quel succès. Les Pays-Bas crurent à

l'Allemagne, et firent venir Maximilien, qui ne put rien leur rendre

de ce qu'ils avaient perdu. Quinze ans durant, la Bretagne invoqua

l'Angleterre et n'en tira point de secours.

Des grands fiefs, le seul encore qui eût vie, c'était la Bretagne;

elle vivait de son obstination insulaire, de sa crainte de devenir

France, appelant toujours l'Anglais, et pourtant elle en eut peur deux

fois. Le roi, tout en poursuivant le grand drame du Nord, de Flandre

et de Bourgogne, ne détourna cependant jamais les yeux de la Bretagne,

qui était pour lui une affaire de coeur. Une fois (au moment où il

crut avoir rangé son frère en Guienne), il essaya de prendre le Breton

en lui jetant au col son collier de Saint-Michel, comme on prend un

cheval sauvage; mais celui-ci n'y fut pas pris.

Louis XI montra une obstination plus que bretonne dans l'affaire de la

Bretagne, l'assiégeant, la serrant peu à peu. De temps en temps,

quelqu'un en sortait et se donnait à lui; c'est ce que firent Tannegui

Duchâtel, et son pupille Pierre de Rohan, depuis maréchal de Gié.

Patiemment, lentement en dix ans, le roi fit ses approches. La mort de

son frère lui ayant rendu La Rochelle au midi de Nantes, il saisit

Alençon, de l'autre côté. De face, il prit l'Anjou, comme on va voir,

et enfin il hérita du Maine. Vers la fin, il acheta un prétexte

d'attaque, les droits de la maison de Blois[421], droits surannés,

prescrits, mais terribles dans une telle main. Le duc n'avait qu'une

fille; si le dauphin ne l'épousait, il héritait, au titre de la maison

de Blois. La Bretagne n'avait qu'à choisir, si elle voulait venir à la

couronne par mariage ou par succession; elle y venait toujours.

[Note 421: D. Morice, III, 343. Daru, 54. _Archives de Nantes, arm._

A, _cassette_ F. Cf. d'Argentré.]

Tout en attirant les Rohan, il avait acquis leurs rivaux, les Laval,

les affranchissant du duché, les mettant dans ses armées, dans son

conseil, leur confiant Melun, une clef de Paris. Gui de Laval, dont

plus tard le fils et la veuve agirent plus que personne pour marier la

Bretagne à la France, lui rendit, par sa fille, un autre service moins

connu, non moins important.

L'an 1447, le roi René donna à Saumur un splendide et fameux tournoi.

Gui de Laval y mena son jeune fils, âgé de douze ans, y faire ses

premières armes, et sa fille en même temps qui en avait treize. René,

plus fol que jeune, fut pris au lacs. Sa femme, la vaillante Lorraine

qui avait fait la guerre pour lui, et qu'il aimait fort, vit pourtant

ce jour là qu'elle était vieille. La petite Bretonne fit, avec

l'innocente hardiesse d'un enfant, le plus joli rôle du tournoi, celui

de la Pucelle qui venait à cheval devant les chevaliers, mettait les

combattants en lice et baisait les vainqueurs. Tout le monde prévit

dès lors, et René lui-même ne cacha pas trop sa pensée nouvelle; il

mit sur son écu un bouquet de _pensées_.

Isabelle mourut à la longue, René fut veuf. Il pleura beaucoup, parut

inconsolable. Mais enfin ses serviteurs, ne pouvant le voir dépérir

ainsi, exigèrent (c'était comme un droit du vassal) que leur seigneur

se mariât. Ils se chargèrent de chercher une épouse et ils

cherchèrent si bien qu'ils en découvrirent une[422], cette même petite

fille, Jeanne de Laval, qui était devenue une grande et belle fille de

vingt ans. René en avait quarante-sept; ils le voulurent, il se

résigna.

[Note 422: Sembla bien aux barons d'Anjou que Dieu la leur avoit

adressée, affin que ilz n'eussent la peine d'aller chercher plus

loing. Histoire agrégative des annalles et cronicques d'Anjou,

recueillies et mises en forme par noble et discret missire Jehan de

Bourdigné, prestre, docteur ès-droitz. On les vend à Angiers (1529,

in-folio; CLII verso).]

