Les larmes aux yeux, échevelée, elle s'en alla au marché du Vendredi;
elle s'adressait aux uns, aux autres, elle pleurait, priait les mains
jointes[382]... Leur émotion fut grande de voir leur dame en cet état,
et si abandonnée, si jeune, parmi les armes et tant de rudes gens.
Beaucoup crièrent: «Qu'il en soit fait à son plaisir, ils ne mourront
pas.» Et les autres: «Ils mourront.» Ils en vinrent à se disputer, à
se mettre en lignes opposées et piques contre piques... Mais tous ceux
qui étaient loin, qui ne voyaient point Mademoiselle, voulaient la
mort, et c'était le grand nombre.
[Note 382: «Met aller herten... met weenenden hoghen.» _Chroniques ms.
d'Ypres_ (Preuves de M. Gachard, p. 10). V. sur ce ms. la note de M.
Lambin. Ibidem.]
On ne risqua pas de voir la scène se renouveler. Les choses furent
précipitées. On se hâta de mettre les prisonniers à la torture, sans
toutefois tirer d'eux plus qu'on ne savait. Ils avaient livré la cité
d'Arras, _mais autorisés_. Ils avaient reçu de l'argent dans une
affaire, _non pour rendre la justice, mais en présent, après l'avoir
rendue_. Ils avaient violé les priviléges de la ville, _ceux auxquels
la ville avait renoncé, après sa défaite de Gavre et sa soumission de
1469_. Renonciation forcée, illégale, selon les Gantais, ces droits
étaient imprescriptibles, _tout homme_ qui touchait aux droits de Gand
devait mourir. Ni Hugonet, ni Humbercourt, n'était bourgeois de la
ville, et ne pouvait être jugé comme bourgeois; on les tua comme
ennemis.
Hugonet essaya de faire valoir certain privilége de cléricature.
Humbercourt se réclama de l'ordre de la Toison, qui prétendait juger
ses membres. On dit aussi qu'il en appela au Parlement de Paris[383],
que les Flamands avaient eux-mêmes semblé reconnaître en abolissant
celui de Malines, et dans leur ambassade au roi. Tout était déjà fort
changé. Le crime des accusés, c'était de continuer la domination
française; l'appel au Parlement de Paris n'était pas propre à faire
pardonner ce crime. Nulle voie d'appel, au reste, n'était ouverte; en
Flandre, l'exécution suivait la sentence.
[Note 383: «Certaines appellations sur ce interjetées par ledict
seigneur de Humbercourt en la cour du Parlement.» Lettres royales du
25 avril 1477, publiées par mademoiselle Dupont, Commines, t. III et
t. II, p. 124.]
Le peuple campait sur la place depuis huit jours, ne travaillait pas
et ne gagnait rien; il commençait à se lasser. Les juges firent vite,
autant qu'ils purent; tout fut expédié le 3 avril; c'était le jeudi
saint, le jour de charité et de compassion, où Jésus lui-même lave les
pieds des pauvres. La sentence n'en fut pas moins portée. Avant
qu'elle fût exécutée, la loi voulait que l'on communiquât au souverain
les aveux des condamnés. Tous les juges allèrent donc trouver la
comtesse de Flandre. Comme elle réclamait encore, on lui dit durement:
«Madame, vous avez juré de faire droit, non-seulement sur les pauvres,
mais aussi sur les riches.»
Menés dans une charrette, ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes
disloquées par la torture, Humbercourt surtout. On le fit asseoir, et
sur un siége à dos, pour faire honneur à son rang[384] et à sa Toison
d'or; on avait eu aussi l'attention de lui tendre l'échafaud de noir.
Cet homme, si sage et si calme, s'anima, s'indigna et parla avec
violence; il fut décapité, assis sur cette chaise. Cent hommes, vêtus
de noir, emmenèrent le corps dans une litière (le chancelier n'en eut
que cinquante). On le conduisit jusqu'à Arras, où il fut honorablement
enterré dans la cathédrale.
