Le roi, assuré de l'Artois, passa dans le Hainaut, et là trouva tout

difficile. Il avait augmenté lui-même les difficultés par son

hésitation. Il ne savait pas, au commencement, s'il toucherait à ce

pays, qui était terre d'Empire, et il avait mal accueilli les

ouvertures qu'on lui faisait. Maintenant, il déclarait qu'il ne

_prenait_ pas le Hainaut, qu'il l'_occupait_ seulement. Le dauphin,

d'ailleurs, n'allait-il pas épouser Mademoiselle? Le roi venait en

ami, en beau-père[399]. Sauf Cambrai qui ouvrit, il trouva partout

résistance; à chaque ville, il lui fallut un siége, à Bouchain, au

Quesnoy, à Avesnes, qui fut prise d'assaut, brûlée, et tout tué (11

juin). Galeotto, qui était à Valenciennes, en brûla lui-même les

faubourgs, et se mit si bien en défense, qu'on ne l'attaqua pas. Le

roi lui fit une guerre de famine; il fit venir de Brie et de Picardie

des centaines de faucheurs pour couper et détruire tous les fruits de

la terre, la moisson toute verte (juin).

[Note 399: Voir la malicieuse bonhomie avec laquelle il se moque des

maris proposés, et prouve aux Wallons qu'il faut que leur maîtresse

épouse un Français. (Molinet.) Il négociait effectivement pour le

mariage (le 20 juin même, Lenglet) soit pour mieux gagner le Hainaut,

soit qu'effectivement il eût encore espoir de rompre le mariage

d'Autriche, conclu depuis deux mois.]

De tous côtés ses affaires allaient mal, et elles risquaient d'aller

plus mal encore. La douairière de Bourgogne et le duc de Bretagne

sollicitaient les Anglais de passer; le roi avait les lettres du

Breton, par le même, qui les lui vendait une à une. En Comté, il

n'avançait plus; Dôle repoussa son général la Trémouille qui

l'assiégeait, et qui lui-même fut surpris dans son camp. La Bourgogne

semblait près d'échapper... Sa colère fut extrême; il envoya en toute

hâte le plus rude homme qu'il eût, parmi ses serviteurs, M. de

Saint-Pierre, armé de pouvoirs terribles, celui de dépeupler, s'il le

fallait, et repeupler Dijon.

La guerre que le roi faisait dans le Hainaut et la Comté, sur terre

d'Empire, eut cet effet, que l'Allemagne, sans aimer ni estimer

l'empereur, devint favorable à son fils. Louis XI envoya aux princes

du Rhin, et les trouva tous contre lui. L'envoyé, qui était Gaguin, le

moine chroniqueur, nous dit qu'il fut même en danger[400]. Les

électeurs de Mayence et de Trèves, les margraves de Brandebourg et de

Bade, les ducs de Saxe et de Bavière (maisons si ennemies de

l'Autriche) voulurent faire cortége au jeune Autrichien. La seule

difficulté, c'était l'argent; son père, loin de lui en donner, se fit

payer son voyage par Mademoiselle de Bourgogne, jusqu'à Francfort,

jusqu'à Cologne, et il fallut qu'elle payât encore pour faire venir

son mari jusqu'à Gand. Mais enfin il y vint[401]. Le roi, plein de

dépit, ne pouvait rien y faire. Sa garnison de Tournai, aidée des

habitants, lui gagna encore le 13 août une petite bataille[402], donna

la chasse aux milices flamandes, brûla Cassel et tout jusqu'à quatre

lieues de Gand. Le mariage ne s'en fit pas moins, à la lueur des

flammes et l'épousée en deuil (18 août 1477).

[Note 400: Le duc de Clèves l'en avertit. «Non tuto diutius his in

locis diversari posse.» Gaguinus, CLVIII (in-folio, 1500).]

