Il jugea pourtant avec sagacité que les Anglais, ayant si peu à se

louer du duc de Bourgogne et du connétable, n'ayant été reçus nulle

part encore et n'ayant en France que la place de leur camp, ils ne

seraient pas si terribles. Cette France dévastée ne leur semblait

guère désirable. Le roi avait fait un désert devant eux. D'autre part,

Édouard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez; il était

déjà fatigué et lourd; il devenait gras. Gouverné comme il l'était par

sa femme et les parents de sa femme, il y avait un point par où on

pouvait le prendre aisément: un mariage royal, qui eût tant flatté la

reine! demander une de ses filles pour le petit dauphin. Quant aux

grands seigneurs du parti opposé à la reine, on pouvait les avoir avec

de l'argent. Restaient les vieux Anglais, les hommes des communes qui

avaient poussé à la guerre; mais ils étaient bien refroidis. «Le roi

avoit amené dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes

d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main à ce passage et à

lever cette puissante armée. Il les faisoit loger en bonnes tentes;

mais ce n'étoit point la vie qu'ils avoient accoutumé; ils en furent

bientôt las; ils avoient cru qu'une fois passés, ils auroient une

bataille au bout de trois jours.»

Les Anglais voyaient bien qu'un seul homme leur avait dit vrai sur le

peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs amis d'ici; c'était le

roi de France, quand il reçut leur héraut avant le passage. Il lui

avait donné un beau présent, trente aunes de velours et trois cents

écus, en promettant mille si les choses s'arrangeaient. Le héraut

avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien à faire, mais que le

roi Édouard une fois passé en France on pourrait s'adresser aux lords

Howard et Stanley.

Ces deux lords, en effet, prirent l'occasion d'un prisonnier que l'on

renvoyait pour «se recommander à la bonne grâce du roi de France.» Le

roi, sans perdre de temps, sans ébruiter la chose par l'envoi d'un

héraut, prit pour héraut «un varlet[275]» qu'il avait remarqué pour

l'avoir vu une fois, un garçon d'assez pauvre mine, mais qui avait du

sens «et la parole douce et amiable.» Il le fit endoctriner par

Commines, mettre hors du camp sans bruit, de sorte qu'il ne mit la

cotte de héraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reçut fort

bien. Des ambassadeurs furent chargés de traiter de la paix, en tête

lord Howard.

[Note 275: Et non un _valet_, comme on l'a toujours dit pour faire un

roman de cette histoire. D'autres ne se contentent plus du _valet_,

ils en font un _laquais_.--Le récit de Commines, admirable de finesse,

de mesure, de propriété d'expression, méritait d'être respecté dans

les moindres détails (sauf les changements qu'impose la nécessité

d'abréger).--Il fut étonné, non de la condition, mais de la mine de

l'envoyé, p. 349.]

On eut peu de peine à s'entendre. Le projet de mariage facilita les

choses; le dauphin devait épouser la fille d'Édouard, qui aurait un

jour _le revenu de la Guyenne_, et en attendant cinquante mille écus

par année. Ce mot de _Guyenne_, si agréable aux oreilles anglaises,

fut dit, mais non écrit dans le traité. Édouard recevait sur-le-champ

pour ses frais une somme ronde de 75,000 écus, et encore 50,000 pour

rançon de Marguerite; grande douceur pour un roi qui n'osait rien

exiger des siens après ces guerres civiles. Tous ceux qui entouraient

Édouard, les plus grands, les plus fiers des lords, tendirent la main

et reçurent pension. Louis XI était trop heureux d'en être quitte pour

de l'argent. Il reçut les Anglais à Amiens à table ouverte, les fit

boire pendant plusieurs jours, enfin se montra aussi gracieux et

confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait été sauvage.