[Note 384: «Pour ce qu'il estoit grand maître et seigneur.» _Journal
du tumulte._]
Le lendemain de l'exécution, jour du vendredi saint, Mademoiselle,
malgré ses larmes et son dépit, fut obligée de laisser entrer chez
elle les mêmes gens qui avaient jugé, et de signer ce qu'ils lui
présentèrent. C'étaient des lettres écrites en son nom où elle disait
qu'en révérence du saint jour et de la Passion, elle avait pitié des
pauvres gens de Gand, et leur remettait ce qu'ils auraient pu faire
contre sa seigneurie, qu'au reste _elle avait consenti_ à tout. Elle
ne pouvait refuser de signer, étant entre leurs mains et toute seule
dans son hôtel; on lui avait ôté sa belle-mère et son parent. Pour
parents et famille, n'avait-elle pas la bonne ville de Gand? Les
Gantais entendaient avoir bien soin d'elle et la bien marier.
Le mari seulement était difficile à trouver; on ne le voulait ni
Français, ni Anglais, ni Allemand. Mademoiselle avait désormais en
horreur le roi et son dauphin; le roi l'avait trahie, livré ses
serviteurs; ceux de Clèves n'avaient rien empêché, et peut-être
aidèrent-ils. Sa belle-mère n'était plus là pour lui faire accepter
Clarence, que d'ailleurs le roi Édouard ne voulait pas donner[385]. Au
fond, elle ne pouvait se soucier ni d'un Français de huit ans, ni d'un
Anglais de quarante environ, ivrogne et mal famé. Pour boire[386],
l'Allemand n'eût pas cédé, ni sous d'autres rapports; il est resté
célèbre par ses soixante bâtards. Tous ces prétendants écartés, les
Flamands avisèrent de prendre un brave au moins, un homme qui pût les
défendre, et ils pensèrent à ce brigand d'Adolphe de Gueldre, qui
était tenu, comme parricide, dans les prisons de Courtrai.
[Note 385: Louis XI l'avait prévenu contre ce projet, et d'ailleurs:
«Displicuit regi tanta fortuna fratris ingrati.» Croyland. Continuat.]
[Note 386: «Après boire, disait le roi, il lui casserait son verre sur
la tête.» Molinet. Il fut surnommé le _Faiseur d'enfants_.]
Mademoiselle avait peur d'un tel mari, encore plus que des autres.
Elle confiait sa peur aux seules personnes qu'elle eût près d'elle,
deux bonnes dames qui la consolaient, la caressaient, l'espionnaient.
L'une, de la maison de Luxembourg, écrivait tout à Louis XI; l'autre,
madame de Commines, une Flamande bien avisée, travaillait pour
l'Autriche; la douairière aussi, de loin, pour exclure le Français. De
trois ou quatre princes à qui le duc avait donné des espérances, des
promesses même de sa fille, le fils de l'empereur était le plus
avenant. On disait, on écrivait à Mademoiselle que c'était un blond
jeune Allemand[387], de belle mine et de belle taille, svelte, adroit,
un hardi chasseur du Tyrol. Il était plus jeune qu'elle, n'ayant que
dix-huit ans; c'était prendre un bien jeune défenseur, et l'Empire
n'aimait pas assez son père pour l'aider beaucoup. Il ne savait pas le
français, ni elle l'allemand; il était parfaitement ignorant des
affaires et des moeurs du pays, bien peu propre à ménager un tel
peuple[388]. Du reste, n'apportant ni terres ni argent; ses ennemis
croyaient lui nuire en l'appelant _prince sans terre_; et
très-probablement il plut encore par là à la riche héritière qui
trouvait plus doux de donner.
