sentait[318]... Le roi, qui jusque-là était assez négligé à Lyon, qui
envoyait partout et partout était mal reçu, vit peu à peu le monde
revenir. Le plus décidé était le duc de Milan, qui offrait cent mille
ducats comptant si le roi voulait tomber sur le duc, le poursuivre
sans paix ni trêve. Le roi René, qui n'attendait qu'un envoyé du duc
pour le mettre en possession de la Provence[319], vint s'excuser à
Lyon; il était vieux, son neveu, son héritier, malade[320]. Louis XI,
en les voyant, jugea qu'il n'irait pas bien loin et il leur fit une
bonne pension viagère, moyennant quoi ils lui assuraient la Provence
après eux. Il se faisait fort de leur survivre, quoique faible et déjà
souffreteux. Mais enfin il venait de battre gaillardement le duc de
Bourgogne par ses amis les Suisses. Il alla en rendre grâces à
Notre-Dame du Puy, et au retour il prit deux maîtresses. Il promenait
dans Lyon par les boutiques le vieux René pour l'amuser aux
marchandises[321]; lui, il prit les marchandes, deux Lyonnaises, la
Gigonne et la Passefilon[322].
[Note 318: Notre greffier de Paris le sent à merveille. Il lui échappe
un petit cri de joie quand il voit le duc: «Fuyant sans arrester, et
souvent regardoit derrière luy vers le lieu où fut faicte sur lui
ladite destrousse, jusques à Joigné, où il y a huict grosses lieuës,
qui en valent bien seize _de France la jolie, que Dieu saulve et
garde_.» Jean de Troyes.]
[Note 319: Philippe de Bresse s'empara d'un projet _écrit de la propre
main_ du duc de Bourgogne, dans lequel il ordonnait à M. de
Châteauguyon de lever des troupes en Piémont pour assurer l'invasion
de la Provence qu'il méditait. L'original fut envoyé à Louis XI.
(Villeneuve Bargemont.)]
[Note 320: Mathieu conte que René, ne pouvant accorder son neveu
Charles du Maine et son petit-fils René II, jeta une épaule de mouton
à deux chiens qui se bataillèrent, et alors on lâcha un dogue qui
enleva le morceau disputé.--Du temps de Mathieu, on voyait encore cet
emblème en relief dans une chaire de l'oratoire de René, à
Saint-Sauveur d'Aix.]
[Note 321: C'était sa création des foires de Lyon qui l'avait brouillé
avec la Savoie. Il montrait cette résurrection du commerce lyonnais
comme son ouvrage. Le commerce avait déserté les foires de Genève; les
marchands ne s'y arrêtaient plus, ils traversaient la Savoie en fraude
pour arriver à Lyon. De là des violences, des saisies plus ou moins
légales. De là la fameuse histoire des peaux de mouton saisies, que
Commines s'amuse à donner pour cause de cette guerre, afin d'en tirer
la fausse et banale philosophie _des grands effets par les petites
causes_.--M. de Gingins le rectifie très-bien. Sur la guerre des
foires de Lyon et de Genève. V. Ordonnances, t. XV, 20 mars, 8 octobre
1462, et XVII, nov. 1467.]
[Note 322: «En soy retournant dudit Lyon, fist venir après luy deux
damoiselles dudit lieu jusques à Orléans, dont l'une estoit nommée la
Gigonne, qui aultrefois avoit esté mariée à un marchant dudit Lyon, et
l'autre estoit nommée la Passe-Fillon, femme aussi d'un marchant dudit
Lyon. Le roi maria Gigonne à un jeune fils natif de Paris, et au mary
de Passe-Fillon donna l'office de conseillier en la Chambre des
comptes à Paris.» Jean de Troyes p. 40-41.]
La duchesse de Savoie, sa vraie soeur, joua double; elle lui envoya un
message à Lyon, et, elle-même, elle alla trouver le duc de Bourgogne.
Il s'était établi chez elle, à Lausanne, au point central où il
pouvait réunir au plus tôt les troupes qui lui viendraient de la
Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comté. Ces troupes arrivaient
lentement à son gré, il se consumait d'impatience. Lui-même, il avait
contribué à effrayer et disperser ceux qui avaient fui, à les empêcher
de revenir, en les menaçant du dernier supplice. Dans son inaction
forcée, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance
sentie la première fois, et de trouver qu'il n'était qu'un homme!...
il étouffait, son coeur semblait près d'éclater.