Tout cela s'arrangea pendant une absence du duc de Bourgogne, qui

laissa un moment le roi d'Angleterre pour aller demander de l'argent

et des troupes aux États de Hainaut. Il revint (19 août), mais trop

tard, s'emporta fort, maltraita de paroles le roi d'Angleterre, lui

disant (en anglais pour être entendu) que ce n'était pas ainsi que ses

prédécesseurs s'étaient conduits en France, qu'ils y avaient fait de

belles choses et gagné de l'honneur. «Est-ce pour moi, disait-il

encore, que j'ai fait passer les Anglais? C'est pour eux, pour leur

rendre ce qui leur appartient. Je prouverai que je n'ai que faire

d'eux; je ne veux point de trêve, que trois mois après qu'ils auront

repassé la mer.» Plus d'un Anglais pensait comme lui[276] et restait

sombre, malgré toutes les avances du roi et ses bons vins, surtout ce

dur bossu Glocester.

[Note 276: D'autant plus qu'il n'était guère sorti de plus grande

armée d'Angleterre. Édouard fit en partant cette bravade: «Majorem

numerum non optaret ad conquærendum per medium Franciæ usque ad portas

urbis Romæ.» Croyland. Continuat., p. 558.]

Il y avait quelqu'un de plus fâché encore de cet arrangement, c'était

le connétable. Il envoyait au roi, au duc; il voulait s'entremettre de

la paix. Au roi, il faisait dire qu'il suffisait pour contenter ces

Anglais de leur donner seulement une petite ville ou deux pour les

loger l'hiver, «qu'elles ne sauraient être si méchantes qu'ils ne s'en

contentassent.» Il voulait dire Eu et Saint-Valéry. Le roi craignait

que les Anglais ne les demandassent en effet, et les fit brûler.

L'honnête connétable ne pouvant établir ici les Anglais, offrait de

les détruire; il proposait de s'unir tous pour tomber sur eux. D'autre

part, Édouard disait au roi que s'il voulait seulement payer moitié

des frais, il repasserait la mer, l'année suivante, pour détruire son

beau-frère le duc de Bourgogne.

Le roi n'eut garde de profiter de cette offre obligeante: son jeu

était tout autre. Il lui fallait au contraire rassurer le duc de

Bourgogne, lui garantir une longue trêve (neuf années), pendant

laquelle il pût courir les aventures, s'enfoncer dans l'Empire,

s'enferrer aux lances des Suisses. Le roi comptait, en attendant, se

donner enfin le bien que depuis dix ans il demandait dans ses prières,

d'arracher ses deux mauvaises épines du Nord et du Midi, les Saint-Pol

et les Armagnac.

Ceux-ci voyaient bien cette pensée dans le coeur du roi, et sous son

patelinage: _Mon bon cousin, mon frère_... qu'il ne demandait que leur

mort. Mais par qui commencerait-il? Il avait déjà frappé un Armagnac

en 1473; l'autre (duc de Nemours) croyait son tour venu, il écrivait à

Saint-Pol (qui avait épousé sa nièce) que, pouvant être happé d'un

moment à l'autre, il allait lui envoyer ses enfants, les mettre en

sûreté.

Il est juste de dire qu'ils avaient bien gagné la haine du roi et

tout ce qu'il pourrait leur faire. Quinze ans durant, leur conduite

fut invariable, jamais démentie; ils ne perdirent pas un jour, une

heure, pour trahir, brouiller, remettre l'Anglais en France,

recommencer ces guerres affreuses.

Ceux qui excusent tout ceci, comme la résistance du vieux pouvoir

féodal, errent profondément. Les Nemours, les Saint-Pol, étaient des

fortunes récentes. Saint-Pol s'était fait grand en se donnant deux

maîtres et vendant tour à tour l'un à l'autre. Nemours devait les

biens immenses qu'il avait partout (aux Pyrénées, en Auvergne, près

Paris, et jusqu'en Hainaut), il les devait, à qui? à la folle

confiance de Louis XI, qui passa sa vie à s'en repentir.

Le roi venait de remettre au duc d'Alençon la peine de mort pour la

seconde fois, lorsqu'il apprit que Jean d'Armagnac (celui qui avait

deux femmes, dont l'une était sa soeur) s'était rétabli dans Lectoure.

Il avait trouvé moyen d'amuser la simplicité de Pierre de Beaujeu qui

gardait la place, et il avait pris la ville et le gardien (mars 1473).

