chambrettes.» C'était ce petit conseil qui réglait en attendant les
affaires pressées. «Nous faisions peu d'expéditions, car il étoit
maître avec lequel il falloit charrier droit.»
Entre ses deux attaques, on lui fit faire deux choses, délivrer le
cardinal Balue que le légat réclamait, et mettre en prison le comte du
Perche. Ce procès, oeuvre ténébreuse et la plus inconnue du temps,
mérite explication.
Le 14 août 1481, on l'arrête et on le met dans une cage de fer, la
plus étroite qu'on eût faite, une cage d'un pas et demi de long... Sur
quelle accusation? la moins grave, d'avoir voulu sortir de France.
Cette terrible rigueur étonne fort, quand on sait que, peu d'années
auparavant, on examina en conseil s'il fallait l'arrêter, que deux
personnes lui furent favorables et que l'une des deux était Louis
XI[434]. Pour bien comprendre, il faut savoir de plus que plusieurs
conseillers avaient du bien de l'accusé, et étaient intéressés à le
faire mourir.
[Note 434: Le comte du Perche dit qu'avant le voyage du roi à Lyon,
«il y avoit eu douze personnes au conseil du Roy dont tous avoient
esté d'oppinion que ont pransist luy qui parle, fors le Roy et Mons.
de Dampmartin, lequel Dampmartin avoit dit au Roy qu'il n'y a homme
qui, quant il savoit que le roy le vouldroit faire prandre ou
destruyre, qu'il ne mist peine de se sauver... Le dit qui parle
n'avoit qui tenist pour luy, fors le Roy et ledit de Dampmartin... Luy
qui parle, estoit bien tenu au Roy, car il n'avoit eu amy que luy et
le dict seigneur de Dampmartin.» _Procès ms. du comte du Perche (copie
du temps)_, f. VI _verso_; _Archives du royaume, Trésor des Chartes_,
J. 940.]
Ce malheureux comte du Perche était un de ces enfants que le roi avait
élevés chez lui, comme le prince de Navarre et autres, et qu'il avait
formés et dressés à trahir leurs pères. En 1468, le comte du Perche
prit parti contre son père, le duc d'Alençon, et son parent, le duc de
Bretagne, en sorte que, détesté des ennemis du roi, il se ferma à
jamais le retour, appartint au roi seul. Louis XI, avec qui il avait
toujours vécu, le connaissait très-bien pour un homme léger, futile,
et qui, «après les belles filles», ne connaissait que ses faucons. Il
n'en tenait guère compte, lui payait mal sa pension; de longue date,
il avait occupé ses places, et pour ses terres, il en disposait, les
donnait comme siennes. Sa patience, déjà fort éprouvée par le roi, le
fut bien plus encore par ceux qui, ayant son bien et voulant le
garder, voulurent avoir sa vie. Pour cela il fallait, à force
d'outrages et de provocations, faire de cette inoffensive créature un
conspirateur. Chose difficile; il craignait le roi comme Dieu. Un de
ses serviteurs disant un jour, dans sa chambre à coucher, un mot hardi
contre le roi, il eut peur et le gronda fort.
Pour surmonter sa peur, il en fallait une plus forte. On imagina de
lui faire arriver des lettres anonymes où charitablement on
l'avertissait que le roi allait le faire tondre, le faire moine...
Cela l'effraya fort... Puis d'autres lettres arrivent: le roi va le
faire pendre... D'autres encore: Il le fera tuer. Ce pauvre diable
craignait horriblement la mort; il y paraît dans son procès. Il ne lui
vint rien dans l'esprit contre le roi, nulle défense ou vengeance:
seulement, il commença à regarder de tous côtés par où il
s'enfuirait... Le plus près, c'était la Bretagne, mais c'était un pays
hostile où il n'y avait pour lui nulle sûreté. «Si je trouvais à
m'embarquer, disait-il, j'irais en Angleterre, ou bien encore à
Venise; j'épouserais une bourgeoise de Venise et je serais riche.»
En l'effrayant ainsi, on tâchait d'autre part d'effrayer Louis XI. Les
gens du comte, sa soeur même (bâtarde d'Alençon), rapportaient ou
forgeaient des mots qu'il aurait dits, et qu'on interprétait de façon
sinistre. On assurait, par exemple, qu'il avait dit à un de ses
domestiques: «Ne serais-tu donc pas homme à donner un coup de dague
pour moi?»