[Note 387: «Les cheveux de son chef honorable sont, à la mode
germanique, aurains, reluisants, ornés curieusement et de décente
longitude. Son port est signourieux... Jassoit ce que la damoiselle ne
soit de si apparente monstre, touttes-fois elle est propre, grâcieuse,
gente et mignonne, de doux maintien et de très-belle taille.» Molinet,
II, 94-97. Fugger (Miroir de la maison d'Autriche) fait entendre qu'il
y eut enquête contradictoire sur la question de savoir s'il était beau
ou laid. On peut en juger par le portrait où on le voit armé, et où de
plus il est reproduit au fond comme un chasseur poursuivant le chamois
au bord du précipice. Voir surtout son Histoire en gravures, par
Albert Durer, si naïve et si grandiose.]
[Note 388: Avertissement de M. Le Glay, p. XII, et Barante-Gachard,
II, 577.]
Madame de Commines fut assez habile pour dresser sa jeune maîtresse à
tromper jusqu'au dernier jour. Le duc de Clèves, venu en personne et
tout exprès à Gand, comptait fermer la porte aux ambassadeurs de
l'empereur; ils étaient déjà à Bruxelles, et il leur fit dire d'y
rester. La douairière au contraire leur écrivit de n'en tenir compte
et de passer outre. Le duc de Clèves, fort contrarié, ne put empêcher
qu'on ne les reçut; on lui fit croire que Mademoiselle les écouterait
seulement et dirait: «Soyez les bien venus;» puisque la chose serait
mise en conseil; elle l'en assura, il se reposa là-dessus.
Les ambassadeurs, ayant présenté en audience publique et solennelle
leurs lettres de créance, exposèrent que le mariage avait été conclu
entre l'empereur et le feu duc, du consentement de Mademoiselle, comme
il apparaissait par une lettre écrite de sa main, qu'ils montrèrent;
ils représentèrent de plus un diamant qui aurait été «envoyé en signe
de mariage.» Ils la requirent, de la part de leur maître, qu'il lui
plût accomplir la promesse de son père, et la sommèrent de déclarer si
elle avait écrit cette lettre, oui ou non. À ces paroles, sans
demander conseil, Mademoiselle de Bourgogne répondit froidement: «J'ai
écrit ces lettres par la volonté et le commandement de mon seigneur et
père, ainsi que donné le diamant; j'en avoue le contenu[389].»
[Note 389: Commines, livre VI, ch. II, p. 179. Olivier de la Marche,
avec son tact ordinaire, fait dire hardiment à la jeune demoiselle:
«J'entens que M. mon père (à qui Dieu pardoint) consentit et accorda
le mariage du _fils de l'empereur et de moy_, et ne suis point
délibérée _d'avoir d'autre_ que le fils de l'empereur.» Olivier de la
Marche, II, 423.]
Le mariage fut conclu et publié le 27 avril 1477. Ce jour même, la
ville de Gand donna aux ambassadeurs de l'Empire un banquet, et
Mademoiselle y vint[390]. Beaucoup croyaient que le duc de Gueldre
défendrait mieux la Flandre que ce jeune Allemand. Mais le peuple,
selon toute apparence, était las et abattu, comme après les grands
coups; il y avait à peine vingt-quatre jours qu'Humbercourt était
mort.
[Note 390: _Registre de la collace de Gand_, Barante-Gachard, II,
576.]
CHAPITRE IV
OBSTACLES--DÉFIANCES--PROCÈS DU DUC DE NEMOURS
1477-1479
Le roi était entré dans ses conquêtes de Bourgogne de grand coeur et
de grand espoir, avec un élan de jeune homme. Toute sa vie, maltraité
par le sort, comme dauphin, comme roi, humilié à Montlhéry, à Péronne,
à Pecquigny, «autant et plus que roy depuis mille ans», il se voyait
un matin tout à coup relevé, et la fortune forcée de rendre hommage à
ses calculs. Dans l'abattement universel des forts et des violents,
l'homme de ruse restait le seul fort. Les autres avaient vieilli, et
il se trouvait jeune de leur vieillesse. Il écrivait à Dammartin (en
riant, mais c'était sa pensée): «Nous autres jeunes[391]...» Et il
agissait comme tel, ne doutant plus de rien, dépassant les tranchées,
s'avançant jusqu'aux murs des villes qu'il assiégeait; deux fois il
fut reconnu, visé, manqué; la seconde même un peu touché; Tannegui
Duchâtel, sur qui il s'appuyait, paya pour lui et fut tué.
