petit peuple adressait aux gros bourgeois qui faisaient les affaires
publiques. Que le prince la leur adressât, c'était chose nouvelle,
menaçante; il semblait, par ce mot seul, prêt à déchaîner sur eux les
vengeances de la populace, et déjà leur passer la corde au col.
Dans leur réponse écrite, infiniment mesurée, respectueuse et ferme,
ils prétendirent qu'au moment même où il les appelait à Neuss, le
bruit courait qu'il y avait accord entre lui et l'empereur (accord
secret de mariage, ils l'insinuaient finement). Au lieu d'armer, de
partir, ils avaient donné de l'argent[294]. De plus, l'Artois étant
menacé, ils ont levé deux mille hommes pour six semaines, et _si la
Flandre eût eu besoin de défense_, ils auraient fait davantage. «Votre
père, le duc Philippe, de noble mémoire, vos nobles prédécesseurs, ont
laissé le pays dans cette liberté de n'avoir nulle charge sans que les
quatre membres de Flandre _y aient préalablement consenti au nom des
habitants_... Quant à vos dernières lettres, portant que dans quinze
jours tout homme capable de porter les armes se rendra près d'Ath,
_elles n'étaient point exécutables_, ni profitables pour vous-même;
vos sujets sont des marchands, des ouvriers, des laboureurs, qui ne
sont guère propres aux armes. Les étrangers quitteraient le pays...
_La marchandise_, dans laquelle vos nobles prédécesseurs ont, depuis
quatre cents ans, entretenu le pays avec tant de peine, _la
marchandise_, très-redouté seigneur, _est inconciliable avec la
guerre_.»
[Note 294: Le chiffre total des recettes et dépenses que M. Edward Le
Glay me communique (d'après les _Archives de Lille_), n'indique pas
d'augmentation considérable, parce qu'il ne donne que l'ordinaire.
L'extraordinaire était accablant. Outre _les droits sur les grains et
denrées_ qu'il établit en 1474, trente mille écus qu'il leva pour le
siége de Neuss en 1474, il déclara, le 6 juin de cette année, que tous
ceux qui tenaient des fiefs non nobles auraient à venir en personne à
Neuss, ou _à payer le sixième_ de leur revenu (_Archives de Lille_).
En juillet, il demanda le _sixième de tous les revenus_ en Flandre et
en Brabant. La Flandre refusa, et il n'obtint par menaces que 28,000
couronnes comptant, et 10,000 ridders par an, pendant trois ans
(communiqué par M. Schayez, d'après les _Archives générales de
Belgique_).]
Il répondit aigrement qu'il ne se laissait pas prendre à toutes leurs
belles paroles, à leurs protestations. «Suis-je un enfant pour qu'on
m'amuse avec des mots et une pomme?... Et qui donc est seigneur ici?
est-ce vous, ou bien est-ce moi?... Tous mes pays m'ont bien servi,
sauf la Flandre, qui de tous est le plus riche. Il y a chez vous telle
ville _qui prend sur ses habitants_ plus que moi sur tout mon domaine
(ceci contre les bourgeois dirigeants, insinuation dangereuse et
meurtrière). Vous appliquez à vos usages ce qui est à moi; à moi
appartiennent ces taxes des villes; je puis me les appliquer, et je le
ferai, m'en aider à mon besoin, ce qui vaudrait mieux _que tel autre
usage qu'on en fait_, sans que mon pays y gagne... Riches ou pauvres,
rien ne dispense d'aider votre prince. Voyez les Français, ils sont
bien pauvres, et comme ils aident leur roi!...»
Le dernier mot fut celui-ci, dont les députés tremblèrent, se
souvenant qu'après le sac de Liége, il avait eu l'idée de faire celui
de Gand[295]: «Si je ne suis satisfait, _je vous la ferai si courte_
que vous n'aurez le temps de vous repentir... Voilà votre écrit,
prenez-le, je ne m'en soucie; vous y répondrez vous-mêmes... Mais
faites votre devoir.»
[Note 295: «Plusieurs bons personnages... qui, de mon temps et _moy
présent_, avoient aydé à desmouvoir ledict duc Charles, lequel vouloit
destruire grant partie de ladicte ville de Gand.» Commines.]
