ce profond Midi, le monde de l'or, et chaque jour en rapportait des
monstres. Et, sans aller si loin, sous nos yeux, les rêves les plus
bizarres s'étaient trouvés réels; les révolutions inouïes des Roses,
ces changements à vue, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé,
tout cela étendait le possible bien loin dans l'improbable.
Le malheureux eut le temps de rouler tout cela, deux mois durant qu'il
resta près de Joux, dans un triste château du Jura. Il formait un camp
et il n'y avait personne, à peine quelques recrues. Ce qui venait, et
coup sur coup, c'étaient les mauvaises nouvelles: tel allié avait
tourné, tel serviteur désobéi, une ville de Lorraine s'était rendue
et le lendemain une autre... À tout cela il ne disait rien[345]; il ne
voyait personne, il restait enfermé. Il lui eût fait grand bien, dit
Commines, de parler, «de monstrer sa douleur devant l'espécial amy.»
Quel ami? Le caractère de l'homme n'en comportait guère, et une telle
position le comporte rarement; on fait trop peur pour être aimé.
[Note 345: Il n'est pas exact de dire qu'il ne fit rien. Voir les
lettres violentes qu'il écrivait, celle entre autres au fidèle
Hugonet, où il le menace de reprendre sur son bien l'argent qu'il a
employé à payer les garnisons, que les États devaient payer. _Bibl.
royale, mss. Béthune, 9568._]
Il fût probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de
fols dans sa famille[346]), si l'excès même du chagrin et de la colère
ne l'avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu'on agissait déjà
comme s'il était mort. Le roi, qui jusque là l'avait tant ménagé, fit
enlever dans ses terres, dans son château de Rouvre, la duchesse de
Savoie. Il conseillait aux Suisses d'envahir la Bourgogne; lui, il se
chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent à René, qui peu à peu
reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que le duc avait
le plus à coeur; la Lorraine était le lien de ses provinces, le centre
naturel de l'empire bourguignon; il avait, dit-on, désigné Nancy pour
capitale.
[Note 346: Charles VI, Henri VI, Guillaume l'insensé, etc., etc.]
Il partit dès qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop
tard (22 octobre), trois jours après que René eut repris Nancy.
Repris, mais non approvisionné, en sorte qu'il y avait à parier
qu'avant que René trouvât de l'argent, louât des Suisses, formât une
armée, Nancy serait réduit. Le légat du pape travaillait les Suisses
pour le duc de Bourgogne et balançait chez eux le crédit du roi de
France.
Tout ce que René obtint d'abord, ce fut que les confédérés enverraient
une ambassade au duc pour savoir ses intentions. Ce n'était pas la
peine d'envoyer, on savait bien son dernier mot d'avance: rien sans la
Lorraine et le landgraviat d'Alsace.
Heureusement René avait près des Suisses un puissant intercesseur,
actif, irrésistible; je parle du roi. Après Morat, les chefs des Suisses
s'étaient fait envoyer comme ambassadeurs aux Plessis-lez-Tours; ces
braves y trouvèrent leur défaite; leur bon ami le roi, par flatterie,
présents[347], amitié, confiance, les lia de si douces chaînes qu'ils
firent ce qu'il voulait, lâchèrent leurs conquêtes de la Savoie,
laissèrent tout pour un peu d'argent. Les bandes qui avaient fait cette
belle guerre se trouvaient renvoyées à l'ennui des montagnes, si elles
ne prenaient parti pour René. Le roi offrait, en ce cas, de garantir
leur solde. Guerre lointaine, il est vrai, service de louage; ils
allaient commencer leur triste histoire de mercenaires. Beaucoup
hésitaient encore avant d'entrer dans cette voie.
[Note 347: L'irréprochable Adrien de Bubenberg reçut du roi cent marcs
d'argent (les autres envoyés en eurent chacun vingt), et il n'en fut
pas moins, au retour, ce qu'il avait toujours été, le chef du parti
bourguignon.--Der Schweitzerische Geschichtforscher, VII, 195. Le
biographe de Bubenberg croit à tort qu'il reçut le collier de
Saint-Michel (observation de M. J. Quicherat).]