Quoique le duc de Nemours, qui dénonça tant de gens, n'eût rien dit
contre le comte du Perche, Louis XI, de plus en plus défiant, et sans
doute bien travaillé par ceux qui y avaient intérêt, finit par croire
ce que l'on voulait, et signa une lettre pour avouer du Lude de tout
ce qu'il ferait. Ce qu'il fit, ce fut d'arrêter l'homme sur l'heure,
et il le mit dans cette cage étroite où on lui passait le manger avec
une fourche[435]. Il l'environna de ses serviteurs à lui du Lude, et,
ce qui est plus choquant à dire, il employait à ce métier de geôlier
ou d'espion, sous prétexte _d'amuser le comte_, un enfant qui était
son fils.
[Note 435: «Il avoit esté mis à Chinon en une caige de fer d'un pas et
demy de long en laquelle il fut environ six jours sans en partir, et
luy donnoit-on à menger avecque une fourche; et par après les dicts
six jours, on le tiroit hors de la caige, pour menger, et après,
estoit remis en la caige, ou il est demeuré par ung yver l'espace de
XII sepmaines, à l'occasion de quoy il a une espaulle et une cuisse
perdue, et a une maladie à la teste dont il est en grand danger de
mourir.» _Archives, ibidem, fol. 170._]
Du Lude se fit nommer commissaire avec Saint-Pierre et quelques
autres; mais il ne put si bien faire que l'enquête ne fût conduite par
le chancelier, le prudent Doriole. L'accusé ayant parlé des lettres
anonymes qu'on lui avait écrites, devenait accusateur, et probablement
embarrassait tel et tel de ses juges. Mais il était faible, variable,
facile à intimider; ils lui dirent que _rien ne pouvait tant l'aider_
que de dire vrai et _de ne dénoncer personne_, et il se démentit,
consentant à faire croire: «Que c'était lui qui les avait écrites.»
Il montrait du reste assez bien qu'il était dangereux pour lui
d'aller en Bretagne, qu'il y était haï. Il ajoutait cette chose, bien
forte en sa faveur: «Il n'y a pas d'homme en France qui doive craindre
tant que moi la mort du roi. Si le roi nous manquait, il n'y aurait
plus personne pour me faire grâce. M. le dauphin serait trop jeune
pour rien empêcher, on me ferait mourir.[436]»
[Note 436: «N'y a homme au royaume de France qui fust plus desplaisant
que luy du mal, ni de la mort du Roy, car quant le Roy seroit failly,
il n'aroit plus à qui recourir pour lui faire grace.» _Archives,
ibid._, fol. 57.]
Plus il prouvait qu'il n'eût osé aller en Bretagne et plus le roi
pensait qu'il voulait passer en Angleterre, ce qui était plus grave
encore. Nulle preuve au reste ni pour l'un ni pour l'autre. La
peureuse nature de l'accusé vint au secours des juges. Un homme que du
Lude lui avait donné pour le soigner, qui lui avait inspiré confiance
et qu'il faisait coucher avec lui, l'éveille brusquement une nuit et
lui dit: «Par le corps de Dieu, vous êtes un homme mort, si vous ne
prenez garde[437].» Et lui conte qu'un sien frère a entendu les sires
du Lude et de Saint-Pierre dire en se promenant qu'il fallait profiter
d'une absence du roi pour le faire mourir... Le prisonnier éperdu prie
l'homme, le conjure de lui donner moyen de fuir... Oui, mais d'abord
il faut s'assurer s'il peut fuir en Bretagne, si le duc est mieux
disposé, il faut _écrire au duc_. Voici une écritoire...--Il écrit, et
il est perdu.
[Note 437: «Commençoit à soy endormir, il le tira deux ou trois fois
par la chemise, tellement que il se tourna et demanda qu'il y
avoit...» _Ibid._, fol. 70 et fol. 195.]
Il l'eût été du moins, si par bonheur du Lude ne fût mort sur ces
entrefaites. Le roi qui, sans doute, ne se fiait plus assez à la
commission, mit l'affaire dans les mains de son gendre Beaujeu, et de
son âme damnée, le lombard Boffalo qui présiderait une commission
nouvelle tirée du Parlement (19 mars 1482). Boffalo cependant voyait
le roi malade, il savait bien qu'à sa mort, il aurait lui-même de
grandes affaires au Parlement pour la dépouille du duc de Nemours; il
se prêta aux lenteurs calculées des parlementaires, et laissa traîner
l'affaire jusqu'à la fin du règne. L'accusé, qui avait fait des aveux
maladroits, à se perdre, n'en fut pas moins quitte pour garder prison,
en demandant pardon au roi (22 mars 1483)[438].
