[Note 368: Tout le monde connaît ces beaux passages de Commines, le

pénétrant regard que le froid et fin Flamand jette sur son maître et

sur tous, dans le moment où la joie déborde, où toute réserve échappe;

Montaigne n'eût ni vu, ni dit autrement: «À grant peine sceut-il

quelle contenance tenir... Moy et aultres prinsmes garde comme ils

disneroient... ung seul ne mangea la moytié de son saoul; si,

n'estoient-ils point honteux de manger avec le Roy, etc.»]

Dans cette grave circonstance, l'intérêt du royaume et le devoir du

roi étaient très-clairs: c'était de réunir à la France tout ce que le

défunt avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût

inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de

détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours

contre elle, toujours acharnée à tuer sa mère (elle l'avait tuée en

1420, autant qu'on tue un peuple). Ce droit, il n'était pas besoin de

l'aller chercher dans le droit féodal ou romain; c'était pour la

France: le droit d'exister.

L'idée d'un mariage entre mademoiselle de Bourgogne qui avait vingt

ans, et le dauphin qui en avait huit[369], d'un mariage qui eût donné

à la France un quart de l'Empire d'Allemagne, pouvait être, était un

rêve agréable, mais il était périlleux de rêver ainsi. Il eût fallu,

sur cet espoir, laisser passer l'occasion, s'abstenir, ne rien faire,

attendre patiemment que les Bourguignons fussent en état de défense,

qu'ils eussent garni leurs places. Alors, ils auraient dit au roi ce

qu'ils dirent à la fin: «Il nous faut un mari et non pas un enfant...»

Et la France restait les mains vides, ni Artois, ni Bourgogne; elle

n'aurait peut-être pas même repris sa barrière du Nord, son

indispensable condition d'existence, les villes de Somme et de

Picardie.

[Note 369: Mariage plus impossible encore que celui d'Angleterre, qui

était impossible, au jugement de Louis XI (Commines); Élisabeth avait

quatre ans de plus que le dauphin, Marie en avait douze!]

Ajoutez qu'en poursuivant ce rêve, on risquait de rencontrer une

réalité très-fâcheuse, une guerre d'Angleterre. Édouard IV n'avait été

éconduit, comme on a vu, que par un traité de mariage entre sa fille

et le dauphin. Sa reine, qui le gouvernait absolument, qui n'avait

nulle ambition au monde que ce haut mariage, qui faisait appeler

partout sa fille Madame la dauphine, ne pouvait s'en dédire; elle

aurait renvoyé son mari plutôt dix fois en France.

Louis XI, comme tous les princes du temps, avait été amoureux pour son

fils de la grande héritière; il prit des idées plus sérieuses[370] le

jour où la succession s'ouvrit; il s'attacha au réel, au possible. Il

entra en Picardie et en Bourgogne. Il gorgea les Anglais d'argent[371]

pour les tenir chez eux, en même temps qu'il leur offrait, en ami, de

leur faire part. Une chose le servait, la mésintelligence des femmes

qui gouvernaient des deux côtés; Marguerite d'York, douairière de

Bourgogne, voulait mettre ce grand héritage dans la maison d'York, en

donnant mademoiselle de Bourgogne à un frère qu'elle aimait, au frère

d'Édouard, au duc de Clarence. La reine d'Angleterre voulait bien

donner un mari anglais, mais son propre frère à elle, lord Rivers, un

petit gentilhomme, à la plus riche souveraine du monde. La cabale de

Rivers réussit à perdre Clarence[372]; ni l'un ni l'autre n'épousa.

[Note 370: Huit jours encore auparavant, il y songeait encore, ou bien

imaginait de marier Mademoiselle à M. d'Angoulême. C'était, en quelque

sorte, recommencer la maison de Bourgogne.]

[Note 371: Payé «en or _sol_, car en aultre espèce ne donnoit jamais

argent à grands seigneurs étrangers.» Commines. Il avait fait frapper

tout exprès des écus au soleil, depuis le traité de Pecquigny.

(Molinet.)]

[Note 372: Il périt un an après, 17 février 1478.]

Louis XI profita de ce désaccord et se garnit les mains. Il ne se

laissa point égarer par les conseils du Flamand Commines[373] qui

(comme on croit ce qu'on désire) croyait au mariage de Flandre. Il

suivit son intérêt, celui du royaume. Il fit ce qui était raisonnable

et politique; les moyens seulement ne furent point politiques.