Il était à Lausanne, non dans la ville, mais dans son camp sur la
hauteur qui regarde le lac et les Alpes. Seul et farouche, laissant sa
barbe longue, il avait dit qu'il ne la couperait pas jusqu'à ce qu'il
eût revu le visage des Suisses. À peine s'il laissait approcher son
médecin, Angelo Cato, qui pourtant lui mit des ventouses, lui fit
boire un peu de vin pur (il était buveur d'eau), parvint même à le
faire raser[323]. La bonne duchesse de Savoie vint pour le consoler;
elle fit venir de la soie de chez elle pour le rhabiller; il était
déchiré, en désordre, et tel que Granson l'avait fait... Elle ne s'en
tint pas là; elle habillait les troupes; elle faisait faire des
chapeaux, des ceintures. De Venise, de Milan même (qui traitait contre
lui), il lui venait de l'argent, toute sorte d'équipements. Du pape et
de Bologne, il tira quatre mille Italiens. Il compléta sa bonne troupe
de trois mille Anglais. De ses États arrivèrent six mille Wallons, de
Flandre enfin et des Pays-Bas deux mille chevaliers ou fieffés qui,
avec leurs hommes, formaient une belle cavalerie de cinq ou six mille
hommes. Le prince de Tarente, qui était près du duc lorsqu'il fit la
revue, en compta vingt-trois mille, sans parler des gens très-nombreux
du charroi et de l'artillerie. Ajoutez neuf mille hommes, et plus tard
quatre mille encore pour l'armée savoyarde du comte de Romont. Le duc,
se retrouvant à la tête de ces grandes forces, reprit tout son
orgueil, jusqu'à menacer le roi pour les affaires du pape; ce n'était
plus assez pour lui de combattre les Suisses.
[Note 323: Commines place cette maladie trop tard. Il est bien établi
par Schilling et autres contemporains qu'il l'eut à Lausanne,
c'est-à-dire _après le premier revers_.]
Les efforts inouïs que le comte de Romont avait faits et fait faire,
ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour écraser les
confédérés, confirmaient le dire général qui courait que le duc avait
promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage était fait
d'avance des terres de Berne, et que déjà dans son camp il en avait
conféré les fiefs. Berne écrivait lettre sur lettre, les plus
pressantes, aux villes d'Allemagne, au roi, aux cantons. Le roi, selon
son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confédérés des
montagnes étaient justement à l'époque de l'année où ils mènent les
troupeaux dans les hauts pâturages. Ce n'était pas chose facile de les
faire descendre, de les réunir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour
défendre la Suisse, il fallût faire la guerre au pays de Vaud[324].
[Note 324: Dès le commencement, en 1475, Berne eut beaucoup de peine à
entraîner Unterwald. En 1476, les habitants même de la campagne de
Berne se décidèrent difficilement à prendre part à cette expédition de
Morat, qui promettait peu de butin. Stettler, Biographie de Bubenberg.
Tillier, II, 289.]
C'était pourtant sur la limite que la guerre allait commencer. Berne
jugea avec raison qu'on attaquerait d'abord Morat qu'elle regardait
comme son faubourg, sa garde avancée. Ceux qu'on y envoya pour
défendre cette ville n'étaient pas sans inquiétude, se souvenant de
Granson, de sa garnison sans secours, perdue, noyée. Pour les bien
assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles où
il y avait deux frères, un pour Morat, un pour l'armée de Berne.
L'honnête et vaillant Bubenberg promit de défendre Morat, et l'on
remit sans hésiter ce grand poste de confiance au chef du parti
bourguignon.
Là cependant était le salut de la Suisse, tout dépendait de la
résistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux
confédérés de s'assembler, tandis que leur ennemi était prêt. Il n'en
profita guère. Parti le 27 de Lausanne, arrivé le 10 juin devant
Morat, il l'entoura du côté de la terre, lui laissant le lac libre,
pour recevoir à sa volonté des vivres et des munitions. Il se croyait
trop fort apparemment et croyait emporter la ville[325]. Des assauts
répétés dix jours durant ne produisirent rien. Le pays était contre
lui. Tout ami que le duc était du pape, et menant le légat avec lui,
la campagne avait horreur de ses Italiens, comme de gens infâmes et
hérétiques[326]. À Laupin, un curé menait bravement sa paroisse au
combat.
[Note 325: La tradition veut qu'il ait dit: «Je déjeunerai à Morat, je
dînerai à Fribourg, je souperai à Berne.» Berchtold.]