[Note 438: Et non 1482, comme le met à tort l'Art de vérifier les
dates.]
* * * * *
La fortune semblait prendre un malicieux plaisir, en ces derniers
temps, à combler le mourant de grâces imprévues, dont il ne devait pas
profiter. À peine il apprenait la mort de Charles du Maine, neveu de
René (12 déc. 1482), à peine il entrait en jouissance du Maine, de la
Provence, de ces beaux ports, de la mer d'Italie... Une nouvelle lui
vient du Nord, charmante et saisissante... Elle se confirme: la maison
de Bourgogne est éteinte, tout comme celle d'Anjou, la jeune Marie est
morte, comme le vieux René. Son cheval l'a jeté par terre, et avec
elle tout espoir de Maximilien. Blessée de cette chute, elle mourut en
quelques jours. Soit pudeur, soit fierté, la souveraine dame de
Flandre aurait mieux aimé mourir, si l'on en croit le comte, que de se
laisser voir aux médecins; la fille, comme le père, aurait péri par
une sorte de point d'honneur (28 mars 1483)[439].
[Note 439: Pontus Heuterus assure que Maximilien ne put jamais
entendre parler de Marie sans pleurer. Lorcheimer raconte que
Trithème, pour le consoler, évoqua Marie et la lui fit apparaître;
mais cette vue lui fut si douloureuse qu'il défendit au magicien, sous
peine de la vie, d'évoquer les morts du tombeau. (Le Glay.)]
Maximilien en avait deux enfants. Mais il n'était nullement à croire
que les Flamands qui, du vivant de leur dame et sous ses yeux, lui
avaient tué ses serviteurs, acceptassent jamais la tutelle d'un
étranger. Il avait peu de poids d'ailleurs, peu de crédit. Pendant que
la douairière de Bourgogne négociait pour lui à Londres, il écrivait à
Louis XI, qui ne manquait pas de montrer ses lettres aux Anglais.
Aussi n'avaient-ils nulle confiance en Maximilien. Ils ne voulaient
lui donner secours qu'autant qu'il les payerait d'avance. Tout le
payement qu'il avait à leur offrir, c'était la gloire, la belle chance
de gagner encore des batailles de Crécy, de conquérir leur royaume de
France... Louis XI parlait moins, agissait mieux; il offrait des
choses palpables, des sacs d'argent, des écus neufs, des présents de
toute sorte, de la vaisselle plate travaillée à Paris.
De longue date, il avait eu cette divination qu'un moment viendrait
pour brouiller la Flandre; il l'avait toujours pratiquée tout
doucement, en bas par son barbier flamand, en haut par M. de
Crèvecoeur. Il avait à Gand de bien bons amis, qui touchaient pension,
un Wilhelm Rim entre autres, premier conseiller de la ville, «saige
homme et malicieux», et un certain Jean de Coppenole, chaussetier et
syndic des chaussetiers, qui, sachant écrire, se fit nommer clerc des
échevins, et fut enfin grand doyen des métiers; c'était un homme
très-utile.
La première chose qu'ils firent, ce fut de mettre la main sur les deux
enfants, sur le petit Philippe et la petite Marguerite (celle-ci
encore en nourrice), et de dire que, d'après leur Coutume, les enfants
de Flandre ne pouvaient avoir de nourrice que la Flandre même. Le
Brabant et autres provinces ayant réclamé, les Flamands promirent de
les garder seulement quatre mois; puis, chaque province les aurait
quatre mois à son tour. Mais le terme arrivé, quand il fallut les
rendre, ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'en séparer, que c'était
trop contre leur privilége[440].
[Note 440: V. _passim_ les notes du Barante-Gachard, fort instructives
et tirées des actes.]
Un conseil de tutelle fut nommé, où Maximilien figura pour la forme;
c'était lui plutôt qui était en tutelle. La Flandre et le Brabant le
tenaient de court, le traitaient comme un mineur ou un interdit. Ses
amis d'Allemagne, jeunes comme lui, et qui n'avaient rien vu de tel en
leur pays, lui donnèrent le conseil tudesque de prendre quelques
bourgeois récalcitrants et d'en faire exemple; cela finirait tout...