[Note 373: Naturellement suspect à Louis XI en cette affaire, parce

qu'il était parent de la dame de Commines, principale gouvernante de

Mademoiselle, et très-contraire au roi. _Généalogie ms. des maisons de

Commines et d'Hallewin_, citée par M. Le Glay, dans sa Notice, à la

suite des Lettres de Maximilien et de Marguerite, II, 387.]

Il agit de façon à mettre tout le monde contre lui; sa mauvaise

nature, maligne et perfide, gâta ce qu'il faisait de plus juste, et la

question se trouva obscurcie. On ne voulut plus voir en tout cela

qu'une âme cruelle, longtemps contenue, et qui se venge à la fin de sa

peur... Qui se venge sur un enfant qu'il semblait devoir protéger, en

bonne chevalerie. La compassion fut grande pour l'orpheline; la nature

fit taire la raison. On eut pitié de la jeune fille, et l'on n'eut

plus pitié de la vieille France, battue cinquante ans par sa fille, la

parricide maison de Bourgogne.

Louis XI, ayant le sentiment de son intérêt, de sa cupidité, bien plus

que de son droit, fit valoir dans chaque province qu'il envahissait un

droit différent[374], à Abbeville le _retour_ stipulé en 1444, à Arras

la _confiscation_. Dans les Bourgognes, il se présenta hypocritement

comme ayant la _garde noble_ de Mademoiselle, et voulant lui garder

son bien. Ruse grossière, qu'elle fait ressortir aisément dans une

lettre (écrite en son nom): «Il n'est besoin que ceux qui d'un côté

m'ôtent mon bien se donnent pour le garder de l'autre.»

[Note 374: Lire une sorte de plaidoyer en faveur de la succession

féminine, sous le titre de _Chronique de la duché de Bourgogne_: «Pour

obéir à ceux qui sur moy ont auctorité, j'ay recueilli, etc. Et

requiers que, se je dis aulcuns points trop aigrement au jugement des

gens du Roy ou trop lâchement au jugement du conseil de mesdits

seigneur et dame, qu'il me soit pardonné; car, nageant entre deux,

j'ay labouré, etc.» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G._, 33.]

Ce n'est pas tout. Il mit la main sur des provinces étrangères au

royaume, pays d'Empire, comme la Comté et le Hainaut. La Flandre même,

si opposée à la France de langue et de moeurs, la Flandre que ses

seigneurs naturels gouvernaient à grand'peine, il eût voulu l'avoir.

C'est-à-dire que ce qui eût été difficile par le mariage, il le

tentait sans mariage. Les meilleures vues se troublent dans le vertige

du désir.

Mais voyons-le à l'oeuvre.

Il avait dans les Flandres une belle matière pour brouiller. Le duc

vivait encore qu'elles ne payaient plus, n'obéissaient plus; tout

haletait de révolution. Au service funèbre, premier signe, personne

aux églises, comme si le mort était excommunié.

Mademoiselle était à Gand, au centre de l'orage. Et il n'y avait pas à

tenter de la tirer de là. Ce peuple l'aimait trop, la gardait, il

l'avait refusée à son père. Le petit conseil qu'elle avait autour

d'elle n'avait pas la moindre autorité, étant tout d'étrangers, une

Anglaise, sa belle-mère, un parent allemand, le sire de Ravenstein,

frère du duc de Clèves, des Français enfin, Hugonet et Humbercourt;

cela faisait trois nations, trois intrigues, trois mariages en vue;

tous suspects et avec raison.

Ils crurent calmer le peuple en lui donnant ce qu'il reprenait sans le

demander, ses vieilles libertés (20 janvier). La première liberté

était de se juger soi-même, et le premier usage qu'en firent les

Gantais ce fut de juger leurs magistrats, les grosses têtes de la

bourgeoisie, qui, dans la dernière crise (1469), avaient sauvé la

ville en l'humiliant et l'asservissant; depuis, ces bourgeois

occupaient les charges, tantôt cédant au duc et tantôt résistant; ce

sont ces trop fidèles serviteurs qu'il injuria du nom que leur donnait

le peuple: _Mangeurs de bonnes villes_. Maltraités du prince et du

peuple, enviés d'autant plus qu'ils étaient peuple eux-mêmes (l'un

était corroyeur[375]), peut-être ils gardaient les mains nettes, mais

ils laissaient voler, étant trop petits, trop faibles, pour repousser

les grands qui faisaient à la ville l'honneur de puiser dans ses

coffres. Ils furent arrêtés comme bourgeois et justiciables des

échevins; l'un d'eux, qui n'était pas bourgeois, fut renvoyé; il y

avait encore quelque modération dans ces commencements.