La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. René courait la
Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait d'autre réponse sinon
qu'au printemps, on pourrait bien le secourir. Les doyens des métiers,
bouchers, tanneurs[348], gens rudes, mais pleins de coeur (et grands
amis du roi), faisaient honte à leurs villes de ne pas aider celui qui
les avait si bien aidés à la grande bataille. Ils le montraient dans
les rues, ce pauvre jeune prince qui, comme un mendiant, errait,
pleurait... Un ours apprivoisé, dont il était suivi, faisait rire,
flattait à sa manière, courtisait l'ours de Berne[349]... On obtint
que du moins, sans engager les cantons, il levât quelques hommes.
C'était tout obtenir; dès que l'on eût crié qu'il y avait à gagner
quatre florins par mois, il s'en présenta tant qu'on fut obligé de
leur donner les bannières de cantons; et il fallut borner le nombre de
ceux qui partaient; tous seraient partis.
[Note 348: «Ung grand bon homme, que tanneur estoit, lequel par la
communaulté pour l'année maistre échevin estoit... lequel, quand au
conseil fut, commença à dire: Vous tous, messeigneurs, voyés comment
vecy ce jeune prince, le duc René, qui nous a si loyaument servi...»
Preuves de D. Calmet.]
[Note 349: «Avec luy avoit ung ours que toujours le suyvoit, quand le
duc au conseil venoit. Ledit ours, quand à l'huis vint, commença à
gratter, comme s'il vouloit dire: _Laissés-nous entrer_. Lesdicts du
conseil lui ouvrirent.--Preuves de D. Calmet, p. XCIII. L'ours est
bien moins courtisan dans un récit plus moderne, qui gâte la scène:
«Donna deux ou trois coups de patte, d'une telle roideur...» Discours
des choses avenues en Lorraine. Schweitzerische Geschichtforscher, V,
129-131.]
La difficulté était de faire cette longue route en plein hiver, avec
dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obéissaient à personne. Tous
les embarras qu'eut René[350], tout ce qu'il lui fallut de patience,
d'argent, de flatteries, pour les faire avancer, serait long à conter.
Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que Nancy ne
pourrait attendre un secours si lent. Les agents qu'il avait à
Neufchâtel, pour négocier, l'assuraient que les Suisses ne partiraient
jamais.
[Note 350: À Bâle, au moment de partir, la paye faite, ils demandent
la _parpaye_, un complément de solde, 1,500 florins. Grand embarras;
la prudente ville de Bâle ne prêtait pas sur des conquêtes à faire, un
seigneur allemand emprunta pour René, en laissant ses enfants en gage.
Restait à donner le _trinkgeld_, une pièce d'or par enseigne; René
trouva encore ce pourboire et partit à la tête des Suisses, à pied,
vêtu comme eux et la hallebarde sur l'épaule. Ce n'est pas tout, la
plupart voulaient aller par eau; les voilà en désordre, soldats ivres
et filles de joie, qui s'entassent dans de mauvais bateaux. Le Rhin
charriait; les bateaux s'ouvrent et beaucoup se noient. Ils s'en
prennent à René, qui est obligé de se cacher: «Si vous eussiez lors
ouy le bruit du peuple, comme il maudissoit Monseigneur et ses gens,
comme malheureux!...»--_Dialogue de Joannes et de Ludre_, source
contemporaine, et capitale pour cette époque. _La Bibliothèque de
Nancy_ en possède le précieux original (qu'on devrait imprimer), la
_Bibl. royale_ en a une copie dans les _cartons Legrand_.]
L'hiver, cette année-là, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc
éprouva (en petit) les désastres de la fameuse retraite. Quatre cents
hommes gelèrent dans la seule nuit de Noël, beaucoup perdirent les
pieds et les mains[351]. Les chevaux crevaient; le peu qui restait
était malade et languissant. Et cependant comment quitter le siége,
lorsque d'un jour à l'autre tout pouvait finir, lorsqu'un Gascon
échappé de la place annonçait que l'on avait mangé tous les chevaux,
qu'on en était aux chiens et aux chats?