[Note 401: Fugger, Spiegel des erzhausses Oesterreich, p. 858. Ce que

disent Pontus Heuterus et le Registre de la Collace, du riche cortége,

doit s'entendre des princes qui accompagnaient Maximilien, et ne

contredit en rien ce qu'on a dit de sa pauvreté.]

[Note 402: Le roi écrit à Abbeville le triomphant bulletin: «Pour ce

que nous désirions sur toutes choses les trouver sur les champs,

vinsmes... pour les assaillir audit Neuf Foussé qu'ilz avoient

fortiffié plus de demy an, mais la nuit, ilz l'abandonnèrent... Les

(_nôtres_ les) ont rencontrez en belle bataille rangée... tuez plus de

IV mille... (13 août).» Lettres et Bulletins de Louis XI, publiés par

M. Louandre, p. 25 (Abbeville, 1837).]

Le roi se donna en revanche un plaisir longtemps souhaité et selon son

coeur, la mort du duc de Nemours (4 août). Il ne haïssait nul homme

davantage, surtout parce qu'il l'avait aimé. C'était un ami d'enfance,

avec qui il avait été élevé, pour qui il avait fait des choses folles,

iniques (par exemple de forcer les juges à lui faire gagner un mauvais

procès). Cet ami le trahit au Bien public, le livra autant qu'il fut

en lui. Il revint vite, fit serment au roi sur les reliques de la

Sainte-Chapelle, et tira de lui, par-dessus tant d'autres choses, le

gouvernement de Paris et de l'Île-de-France. Le lendemain, il

trahissait.

Quand le roi frappa Armagnac, cousin de Nemours, près de frapper

celui-ci, et l'épée levée, il se contenta encore d'un serment. Nemours

en fit un solennel et terrible[403], devant une grande foule, appelant

sur sa tête toutes les malédictions, s'il n'était désormais fidèle et

«n'avertissoit le roi de tout ce qu'on machineroit contre lui.» Il

renonçait, en ce cas, à être jugé par les pairs et consentait d'avance

à la confiscation de ses biens (1470).

[Note 403: Le 8 juillet 1740. _Mss. Legrand._]

La peur passa et il continua à agir en ennemi[404]. Il se tenait

cantonné dans ses places, n'envoyant pas un de ses gentilshommes pour

servir le roi. Quiconque se hasardait à appeler au Parlement était

battu, blessé. Les consuls d'Aurillac ne pouvaient sortir, pour les

affaires des taxes, sans être détroussés par les gens de Nemours. Il

correspondait avec Saint-Pol et voulait marier sa fille au fils du

connétable; il promettait d'aider au grand complot de 1475, en

saisissant d'abord les finances du Languedoc. Un mois avant la

descente des Anglais, il se mit en défense, se tint tout près d'agir,

fortifia ses places de Murat et de Carlat.

[Note 404: Si MM. de Barante et de Sismondi avaient pris connaissance

du _Procès du duc de Nemours_ (_Bibliothèque royale, fonds Harlay et

fonds Cangé_), ils n'affirmeraient pas «que le duc n'avait rien fait

depuis 1470, et que tout son crime fut d'_avoir su_ les projets de

Saint-Pol.» Ils ne le compareraient pas à Auguste de Thou, mis à mort

pour _avoir su_ le traité de Cinq-Mars avec l'étranger.--L'ordonnance

du 22 décembre 1477 (calquée sur les anciennes lois impériales), par

laquelle le roi déclare que la non-révélation des conspirations est

crime de lèse-majesté, ne fut point appliquée au duc de Nemours, et,

comme la date l'indique, ne fut rendue qu'après sa mort. Ordonnances,

XVIII, 315.]

Le roi, comme on a vu, brusqua son marché avec Édouard, s'humilia, le

renvoya plus tôt qu'on ne croyait et retomba sur ses deux traîtres.

Tous ceux qui avaient eu intelligence avec eux eurent grand'peur; on

fit mourir Saint-Pol dans l'absence du roi, espérant enterrer avec lui

ces dangereux secrets. Le roi avait encore Nemours. Il épuisa sur lui

la rage qu'il avait de connaître et d'approfondir son péril.