Cela justement le perdit.
Les Flamands dès lors se donnèrent de coeur au roi; ils se prirent
pour lui d'une singulière tendresse; il n'arrivait pas à Gand un
messager, un trompette, qu'il ne fût entouré, qu'on ne lui demandât
nouvelles de la santé du roi et de monseigneur le dauphin. Ce roi
qu'ils avaient tant haï, ils l'estimaient; ils voyaient bien qu'il
avait les mains longues, lorsque de l'une il leur prenait encore la
ville d'Aire, et que de l'autre il lançait sur Liége ce damné
Sanglier.
Rim et Coppenole aidant, ils comprirent que jamais ils ne trouveraient
un parti plus honorable pour leur petite Marguerite que ce jeune
dauphin qui tout à l'heure allait être roi de France. C'était une
bonne occasion de se débarrasser de ces provinces françaises qui sous
le feu duc n'avaient servi qu'à tourmenter la Flandre. N'était-elle
pas bien assez riche, avec la Hollande et le Brabant? Qu'était-ce que
l'Artois? rien qu'un frein pour brider la Flandre; quand le comte
n'aurait plus, contre Gand et Bruges, ses nobles chevauchées d'Artois
et de Bourgogne, il faudrait bien qu'il entendît raison.
S'il faut en croire Commines, Louis XI eût été heureux de tirer d'eux
une bonne cession de l'Artois ou de la Bourgogne. Ils l'obligèrent de
les garder toutes deux. S'ils avaient pu encore lui donner le Hainaut
et Namur, tous les pays wallons, ils l'auraient fait bien volontiers,
tout cela dans l'idée d'avoir désormais des comtes de Flandre
paisibles et raisonnables.
Heureux roi! Gâté de la fortune, violenté... «demandant peu et
recevant trop...» Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce
splendide traité, la couronne de son règne. Ils furent bien étonnés de
trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrière ces grilles de
fer, ces moineaux de fer, ce guet terrible, une prison enfin, si bien
gardée qu'on n'entrait plus. Le roi y était consigné; il était si
maigre et si pâle qu'il n'eût osé se montrer. Toujours actif du reste,
au moins d'esprit. Ce qui restait de plus vivant en lui, c'était
l'âpreté du chasseur, le besoin de la proie; seulement, ne pouvant
plus sortir, il allait un peu de chambre en chambre avec des petits
chiens dressés exprès, et chassait aux souris.
Les Flamands furent reçus le soir, avec peu de lumières, dans une
petite chambre. Le roi, qui était dans un coin et qu'on voyait à peine
dans sa riche robe fourrée (il s'habillait richement vers la fin),
leur dit, en articulant difficilement[441], qu'il était fâché de ne
pouvoir se lever ni se découvrir. Il causa un moment avec eux, puis
fit apporter l'Évangile sur lequel il devait jurer. «Si je jure de la
main gauche, dit-il, vous m'excuserez, j'ai la droite un peu faible.»
Et en effet, elle était déjà comme morte, tenue par une écharpe[442].
[Note 441: Il ne pouvait plus déjà prononcer la lettre R.]
[Note 442: Cependant il réfléchit sans doute qu'un traité _juré de la
main gauche_ pourrait bien être un jour annulé sous ce prétexte, et il
toucha l'Évangile du coude droit, ce qui fit rire les Flamands:
«Cubito etiam dextro multum ridiculè...» _Pseudo-Amelgardi, lib. XI._]
Ce mariage flamand rompait le mariage anglais, cette paix faisait une
guerre. Mais, comme il était dit qu'à ce moment tout réussirait au
mourant par delà ses voeux, l'Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut
pourtant extrême. Répudiée par la France, elle l'était encore par
l'Écosse. Deux mariages rompus à la fois, deux filles d'Édouard
dédaignées; Édouard s'en consola à table, et tant qu'il y mourut.
Louis XI lui survécut. Les tragédies qui suivirent le mettaient en
repos[443].
[Note 443: Richard III lui écrivit, lui demanda amitié (c'est-à-dire
pension), mais le roi, au rapport de Commines: «Ne voulut répondre à
ses lettres, ni ouïr le messager, et l'estima très-cruel et mauvais.»]