[Note 326: On en avait brûlé dix-huit à Bâle, comme coupables de
sacriléges, de viols, etc., d'hérésies monstrueuses: «Ce qui fut
non-seulement agréable à Dieu, mais bien honorable à tous les
Allemands, comme preuve de leur haine pour telles hérésies.» Diebold
Schilling, p. 144.]
Morat tint bon, et les Suisses eurent le temps de se rassembler. Les
habits rouges[327] d'Alsace arrivèrent malgré l'empereur; avec eux, le
jeune René, duc sans duché, dont la vue seule rappelait toutes les
injustices du Bourguignon[328]. Ce jeune homme de vingt ans venait
combattre, mais le petit duc de Gueldre ne pouvait venir, prisonnier
qu'il était, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont la ruine
avait fait la grandeur de la maison de Bourgogne.
[Note 327: Strasbourg et Schélestadt en rouge (Strasbourg rouge et
blanc, selon le _ms. communiqué par M. Strobel_), Colmar rouge et
bleu, Waldshut noir, Lindau blanc et vert, etc. Chant sur la bataille
d'Héricourt, dans Schilling, p. 146.]
[Note 328: La chronique de Lorraine (Preuves de D. Calmet, p.
LXVI-LXVII), contient des détails touchants, un peu romanesques
peut-être, sur la misère du jeune René, entre son faux ami Louis XI et
son furieux ennemi, sur son dénûment, sur l'intérêt qu'il inspirait,
etc.]
Si le roi n'aida pas directement les Suisses, il n'en travailla pas
moins bien contre le duc, en montrant partout ce beau jeune
exilé[329]; il lui donna de l'argent, une escorte. René alla d'abord
voir sa grand'mère, qui le rhabilla, l'équipa[330]. Puis, avec cette
escorte française, il traversa son pays, sa pauvre Lorraine, où tout
le monde l'aimait[331], et personne pourtant n'osait se déclarer. À
Saint-Nicolas, près Nancy, il entendit la messe, dit la chronique: La
messe ouïe, passa près de lui la femme du vieux Walleter, et, sans
faire semblant de rien, elle lui donna une bourse où il y avait plus
de 400 florins; il baissa la tête en la remerciant[332].
[Note 329: Quand il entra à Lyon, les marchands allemands ayant
demandé d'avance quelle livrée il portait (blanc, rouge et gris), ils
la prirent tous, les chapeaux de même, et à chacun trois plumes de ces
couleurs.]
[Note 330: «Elle vit que son beau fils et ses gens n'estoient point
vestus de soye; elle appela son maître d'hostel, disant: Prenez or et
argent: allez à Rouen acheter force velours et satin, et tost revenez.
Le maistre d'hostel ne faillit mye, assez en apportit... Ladite dame,
voyant que le duc estoit en grand soutcy, lui dict: Mon beau fils, ne
vous esbahissez mye; se vostre duchié perdu avez, j'ay là, Dieu mercy,
assez pour vous entretenir. Respondit le duc: Madame, et belle-mère
grande, encore ay espérance... La bonne dame à luy se descouvra, elle
sy vielle et fort malade, lui disant: Vous voyez, mon beau fils, en
quel estat je suis; je n'en peux plus; mourir me convient maintenant;
tous mes biens vous mets en main, et sans faire testament... Le duc ne
la volt mye refuser, puisqu'ainsy son plaisir estoit; aussy c'estoit
son vray hoirs.» Chronique de Lorraine.]
[Note 331: On faisait des récits de la bonté du jeune prince: Un
prisonnier bourguignon se plaignait de manquer de pain depuis
vingt-quatre heures: «Si tu n'en as pas eu hier, dit René, c'est par
ta faute; falloit m'en dire; ainsi seroit la mienne, si en manquoit en
avant.» Et il lui donna ce qu'il avait d'argent sur lui. (Villeneuve
Bargemont.)]
[Note 332: De là, poursuivant son voyage, il entre en pays allemand;
tous les seigneurs, etc., viennent le joindre, et le chroniqueur qui
le suivait, se dédommage de sa misère et de ses jeûnes, en contant
tout au long l'abondance de cette bonne cuisine allemande, les vins,
les victuailles; il demande aux Allemands si c'est ainsi qu'ils vivent
tous les jours, etc.]