[Note 391: «Messieurs les comtes, écrivait-il à ses généraux qui
pillaient la Bourgogne, vous me faites l'honneur de me faire part, je
vous remercie; mais, je vous supplie, gardez un peu pour réparer les
places.» Ailleurs: «Nous avons pris Hesdin, Boulogne et un château que
le roi d'Angleterre assiége trois mois sans le prendre. Il fût pris de
bel assaut, tout tué.» Ailleurs sur un combat: «Nos gens les
festoyèrent si bien, qu'il en demeura plus de six cents, et ils en
amenèrent bien six cents dans la cité... tous pendus ou la tête
coupée.» Mais son grand triomphe est Arras: «M. le grand maître, merci
à Dieu et à Notre-Dame, j'ai pris Arras, et m'en vais à Notre-Dame de
la Victoire; à mon retour, je m'en irai à votre quartier. Pour lors,
ne vous souciez que de me bien guider, car j'ai tout fait par ici. Au
regard de ma blessure, c'est le duc de Bretagne qui me l'a fait faire,
parce qu'il m'appelle toujours _le roi couard_. D'ailleurs, vous savez
depuis longtemps ma façon de faire, vous m'avez vu autrefois. Et
adieu.» Voir _passim_ Lenglet, Duclos, Louandre, etc.]
Il avait de grandes idées; il ne voulait pas seulement conquérir, mais
fonder. La pensée de saint Charlemagne lui revenait souvent; dès les
premières années de son règne, il croyait l'imiter en visitant sans
cesse les provinces et connaissant tout par lui-même. Il n'eût pas mieux
demandé, pour lui ressembler encore, d'avoir, outre la France, une bonne
partie de l'Allemagne. Il ordonna qu'on descendît la statue de
Charlemagne des piliers du Palais, et qu'on l'établît, avec celle de
saint Louis, au bout de la grand'salle, près la Sainte-Chapelle[392].
[Note 392: Jean de Troyes.]
C'était une belle chose, et pour le présent et pour l'avenir, d'avoir
non-seulement repris Péronne et Abbeville, mais, par Arras et
Boulogne, d'avoir serré les Anglais dans Calais. Boulogne, ce
vis-à-vis des dunes, qui regarde l'Angleterre et l'envahit jadis,
Boulogne (dit Chastellain, avec un sentiment profond des intérêts du
temps) «le plus précieux anglet de la chrestienté», c'était la chose
au monde que Louis XI une fois prise eût le moins rendue. On sait que
Notre Dame de Boulogne était un lieu de pèlerinage, comblé
d'offrandes, de drapeaux et d'armes consacrés, d'_ex-voto_ mémorables
qu'on pendait aux murs, aux autels. Le roi imagina de faire une
offrande de la ville elle-même, de la mettre dans la main de la
Vierge. Il déclara qu'il dédommagerait la maison d'Auvergne qui y
avait droit, mais que Boulogne n'appartiendrait jamais qu'à Notre-Dame
de Boulogne. Il l'en nomma comtesse, puis la reçut d'elle, comme son
homme lige. Rien ne manqua à la cérémonie; desceint, déchaux, sans
éperons, l'église étant suffisamment garnie de témoins, prêtres et
peuple, il fit hommage à Notre-Dame, lui remit pour vasselage un gros
coeur d'or, et lui jura de bien garder sa ville[393].
[Note 393: Molinet. Contraste remarquable et qui fait ressortir
l'orgueil des temps féodaux: Philippe-Auguste, en 1185, se fait
dispenser par l'église d'Amiens de lui faire hommage, déclarant que
_le roi ne peut faire hommage à personne_. (Brussel.)]