Ce tour piqua le roi. Il avait à peine recouvré le Midi et il semblait

près de le perdre; les Aragonais rentraient dans Perpignan (1er

février)[277]. Il résolut cette fois de profiter de ce que d'Armagnac

s'était lui-même enfermé dans une place, de le serrer là, de

l'étouffer.

[Note 277: Zurita, Anal. de Aragon, t. IV, libr. XIX, c. XII. Voir

aussi l'_Hist. ms. de Legrand_, fort détaillée pour les affaires du

Midi, l'Histoire du Languedoc, etc.]

La crise lui semblait demander un coup rapide, terrible; son âme, qui

jamais ne fut bonne, était alors furieusement envenimée contre tous

ces Gascons, et par leurs menteries continuelles, et par leurs

railleries[278].

[Note 278: Une lettre du comte de Foix au roi montre avec quelle

légèreté il le traitait. Cette lettre, spirituelle et moqueuse, dut le

blesser cruellement, en lui prouvant surtout que ses finesses ne

trompaient personne. Il finit par lui faire entendre qu'il n'a pas le

temps de lui écrire. _Bibl. royale, ms. Legrand, carton de 1470,

lettre du 27 septembre._]

Il dépêche deux grands officiers de justice, les sénéchaux de Toulouse

et de Beaucaire, les francs-archers de Languedoc et de Provence; pour

assurer la chasse, il leur promet la curée; la besogne devait être

surveillée par un homme sûr, le cardinal d'Alby[279]. Armagnac se

défendit trop bien, et on lui fit espérer un arrangement pour tirer de

ses mains Beaujeu et les autres prisonniers[280]. Pendant les

pourparlers, un seul article restant à régler, les francs-archers

entrèrent, firent main basse partout, tuèrent tout dans la ville.

L'un d'eux, sur l'ordre des sénéchaux, poignarda Armagnac sous les

yeux de sa femme (6 mars 1473).

[Note 278: Dont le zèle alla jusqu'à prêter douze mille livres pour

l'expédition. _Bibl. royale, ms. Gaignières, 2895_ (_communiqué par M.

J. Quicherat_).]

[Note 280: Le caractère bien connu de Louis XI porte à croire qu'il y

eut trahison. Cependant, la seule source contemporaine qu'on puisse

citer pour cet obscur événement, c'est le factum des Armagnacs

eux-mêmes contre Louis XI, présenté par eux aux États généraux de

1484. Tout le monde a puisé dans ce plaidoyer. V. Histoire du

Languedoc, livre XXXV, p. 47. Quant à la circonstance atroce du

breuvage que la comtesse _fut forcée de prendre, dont elle avorta et

dont elle mourut deux jours après_, elle n'est point exacte, au moins

pour la mort, puisque trois ans après elle plaidait pour obtenir

payement de la pension viagère que le roi lui avait assignée sur les

biens de son mari. Arrêts du Parlement de Toulouse du 21 avril et du 6

mai 1476 (cités par M. de Barante).]

Nemours et Saint-Pol ne pouvaient guère espérer mieux. Ils étaient des

exemples illustres d'ingratitude, s'il en fut jamais. La seule excuse

de Saint-Pol (la même que donnaient en Suisse les comtes de Romont et

de Neufchâtel, dont nous allons parler), c'était qu'ayant du bien sous

deux seigneurs, relevant de deux princes, ils étaient sans cesse

embarrassés par des devoirs contradictoires. Mais alors comment

compliquer cette complication? pourquoi accepter chaque année de

nouveaux dons du roi pour le trahir? pourquoi cet acharnement à sa

ruine?... S'il y fût parvenu, il n'eût guère avancé. Il eût trouvé un

roi à défaire dans le duc de Bourgogne; c'eût été à recommencer.