Ce jeune homme innocent, malheureux, abandonné de ses deux protecteurs
naturels, le roi et l'empereur, et qui venait combattre avec les
Suisses, apparut au moment même de la bataille comme une vivante image
de la justice persécutée et de la bonne cause. Les bandes de Zurich
rejoignirent en même temps.
La veille au soir, pendant que tout le monde à Berne était dans les
églises à prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent. Toute
la ville fut illuminée, on dressa des tables pour eux, on leur fit
fête. Mais ils étaient trop pressés, ils avaient peur d'arriver tard;
on les embrassa en leur souhaitant bonne chance... Beau moment et
irréparable, de fraternité si sincère! et que la Suisse n'a retrouvé
jamais[333].
[Note 333: Les deux vaillants greffiers de Berne et de Zurich, qui
combattirent et écrivirent ces beaux combats, Diebold et Etterlin, en
ont le souffle encore, la sérénité magnanime des forts dans le
péril.--V. Tillier, Mallet, etc. Guichenon (Histoire de Savoie, I,
527) dit à tort que Jacques de Romont commandait à Morat l'avant-garde
des Bourguignons.]
Ils partirent à dix heures, chantant leur chant de guerre, marchèrent
toute la nuit, malgré la pluie, et arrivèrent de bonne heure. Tous
entendirent matines. Puis on fit nombre de chevaliers, nobles ou
bourgeois[334], n'importe. Le bon jeune René, qui n'était pas fier,
voulut en être aussi. Il n'y eut plus qu'à marcher au combat.
Plusieurs, par impatience (ou par dévotion?) ne prirent ni pain, ni
vin, et jeûnèrent dans ce jour sacré (22 juin 1476).
[Note 334: Le tout puissant doyen des bouchers portait la bannière de
Berne.]
Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que l'armée des
Suisses fût en état de l'attaquer. Il y avait à peu près même nombre,
environ trente-quatre mille hommes de chaque côté[335]. Mais les
Suisses étaient réunis, et le duc commit l'insigne faute de rester
divisé, de laisser loin de lui, à la porte opposée de Morat, les neuf
mille Savoyards du comte de Romont. Son artillerie fut mal placée et
sa cavalerie servit peu, parce qu'il ne voulut jamais changer de
position pour lui donner carrière. Il mettait son honneur à ne daigner
bouger, à ne pas démarrer d'un pied, à ne jamais lâcher son siége...
La bataille était perdue d'avance. Le médecin astrologue, Angelo Cato,
avertit le soir même le prince de Tarente qu'il ferait sagement de
prendre congé. Dès le passage du duc à Dijon, il avait plu du sang, et
Angelo avait prédit, écrit en Italie la déroute de Granson. Celle de
Morat était plus facile à prévoir.
[Note 335: C'est l'opinion commune, celle de Commines. Le chanoine de
Neufchâtel dit que les Suisses avaient quarante mille hommes. M. de
Rodt, d'après des données qu'il croit sûres, leur en donne seulement
vingt-quatre mille.]
Au matin, par une grande pluie, le duc met son monde sous les armes;
puis, à la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent
par rentrer. Les Suisses prirent ce moment. De l'autre versant des
montagnes boisées qui les cachaient, ils montent; au sommet ils font
leur prière. Le soleil reparaît, leur découvre le lac, la plaine et
l'ennemi. Ils descendent à grands pas en criant: Granson! Granson! Ils
fondent sur le retranchement. Ils le touchaient déjà que le duc
refusait encore de croire qu'ils eussent l'audace d'attaquer.
Une artillerie nombreuse couvrait le camp, mais mal servie et lente,
comme elle était partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit,
ébranla l'autre; René eut un cheval tué; les fantassins vinrent en
aide, les immuables lances. Cependant un vieux capitaine suisse, qui
avait fait les guerres des Turcs avec Huniade, tourne la batterie,
s'en empare, la dirige contre les Bourguignons. D'autre part,
Bubenberg, sortant de Morat, occupe par cette sortie le corps du
bâtard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le bâtard, ni le comte de
Romont, n'avait guère que vingt mille hommes contre plus de trente
mille[336]. L'arrière-garde des Suisses qui n'avait pas donné, passa
derrière les Bourguignons, pour leur couper la retraite. Ils se
trouvèrent ainsi pris des deux côtés, pris du troisième encore par la
garnison de Morat. Le quatrième était le lac... Au milieu, il y eut
résistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'hôtel du duc, tuer.