Ce fut un divorce. Le maître et le peuple se séparèrent pour ne se
revoir jamais. La Flandre haïssait alors autant qu'elle avait aimé.
Elle attendait, souhaitait la ruine de cet homme funeste. Les gros
bourgeois croyaient avoir tout à craindre de lui. Il avait frappé les
pauvres en mettant un impôt sur les grains. Il avait tenté d'imposer
le clergé; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un décime et
réclama de toutes les églises, de toutes les communautés, les droits
d'amortissement non payés par l'Église _depuis soixante ans_; ces
droits éludés, refusés, étaient levés de force par les agents du fisc.
Les prêtres commencèrent à répandre dans le peuple qu'il était maudit
de Dieu[296].
[Note 296: On disait, entre autres choses, que Philippe le Bon s'étant
dispensé d'aller à la croisade sous prétexte de santé (pour faire
plaisir à sa femme et autres dont les maris partaient), le pape
indigné le maudit, lui et les siens, jusqu'à la troisième génération.
(Reiffenberg, d'après le Defensorium sacerdotum, de Scheurlus.)]
Ceux qui souffraient le plus, en se plaignant le moins, c'étaient ceux
qui payaient de leur personne même, les nobles, désormais condamnés à
chevaucher toujours derrière cet homme d'airain, qui ne connaissait ni
peur, ni fatigue, ni nuit, ni jour, ni été, ni hiver. Ils ne
revenaient plus jamais se reposer. Adieu leurs maisons et leurs
femmes, elles avaient le temps de les oublier... Il ne s'agissait
plus, comme autrefois, de faire la guerre chez eux, tout au plus de
l'Escaut à la Meuse. Il leur fallait maintenant s'en aller, nouveaux
paladins, aux aventures lointaines, passer les Vosges, le Jura, tout à
l'heure les Alpes, faire la guerre à la fois au royaume
_très-chrétien_ et au _saint empire_, aux deux têtes de la chrétienté,
au droit chrétien; leur maître était son droit à lui-même et n'en
voulait nul autre.
Reviendrait-il jamais aux Pays-Bas? tout disait le contraire. Le
trésor, qui du temps du bon duc avait toujours reposé à Bruges, il
l'emportait, le faisait voyager avec lui; des diamants d'un prix
inestimable et faciles à soustraire, des châsses, des reliquaires, des
saints d'or et toutes sortes de richesses pesantes, tout cela chargé
sur des chariots, roulait de Neuss à Nancy, et de Nancy en Suisse. Sa
fille restait encore en Flandre, mais il écrivit aux Flamands de la
lui envoyer.
La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'était qu'un passage
pour lui; les Suisses étaient bons soldats, et tant mieux; il les
battrait d'abord, puis les payerait, les emmènerait. La Savoie et la
Provence étaient ouvertes; le bon homme René l'appelait[297]. Le petit
duc de Savoie et sa mère lui étaient acquis, livrés d'avance[298] par
Jacques de Savoie, oncle de l'enfant, qui était maréchal de Bourgogne.
Maître de ce côté-ci des Alpes, il descendait aisément l'autre pente.
Une fois là, il avait beau jeu, dans l'état misérable de dissolution
où se trouvait l'Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du
roi de Naples, de la maison d'Aragon, l'un de ses gendres en
espérance, ne le quittait pas.
[Note 297: «Et pour aller prendre la possession du dict pays, estoit
allé M. de Chasteau-Guyon.» Commines.]
[Note 298: Les Suisses croyaient qu'il avait demandé à l'empereur,
dans l'entrevue de Trêves, le duché de Savoie. (Diebold Schilling.)]
D'autre part, il avait recueilli les serviteurs italiens de la maison
d'Anjou[299]. Le duc de Milan, qui voyait le pape, Naples et Venise,
déjà gagnés, s'effrayait d'être seul, et il envoya en hâte au duc,
pour lui demander alliance[300]... Donc, rien ne l'arrêtait; il
suivait la route d'Annibal, et, comme lui, préludait par la petite
guerre des Alpes; au delà, plus heureux, il n'avait pas de Romains à
combattre, et l'Italie l'invitait elle-même.