[Note 351: Avec cela point de paye, mais des paroles dures, des
châtiments terribles. Un capitaine avait dit: «Puisqu'il aime tant la
guerre, je voudrais le mettre au canon et le tirer dans Nancy.» Le duc
l'apprit et le fit pendre. _Chronique ms. d'Alsace, communiquée par M.
Strobel._]
La ville était au duc, s'il en gardait bien les entours, si personne
n'y pénétrait. Quelques gentilshommes étant parvenus à s'y jeter, il
entra dans une grande colère et en fit pendre un qu'on avait pris; il
soutenait (à l'Espagnol)[352] que «dès qu'un prince a mis son siége
devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort.» Ce
pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu'il avait une
grande chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc
chargea son factotum Campobasso de savoir ce qu'il voulait; il voulait
justement lui révéler toutes les trahisons de Campobasso[353].
Celui-ci le fit dépêcher.
[Note 352: «Il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez plus
cruelles que la guerre d'Italie et d'Espaigne, là où l'on use de ceste
coustume.» Commines, v. V, ch. VI, t. II, p. 48.]
[Note 353: La chronique de Lorraine, contraire à toutes les autres,
prétend que Campobasso voulait le sauver: «Dict le comte de
Campobasso; Monsieur, il a faict, comme loyal serviteur... Le duc,
quand il vit que ledict comte ainsi fièrement parloit, le duc armé
estoit, en ses mains ses gantelets avoit, haulsa sa main, audict comte
donna ung revers.» Preuves de D. Calmet, p. XCIII. Il ne faut pas
oublier que Campobasso étant devenu, par sa trahison, un baron de
Lorraine, le chroniqueur lorrain a dû s'en rapporter à lui sur tout
cela.]
Ce Napolitain, qui ne servait que pour de l'argent, et qui depuis
longtemps n'était pas payé, cherchait un maître à qui il pût vendre le
sien. Il s'était offert au duc de Bretagne, dont il prétendait être un
peu parent; puis au roi, il se faisait fort de lui tuer le duc de
Bourgogne[354]; le roi en avertit le duc qui n'en crut rien.
Campobasso enfin, qui autrefois avait servi en Italie les ducs de
Lorraine, et qui, au défaut d'argent, avait reçu d'eux une place,
celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la
promesse que Commerci lui serait rendu (1er janvier 1477).
[Note 354: Il offrait ou de le quitter en pleine bataille, ou de
l'enlever quand il visitait son camp, enfin de le tuer. C'était, dit
Commines, une terrible ingratitude. Le duc l'avait recueilli, déjà
vieux, pauvre et seul, et lui avait mis en main cent mille ducats par
an, pour payer ses gens comme il voudrait. Il l'avait réduit, il est
vrai, après l'échec de Neuss; mais depuis, il s'était plus que jamais
livré à lui; au siége de Nancy, Campobasso conduisait tout.
L'insistance extraordinaire qu'il mettait dans l'offre de tuer son
maître devint suspecte au roi, et il avertit le duc. Commines aurait
bien envie de nous faire croire ici à la délicatesse de Louis XI: «Le
Roy, dit-il, eut la mauvaistié de cest homme en grant mespris.»]
René, avec ce qu'il avait ramassé de Lorrains, de Français, avait près
de vingt mille hommes, et il savait par Campobasso que le duc n'en
avait pas quatre mille en état de combattre. Les Bourguignons entre
eux décidèrent qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne
n'osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente,
lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se
fit ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit et n'en tira qu'une
parole: «S'il le faut, je combattrai seul.» Le roi de Portugal, qui
vint le voir, était parti sans obtenir davantage[355].
[Note 355: Ce bon roi avait pensé qu'il lui serait facile de
réconcilier le duc avec Louis XI, et que celui-ci l'aiderait alors
contre la Castille. V. Commines et Zurita.]
On lui parlait comme à un vivant, mais il était mort... La Comté
négociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en otage; la Hollande,
sur le bruit de sa mort qui se répandait, chassa ses receveurs (fin
décembre[356])... Le terme fatal était arrivé. Ce qui restait de mieux
à faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon à ses sujets,
c'était de se faire tuer à l'assaut ou d'essayer si la petite bande,
très-éprouvée, qui lui restait, ne pourrait passer sur le corps à
toutes les troupes que René amenait. Il avait de l'artillerie et René
n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu d'hommes, mais c'étaient
vraiment les siens, des seigneurs et des gentilshommes pleins
d'honneur[357], d'anciens serviteurs, très-résignés à périr avec
lui[358].