Tout le reste de l'armée, foule confuse, éperdue, était peu à peu
poussé vers le lac... Les cavaliers enfonçaient dans la fange, les
gens à pied se noyaient[337] ou donnaient aux Suisses le plaisir de
les tirer comme à la cible. Nulle pitié; ils tuèrent jusqu'à huit ou
dix mille hommes dont les ossements entassés formèrent pendant trois
siècles un hideux monument[338].
[Note 336: Si l'on adopte ce chiffre moyen entre les versions
opposées.]
[Note 337: Il y a ce mot féroce dans le chant de Morat: «Beaucoup
sautaient dans le lac, et pourtant n'avaient pas soif.» Diebold
Schilling. Ce chant naïvement cruel du soldat ménétrier, Veit Weber,
qui lui-même a fait ce qu'il chante, ressemble peu dans l'original à
la superbe poésie (moderne en plusieurs traits) que Koch, Bodmer, et
en dernier lieu Arnim et Brentano, ont imprimée: Desknaben Wunderhorn
(1819), I, 58. MM. Marmier, Loeve, Toussenel, etc., ont traduit dans
la Revue des Deux-Mondes (1836), et autres recueils, les chants de
Sempach, Héricourt, Pontarlier, etc., qu'on retrouve dans divers
historiens, principalement dans Tschudi et Diebold.]
[Note 338: Que nous détruisîmes en passant (1798). Le lac rejette
souvent des os, et souvent les remporte. Byron acheta et recueillit
un de ces pauvres naufragés, ballottés depuis trois siècles.]
CHAPITRE II
NANCY--MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE
1476-1477
Le duc courut douze lieues jusqu'à Morgues, sans dire un mot; puis il
passa à Gex, où le maître d'hôtel du duc de Savoie l'hébergea et le
refit un peu. La duchesse vint, comme à Lausanne, avec ses enfants et
lui donna de bonnes paroles. Lui, farouche et défiant, il lui demanda
si elle voulait le suivre en Franche-Comté. Il n'y avait à cela nul
prétexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs
places dans le pays de Vaud et pouvaient les défendre, leur armée
étant restée entière. La duchesse refusa doucement; puis le soir,
étant partie de Gex avec ses enfants, Ollivier de la Marche l'enlève
aux portes. Un seul des enfants échappa, le seul qu'il importât de
prendre: le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux qu'inutile, fut
un malheur de plus pour celui qui l'avait tenté[339].
[Note 339: Pour croire, avec M. de Gingins, que cet enlèvement était
concerté entre le duc de Bourgogne et la duchesse elle-même, afin de
ménager les apparences à l'égard du roi, il faut oublier entièrement
le caractère du duc.]
Il réunit à Salins les états de Franche-Comté. Il parla fièrement,
avec son courage indomptable, de ses ressources et de ses projets, du
futur royaume de Bourgogne. Il allait former une armée de quarante
mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir... Les états en
frémirent, ils lui représentèrent que le pays était ruiné; tout ce
qu'ils pouvaient lui offrir, c'étaient trois mille hommes et seulement
_pour garder le pays_.
«Eh bien! s'écria le duc, il vous faudra bientôt donner à l'ennemi
plus que vous ne refusez à votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y
résiderais toujours. J'ai là des sujets plus fidèles.»
Ce qu'il disait aux Comtois, il le disait aux Bourguignons, aux
Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les états de Dijon ne
craignirent pas de déclarer que c'était une guerre inutile, qu'il ne
fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fondée, sans espoir
de succès[340]. La Flandre fut plus dure. Elle répondit (selon la
lettre du devoir féodal, mais la lettre était une insulte) que _s'il
était environné des Suisses et Allemands_, sans avoir assez d'hommes
pour se dégager, il n'avait qu'à le leur faire dire, les Flamands
iraient le chercher.
[Note 340: Courte-Épée et Barante-Gachard, II, 525. La recette, sans y
comprendre la monnaie ni les aides, s'était élevée, dans les seules
années dont nous ayons le compte (1473-4), à 81,000 livres. Communiqué
par M. Garnier, employé aux _Archives de Dijon_.]