Pour Arras, il crut l'assurer par les priviléges et faveurs qu'il lui
accorda. Toutes les anciennes franchises confirmées, l'exemption du
logement de gens de guerre, la noblesse donnée aux bourgeois, la
faculté de posséder des fiefs sans charge de ban ni d'arrière-ban,
remise de ce qui est dû sur les impôts, enfin (pour charmer les
petits) le vin à bon marché par réduction de la gabelle. Une marque de
haute confiance, ce fut de donner «une seigneurie en Parlement» à un
notable bourgeois d'Arras, maître Oudart, au moment où ce Parlement
jugeait un prince du sang, le duc de Nemours.
Le violent désir qu'avait le roi, non-seulement de prendre, mais de
garder, lui avait fait faire dès le commencement de la guerre une
remarquable ordonnance pour protéger l'habitant contre le soldat; les
dattes que celui-ci laisserait dans son logement devaient être payées
par le roi même. Il garantit l'exécution de l'ordonnance par le
serment le plus fort qu'il eût prêté jamais. «Si je contreviens à
ceci, je prie la benoîte croix, ici présente, de me punir de mort dans
le bout de l'an.»
Il n'eût pas fait un tel serment si sa volonté n'eût été sincère. Mais
elle servait peu avec des généraux pillards comme la Trémouille, du
Lude, etc.; d'autre part, avec des milices comme les francs-archers,
payés bien peu et n'ayant guère que le butin. Ces pilleries affreuses
mirent contre lui, en fort peu de temps, la comté de Bourgogne et une
grande partie du duché; l'Artois même lui échappait, s'il n'y eût été
en personne.
Ce qui lui fit perdre encore bien des choses, ce fut sa crainte de
perdre, sa défiance; il ne croyait plus à personne, et pour cela
justement on le trahissait. Il lui était, il est vrai, difficile de
se remettre aveuglément au prince d'Orange, qui avait changé tant de
fois[394]; il subordonna le prince à la Trémouille, et le prince le
quitta (28 mars). En Artois, on lui désignait tel et tel comme
partisans de Mademoiselle et travaillant pour la rétablir; il s'en
débarrassait, la terreur gagnait, ceux qui se croyaient menacés se
hâtaient d'autant plus d'agir contre lui.
[Note 394: V. De la Pise, Histoire des princes d'Orange, Jean II, ann.
1477.]
Sa défiance naturelle se trouvait fort augmentée par le sinistre jour
que les révélations du duc de Nemours venaient de jeter tout à coup
sur ses amis et serviteurs. Il découvrit avec terreur que,
non-seulement le duc de Bourgogne avait connaissance de tous les
projets de Saint-Pol pour le mettre en charte privée, mais que
Dammartin même, son vieux général, celui qu'il croyait le plus sûr,
avait tout su, et s'était arrangé pour profiter si la chose arrivait.
Au commencement de janvier, le roi apprit l'assassinat du duc de
Milan, tué en plein midi à Saint-Ambroise, et presque en même temps la
mort du duc de Bourgogne, assassiné, selon toute apparence, par les
gens de Campobasso. Ces deux nouvelles coup sur coup le firent songer,
et dès lors il n'eut aucun repos d'esprit. L'assassinat des Médicis,
un an après, n'était pas propre à le rassurer. Il se savait haï, tout
autant que ces morts, et il n'avait nul moyen de se garder mieux. La
lettre touchante que le pauvre Nemours lui écrivit le 31 janvier «de
sa cage de la bastille,» pour demander la vie, trouva cet homme cruel
plus cruel que jamais, au moment sauvage d'une haine effarouchée de
peur.