Quand Nemours fut saisi, sa femme prévit tout et elle mourut d'effroi.

Il fut jeté d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si dure que

ses cheveux blanchirent en quelques jours. Le roi, alors à Lyon, et se

voyant comme affranchi par la défaite du duc de Bourgogne, fit

transporter son prisonnier à la Bastille. Il reste une lettre terrible

où il se plaint «de ce qu'on le fait sortir de sa cage, de ce qu'on

lui a ôté les fers des jambes.» Il dit et répète qu'il faut «le

gehenner bien estroit, _le faire parler clair_... Faites-le moy bien

parler.»

Nemours n'était pas seul; il avait des amis, des complices, les plus

grands du royaume, qui se voyaient jugés en lui. Toute la crainte du

roi était qu'on ne trouvât moyen d'obscurcir et d'étouffer encore. Le

chancelier surtout lui était suspect, ce rusé Doriole, qui avait

tourné si vite au Bien public, et qui depuis, tout en le servant,

ménageait ses ennemis; il leur avait rendu le signalé service de

dépêcher Saint-Pol avant qu'il eût tout dit. Le roi manda Doriole, le

tint près de lui, et mit le procès entre les mains d'une commission à

qui il partagea d'avance les biens de l'accusé. Il crut pourtant,

l'instruction déjà avancée, qu'un jugement solennel serait d'un plus

grand exemple; il renvoya l'affaire au Parlement et invita les villes

à assister par députés. L'arrêt fut rendu à Noyon où le Parlement fut

transféré exprès[405]; le roi se défiait de Paris et craignait qu'on

ne fît un mouvement du peuple pour intimider les juges et les rendre

indulgents. Paris avait souffert de Saint-Pol et l'avait vu mourir

volontiers; il n'avait point souffert de Nemours, qui était trop loin,

et le Paris d'alors avait eu le temps d'oublier les Armagnacs. Aussi,

il y eut des larmes quand on vit ce corps torturé qu'on menait à la

mort sur un cheval drapé de noir, de la Bastille aux Halles, où il fut

décapité. Quelques modernes ont dit que ses enfants avaient été placés

sous l'échafaud, pour recevoir le sang de leur père[406].

[Note 405: Le dernier jour de cestuy mois (_mai_), furent destendues

toutes les chambres du Parlement et les tapis de fleurs de lis, avec

le lict de justice, estant en un coffre. _Archives, Registres du

Parlement._ Dans la _Plaidoierie_ et le _Criminel_, silence funèbre.

Dans les _Après-dîners_, le registre manque tout entier.]

[Note 406: Les contemporains n'en parlent point, même les plus

hostiles. Rien dans Masselin: _Diarium Statuum generalium_ (in-4,

Bernier) 236.]

Ce qui est plus certain et non moins odieux, c'est que l'un des juges

qui s'étaient fait donner les biens du condamné, le Lombard Boffalo

del Giudice[407], ne se crut pas sûr de l'héritage s'il n'avait

l'héritier, et demanda que le fils aîné de Nemours fût remis à sa

garde. Le roi eut la barbarie de livrer l'enfant, qui ne vécut guère.

[Note 407: Venu de Naples en 1461, après les revers de Jean de

Calabre, avec Campobasso et Galeotto.]

Il chassa du Parlement trois juges qui n'avaient pas voté la mort. Les

autres réclamant, il leur écrit: «Ils ont perdu leurs offices pour

vouloir faire un cas civil du crime de lèse-majesté, et laisser impuni

le duc de Nemours qui voulait me faire mourir et détruire la sainte

couronne de France. Vous, sujets de cette couronne et qui lui devez

votre loyauté, je n'aurais jamais cru que vous pussiez approuver

_qu'on fît si bon marché de ma peau_.»