Quand ce mot lui parvint, il eut un accès de fureur. Il dit que ces
rebelles le payeraient cher, que bientôt il irait jeter bas leurs murs
et leurs portes. Puis il sentit qu'il était seul, et il tomba dans un
grand abattement. Rejeté des Flamands aux Français, des Français aux
Flamands, que lui restait-il[341]?... Quel était maintenant son
peuple, son pays de confiance?... La Comté même envoya sous main au
roi de France pour traiter de la paix[342]. La Flandre lui refusa sa
fille! Après Granson, il avait écrit qu'on lui envoyât mademoiselle de
Bourgogne, mais les Flamands ne jugèrent pas à propos de se dessaisir
de l'héritière de Flandre. Après tout, s'il l'eût eue, où l'eût-il
déposée?
[Note 341: Nous n'avons pas tout dit. Mais la Zélande, dès 1472,
s'était révoltée contre les taxes, et Zierickzée n'avait pu être
réduite que par des exécutions sanglantes. Documents Gachard, II, 270.
«En 1474, le clergé de Hollande refusa d'une manière absolue de rien
payer de ce que le duc demandait, etc. (Communiqué par M. Schayez,
d'après les _Archives générales de Belgique_.)]
[Note 342: Barante-Gachard.]
Ses sujets néanmoins n'avaient pas tout le tort. Indépendamment de ce
dur gouvernement qui les avait surmenés, excédés, pour d'autres causes
encore, plus générales et plus durables, ils déclinaient, la vie
baissait chez eux, leurs ressources n'étaient plus les mêmes. Le jeune
empire de la maison de Bourgogne se trouvait déjà vieux sous son
pompeux habit[343]. Les arts qui enrichissent avaient été longtemps
concentrés dans les Pays-Bas, puis ils s'étaient répandus au dehors.
Louvain, Gand, Ypres, ne tissaient plus pour le monde; l'Angleterre
imitait; Liége et Dinant ne battaient plus pour la France et
l'Allemagne, les fugitifs y avaient désormais porté leur enclume.
Bruges était florissante, mais la Bruges étrangère plutôt, la Hanse
brugeoise et non pas la vieille commune de Bruges; celle-ci avait péri
en 1436, et la commune de Gand un peu après. Il était plus facile de
détruire la vie communale que de susciter à la place la vie nationale,
et le sentiment d'une grande patrie.
[Note 343: Cette fatigue précoce, après Van Eyck, après le premier
moment de la Renaissance, s'exprime dans les peintures mélancoliques
d'Hemling; c'est une réaction _mystique_, après l'élan de la _nature_.
Autant le premier est jeune et puissant, autant le second est rêveur.
Van Eyck est le vrai peintre de Philippe le Bon, le peintre de la
Toison et des douze maîtresses. Hemling (c'est du moins la tradition
brugeoise) a suivi, tout jeune, le duc Charles dans sa malheureuse
guerre de Granson et de Morat, il est revenu malade, et soigné à
l'hôpital de Bruges; il y a laissé son Adoration des Mages, où l'on
croit le voir coiffé du bonnet des convalescents. Puis, vient son
Apothéose de sainte Ursule (véritable transfiguration de la femme du
Nord), en mémoire des bonnes béguines qui l'avaient soigné. V.
_Ursula_, par Keversberg.--Quiconque regardera longtemps (à la
Pinacothèque de Munich ou dans les gravures) la suite de ces pieuses
élégies y entendra la voix du peintre, la plainte du XVe siècle.]
Quant à lui-même, je croirais volontiers que la puissance d'un
véritable empire, d'un ordre général où s'harmoniserait ce chaos de
provinces, cette pensée excusait à ses yeux les moyens injustes qu'un
homme de noble nature, comme il était, eût pu se reprocher. Ces
injustices de détail disparaissaient pour lui dans la justice totale
de cet ordre futur. C'est peut-être pour cela qu'il ne se sentit pas
coupable, et ne recourut point au vrai remède que donne le sage
Commines: Retourner à Dieu, reconnaître ses fautes... Il n'eut point
ce retour salutaire; il eut, ce semble, le malheur de se croire juste
et de donner le tort à Dieu.
Il avait trop voulu des choses infinies... L'infini! qui ne l'aime?
Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes[344]... Ces volontés
immenses nous semblent folles, et les projets, sans nul doute,
dépassaient les moyens. Cependant, en ce siècle, on avait vu de telles
choses que les idées du possible et de l'impossible s'étaient un peu
brouillées.
[Note 344: De là sans doute aussi ce goût pour l'art qui réveille le
plus en nous le sens de l'infini, je veux dire pour la musique. Ce
goût, qui surprend dans un homme si rude, lui est attribué par tous
les contemporains. Chastellain, Thomas Basin, etc.]