[Note 356: Note communiquée par M. Schayez, d'après les _Archives
générales de Belgique_.]
[Note 357: Nommons parmi ceux-ci l'italien Galeotto, qu'il avait pris
récemment à son service, et qui fut blessé grièvement. On le confond
souvent avec Galiot Genouillac, gentilhomme de Quercy, qui, sous Louis
XII et François Ier, fut grand maître de l'artillerie de France
(observation de M. J. Quicherat).]
[Note 358: Il faudrait donner ici l'histoire des Beydaels, rois et
hérauts d'armes de Brabant et de Bourgogne, tous, de père en fils,
tués en bataille: Henri, tué à Florennes en 1015; Gérard, tué à
Grimberge en 1143 (c'est lui qui, à cette bataille, fit suspendre dans
son berceau son jeune maître le duc de Brabant); Henri II, tué à
Steppes en 1237; Henri III, tué en 1339 en combattant Philippe de
Valois; Jean, tué à Azincourt en 1415; Adam Beydaels, enfin, tué à
Nancy... Superbe histoire, uniformément héroïque, et qui montre sur
quels nobles coeurs ces hérauts portaient le blason de leurs maîtres.
V. Reiffenberg.]
Le samedi soir, il tenta un dernier assaut que les affamés de Nancy
repoussèrent, forts qu'ils étaient d'espoir, et de voir déjà sur les
tours de Saint-Nicolas les joyeux signaux de la délivrance. Le
lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en silence et
s'en alla au-devant, comptant fermer la route avec son artillerie. Il
n'avait pas lui-même beaucoup d'espérance; comme il mettait son
casque, le cimier tomba de lui-même: «Hoc est signum Dei,» dit-il. Et
il monta sur son grand cheval noir.
Les Bourguignons trouvèrent d'abord un ruisseau grossi par les neiges
fondantes; il fallut y entrer, puis tout gelé se mettre en ligne et
attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et garnis de chaude soupe,
largement arrosée de vin[359], arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant
la rencontre, «un Suisse passa prestement une étole,» leur montra une
hostie, et leur dit que, quoi qu'il arrivât, ils étaient tous sauvés.
Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que tout en faisant
front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut aisé de
détacher derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et
pour s'emparer des hauteurs qui les dominaient. Un des vainqueurs
avoue lui-même que les canons du duc eurent à peine le temps de tirer
un coup. Se voyant pris en flanc, les piétons lâchèrent pied. Il n'y
avait pas à songer à les retenir. Ils entendaient là-haut le cor
mugissant d'Unterwald, l'aigre cornet d'Uri[360]. Leur coeur en fut
glacé: «car, à Morat, l'avoient entendu.»
[Note 359: Je tire tous ces détails des deux témoins oculaires,
l'aimable et vif auteur de la Chronique de Lorraine, qui semble avoir
écrit après l'événement, et le sage écrivain qui (vingt-trois ans
après) a consigné ses souvenirs dans le Dialogue de Joannes et de
Ludre. Le premier (Preuves de D. Calmet) est jeune évidemment, d'un
esprit un peu romanesque; il met en dehors et ramène sans cesse son
amusante personnalité; c'est toujours lui qui a dit, qui a fait... Il
tâche de rimer, tant qu'il peut, et ses rimes naïves valent parfois
les rudes chants suisses, conservés par Schilling et Tschudi.--Quant à
l'auteur du Dialogue, M. Schütz en a cité un fragment assez long, dans
les notes de sa traduction de la Nancéide. Ce poëme de Blarru est
aussi une source historique, quoique l'histoire y soit noyée dans la
rhétorique; rhétorique chaleureuse et animée d'un sentiment national
parfois très-touchant.]
[Note 360: «L'un gros et l'autre clair.» Chronique de Lorraine.»Ledit
cor fut corné par trois fois, et chacune tant que le vent du souffleur
pouvoit durer, ce qui, comme l'on dit, esbahit fort M. de Bourgoigne,
car déjà à Morat l'avoy ouy.» La vraye déclaration de la bataille (par
René lui-même?). Lenglet.]