Il avait peur de la mort, du jugement et d'aller compter là-bas; peur
aussi de la vie. Beaucoup de ses ennemis n'auraient pas voulu le tuer,
mais seulement l'avoir, le tenir à montrer en cage et pour jouet,
comme ce misérable frère de duc de Bretagne, qu'on nourrissait, qu'on
affamait à volonté, et que les passants virent des mois entiers hurler
à ses barreaux... Louis XI ne s'y méprenait pas; il s'était vu à la
cour de Péronne, et il savait par lui-même combien bas rampe le renard
au piége, et quelles vengeances il roule en rampant. Le duc de Nemours
n'ayant pu l'enfermer, se trouvant enfermé lui-même, pouvait prier; il
parlait à un sourd.
Il écrivait à la Trémouille au sujet du prince d'Orange: «Si vous
pouvez le prendre, il faut le brûler vif.» (8 mai). Arras s'étant
soulevé, ce maître Oudart, qu'il avait fait conseiller au Parlement,
fit partie d'une députation envoyée à Mademoiselle. Pris en
route[395], il fut décapité (27 avril), avec les autres députés,
enterré sur-le-champ. Le roi trouva que ce n'était pas assez, il le
fit tirer de terre et exposer, comme il écrit lui-même: «Afin qu'on
connût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un beau chaperon fourré;
il est sur le marché d'Hesdin, là où _il préside_.»
[Note 395: «Aulcuns disent qu'ils avoient saulf-conduit du Roy, mais
les François ne le voulurent congnoistre.» Molinet. Oudart était un
ancien mécontent du Bien public. Alors avocat au Châtelet, il alla
trouver le comte de Saint-Pol, laissant sa femme pour correspondre;
elle fut chassée, après Montlhéry. Jean de Troyes.]
S'il se fiait encore à quelqu'un, c'était à un Flamand (non pas à
Commines, trop lié avec la noblesse de Flandre), un simple chirurgien
flamand qui le rasait; fonction délicate, d'extrême confiance, dans ce
temps d'assassinats et de conspirations. Cet homme, très-fidèle, était
capable aussi. Le roi, qui lui confiait son col, ne craignit pas de
lui confier ses affaires. Il lui trouva infiniment d'adresse et de
malice. On l'appelait Olivier le Mauvais[396]. Il en fit son premier
valet de chambre, l'anoblit, le titra, lui donna un poste qu'il n'eût
donné à nul seigneur, un poste entre France et Normandie, dont Paris
dépendait par en bas (comme de Melun par en haut), le pont de Meulan.
[Note 396: Tout porte à croire que ce parvenu était un méchant homme;
cependant il est difficile de s'en rapporter aveuglément (comme tous
les historiens l'ont fait jusqu'ici) au témoignage de ceux qui
jugèrent et pendirent Olivier, dans la réaction féodale de 1484.
Autant vaudrait consulter les hommes de 1816 sur ceux de la
Convention.--Son ennemi, Commines, qu'il supplanta pour les affaires
de Flandre, le montre un peu ridicule dans son ambassade, mais avoue
qu'il avait beaucoup de sens et de mérite.]
Ayant repris Arras en personne (4 mai), et voyant la réaction, finie à
Gand, s'étendre à Bruges, à Ypres, à Mons, à Bruxelles, le roi envoya
son Flamand en Flandre, pour tâter si les Gantais, toujours défiants
dans les revers, ne pouvaient être poussés à quelque nouveau
mouvement[397].
[Note 397: Le 28 mai encore, il y eut un magistrat décapité à Mons.
(Gachard.)]
Olivier devait remettre des lettres à Mademoiselle, et lui faire des
remontrances; vassale du roi, elle ne pouvait, aux termes du droit
féodal, se marier sans l'aveu de son suzerain; tel était le prétexte
de l'ambassade, le motif ostensible.
Le choix d'un valet de chambre pour envoyé n'avait rien d'étonnant;
les ducs de Bourgogne en avaient donné l'exemple. Que ce valet de
chambre fût chirurgien, cela ne le rabaissait pas, au moment où la
chirurgie avait pris un essor si hardi; ce n'étaient plus de simples
barbiers, ceux qui sous Louis XI hasardèrent les premiers l'opération
de la pierre et taillèrent un homme vivant.