[Note 299: Tels que Campobasso, Galeotto. Il avait à son service
d'autres méridionaux, un médecin italien, un médecin et un chroniqueur
portugais, etc.]
[Note 300: Trois semaines au plus avant la bataille de Granson, selon
Commines.]
LIVRE XVII
CHAPITRE PREMIER
GUERRE DES SUISSES--BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT
1476
Lorsque le duc de Bourgogne, engagé au siége de Neuss, reçut le défi
des Suisses, il resta un moment muet de fureur; enfin, il laissa
échapper ces mots: «Ô Berne! Berne!»
Qui encourageait tous ses ennemis les plus faibles, Sigismond, René,
de simples villes comme Mulhouse ou Colmar? nul autre que les Suisses.
Ils couraient à leur aise la Franche-Comté, brûlaient des villes,
mangeaient tout le pays; ils buvaient à leur aise dans Pontarlier.
Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchâtel, sans distinguer ce qui
était Savoie ou fief de Bourgogne[301].
[Note 301: Les enclavements et les enchevêtrements des fiefs dans les
pays romans sont très-nettement expliqués par M. de Gingins, p. 39,
40.]
Le duc avait hâte de les châtier. Il y allait en plein hiver. Une
seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-être au nord, c'est
qu'il n'était pas encore mis en possession de la dépouille de
Saint-Pol. Le roi lui ôta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24
janvier 1476)[302], en sorte que rien ne le retardant, à l'aveugle et
les yeux baissés, il s'en allât heurter la Suisse. Pour ne rien perdre
du spectacle, Louis XI vint s'établir à Lyon (février).
[Note 302: On ne savait pas trop encore de quel côté il allait
tourner. La ville de Strasbourg fit de formidables préparatifs de
défense. _Chronique ms. de Strasbourg, communiquée par M. Strobel._]
De ces deux forces brutales, violentes, qui devait l'emporter? Lequel,
du sanglier du Nord ou de l'ours des Alpes, jetterait l'autre à bas,
personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'être du
combat. Les Suisses trouvèrent leurs amis de Souabe très-froids à ce
moment. Leur grand ami, le roi, les avait abandonnés en septembre,
payés en octobre pour faire la guerre, et il attendait.
Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son siége
même de Neuss, où il avait un moment tenu seul devant tout l'Empire,
le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer l'épée, obligeait le roi
de France de céder Saint-Quentin était un prince redoutable.
Et les Suisses aussi étaient formidables alors[303]. La terreur de leur
nom était si forte que, sans qu'ils bougeassent seulement, les petits
venaient de toutes parts se mettre sous leur ombre. Tous les sujets
d'évêques, d'abbés, les uns après les autres, s'affranchissaient en se
disant alliés des Suisses; les villes libres, tout autour, subissaient
peu à peu leur pesante amitié. Un bourgeois de Constance avait fait
mauvaise mine en recevant une monnaie de Berne; de Berne et de Lucerne,
à l'instant, partent quatre mille hommes, et Constance paye deux mille
florins pour expier ce crime[304].--Ils frappaient fort et loin; pour le
faire sentir à leurs amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils étaient
tout près et à portée de les défendre, ils s'avisèrent, à une fête de
l'arc que donnait cette ville, d'apporter un gâteau cuit en Suisse, et
qui arriva, tiède encore, à Strasbourg.
[Note 303: Pour apprécier cette forte et rude race, voir à la
bibliothèque de Berne le portrait de Magdalena Nageli, avec son
chaperon et ses gros gants de chamois. L'ennemi de son père, qui la
vit laver son linge à la fontaine, fit la paix sur-le-champ, afin de
pouvoir épouser une fille si robuste; elle lui donna en effet
quatre-vingts enfants et petits-enfants.]
[Note 304: Mallet, X, p. 50. V. aussi Berchtold, Fribourg, I, 367.]
L'élan des Suisses était très-grand alors, leur pente irrésistible
vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre
devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au
pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans
ses glaces et ses sapins lui fermer les vignes du Rhin[305], de Vaud
ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien âpre,
quand, pour la première fois, il mord au fruit de vie.