Ce mariage fut agréable au roi, qui fit archevêque de Reims Pierre de

Laval, le petit frère de Jeanne. René, au milieu de cette aimable

famille française, fut comme enveloppé de la France; il oublia le

monde. Il avait dès lors bien assez à faire pour amuser sa jeune

femme, et une soeur encore plus jeune qu'elle avait avec elle. En

Anjou, en Provence, il menait la vie pastorale, tout au moins par

écrit, rimant les amours des bergers, se livrant aux amusements

innocents de la pêche et du jardinage; il goûtait fort la vie rurale,

comme «la plus lointaine de toute terrienne ambition.» Il avait encore

un plaisir[423], de chanter à l'église, en habit de chanoine, dans un

trône gothique, qu'il avait peint et sculpté. Son neveu Louis XI aida

à l'alléger des soucis du gouvernement en lui prenant l'Anjou. On

hésitait à l'avertir[424]; il était alors au château de Beaugé, fort

appliqué à peindre une belle perdrix grise; il apprit la nouvelle sans

quitter son tableau.

[Note 423: Un autre: de se chauffer l'hiver _à la cheminée du bon roi

René_, c'est-à-dire au soleil, proverbe provençal.]

[Note 424: «Oyant nouvelles que le Roy son nepveu estoit à Angiers, il

monta à cheval pour le venir festoyer, ignorant encore ce qui avoit

esté faict en son préjudice. Et combien que ses domestiques en fussent

bien informez..., etc. Le noble Roy, oyant racompter la perte et

dommage de son pays d'Anjou que tant il aymoit, se trouva quelque peu

troublé. Mais, quand il eut reprins ses espritz, à l'exemple du bon

père Job...» Bourdigné.]

Il avait bien encore quelques vieux serviteurs qui s'obstinaient à

vouloir qu'il fût roi, et qui sous main traitaient avec la Bretagne ou

la Bourgogne; mais cela tournait toujours mal: Louis XI savait tout,

et prenait les devants. On a vu qu'au moment où ils offraient la

Provence au duc de Bourgogne, Louis XI accourut, saisit Orange et le

Comtat. René ne se tira d'affaire qu'en lui donnant promesse écrite

qu'après lui et son neveu Charles, il aurait la Provence; lui-même il

écrivit cet acte, l'enlumina, l'orna de belles miniatures. C'était

mourir de bonne grâce, et au reste il était mort dès la fatale année

où il perdit ses enfants, Jean de Calabre mort à Barcelone, Marguerite

prise à Teukesbury. Il lui restait un petit-fils, René II, mais fils

d'une de ses filles, et ses conseillers lui assuraient que la Provence

(quoique fief féminin et terre d'Empire) devait, la ligne mâle

manquant, revenir à la France[425]. Alors il soupirait et se peignait

dans sa miniature, sous l'emblème d'un vieux tronc dépouillé qui n'a

qu'un faible rejeton.

[Note 425: L'habile Palamède de Forbin trouva cette clause dans l'acte

de mariage de l'héritière de Provence et du frère de saint Louis. V.

Papon, Du Puy.]

Son neveu et héritier, le roi, avait hâte d'hériter, il ne pouvait

attendre: «Il envieillissoit, devenoit malade.» Il se ménageait peu;

au défaut de guerre, il chassait; il lui fallait une proie. Seul au

Plessis-les-Tours, il tenait son fils à Amboise sans le voir, et il

envoya sa femme encore plus loin en Dauphiné. Souvent il partait de

bonne heure, chassait tout le jour, au vent, à la pluie, dînant où il

pouvait, causant avec les petites gens, avec des paysans, avec des

charbonniers de la forêt. Il lui arrivait, inquiet qu'il était

toujours, voulant tout voir et savoir, de se lever le premier et,

pendant qu'on dormait, de courir le château; un jour, il descend aux

cuisines, il n'y avait encore qu'un enfant qui tournait la broche:

«Combien gagnes-tu?»--L'enfant qui ne l'avait jamais vu, répondit:

«Autant que le roi.--Et le roi, que gagne-t-il?--Sa vie, et moi la

mienne.»