La cavalerie toute seule, devant cette masse de vingt mille hommes,
était imperceptible sur la plaine de neige. La neige était glissante,
les cavaliers tombaient. «En ce moment, dit le témoin qui était à la
poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans maître, toute sorte
d'effets abandonnés.» La meilleure partie des fuyards alla jusqu'au
pont de Bussière. Campobasso, qui s'en était douté, avait barré le
pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui; ses
camarades qu'il venait de quitter lui passaient par les mains; il les
reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon.
Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si éperdus
de joie qu'ils sortirent sans précaution: il y en eut de tués par
leurs amis les Suisses, qui frappaient sans entendre. Une grande
partie de la déroute fut entraînée par la pente du terrain au
confluent de deux ruisseaux[361], près d'un étang glacé. La glace,
moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les cavaliers. Là
vint s'achever la triste fortune de la maison de Bourgogne. Le duc y
trébucha, et il était suivi par des gens que Campobasso avait laissé
tout exprès[362]. D'autres croient qu'un boulanger de Nancy lui porta
le premier coup à la tête, qu'un homme d'armes, qui était sourd,
n'entendit pas que c'était le duc de Bourgogne et le tua à coups de
pique.
[Note 361: C'est ce que fait comprendre parfaitement l'inspection des
lieux.]
[Note 362: «Ay congneu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour tuer
ledict duc.» Commines. Il ajoute un mot froid et dur sur ce corps
dépouillé, qu'il avait vu souvent habiller avec tant de respect par de
grands personnages: «J'ay veu à Milan un signet (un cachet) que
maintesfois avois veu pendre à son pourpoint... _Celluy qui le lui
osta luy fut mauvais varlet de chambre_...»]
Cela eut lieu le dimanche (5 janvier 1477), et le lundi soir on ne
savait pas encore s'il était mort ou en vie. Le chroniqueur de René
avoue naïvement que son maître avait grand'peur de le voir revenir. Au
soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que personne, amena au
duc un page romain de la maison Colonna, qui disait avoir vu tomber
son maître. «Ledict paige bien accompaigné, s'en allirent...
Commencèrent à chercher tous les morts; estoient tous nuds et
engellez, à peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, véant de cà et
de là, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits,
blancs comme neige. Tous les retournoit... Hélas! dict-il, voicy mon
bon seigneur...»
«Quand le duc ouyt que trouvé estoit, bien joyeux en fut, nonobstant
qu'il eust mieux voulu que en ses pays eust demeuré, et que jamais la
guerre n'eust contre luy commencé... Et dit: Apportez-le bien
honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut porté en la maison de
Georges Marquiez[363], en une chambre derrière. Ledict duc
honnestement lavé, il estoit blanc comme neige; il estoit petit, fort
bien membré; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung
oreillie de soye, dessus sa teste une estourgue rouge mis, les mains
joinctes la croix et l'eau benoiste auprès de luy; qui veoir le
vouloit, on n'en destournoit nulles personnes: les uns prioient Dieu
pour luy, et les austres non... Trois jours et trois nuicts, là
demeure.»
[Note 363: On a continué jusqu'aujourd'hui de paver en pierre noire la
place où le corps fut posé dans la rue, avant de passer le seuil;
corps que l'on croirait gigantesque comme celui de Charlemagne, si
l'on en jugeait par la place, qui est de huit pieds.]
Il avait été bien maltraité. Il avait une grande plaie à la tête, une
blessure qui perçait les cuisses, et encore une au fondement. Il
n'était pas facile à reconnaître. En dégageant sa tête de la glace, la
peau s'était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à
dévorer l'autre joue. Cependant ses gens, son médecin, son valet de
chambre et sa lavandière[364], le reconnurent à sa blessure de
Montlhéry, aux dents, aux ongles et à quelques signes cachés.
[Note 364: Dialogue de Ludre.]