[Note 305: Berne écrivait au sujet de l'Alsace: «Délaisserons-nous ce
bon pays, qui jusqu'ici nous a donné tant de vin et de blé?» Diebold
Schilling.]
Jeunes étaient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de tout,
gauches et mal habiles, et tout réussissait. Tout sert aux jeunes. Les
factions, les rivalités intérieures qui ruinent les vieux sages États,
profitaient à ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des
métiers faisaient partie des mêmes corporations et rivalisaient de
bravoure; le banneret tué, la bannière se relevait aussi ferme dans la
main d'un boucher[306], d'un tanneur. Les chefs des partis opposés
n'étaient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach
pour entraîner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amitié des
Bourguignons et pour assurer leur honneur.
[Note 306: Les nobles entraient dans les _abbayes_ des bouchers,
tanneurs, etc., pour devenir éligibles aux charges municipales. V.
Bluntschli, Tillier, II, 455, sur ces corporations, la _chambre au
singe_, la chambre au fou, etc., sur la _noblesse des fenêtres_, ainsi
nommée parce que pour constater son blason récent elle le mettait dans
les vitraux qu'elle donnait aux églises, aux chapelles et chambres de
confréries. Les Diesbach, qui avaient été marchands de toile,
obtinrent de l'empereur de substituer à leur humble _croissant_ deux
_lions_ d'or. Les Hetzel, de bouchers qu'ils étaient, _devinrent
chevaliers_, etc. Tillier, II, 484, 486.]
Le duc partit de Besançon le 8 février. C'était de bien bonne heure
pour une guerre de Suisse. Il avait hâte, poussé par sa vengeance,
poussé par les prières de ses grands officiers, dont plusieurs
étaient seigneurs des pays romans que les Suisses occupaient; l'un
était Jacques de Savoie, comte de Romont et baron de Vaud; l'autre
Rodolphe, comte de Neufchâtel. Le second avait été, l'autre était
encore maréchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses comme officiers du
duc[307], ils avaient essayé quelque temps de rester avec eux en
rapport de bon voisinage. Romont avait déclaré qu'il ne voulait pour
son pays de Vaud d'autre protecteur que ses amis de Berne, et n'en
avait pas moins commandé les Bourguignons contre eux à Héricourt.
Rodolphe de Neufchâtel, pour montrer plus de confiance encore, prit
domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empêchait pas que son fils
ne combattît les Suisses avec le duc de Bourgogne; le père avait
ménagé devant Neuss entre le duc et l'empereur ce traité, où le
dernier abandonnait les Suisses et les laissait hors la protection de
l'Empire[308].
[Note 307: La position de ces grands seigneurs était fort analogue à
celle du comte de Saint-Pol. Jacques de Savoie avait épousé une
petite-fille de Saint-Pol, et se trouvait, pour les biens de sa femme,
vassal du duc en Flandre et en Artois.]
[Note 308: Muller; Tillier.]
La duchesse de Savoie agissait à peu près de même; elle croyait amuser
les confédérés avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans
cesse passer au duc des recrues de Lombardie; elle finit par aller les
chercher, et se faire recruteur elle-même pour le Bourguignon. Les
Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissèrent pas amuser
aux paroles. Ils ne voulurent rien comprendre aux subtiles
distinctions de droit féodal, au moyen desquelles ceux qui les
tuaient au service du Bourguignon se disaient encore leurs amis et
prétendaient devoir être ménagés. Ils saisirent Neufchâtel, Vaud, et
tout ce qu'ils purent des fiefs de la Savoie.
L'armée que le duc amenait contre eux, très-fatiguée par deux
campagnes d'hiver, et qui retrouvait la neige en mars dans cette
froide Suisse, n'avait pas grand élan, si l'on en juge par ce que le
duc fit mettre à l'ordre: que quiconque s'en irait, serait _écartelé_
(26 février). Cette armée, un peu remontée en Franche-Comté, ne
passait guère dix-huit mille hommes; ajoutez huit mille Piémontais ou
Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 février, le duc arriva
devant Granson, qui, contre son attente, l'arrêta jusqu'au 28. Une
vaillante garnison défendit la ville d'abord, puis le château, contre
les assauts des Bourguignons[309]. On y fit entrer alors quelques
filles de joie et un homme, qui leur dit qu'ils auraient la vie sauve.
Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autorisé l'homme; il en
voulait à ces Suisses d'avoir retardé un prince comme lui, qui leur
faisait l'honneur de les attaquer en personne. Il laissa faire les
gens du pays qui avaient plus d'une revanche à prendre[310]. Les
Suisses furent noyés dans le lac, pendus aux créneaux.
[Note 309: On essaya de les secourir: «Mais possible ne fut de tendre
main ne nourriture aux pauvres assaillis... Si furent contraints de
revenir gémissants.» _Hugues de Pierre, chanoine et chroniqueur en
titre de Neufchâtel_, page 27. (Extraits des chroniques, faits par M.
de Purry, Neufchâtel, 1839; V. aussi ce qu'en ont donné Boyve,
Indigénat Helvétique, et M. F. Du Bois, Bataille de Granson, Journal
de la Société des antiquaires de Zurich). Que ne puis-je citer ici les
dix pages que M. de Purry a sauvées! Dix pages, tout le reste est
perdu... Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de plus français.]
[Note 310: V. surtout Berchtold, Fribourg, I, 573.--Gingins excuse le
duc et veut croire qu'il était absent, parce que ce jour même _il
alla_ à trois lieues de là. Les deux serviteurs du duc, Olivier et
Molinet, s'inquiètent moins de la gloire de leur maître; ils disent
tout net qu'il les fit pendre.]
L'armée des confédérés était à Neufchâtel[311]. Grande fut leur
colère, leur étonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se
rendit sans combattre. Ils avancèrent pour le reprendre. Le duc, qui
occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avança
aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine étroite,
où il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes[312].
[Note 311: «Arrivent à Neufchastel à grands sauts, avecque chants
d'allégresse et formidable suitte (seize mill, disoit l'un, vingt
mill, disoit l'autre), touts hommes de martials corpsages, faisant
peur et pourtant plaisir à voir.» Le chanoine Hugues de Pierre.--Le
dernier trait est charmant: le brave chanoine a peur de ses amis. Il
essaye d'écrire ces noms terribles, _Suitz_, _Thoun_, mais bientôt il
y renonce: «Desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom.»]
[Note 312: Cette bataille, fort obscure jusqu'ici, devient très-claire
dans l'utile travail de M. Frédéric Dubois (Journal des antiquaires de
Zurich), qui a reproduit et résumé toutes les chroniques, Hugues de
Pierre, Schilling, Etterlin, Baillot et l'anonyme.--Le chanoine
Hugues, qui était tout près et qui a eu peur, est le plus ému; il
tressaille d'aise d'en être quitte. Les braves qui ont combattu,
Schilling et Etterlin, sont fermes et calmes. L'anonyme, qui écrit
plus tard, charge et orne à sa manière. V. le _ms._ cité par M. F.
Dubois, p. 42.]
Ceux du canton de Schwitz, qui étaient assez loin en avant, se
rencontrèrent tout à coup en face des Bourguignons; ils appelèrent et
furent bientôt rejoints par Berne, Soleure et Fribourg. Ces cantons,
les seuls qui fassent encore arrivés sur le champ de bataille, durent
porter seuls le choc. Ils se jetèrent à genoux un moment pour prier;
puis, relevés, les lances enfoncées en terre et la pointe en avant,
ils furent immuables, invincibles.
Les Bourguignons se montrèrent peu habiles. Ils ne surent pas faire
usage de leur artillerie; les pièces étaient pointées trop haut. La
gendarmerie, selon le vieil usage, vint se jeter sur les lances; elle
heurta, se brisa. Ses lances avaient dix pieds de longueur, celles des
Suisses dix-huit[313]. Le duc lui-même vint bravement en tête de son
infanterie contre celle des Suisses, tandis que le comte de
Châteauguyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte
arriva par deux fois jusqu'à la bannière ennemie, la toucha, crut la
prendre; par deux fois il fut repoussé, tué enfin... Rien n'entama la
masse impénétrable.