Tout allait bien pour lui, il était comblé de la fortune... seulement
il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété du
jugement de l'avenir. Il se fit apporter les Chroniques de
Saint-Denis[444], les voulut lire, et sans doute y trouva peu de
chose. Le moine chroniqueur pouvait, encore moins que le roi,
distinguer, parmi tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en
resterait.
[Note 444: La première idée qui se présente, c'est qu'il craignait que
les moines n'eussent fait de l'histoire une satire. Il semble pourtant
qu'il ait été curieux de l'histoire pour elle-même. Dans l'acte où il
confirme la chambre des comptes d'Angers, il parle avec une sorte
d'enthousiasme de ce riche dépôt de documents. V. _Du Puy, Inventaire
du Trésor des chartes_, II, 61, et l'Art de vérifier les dates (Anjou,
1482).]
Une chose restait d'abord, et fort mauvaise. C'est que Louis XI, sans
être pire que la plupart des rois de cette triste époque[445], avait
porté une plus grave atteinte à la moralité du temps. Pourquoi? _Il
réussit._ On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès
qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour
longtemps l'admiration de la ruse, et la religion du succès[446].
[Note 445: Observation fort juste de M. de Sismondi. Le savant
Legrand, parfois un peu simple, parle en plusieurs endroits de la
_bonté_ de Louis XI. Cela est fort... Néanmoins, Commines assure qu'il
détesta la trahison de Campobasso et la cruauté de Richard III. La
Chronique scandaleuse, qui ne lui est pas toujours favorable, remarque
qu'il cherchait à éviter, dans la guerre même, l'effusion du sang, ce
qui est confirmé par son ennemi Molinet: «Il aymeroit mieux perdre dix
mille escus que le moindre archier de sa compagnie.»--Il n'en est pas
moins sûr qu'il fut cruel, surtout dans l'expulsion et le
renouvellement des populations de Perpignan et d'Arras.--Le fait
suivant me semble atroce: Avril 1477, Jean Bon ayant été condamné à
mort «pour certains grans cas et crimes par luy commis envers la
personne du Roy... laquelle condampnacion fut despuis, du commandement
du dict seigneur, en charité et miséricorde, modéré, et condampné le
dit Jean le Bon seulement à avoir les yeux pochés et estains,» il fut
rapporté que le dit Jean Bon voyait encore d'un oeil. En conséquence
de quoi Guinot de Lozière, prévôt de la maison du roi, par ordre dudit
seigneur, décerna commission à deux archers d'aller visiter Jean Bon,
et s'il voyait encore «de lui faire parachever de pocher et estaindre
les yeux.» Communiqué par MM. Lacabane et Quicherat. L'original se
trouve dans le vol. 171 des _titres scellés de Clairambault, à la
Biblioth. royale_.]
[Note 446: La fausse et dure maxime avec laquelle Commines enterre son
ancien maître «Qui a le succès a l'honneur.»]
Un autre mal, très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime
d'un guet-apens[447]. Le dernier de chaque maison resta le _bon_ duc,
le _bon_ comte. La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à
mourir de la main d'un tyran.
[Note 447: Lire les touchantes complaintes d'Olivier de la Marche sur
la maison de Bourgogne, de Jean de Ludre sur la maison d'Anjou (_ms.
de la Bibliothèque de Nancy_), etc., etc. J'y reviendrai à l'occasion
de la réaction féodale sous Charles VIII.]
Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert,
acquit ses indispensables barrières, sa ceinture[448] de Picardie,
Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la
première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du
centre.
[Note 448: Première ceinture du royaume plus importante encore pour sa
vitalité et sa durée que la seconde ceinture, les beaux accessoires de
Flandre, Alsace, etc.]
«Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI à Commines, il n'y
aura plus dans le royaume qu'une Coutume, un poids et une mesure.
Toutes les Coutumes seront mises en français, dans un beau livre[449].
Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats; les procès en
seront moins longs... Je briderai, comme il faut, ces gens du
Parlement... Je mettrai une grande police dans le royaume.»
[Note 449: Dans une lettre à Du Bouchage, il exprime les mêmes idées,
et veut, pour comparer, qu'on lui cherche les _coutumes_ de Florence
et de Venise. Preuves de Duclos, IV, 449.]