Il fut reconnu aussi par Olivier de la Marche et plusieurs autres des
principaux prisonniers. «Le duc René les mena veoir le duc de
Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula (_découvrit_)... À
genoux se mirent: Hélas, dirent, voilà nostres bon maître et
seigneur... Le duc fit crier par toute la ville de Nancy que tous
chefs d'hostel chascun eussent un cierge en la main, et à
Saint-Georges fit préparer tout à l'environ des draps noirs, manda les
trois abbés... et tous les prebstres des deux lieues à l'entour. Trois
haultes messes chantirent.» René en grand manteau de deuil, avec tous
ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter l'eau bénite,
«et lui ayant pris la main droite, par-dessous le poêle,» il dit
bonnement: «Hé dea! beau cousin, vos âmes ait Dieu! Vous nous avez
fait moult maux et douleurs[365].»
[Note 365: René institua une fête à Nancy en souvenir de sa victoire;
on y exposait l'admirable tapisserie (V. les gravures dans M.
Jubinal); le duc venait trinquer à table avec les bourgeois, etc.
Noël, Mémoires pour servir à l'histoire de Lorraine, cinquième
mémoire, d'après l'_Origine des cérémonies qui se font à la fête des
Rois de Nancy, par le père Aubert Rotland, cordelier_.]
Il n'était pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait
tant parlé était bien vraiment mort... Il était caché, disait-on, il
était tenu enfermé; il s'était fait moine; des pélerins l'avaient vu
en Allemagne, à Rome, à Jérusalem; il devait reparaître tôt ou tard,
comme le roi Arthur ou Frédéric Barberousse, on était sûr qu'il
reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient à crédit, pour
être payés au double, alors que reviendrait ce grand duc de
Bourgogne[366].
[Note 366: Molinet. La chronique de Praillon conte qu'en 1482 un homme
disait que le duc n'était pas mort, et qu'il n'était pas «d'un cheveu
plus gros, ni plus grand que lui.» L'évêque de Metz le fit arrêter,
mais, après un entretien secret, il le traita bien, ce qui persuada
qu'en effet c'était le duc de Bourgogne. (Huguenin jeune.)]
On assure que le gentilhomme qui avait eu le malheur de le tuer, sans
le connaître, ne s'en consola jamais, et qu'il en mourut de chagrin.
S'il fut ainsi regretté de l'ennemi, combien plus de ses serviteurs,
de ceux qui avaient connu sa noble nature avant que le vertige lui
vînt et le perdît! Lorsque le chapitre de la Toison d'or se réunit la
première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les chevaliers,
réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un coussin de
velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils fondirent en
larmes, lisant sur son écusson, après la liste de ses titres ce
douloureux mot: «_Trespassé_.[367]»
[Note 367: Molinet, II, 124. Voir le portrait de main de maître qu'en
a fait Chastellain et que j'ai cité plus haut; comparer celui que
donne un autre de ses admirateurs, Thomas Basin, évêque de Lisieux (le
faux Amelgard), cité par Meyer, Annales Flandriæ, p. 37.
Deux grands et aimables historiens, Jean de Muller et M. de Barante
ont raconté tout ceci avec plus de détail. Ils ont voulu être
complets, et ils le sont trop quelquefois. J'ai mieux aimé m'attacher
à un petit nombre d'auteurs contemporains, témoins oculaires ou
acteurs. Muller a le tort de donner parfois, à côté des plus graves
témoignages, les _on-dit_ de la Chronique scandaleuse et autres, peu
informées des affaires de Suisse et d'Allemagne.]
CHAPITRE III
CONTINUATION--RUINE DU TÉMÉRAIRE--MARIE ET MAXIMILIEN
1477
À l'heure même de la bataille, Angelo Cato (depuis archevêque de
Vienne) disait une messe devant le roi à Saint-Martin de Tours. En lui
présentant la paix, il lui dit ces paroles: «Sire, Dieu vous donne la
paix et le repos; vous les avez, si vous voulez. _Consummatum est_;
votre ennemi est mort.» Le roi fut bien surpris, et promit, si la
chose était vraie, que le treillis de fer qui entourait la châsse
deviendrait un treillis d'argent.
Le lendemain de bonne heure, il était à peine jour, un de ses
conseillers favoris qui guettait la nouvelle, vint frapper à la porte
et la lui fit passer[368].