Trois fois le roi faillit périr par lui. D'abord à Montlhéry, et cette

fois il arrache l'épée de connétable.--Le roi le comble, il le marie,

le dote en Picardie, le nomme gouverneur de Normandie[281]; et c'est

alors qu'il s'en va lui ruiner ses alliés, Dinant et Liége.--Le roi

lui donne des places dans le Midi (Ré, Marant), et il travaille à unir

le Midi et le Nord, Guienne et Bourgogne, pour la ruine du roi.--Dans

sa crise de 1472, le roi, _in extremis_, se fie à lui, lui laisse la

Somme à défendre (la Somme, Beauvais, Paris!), et tout était perdu si

le roi n'eût en hâte envoyé Dammartin.--Le duc de Bourgogne s'éloigne

de la France, s'en va faire la guerre en Allemagne; Saint-Pol le va

chercher, il lui amène l'Anglais, il lui répond que le duc de Bourbon

trahira comme lui... Si celui-ci l'eût écouté, que serait-il advenu de

la France?

[Note 281: Et ce ne fut pas un vain titre. Saint-Pol lui-même, venant

se faire reconnaître à Rouen, parle «du grant povoir et commission que

le Roy lui a donné à lui seul, y compris le povoir de congnoistre de

ces cas de crime de lèze-majesté et autres réservez,» connaissance

formellement interdite à l'échiquier.--En 1469, il fait lire une

lettre du roi, «Nostre très-chier et très-amé frère le duc de Guienne

nous a envoyé _l'anel dont on disoit qu'il avoit espousé la duchié de

Normandie_... Voulons que en l'Eschiquier... vous monstrez et faictes

_rompre publiquement ledit anel_.» Il y avait dans la salle une

enclume et des marteaux. L'anneau ducal, livré aux sergents des huis,

fut par eux, «voyant tous, cassé et rompu en deux pièces qui furent

rendues à M. le connestable.» _Registres de l'Échiquier, 9 nov. 1469._

Une ancienne gravure représente cette cérémonie. _Portefeuille du

dépôt des mss. de la Bibliothèque royale._ Floquet, Parlement de

Normandie, I, 253.]

Un matin, tout cela éclate. Cette montagne de trahisons retombe

d'aplomb sur la tête du traître. Le roi, le duc et le roi d'Angleterre

échangent les lettres qu'ils ont de lui. L'homme reste à jour, connu

et sans ressources.

Il s'agissait seulement de savoir qui profiterait de la dépouille?

Saint-Pol pouvait encore ouvrir ses places au duc de Bourgogne, et

peut-être obtenir grâce de lui. Un reste d'espoir le trompa pour le

perdre. Le roi mit ce délai à profit, conclut vite un arrangement avec

le duc pour le renvoyer à sa guerre de Lorraine; il lui abandonnait la

Lorraine, l'empereur, l'Alsace (le monde, s'il eût fallu), pour le

faire partir. Tout cela fut écrit le 2 septembre, signé le 13; le 14,

le roi, avec cinq ou six cents hommes d'armes, arrive devant

Saint-Quentin qui ouvre sans difficulté; le connétable s'était sauvé à

Mons. Au reste, si le roi prenait, c'était pour donner, à l'entendre,

pour en faire cadeau au duc, à qui il avait promis la bonne part dans

les biens de Saint-Pol. «Beau cousin de Bourgogne, disait-il, a fait

du connétable comme on fait du renard; il a retenu la peau, comme un

sage qu'il est; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne à rien[282].»

[Note 282: Louis XI, qui n'était pas maître de sa langue, avait

lui-même fait dire à Saint-Pol peu auparavant un mot qui n'était que

trop clair: «J'ai de grandes affaires, j'aurais bon besoin _d'une

tête_ comme la vôtre.» Il y avait là un Anglais qui ne comprenait pas,

le roi prit la peine de lui expliquer la plaisanterie. (Commines.)]

Le duc de Bourgogne tenait Saint-Pol à Mons depuis le 26 août.

Quelques torts que celui-ci eût envers lui, il s'était fié à lui

pourtant, et il lui aurait remis ses places si le roi ne l'eût

prévenu. Le fils de Saint-Pol avait bravement combattu pour le duc; il

souffrait pour lui une dure captivité et le roi parlait de lui couper

la tête. Les services du fils, sa prison, son danger, demandaient

grâce pour le père auprès du duc de Bourgogne et priaient pour lui.