Le marmiton avait parlé fièrement, prenant apparemment ce rôdeur mal

mis pour un pauvre... Il ne se trompait pas. Jamais il n'y avait

pauvreté plus profonde, plus famélique et plus avide. Âpreté de

chasseur ou faim de mendiant, c'est ce qu'expriment toutes ses

paroles, parfois violentes et âcres, souvent flatteuses, menteuses,

humblement caressantes et rampantes... Tant il avait besoin[426]!

besoin de telle province aujourd'hui, demain de telle ville... Né

avide, mais plus avide comme roi et royaume, il souffre, on le sent

bien, de tous les fiefs qu'il n'a pas encore. La royauté avait en elle

l'insatiable abîme qui devait tous les absorber.

[Note 426: Lire la lettre si humble à Hastings, et le billet si tendre

à un de ses serviteurs, M. de Dunois, pour qu'il expédie l'affaire de

Savoie: «Mon frère! Mon ami!...» Nulle part peut-être on n'a vu les

affaires traitées avec tant de passion. Ces deux lettres, si

caractéristiques, ont été publiées pour la première fois par

mademoiselle Dupont: Commines, II, 219, 221.]

On a vu ses âpres commencements avant le Bien public, et comment cette

faim s'aiguisa par l'obstacle. Tout à coup tout devient facile, les

États, les provinces pleuvent, se donnent elle-même, la proie, le

gibier vient prier le chasseur. L'ardeur de prendre se calmera sans

doute?... C'est le contraire, la passion violente, inique, et qui

irait contre Dieu, voit le jugement de Dieu se déclarer pour elle;

elle se sent profondément juste, profondément injuste lui paraît tout

ce qu'elle n'a pas encore. L'unité du royaume, confusément sentie

comme un droit futur, lui justifie tous les moyens. Désormais assez

fort pour n'avoir plus besoin de force, pouvant s'adjuger ce qu'il

veut conquérir par arrêt, ce n'est plus un chasseur, il siége comme

juge. Sa passion maintenant, c'est la justice. Il va toujours juger;

point de jours fériés, saint Louis fit justice même au Vendredi-Saint.

Justice ici mêlée de guerre, et parfois l'exécution avant le procès.

Celui d'Armagnac fut abrégé par le poignard. On a vu ceux d'Alençon,

de Saint-Pol, de Nemours. Le pauvre vieux René, un roi, fut menacé de

contrainte par corps. Le prince d'Orange fut poursuivi, justicié en

effigie, pendu par les pieds. Ce formidable duc de Bourgogne n'échappe

pas. À peine mort, le Parlement saisit son cadavre. Les procureurs lui

prouvent à ce chevalier mort par chevalerie, que, sous sa belle

armure, il avait la foi du procureur; on lui retrouve son billet de

Péronne, le fameux sauf-conduit écrit de sa main, on lui établit par

rapport d'experts qu'il a juré et qu'il a menti[427].

[Note 427: Si l'on veut récuser le témoignage de M. de Crèvecoeur, on

ne peut guère suspecter celui d'un homme aussi loyal que le grand

bâtard, frère du duc, ni celui de Guillaume de Cluny, qui ne quitta le

service de Bourgogne que malgré lui et pour ne pas périr avec

Hugonet. V. Lenglet, IV, 409.]

Le Parlement n'allait pas assez vite dans ces besognes royales. Sans

doute il se disait que le roi était mortel, que les grandes familles

dureraient après lui et sauraient bien retrouver les juges. Donc, il

ménageait tout. Que le roi fût mécontent ou non, il ne pouvait sévir;

on ne coupe pas la tête à une grande compagnie.

Il résulta de là une chose odieuse, c'est que les procès se firent par

commissaires, à qui les biens de l'accusé étaient donnés d'avance, et

qui avaient intérêt à la condamnation.

Et de cette chose odieuse, une chose effroyable naquit, une espèce

nouvelle, celle des commissaires, qui, créée par la tyrannie pour son

besoin passager, voulait durer et besogner toujours, qui, ayant pris

goût à la curée, ne chassait plus seulement à la voix du maître, mais

s'ingéniait à trouver des proies, et faute d'ennemis poursuivait les

amis.

Il y avait deux princes du sang, que les autres princes et les grands

du royaume accusaient fort et regardaient comme amis du roi, comme

traîtres[428]. L'un était le duc de Bourbon, au frère duquel Louis XI

avait donné sa fille. L'autre était le comte du Perche, fils du duc

d'Alençon, mais élevé par le roi, et qui en 1468 avait trahi pour lui

les Bretons et son père.

[Note 428: C'est ce que disait le duc de Nemours (V. son _Procès

ms._): «Ce mauvais homme, M. de Bourbon, nous a tous trahis.»]