[Note 375: «Coureur (_courtier_) de cuirs et un autre carpentier.»

Journal du tumulte (_Archives de Belgique_), publié par M. Gachard

(Preuves, p. 17). Académie de Bruxelles, Bulletins, t. VI, nº 9. On

voit dans ce journal que ces notables avaient accepté, en 1469, au nom

de la ville, le droit le plus odieux: confiscation, proscription des

enfants des condamnés, la dénonciation érigée en devoir, etc.]

Au 3 février, se réunirent à Gand les états de Flandre et de Brabant,

d'Artois, de Hainaut et de Namur. Ils ne marchandèrent pas comme à

l'ordinaire, ils furent généreux; ils votèrent cent mille hommes! mais

c'étaient les provinces qui devaient les lever, le souverain n'avait

rien à y voir. Pour cette armée sur papier, on leur donna des

priviléges de papier, tout aussi sérieux; ils pouvaient désormais se

convoquer eux-mêmes, nulle guerre sans leur consentement, etc.

La défense, si difficile avec de tels moyens, dépendait surtout de

deux hommes, qui eux-mêmes avaient grand besoin d'être défendus,

objets de la haine publique et restés là pour expier les fautes du feu

duc. Je parle du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt. Ils

n'avaient pour ressource que deux choses médiocrement rassurantes, une

armée par écrit, et la modération de Louis XI. C'étaient d'honnêtes

gens, mais détestés, et partant ne pouvant rien faire. Leur maître les

avait perdus d'avance en leur déléguant ses deux tyrannies, celle de

Flandre[376] et celle de Liége. Hugonet paya pour l'une, Humbercourt

pour l'autre. Le jour où l'on sut à Liége la mort du duc[377], le

Sanglier des Ardennes partit à la poursuite d'Humbercourt, et il mena

son évêque à Gand pour cette bonne oeuvre; le comte de Saint-Pol y

était déjà pour venger son père; tout le monde était d'accord;

seulement les Gantais, amis de la légalité, ne voulaient tuer que

juridiquement.

[Note 376: Hugonet, outre ses fonctions de chancelier, semble avoir eu

la part principale au maniement des affaires des Pays-Bas. Ce petit

juge de Beaujolais s'était bien établi, spécialement en Flandre, où il

se fit vicomte d'Ypres. Le duc (tout en le menant durement, lettre du

13 juillet 1476) lui donnait encore, au moment de sa mort, la

seigneurie de Middelbourg.]

[Note 377: Il y eut une vive réaction à Liége; Raes y revint et avec

lui sans doute bien d'autres bannis; il mourut le 8 décembre

1477.--Recueil héraldique des bourgmestres de la noble cité de Liége,

avec leurs épitaphes, armes et blasons. 1720, in-folio, p. 170. En

tête de ce recueil se trouve une précieuse carte des _bures des

mahais_ de la ville de Liége; c'est la Liége _souterraine_.]

Humbercourt et Hugonet, laissant tout cela derrière eux, et leur perte

certaine, vinrent, comme ambassadeurs, trouver le roi à Péronne et

demander un sursis. Il les reçut à merveille, supposant qu'ils

venaient se vendre. Il tenait là le grand marché des consciences,

achetait des hommes, marchandait des villes. Ses serviteurs

commerçaient en détail; tel demandait à certaines villes ce qu'elles

lui donneraient, si, par son grand crédit, il obtenait que le roi

voulût bien les prendre.

On vit dans ces marchés des choses inattendues, mais très-propres à

faire connaître ce que c'était que la chevalerie de l'époque. Il y

avait deux seigneurs sur qui le duc eût cru pouvoir compter,

Crèvecoeur en Picardie, en Bourgogne le prince d'Orange. Celui-ci,

dépouillé par Louis XI de sa principauté, avait été employé par le

duc à des choses de grande confiance, posté à l'avant-garde de ses

prochaines conquêtes, aux affaires d'Italie et de Provence.