Ces basses et violentes paroles qui lui échappent sont un cri arraché,

un aveu de l'état de son esprit. Les tortures de Nemours lui

revenaient à lui-même en tortures par la crainte et la défiance où le

jetaient ses révélations. Il avait tiré de son prisonnier, par tant

d'efforts cruels, une funeste science et terrible à savoir: qu'il n'y

avait personne parmi les siens sur qui il pût compter. Le pis, c'est

que, de leur côté, connaissant qu'ils étaient connus, ils sentaient

bien qu'il les guettait, qu'il ne lui manquait que le moment, et ils

ne savaient trop s'ils devaient attendre... Dans cette peur mutuelle,

il y avait des deux côtés redoublement de flatteries, de

protestations. Ses lettres à Dammartin sont des billets d'ami, tout

aimables d'abandon, de gaieté; il se fait courtisan de son vieux

général, il le flatte indirectement, finement, en lui disant du mal

des autres généraux; tel s'est laissé surprendre, etc.

Il avait grandement à ménager un homme de ce poids, de cette

expérience. Deux choses lui survenaient, les plus fâcheuses: Les

Suisses s'éloignaient de lui, les Anglais arrivaient.

Louis XI avait acheté Édouard, mais non pas l'Angleterre. Les Flamands

établis à Londres ne pouvaient manquer de faire sentir au peuple qu'on

le trahissait en laissant la Flandre sans secours. Il le sentit si

bien qu'il alla, de fureur, piller l'ambassade française. Longtemps

Édouard fit la sourde oreille; il se trouvait trop bien du repos et de

se partager entre la table et trois maîtresses; il aimait fort

l'argent de France, les beaux écus d'_or au soleil_ que Louis XI

frappait tout exprès; il lui semblait doux d'avoir chaque année, en

dormant, cinquante mille écus comptés à la Tour. Pour la reine

d'Angleterre, Louis XI la tenait par sa fille, par sa passion pour le

dauphin; elle demandait sans cesse quand elle pourrait envoyer la

dauphine en France. Entre eux tous, ils menaient si bien Édouard,

qu'il leur sacrifia son frère Clarence[408]. Il y avait encore un

homme qui leur portait ombrage, qui n'était pas de leur cabale, lord

Hastings, un joyeux ami d'Édouard qui buvait avec lui et qui tenait à

lui (ayant les mêmes femmes). Ils le chassèrent honorablement en lui

donnant des troupes et le grand poste de Calais.

[Note 408: On ne sait de quelle mort il périt: «Qualecumque genus

supplicii,» Croyland. contin. Le conte du tonneau de malvoisie où il

aurait été noyé se trouve d'abord dans la chronique qui donne tous les

bruits de Londres. (Fabian.)]

Il y avait un an que la douairière de Bourgogne, soeur d'Édouard,

implorait ce secours. Récemment encore, au moment où l'on tua son

bien-aimé Clarence qu'elle voulait faire comte de Flandre, elle

écrivit une lettre lamentable[409]; le roi de France lui prenait son

douaire, ses villes à elle; elle demandait à son frère Édouard s'il

voulait qu'elle allât mendier son pain. Une telle lettre et dans un

tel moment, lorsque Édouard sans doute regrettait sa cruelle

faiblesse, eut son effet; il envoya Hastings, qui de Calais détacha

des archers, garnit les villes que la douairière voulait défendre;

Louis XI attaqua Audenarde et fut repoussé.

[Note 409: Preuves de l'Histoire de Bourgogne.]

Ce fut le terme de ses progrès au Nord. Il s'arrêta, sentant qu'à la

longue les Anglais et peut-être l'Empire se seraient déclarés. Chez

les Suisses, le parti bourguignon avait fini par l'emporter.

Jusque-là, ils avaient flotté, servi à la fois pour et contre. De là

tous les obstacles que le roi rencontra dans les Bourgognes. Malgré

ses plaintes et les efforts du parti français, malgré les défenses et

les punitions, le montagnard n'en allait pas moins se vendre

indifféremment à quiconque payait. Des Suisses attaquaient,

assiégeaient, des Suisses défendaient. Pour empêcher cette guerre de

frères, il n'y avait qu'un moyen, imposer la paix, arrêter le roi de

France, lui dire qu'il n'irait pas plus loin. Le chef du parti

bourguignon, Bubenberg, se chargea de lui porter cette fière parole.