Ces deux princes furent la proie nouvelle contre laquelle les

commissaires animèrent le roi, et ils n'y trouvèrent que trop de

facilité dans le triste état de son esprit. Il se sentait défaillir,

et faisait d'autant plus effort pour se prouver à lui et aux autres,

par mille choses violentes et fantasques, qu'il était en vie. Il

faisait acheter de toutes parts des chiens de chasse, des chevaux, des

bêtes curieuses. Il faisait de grands remuements dans sa maison,

renvoyant ses serviteurs pour en prendre d'autres. À quelques-uns il

ôtait leurs offices, faisait des justices sévères; il frappait loin et

rude.

Entre autres gens très-propres à faire ou conseiller des choses

violentes, il avait un dur Auvergnat, nommé Doyat, né sujet du duc de

Bourbon, chassé par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine,

venu du Bourbonnais, avait remué Paris en prêchant contre les abus,

disant hardiment que le roi était mal conseillé[429]. Le roi crut sans

difficulté que le duc de Bourbon, cantonné dans ses fiefs, avait

envoyé cet homme pour tâter le peuple[430]; on disait qu'il fortifiait

ses places, qu'il empêchait les appels au roi, qu'il était roi chez

lui[431]. Louis XI avait encore un grief contre lui, c'est qu'il ne

mourait pas. Goutteux et sans enfants, ses biens devaient passer à son

frère, gendre du roi, puis, si ce frère n'avait pas d'enfants mâles,

ils devaient échoir au roi même. Mais il ne mourait pas... Doyat se

fit fort d'y pourvoir. Il se fit nommer par le Parlement, avec un

autre, pour aller faire le procès à son ancien seigneur. Il arrive à

grand bruit dans ce pays, où depuis tant d'années on ne connaissait de

maître que le duc de Bourbon; il ouvre enquête publique, provoque les

scandales, engage tout le monde à déposer hardiment contre lui. Au nom

du roi, défense aux nobles du Bourbonnais de _faire alliance_ avec le

duc de Bourbon. Il l'enfermait ainsi tout seul dans ses châteaux. Là

même il ne fut pas tranquille, on vint lui prendre ses officiers chez

lui, il ne restait qu'à l'enlever lui-même. Son frère, Louis de

Bourbon, évêque de Liége, fut tué peu après par le Sanglier, qui, avec

une bande recrutée en France[432], prit un moment l'évêché pour son

fils.

[Note 429: Jean de Troyes.]

[Note 430: Il craignait toujours les mouvements de Paris, de

l'Université, etc. La fameuse ordonnance pour imposer silence aux

nominaux n'a, je pense, aucun autre sens. Voir les articles, fort

spécieux, qu'ils lui présentèrent, mais dans le moment le moins

favorable, dans la crise de 1473. Baluze, Miscellanea (éd. Mansi), II,

293.]

[Note 431: Le duc, longtemps ménagé, employé par le roi, pour la ruine

des grands, exerçait avec d'autant plus de sécurité sa royauté

féodale; on l'accusait d'exclure certains députés des assemblées

provinciales, etc. Quant à son mariage, et celui de son frère, voir

les pièces dans l'Ancien Bourbonnais, par MM. Allier, Michel et

Batissier.]

[Note 432: Et à Paris même. Un autre frère du duc de Bourbon,

l'archevêque de Lyon, serviteur fort docile du roi, n'en fut pas moins

dépouillé de son autorité sur Clermont, qui dès lors élut ses consuls.

Jean de Troyes, XIX, 105. Molinet, II, 311. Oseray, Histoire de

Bouillon, 131.

Sur l'affranchissement de cette ville, lire Savaron, et les curieux

extraits que M. Gonod a donnés des _Registres du Consulat_, au moment

de la visite de Doyat, sous le titre de Trois Mois de l'histoire de

Clermont en 1481.]

Ces violences, ces outrages, et que cet Auvergnat, né chez le duc de

Bourbon, l'eût foulé sous ses souliers ferrés, c'étaient des choses

qu'on ne pouvait faire sans risque. La religion féodale n'était pas

tellement éteinte qu'il ne se trouvât, entre ceux qui mangeaient le

pain du seigneur, un homme pour le venger. Commines, si bien instruit,

dit positivement que la bonne volonté ne manqua pas, que plusieurs

eurent envie «d'entrer en ce Plessis, et _dépêcher les choses_, parce

qu'à leur avis rien ne se dépêchoit.» De là, la nécessité de grandes

précautions; le Plessis se hérisse de barreaux, grilles, guérites de

fer. On y entre à peine. Peu de gens approchent et bien triés;

c'est-à-dire que de plus en plus, le roi ne voyant plus que tels et

tels, tout absolu qu'il peut paraître, se trouve dans leurs mains. Un

accident augmenta ce misérable état d'isolement.