Crèvecoeur, cadet du seigneur de ce nom, était chargé de garder le

point le plus vulnérable qu'il y eût dans les États de la maison de

Bourgogne, celui par où ils touchaient à la fois la France et

l'Angleterre (l'Angleterre de Calais). Il était gouverneur de Picardie

et des villes de la Somme, sénéchal du Ponthieu, capitaine de

Boulogne; je ne parle pas de la Toison d'or et de bien d'autres grâces

accumulées sur lui. Il y avait faveur, mais il y avait mérite,

beaucoup de sens et de courage, d'honnêteté même, tant qu'il n'y eut

pas décidément d'intérêt contraire. Le changement était difficile,

délicat pour lui plus que pour tout autre. Sa mère avait élevé

Mademoiselle, qui perdît la sienne à huit ans, et lui avait servi de

mère, en sorte que sa maîtresse et souveraine était un peu sa soeur.

«Elle lui confirma ses offices, lui donna la capitainerie d'Hesdin, et

le retint et constitua son chevalier d'honneur.» Il fit serment... Un

homme ainsi lié, et jusque-là très-haut dans l'estime publique, eut

besoin apparemment d'un grand effort pour oublier du jour au

lendemain, ouvrir ses places au roi, et s'employer à faire ouvrir les

autres.

Ce que le roi voulait de lui, ce qu'il désirait le plus, l'objet de

toutes ses concupiscences, c'était Arras. Cette ville, outre sa

grandeur et son importance, était deux fois barrière, et contre

Calais, et contre la Flandre. Les Flamands, qui faisaient bon marché

de toute autre province française, tenaient fort à celle-ci, y

mettaient leur orgueil, disant que c'était l'ancien patrimoine de

leur comte. Leur cri de combat était: _Arras! Arras[378]!_

[Note 378:

Franceis crient, _Monjoe!_ e Normans, _Dex aïe!_

Flamens crient, _Asraz!_ e Angevin, _Valie!_

(Robert Wace.)]

Livrer cette importante ville, enragée bourguignonne (parce qu'elle

payait peu et faisait ce qu'elle voulait), la mettre sous la griffe du

roi, malgré ses cris, c'était hasarder un grand éclat et qui pouvait

rendre le nom de Crèvecoeur tristement célèbre. Il eût voulu pouvoir

dire qu'il s'était cru autorisé à le faire; il lui fallait au moins

quelque mot équivoque. Le chancelier Hugonet venait à point, avec son

sceau et ses pleins pouvoirs.

Hugonet et Humbercourt apportaient au roi des paroles: offre de

l'hommage et de l'appel au Parlement, restitution des provinces

cédées. Mais ces provinces, sans qu'on les lui rendît, il les prenait

ou il allait les prendre, et d'autres encore; il recevait nouvelle que

la Comté se donnait à lui (19 février). Tout ce qu'il voulait des

ambassadeurs, c'était un petit mot qui ouvrirait Arras.

Et pourquoi se serait-on défié de lui? n'était-il pas le bon parent de

Mademoiselle, son parrain? Il en avait la _garde noble_, par la

coutume de France; donc il devait lui garder ses États... Seulement il

fallait bien réunir ce qui revenait à la couronne... Il y avait un

moyen de rendre tout facile, c'était le mariage. Alors, bien loin de

prendre, il eût donné du sien!

Quant à Arras, ce n'était pas la _ville_ qu'il demandait, elle était

au comte d'Artois; il ne voulait que la _cité_, le vieux quartier de

l'évêque, qui n'avait plus de murs, mais «qui a toujours relevé du

roi.» Encore, cette _cité_, il la laissait dans les bonnes et loyales

mains de M. de Crèvecoeur.

Il était pressant et il était tendre[379]; il demandait à Hugonet et

au sire d'Humbercourt pourquoi ils ne voulaient pas rester avec lui?

Cependant ils étaient Français. Nés en Picardie, en Bourgogne, ils

avaient des terres chez lui, il le leur rappelait... Tout cela ne

laissa pas d'influer à la longue; ils réfléchirent que, puisqu'il

voulait absolument cette _cité_, et qu'il était en force pour la

prendre, il valait autant lui faire plaisir. Crèvecoeur reçut

l'autorisation de tenir pour le roi la _cité_ d'Arras, et le

chancelier ajouta pour se tranquilliser: «Sauf les réserves de droit.»

Avec ou sans réserve, le roi y entra le 4 mars.