Le roi ne voulait pas entendre, il traînait, tâchait de gagner du

temps. Le Suisse en profita pour lui jouer un tour; il disparaît de

France, et un matin rentre à Berne en habit de ménétrier; il n'a pas

pu, dit-il, échapper autrement, le roi, ne l'ayant su gagner, l'aurait

fait périr[410]. Ce chevalier, cet homme grave sous cet ignoble

habit, c'était une accusation dramatique contre Louis XI; il était

impossible de mieux travailler pour Maximilien. Il en profita à la

diète de Zurich; il enchérit sur le roi, promettant d'autant plus

qu'il pouvait moins donner, et il obtint un traité de paix

perpétuelle.

[Note 410: Der Schweitzerische Geschicht forscher. Il eût fallu, pour

y songer, que le roi fût devenu fou. On faisait encore courir ce bruit

absurde que La Trémouille avait mis des envoyés suisses à la question.

(Tillier.)]

Le roi comprit qu'il fallait céder au temps. Il promit de se retirer

des terres d'Empire. Il signa une trêve, laissa le Hainaut et

Cambrai[411]. Il craignait les Suisses, l'Allemagne, les Anglais, mais

encore plus les siens. La trêve lui semblait nécessaire pour faire au

dedans une opération dangereuse, purger l'armée. Il avait

l'imagination pleine de complots et de trahisons, d'intelligences que

ses capitaines pouvaient avoir avec l'ennemi. Il cassa dix compagnies

de gens d'armes, fit faire le procès à plusieurs et ne trouva rien;

seulement un Gascon, furieux d'être cassé, avait parlé d'aller servir

Maximilien; pour cette parole on lui coupa la tête. Leur crime à tous

était peut-être d'avoir servi longtemps sous Dammartin et de lui être

dévoués. Le roi lui écrivit une lettre honorable «_pour le soulager_»

du commandement[412], déclarant du reste que jamais il ne diminuerait

son état, qu'il l'accroîtrait plutôt, et, en effet, il le fit plus

tard son lieutenant pour Paris et l'Île-de-France.

[Note 411: À son départ de Cambrai, il badine sur l'attachement des

impériaux pour le très-saint aigle, et leur permet d'ôter les lis:

«Vous les osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz

qu'il sera allé jouer une espace de temps, et sera retourné en son

lieu, ainsi que font les arondelles qui reviennent sur le printemps.»

Molinet.]

[Note 412: Au grand désespoir de Dammartin. V. sa belle lettre au roi.

Lenglet, II, 261. La _Cronique Martiniane_ (Vérard in-folio), si

instructive pour la vie de Dammartin à d'autres époques, ne me donne

rien ici; elle se contente prudemment de traduire Gaguin, comme elle

le dit elle-même.]

L'éloignement de cet homme, trop puissant dans l'armée, était

peut-être une mesure politique, mais elle ne fut nullement heureuse

pour la guerre. Le roi ne put remplacer ce ferme et prudent général.

On put le voir dès le commencement de la campagne. On voulait

surprendre Douai avec des soldats déguisés en paysans, et tout fut

préparé en plein Arras, c'est-à-dire devant nos ennemis qui avertirent

Douai. Le roi, cruellement irrité, jura qu'il n'y aurait plus d'Arras,

que tous les habitants seraient chassés, sans emporter leurs meubles;

qu'on prendrait en d'autres provinces, et jusqu'en Languedoc, des

familles, des hommes de métiers, pour y mener et repeupler la place

qui désormais s'appellerait Franchise[413]. Cette cruelle sentence fut

exécutée à la lettre; la ville fut déserte, et pendant plusieurs jours

il n'y eut pas seulement un prêtre pour y dire la messe.