Un jour, dînant près de Chinon, il est frappé, perd la parole. Il veut

approcher de la fenêtre, on l'en empêche, jusqu'à ce que son médecin,

Angelo Catto, arrive et fait ouvrir. Un peu remis, son premier soin

fut de chasser ceux qui l'avaient tenu et empêché d'approcher des

fenêtres.

Entre cette attaque et une seconde qu'il eut peu après, il se donna,

dans sa faiblesse, un spectacle de sa puissance. Il réunit à

Pont-de-l'Arche la nouvelle armée qu'il organisait. Campée là sur la

Seine, elle était à portée de marcher sur la Bretagne ou sur Calais.

Elle rompit le projet du Breton, qui offrait sa fille au prince de

Galles. Le roi lui avait déjà saisi Chantocé. Il se hâta de demander

pardon.

Cette armée était une belle et terrible machine, forte et légère dans

son rempart de bois, qu'elle posait, enlevait à volonté. La pâle

figure mourante sourit, et se complut dans cette image de force. Elle

se sentait là en sûreté; ceux-ci étaient des hommes sûrs, des

Suisses[433] ou armés à la suisse. Dans les armes, dans les costumes,

rien qui sentît la France; hoquetons de toutes couleurs, hallebardes,

lances à rouelle qu'on n'avait jamais vues. Une armée muette qui ne

savait que deux mots: _geld_ et _trinkgeld_. Nul mouvement, qu'au son

du cor. Le roi ne voulait plus d'hommes, mais des soldats; plus de ces

francs-archers pillards, qui s'étaient débandés à Guinegate; de

gentilshommes encore moins, il leur fit dire de payer au lieu de

servir et de rester chez eux. Plus de Français, ni peuple, ni

nobles... Le brillant spectacle de ces bandes égaya peu nos vieux

capitaines, qui avaient tant fait pour avoir une milice nationale, et

qui à la longue l'avaient formée, aguerrie. Ils sentaient qu'un jour

ou l'autre ces Allemands pourraient bien battre ceux qui les payaient,

qu'on n'en serait pas maître, et qu'on maudirait alors un roi qui

avait désarmé la France.

[Note 433: Ce commerce d'hommes, si coûteux à la France, fut encore

plus funeste à la Suisse. Des querelles terribles y éclatèrent entre

les villes et les campagnes, pour des questions d'argent, de butin,

etc. (Tillier.) Stettler dit qu'en 1480, on ne put rétablir la sûreté

des routes qu'en faisant pendre quinze cents pillards.]

La France n'était plus sûre pour le garder. À qui donc se fiait-il? à

un Doyat, un Olivier le Diable, à maître Jacques Coctier, médecin et

président des comptes, un homme hardi, brutal, qui le faisait trembler

lui-même. Deux hommes étaient encore autour de lui, peu rassurants,

MM. du Lude et de Saint-Pierre; l'un, un joyeux voleur qui faisait

rire le roi; l'autre, son sénéchal, sinistre figure de juge, qui eût

pu être bourreau. Parmi tout cela, le doux et cauteleux Commines,

qu'il aimait et faisait coucher avec lui; mais il croyait les autres.

Au retour de son camp, il fut frappé de nouveau, «et fut quelque deux

heures qu'on le croyoit mort; il étoit dans une galerie, couché sur

une paillasse... M. du Bouchage et moi (dit Commines), nous le vouâmes

à monseigneur saint Claude, et les autres qui étoient présents le lui

vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure il

alla par la maison, mais bien foible...» Un peu remis, il voulut voir

les lettres qui étaient arrivées et qui arrivaient de moment en

moment: «On lui montrait les principales, et je les lui lisois. Il

faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en la main, et

faisoit semblant de les lire, quoiqu'il n'eût aucune connoissance, et

disoit quelque mot, ou faisoit signe des réponses qu'il vouloit être

faites.»

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 22 / 24 段