Ce qui pouvait lui nuire davantage et lui ôter toute action sur le
peuple, c'est que, pour être Flamand, il n'était pas de Gand ni
d'aucune grosse ville, mais de Thielt, une petite ville dépendante de
Courtrai, qui elle-même, pour les appels, dépendait de Gand. Messieurs
de Gand regardaient un homme de Thielt comme peu de chose, comme un
sujet de leurs sujets.
Olivier, splendidement vêtu et se faisant appeler le comte de Meulan,
déplut fort aux Gantais, qui le trouvèrent bien insolent de paraître
ainsi dans leur ville. La cour se moqua de lui et le peuple parlait de
le jeter à l'eau. Il fut reçu en audience solennelle, devant tous les
grands seigneurs des Pays-Bas, qui s'amusèrent de la triste figure du
barbier travesti. Il déclara qu'il ne pouvait parler qu'à
Mademoiselle, et on lui répondit gravement qu'on ne parlait pas seul à
une jeune demoiselle à marier. Alors il ne voulut plus rien dire; on
le menaça, on lui dit qu'on saurait bien le faire parler.
Il n'avait pourtant pas perdu son temps à Gand; il avait observé, vu
tout le peuple ému, prêt à s'armer. Ce qu'ils allaient faire tout
d'abord avant de passer la frontière, on pouvait le prévoir, c'était
de prendre Tournai, une ville royale qui était chez eux, au milieu de
leur Flandre, et qui, jusque-là, vivait comme une république neutre.
Olivier avertit les troupes les plus voisines, et, sous prétexte de
remettre à la ville une lettre du roi, il entre avec deux cents
lances. Cette garnison, fortifiée de plus en plus, fermait la route
aux marchands et tenait dans une inquiétude continuelle la Flandre et
le Hainaut. Désormais, les Flamands n'entreraient plus en France, sans
savoir qu'ils laissaient derrière eux une armée dans Tournai.
Ils ne tinrent pas à ce voisinage, ils voulurent à tout prix s'en
débarrasser. Ils prennent pour capitaine leur prisonnier, Adolphe de
Gueldre, que plusieurs voulaient faire comte de Flandre, et s'en vont,
vingt ou trente mille, brûlant, pillant, jusqu'aux murs de Tournai.
Là, les Brugeois en avaient assez et voulaient retourner; les Gantais
persistaient. Ils brûlèrent la nuit les faubourgs de la ville. Au
matin, les Français, les voyant en retraite, vinrent rudement tomber
sur la queue. Adolphe de Gueldre fit face, combattit vaillamment, fut
tué; les Flamands s'enfuirent; mais leurs lourds chariots ne
s'enfuirent pas, on les trouva chargés de bière, de pain, de viande,
de toute sorte de vivres, sans lesquels ce peuple prévoyant ne
marchait jamais. On rapporta tout cela dans la ville, avec le corps du
duc et les drapeaux. Ce fut dans Tournai une joie folle; la vive et
vaillante population en fit une _villonade_, aussi gaie, plus noble
que Villon. Tournai s'y plaint de Gand, sa fille, qui jusqu'ici
envoyait tous les ans à sa Notre-Dame une belle robe et une offrande:
«Pour cette année, la robe, c'est le drapeau de Gand, et l'offrande,
c'est le capitaine[398].»
[Note 398:
La Vierge peut demeurer nue,
Cet an n'aura robbe gantoise...
Son corps (_celui du duc_) fut d'enterrer permis
En mon église la plus grande,
Ce joyel des Flamens transmis
À Notre-Dame en lieu d'offrande;
En lieu de robe accoustumée
La Vierge a les pennons de soye
Et les étendards de l'armée...
Poutrain, Hist. de Tournai, I, 293.]