[Note 413: Ordonnances, XVIII.]

Maximilien avait plus d'embarras encore. Les Flamands ne voulaient

point de paix, ni payer pour la guerre. Seulement, à force de piquer

leur colérique orgueil, on parvint à mettre leurs milices en

mouvement. Maximilien les mena pour reprendre Thérouenne. Il avait,

avec ses milices, trois mille arquebusiers allemands, cinq cents

archers anglais, Romont et ses Savoyards, toute la noblesse de Flandre

et de Hainaut, en tout vingt-sept mille hommes. Avec une si grosse

armée, rassemblée à grand'peine par un si rare bonheur, le jeune duc

avait hâte d'avoir bataille. Le nouveau général de Louis XI, M. de

Crèvecoeur venait de Thérouenne, lorsque, descendant la colline de

Guinegate, il rencontra Maximilien. Louis XI avait, l'autre année,

décliné le combat; en le refusant encore, on était sûr de voir

s'écouler en peu de jours les milices de Flandre. Crèvecoeur ne

consulta pas apparemment les vieux capitaines qui, depuis la réforme,

étaient peu en crédit; il agit à souhait pour l'ennemi, il donna la

bataille (7 août 1479)[414].

[Note 414: Voir _passim_: Commines, liv. VI, ch. VI; Molinet, t. II,

p. 199; Gaguinus, fol. CLIX.]

Jusque-là il passait pour un homme sage. Peut-être, pour expliquer ce

qui va suivre, il faut croire qu'il reconnut en face, dans la

chevalerie ennemie, les grands seigneurs des Pays-Bas, qui le

proclamaient traître, et qui voulaient le dégrader en chapitre de la

Toison d'Or. Sa force était en cavalerie; il n'avait que 14,000

piétons, mais 1,800 gens d'armes, contre 850 qu'avait Maximilien.

D'une telle masse de gendarmerie, qui était plus que double, il ne

tenait qu'à lui d'écraser cette noblesse; il se lança sur elle, la

coupa de l'armée, s'acharna à ses huit cents hommes bien montés qui le

menèrent loin, et il laissa tout le reste... Il avait fait la faute de

donner la bataille, il fit celle de l'oublier.

Nos francs archers, sans général et sans cavalerie, fort maltraités

des trois mille arquebuses, vinrent se heurter aux piques des

Flamands. Ceux-ci tinrent ferme, encouragés par un bon nombre de

gentilshommes, qui s'étaient mis à pied, par Romont, par le jeune duc.

Maximilien, à sa première bataille, fit merveille et tua plusieurs

hommes de sa main. La garnison française de Thérouenne venait le

prendre à dos, elle trouva le camp sur sa route et se mit à piller.

Beaucoup de francs archers, craignant de ne plus rien trouver à

prendre, firent comme elle, laissèrent le combat et se jetèrent dans

le camp, fort échauffés, tuant tout, prêtres et femmes... Avec les

chariots, ils prirent l'artillerie qu'ils tournaient contre les

Flamands; Romont, voyant qu'alors tout serait perdu, fit un dernier

effort, reprit l'artillerie, profita du désordre et en fit une pleine

déroute. Crèvecoeur et sa gendarmerie revenaient fatigués de la

poursuite; il leur fallut courir encore, tout était perdu, il ne

restait qu'à fuir. La bataille fut bien nommée celle des _Éperons_.

Le champ de bataille resta à Maximilien et la gloire, rien de plus. Sa

perte était énorme, plus forte que la nôtre. Il ne put pas même

reprendre Thérouenne. Et il revint en Flandre, plus embarrassé que

jamais.