[Note 379: «La parole du Roy estoit alors tant douce et vertueuse,

qu'elle endormoit, comme la seraine, tous ceux qui lui prestoient

oreille.» Molinet.]

On peut croire que l'orage de Gand, qui allait grondant d'heure en

heure, ne fut point apaisé par une telle nouvelle. Depuis un mois ou

plus que les Gantais avaient mis en prison leurs magistrats, on les

comblait de priviléges, de parchemins de toute sorte, sans pouvoir

leur donner le change. Le 11 février, privilége général de Flandre; le

15, on met à néant le traité de Gavre, qui dépouillait Gand de ses

droits; le 16, on lui rend expressément les mêmes droits, spécialement

sa juridiction souveraine sur les villes voisines; le 18, on

renouvelle le magistrat, selon la forme des libertés anciennes[380]...

Tout cela en vain, les Gantais n'en étaient pas mieux disposés à

relâcher leurs prisonniers. La nouvelle d'Arras aggrava terriblement

les choses. Voilà tout le peuple dans la rue, en armes, sur les

places. Il veut justice... Le 13 mars, on lui donne une tête, une le

14, une le 15; puis deux jours sans exécution, mais pour dédommager la

foule trois exécutions le 18.

[Note 380: Pour tout ceci, nous devons beaucoup à la polémique de MM.

de Saint-Génois et Gachard, le premier, Gantais, préoccupé du droit

antique et du point de vue local; le second, archiviste général et

dominé par l'esprit centralisateur. M. Gachard a réuni les textes,

donné les dates, etc. Son mémoire est très-instructif. Cependant, il

dit lui-même que Gand venait d'être rétablie dans son ancienne

constitution, que tout droit contraire avait été aboli; dès lors, le

_wapeninghe_, le jugement, la condamnation de Sersanders et autres,

sont _légales_; quant à Hugonet et Humbercourt, la légalité fut violée

en ce qu'_ils n'étaient pas bourgeois de Gand_, et les Gantais

venaient de reconnaître qu'ils n'avaient pas juridiction sur ceux qui

n'étaient pas bourgeois,--Hugonet et Humbercourt, quoique accompagnés

d'autres personnes, avaient été en réalité _les seuls_ ambassadeurs

_autorisés_; la reddition d'Arras, loin d'être _un acte opportun_,

comme on l'a dit, devait entraîner celle de bien d'autres villes, de

tout l'Artois.]

Cependant, le roi avançait. Nouvelle ambassade au nom des états; dans

celle-ci les bourgeois dominaient. Ils dirent bonnement au roi qu'il

aurait bien tort de dépouiller Mademoiselle: «Elle n'a nulle malice,

nous pouvons en répondre, puisque nous l'avons vue jurer qu'elle était

décidée à se conduire en tout par le conseil des états.»

«Vous êtes mal informés, dit le roi, de ce que veut votre maîtresse.

Il est sûr qu'elle entend se conduire par les avis de certaines gens

qui ne désirent point la paix.» Cela les troubla fort; en hommes peu

accoutumés à traiter de si grandes affaires, ils s'échauffent, ils

répliquent qu'ils sont bien sûrs de ce qu'ils disent, qu'ils

montreront leurs instructions au besoin. «Oui, mais on pourrait vous

montrer telle lettre et de telle main qu'il vous faudrait bien

croire...» Et comme ils disaient encore qu'ils étaient sûrs du

contraire, le roi leur montra et leur donna une lettre qu'Hugonet et

Humbercourt lui avaient apportée; dans cette lettre, de trois

écritures (celles de Mademoiselle, de la douairière et du frère du duc

de Clèves), elle disait au roi qu'elle ne conduirait ses affaires que

par ces deux personnes, et par les deux qu'elle envoyait; elle le

priait de ne rien dire aux autres.

Les députés mortifiés, irrités, revinrent en hâte à Gand. Mademoiselle

les reçut en solennelle audience, «en son siége», sa belle-mère,

l'évêque de Liége, tous serviteurs étant autour d'elle. Les députés

racontent que le roi leur a assuré qu'elle n'a point l'intention de

gouverner par le conseil des états, il prétend avoir en main une

lettre qui en fait foi... Là, elle les arrête, tout émue, dit que cela

est faux, qu'on ne pourrait produire une telle lettre... «La voici,»

dit rudement le pensionnaire de Gand, maître Godevaert; il tire la

lettre, la montre... Elle eut grande honte et ne savait plus que dire.