Commines ajoute encore qu'il avait bon vouloir de soulager ses
peuples, qu'il voyait bien qu'ils étaient accablés, qu'il sentait
avoir par là «fort chargé son âme...»
S'il eut ce bon mouvement, il n'était plus à même de le suivre, la vie
lui échappait.
Déjà, tant redouté fût-il, il voyait les malveillances qui voulaient
se produire; la résistance commençait et la réaction.
Le Parlement avait refusé l'enregistrement de plusieurs édits,
lorsqu'un règlement vexatoire de la police des grains lui donna une
occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La récolte
avait été mauvaise, on craignait la famine. Un évêque, ancien
serviteur de René, que le roi avait fait son lieutenant à Paris,
assembla les gens de la ville et fit voter des remontrances. Le
Parlement fit crier dans les rues que l'on commencerait comme
auparavant, sans égard à l'édit du roi.
S'il faut en croire quelques modernes[450], La Vacquerie, premier
président, qui venait à la tête du Parlement apporter les
remontrances, tint tête à Louis XI, ne s'émut point de ses menaces,
offrit sa démission et celle de ces collègues. Le roi, radouci tout à
coup, aurait remercié pour ces bons conseils, et docilement eût
révoqué l'édit.
[Note 450: L'autorité la plus ancienne, celle de Bodin, n'est pas fort
imposante (République, livre III, ch. IV). Rien dans les Registres du
Parlement.]
Cette bravoure des parlementaires n'est pas bien sûre. Ce qui l'est,
c'est que leurs gens, tout le peuple de robe, recommençait dans Paris
la maligne petite guerre qu'ils lui avaient faite au temps du Bien
public[451].
[Note 451: C'est, je crois, l'origine de tant de contes sur Louis XI
et ses serviteurs, par exemple sur Tristan l'hermite, fort âgé sous ce
règne, et qui probablement agit moins que beaucoup d'autres. Les
traditions sur les petites images au chapeau, etc., ne sont pas
invraisemblables, quoiqu'elles aient été recueillies d'abord par un
ennemi, Seyssel, l'homme de la maison d'Orléans, par un conteur
gascon, Brantôme.]
Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis où l'on
n'entrait plus, sur le vieux malade qu'on ne voyait pas. Ils en
faisaient (à l'oreille) mille contes effrayants, ridicules. Le roi,
disait-on, dormait toujours, et pour ne pas dormir, il avait fait
venir des bergers du Poitou, qui jouaient de leurs instruments devant
lui, sans le voir... Autres contes plus sombres: Les médecins
faisaient, pour le guérir, «de terribles et merveilleuses
médecines...» Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles
médecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que pour
rejeunir sa veine épuisée, il buvait le sang des enfants[452].
[Note 452: On a dit aussi du pape Innocent VIII, comme de beaucoup
d'autres souverains, qu'il essaya de guérir par la transfusion du
sang.--«Humano sanguine, quem ex aliquot infantibus sumptum hausit,
salutem comparare vehementer sperabat.» Gaguinus, fr. CLX verso. Pour
le pape, voyez le Diario di Infessura, p. 1241, ann. 1392.]
Il est curieux de voir comme, à mesure que le roi baisse, le greffier
qui écrit la Chronique scandaleuse[453] devient hostile, hardi. Après
avoir parlé des bergers et des musiciens: «Il fit venir aussi, dit-il,
grand nombre de bigots, bigotes et gens de dévotion, comme ermites et
saintes créatures, pour sans cesse prier Dieu qu'il ne mourût pas.»
[Note 453: Par exemple, il lui fait dire au Dauphin «qu'eût été rien
du tout sans Olivier-le-Daim.» Jean de Troyes, éd. Petitot, XIV, 107.]
Il s'obstinait à vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu'il
lui envoyât «le bon saint homme» François de Paule; il le reçut comme
le pape, «se mettant à genoux devant lui, afin qu'il lui plût allonger
sa vie.»
Sauf ces pauvretés et ces bizarreries de malade, il avait son bon
sens. Il alla voir le dauphin, et lui fit jurer de ne rien changer aux
grands offices, comme il l'avait fait lui-même, à son dommage, lors de
son avénement. Il lui recommanda d'en croire les princes de son sang
(il voulait dire Beaujeu), de se fier à du Bouchage, Guy Pot et
Crèvecoeur, à Doyat et maître Olivier.