Cette année même, une taxe de quelques liards sur la petite bière

avait fait une guerre terrible dans la ville de Gand. Les tisserands

de coutils commencent, et tous s'y mettent, tisserands, drapiers,

cordonniers, meuniers, batteurs de fer et _batteurs d'huile_; une

bataille rangée a lieu au Pont-aux-Herbes[415]. De janvier en

janvier, tout un an, il y eut des jugements et des têtes coupées. On

profita de cette émotion, et puisqu'ils avaient tant besoin de guerre,

on les mena à Guinegate; ils eurent là une vraie, une grande bataille;

ils en revinrent dégoûtés de la guerre, mais toujours murmurant,

grondant.

[Note 415: Barante-Gachard, II, 623, d'après le Registre de la collace

de Gand et les Mémoires inédits de Dadizeele, extraits par M. Voisin

dans le Messager des sciences et des arts, 1827-1830.]

Maximilien, déjà bien embarrassé, recevait de la Gueldre une

sommation, celle de rendre enfin ce malheureux enfant, que le feu duc

avait si injustement retenu, pour les crimes de son père, mais qui, à

la mort de ce père, avait droit d'hériter. Nimègue chassa les

Bourguignons, et en attendant qu'on lui rendît l'enfant donna la

régence à sa tante. La dame ne manqua pas de chevaliers pour la

défendre; les Allemands du Nord prirent volontiers sa cause contre

l'Autrichien, le duc de Brunswick d'abord qui croyait l'épouser; puis,

comme elle n'en voulait pas, le champion fut l'évêque de Munster,

brave évêque, qui s'était battu à Neuss contre Charles le Téméraire.

Ces gens de Gueldre n'ayant pas assez de cette guerre de terre, en

faisaient une en mer aux Hollandais, leurs rivaux pour la pêche. Plus

d'un combat naval eut lieu sur le Zuydersée. Mais les Hollandais se

battaient encore plus entre eux. Les factions des Hameçons et des

Morues avaient recommencé plus furieuses que jamais; fureur aiguisée

de famine; le roi enlève en mer toute la flotte du hareng, et, pour

comble, les seigles qui leur venaient de Prusse.

Le coupable en tout cela, au dire de tous, était Maximilien; tout ce

qui arrivait de malheurs, arrivait par lui. Pourquoi aussi avoir été

chercher cet Allemand. Depuis, rien n'allait bien. Toutes les

provinces criaient après lui.

Effarouché au milieu de cette meute, n'entendant qu'aboiements, le

pauvre chasseur de chamois qui jusque-là ne connaissait pas le

vertige, s'éblouit et ne sut que faire. Il avait employé ses dernières

ressources, jusqu'à mettre en gage des joyaux de sa femme; son esprit

succomba, et son corps, il fut très-malade, sa femme au moment d'être

veuve.

Tout, au contraire, prospérait au roi; son commerce d'hommes allait

bien, il achetait des Anglais, des Suisses, l'inaction des uns, le

secours des autres. Le fier Hastings, posté à Calais pour le

surveiller, s'humanisa et reçut pension[416]. Les cantons suisses

avaient traité avec Maximilien; les Suisses aimaient bien mieux un roi

qui payait; ils se donnaient à lui, lui à eux; il se fit bourgeois de

Berne. Dès lors, plus d'obstacle en Comté, tout fut réduit, et il put

envoyer son armée oisive piller le Luxembourg. Le duché de Bourgogne

fut assuré, caressé, consolé; il lui donna un parlement, alla voir sa

bonne ville de Dijon, jura dans Saint-Benigne tout ce qu'on pouvait

jurer de vieux priviléges et de coutumes, et voulut que ses

successeurs fissent de même à leur avénement. La Bourgogne était un

pays de noblesse; le roi fit de bonnes conditions à tous les grands

seigneurs, un pont d'or. Pour être tout à fait gracieux aux gens du

pays et se faire des leurs, il prit maîtresse chez eux, non pas une

petite marchande, comme à Lyon, mais une dame bien née et veuve d'un

gentilhomme[417].

[Note 416: Voir dans Commines les scrupules d'Hastings, qui ne veut

pas donner quittance de cet argent: «Mettez-le dans ma manche, etc.»]

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 21 / 24 段