[Note 313: Observation essentielle que me communique le savant et
vénérable M. de Rodt, qui traitera tout ceci en maître dans le volume
que nous attendons. Je lui dois encore plusieurs détails puisés dans
le récit ms. d'un témoin oculaire, l'ambassadeur milanais
Panicharola.]
Le duc, pour l'ébranler et l'attirer plus bas dans la plaine, ordonna
à sa première ligne un mouvement rétrograde qui effraya la seconde...
À ce moment, une lueur de soleil montrait à gauche toute une armée
nouvelle, Uri, Unterwald et Lucerne, qui arrivaient enfin; ils avaient
suivi, à la file, un chemin de neige, d'où cent cavaliers auraient pu
les précipiter. La trompe d'Unterwald mugit dans la vallée, avec les
cornets sauvages de Lucerne et d'Uri. Tous poussaient un cri de
vengeance: «Granson! Granson!...» Les Bourguignons de la seconde
ligne, qui reculaient déjà vers la troisième, virent avec épouvante
ces bandes s'allonger sur leur flanc. Du camp même partit le cri:
_Sauve qui peut_[314]... Dès lors, rien ne put les arrêter; le duc eut
beau les saisir, les frapper de l'épée, ils s'enfuirent en tous sens.
Il n'y eut jamais de déroute plus complète. «Les Ligues, dit le
chroniqueur avec une joie sauvage, les Ligues, comme grêle, se ruent
dessus, dépeçant de çà de là ces beaux galants; tant et si bien sont
déconfits en val de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils
fumée épandue par le vent de bise.»
[Note 314: _Récit ms. de Panicharola_ (communiqué par M. de Rodt).]
Dans cette plaine étroite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu
panique et déroute[315] plus que véritable défaite. Commines qui,
étant avec le roi, n'eût pas mieux demandé sans doute que de croire la
perte grande, dit qu'il ne périt que sept hommes d'armes[316]? Les
Suisses disent mille hommes.
[Note 315: Le duc fut entraîné dans la déroute. Son fou, le Glorieux,
galopait, dit-on, près de lui, et il aurait osé dire à cet homme
terrible et dans un tel moment: «Nous voilà bien _Hannibalés_!» Le mot
n'est guère probable. Cependant, il paraît que Charles le Téméraire,
qui n'aimait personne, aimait son fou. Je vois qu'en 1475, au milieu
de ses plus grands embarras d'argent, il voulut lui faire un présent
qui ne lui coûtât rien; il invita ses barons et les dames de sa cour à
lui donner une chaîne d'or. Ils aimèrent mieux lui donner chacun
quatre nobles à la rose. (Cibrario.) Voir Jean-Jacques Fugger, Miroir
de la maison d'Autriche.]
[Note 316: Six cents Bourguignons et vingt-cinq Suisses, selon les
Alsaciens. _Chronique ms. de Strasbourg_ (communiquée par M.
Strobel).]
Il avait perdu peu, perdu infiniment. Le prestige avait disparu; ce
n'était plus Charles _le terrible_. Tout vaillant qu'il était, il
avait montré le dos... Sa grande épée d'honneur était maintenant
perdue à Fribourg ou à Berne. La fameuse tente d'audience en velours
rouge où les princes entraient en tremblant, elle avait été ouverte
par les rustres avec peu de cérémonie. La chapelle, les saints de la
maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs châsses et
leurs reliquaires, ils s'étaient laissés prendre; ils étaient
maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants célèbres, connus par
leur nom dans toute la chrétienté, furent jetés d'abord comme morceaux
de verre et traînaient sur la route. Le symbolique collier de la
Toison, le sceau ducal, ce sceau redouté qui scellait la vie ou la
mort, tout cela, manié, montré, sali, moqué! Un Suisse eut l'audace de
prendre le chapeau qui avait couvert la majesté de ce front terrible
(contenu de si vastes rêves!), il l'essaya, il rit, et le jeta par
terre[317]...
[Note 317: Les Fugger furent seuls assez riches pour acheter le gros
diamant (qui avait orné la couronne du Mogol), et le splendide chapeau
de velours jaune, à l'italienne, cerclé de pierreries. État de ce qui
fut trouvé au camp de Granson, 1790, 4º. M. Peignot en a donné
l'extrait dans ses Amusements philologiques.]