Hugonet et Humbercourt, qui étaient présents, allèrent se cacher dans

un couvent où on les prit le soir (19 mars). Le roi les avait perdus,

mais avec eux il pouvait être bien sûr d'avoir perdu tout mariage

français, toute alliance. Il avait cru sans doute les dompter

seulement, vaincre leur probité par la peur, les forcer à se donner à

lui, eux et leur maîtresse... Le contraire arriva. Il se trouva avoir

détruit ce qu'il y avait de Français près de Mademoiselle, avoir

travaillé pour le mariage anglais ou allemand. La douairière,

Marguerite d'York et le duc de Clèves, avaient besogne faite; le roi

de France les avait débarrassés des conseillers français.

Mademoiselle, qui était Française aussi, et qui aurait épousé

volontiers un Français (pourvu qu'il eût plus de huit ans), fut seule

émue de cet événement et s'intéressa aux deux malheureux. Le malheur

était pour elle aussi; à eux la mort, mais à elle la honte; avoir été

prise ainsi devant tout le monde, et trouvée menteuse, c'était une

grande confusion pour une jeune demoiselle, qui régnait déjà. Qui

désormais croirait à sa parole! Ils avaient été arrêtés au nom des

états, mais arrêtés par les Gantais, qui prirent l'affaire en main,

les gardèrent, les jugèrent. Le 27 mars, le bruit courut qu'on voulait

les faire évader; bruit semé par leurs ennemis pour hâter le procès?

ou peut-être en effet Mademoiselle avait trouvé quelqu'un d'assez

hardi pour tenter la chose?... Ce qui est sûr, c'est qu'à ce bruit le

peuple prit les armes, se constitua en permanence, selon son ancien

droit[381], sur le marché de Vendredi, resta là nuit et jour, y campa

jusqu'à ce qu'il les eût vus mourir.

[Note 381: Droit primitif des jugements armés, _wapeninghe_, qui

existaient avant qu'il y eût de comte, ni de bailli du comte, ni même

de ville.--Voir ma Symbolique du droit, p. 312, etc. Cf. les jugements

du Gau et de la Marche. Tout cela, dès les temps de Wielant, de Meyer,

etc., n'est déjà plus compris. Combien moins des modernes!]

Il eût été inutile, et dangereux peut-être, de les réclamer comme

officiers du feu duc, au nom des gens du Grand Conseil; des juges si

suspects auraient bien pu se faire juger eux-mêmes. Mademoiselle, le

28, nomma une commission, mais quoiqu'elle y eut mis trente Gantais

sur trente-six commissaires, la ville décida que la ville jugerait; le

grief principal était la violation, de ses priviléges, elle n'en

voulait remettre le jugement à personne. Tout ce que Mademoiselle

obtint, ce fut d'envoyer huit nobles qui siégeraient avec les échevins

et doyens. Cela ne servait guère; elle le sentit, et elle fit, en

vraie fille de Charles le Hardi, une démarche qui honore sa mémoire,

elle alla elle-même (31 mars 1477).

Pauvre demoiselle, dit ici le conseiller de Louis XI (dont la vieille

âme politique s'est pourtant émue), pauvre, non pour avoir perdu tant

de villes qui, une fois dans la main du roi, ne pouvaient être

recouvrées jamais, mais bien plus pour se trouver elle-même dans les

mains de ce peuple... Une fille qui n'avait guère vu la foule que du

balcon doré, qui jamais n'était sortie qu'environnée d'une cavalcade

de dames et de chevaliers, prit sur elle de descendre, et, sans sa

belle-mère, elle franchit le seuil paternel... Dans le plus humble

habit, en deuil, sur la tête le petit bonnet flamand, elle se jeta

dans la foule... Il n'était pas mémoire, il est vrai, que les Flamands

eussent jamais touché à leur seigneur; la lettre du serment féodal

réservait justement ce point. Ici pourtant, une chose pouvait la

faire trembler, toute dame de Flandre qu'elle était, c'est qu'elle

était complice, et prouvée telle, de ceux qu'on voulait faire mourir.

Elle perça jusqu'à l'hôtel de ville, et là elle trouva les juges

qu'elle venait prier, peu rassurés eux-mêmes. Le doyen des métiers lui

montra cette foule, ces masses noires qui remplissaient la rue, et lui

dit: «Il faut contenter le peuple.»

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 19 / 24 段