Saint-Pol, qui était à Mons chez son ami le bailli de Hainaut,

n'avait aucune crainte. Un simple valet de chambre du duc était là

pour le surveiller. Cependant la guerre de Lorraine traînait, contre

toute attente, et le roi, demandant qu'on lui livrât Saint-Pol,

poussait des troupes en Champagne, aux frontières de Lorraine. Le

duc, qui avait pris Pont-à-Mousson le 26 septembre, ne put avoir

Épinal que le 19 octobre, et le 24 seulement il assiégea Nancy. Rien

n'avançait; la ville résistait avec une gaieté désespérante pour les

assiégeants[283]. L'Italien Campobasso qui dirigeait le siége, et

qui avait baissé dans la faveur du maître depuis qu'il avait manqué

Neuss, travaillait mal et lentement; peut-être déjà marchandait-il

sa mort.

[Note 283: Nicolas des Grands Moulins dedans (_la tour_) estoit,

lequel joyeusement les os menoit avec ses clochettes (_cliquettes?_),

en disant de bonnes chansons. Quand venoit le soir, les Bourguignons

l'appeloient, disant: Hé! li canteur, hé! par foy, dis-nous une

cansonette. À puissance de flèches tiroient, le cuidant tirer, mais

jamais...» Chronique de Lorraine.]

Cette lenteur devenait fatale au connétable; le duc n'osait plus le

refuser au roi, qui pouvait entrer en Lorraine et lui faire perdre

tout. Le 16 octobre, un secrétaire vint donner ordre aux gens de Mons

de le garder à vue. Le duc, devant Nancy, reçut presque en même temps

une lettre du connétable et une lettre du roi, la première suppliante,

où le captif exposait «sa dolente affaire,» la seconde presque

menaçante, où le roi le sommait de laisser la Lorraine s'il ne voulait

pas lui livrer Saint-Pol et les biens de Saint-Pol. Le duc, acharné à

sa proie, fit semblant de complaire au roi et ordonna à ses gens de

lui livrer le prisonnier le 24 novembre, _s'ils n'apprenaient la prise

de Nancy_; ses capitaines lui répondaient de la prendre le 20. En ce

cas il eût manqué de parole au roi, eût gardé Nancy et Saint-Pol.

Malheureusement l'ordre fut donné aux ennemis personnels de celui-ci,

à Hugonet et Humbercourt[284], qui le 24, sans attendre un jour, une

heure de plus, le livrèrent aux gens du roi. Trois heures après,

dit-on, arriva un ordre de différer encore: il n'était plus temps.

[Note 284: Il avait donné à Humbercourt un démenti qu'il avait

peut-être oublié lui-même, mais qu'il retrouva dans ce moment décisif.

Sa fierté, ses prétentions princières, l'audace qu'il eut plusieurs

fois d'humilier ses maîtres, la légèreté avec laquelle on parlait dans

sa petite cour du duc et du roi, ne contribuèrent pas peu à sa mort.

Louis XI s'humilia devers lui jusqu'à consentir à avoir une entrevue

avec lui, comme d'égal à égal, _avec une barrière entre eux_.

(Commines.) Le roi lui reproche dans une lettre les propos de ses

serviteurs: «Ils disent que je ne suis _qu'un enfant_, et que je ne

parle _que par bouche d'autrui_.» (Duclos.)]

Le procès fut mené très-vite[285]. Saint-Pol savait bien ces choses,

pouvait perdre bien des gens d'un mot. On se garda bien de le mettre à

la torture, et Louis XI regretta plus tard qu'on ne l'eût pas fait.

Livré le 24 novembre, il fut décapité le 19 décembre sur la place de

Grève[286]. Quelque digne qu'il fût de cette fin, elle fit tort à ceux

qui l'avaient livré, au duc surtout, en qui il avait eu confiance et

qui avaient trafiqué de sa vie[287].

[Note 285: Il ne se justifia que sur un point, l'attentat à la vie du

roi; il avait toujours témoigné de la répugnance à ce sujet. Du reste,

il était l'auteur du plan proposé au duc alors devant Neuss; le duc

eût été régent et le duc de Bourbon son lieutenant; on eût pris le roi

et _on l'eût mis à Saint-Quentin_, sans lui faire mal pourtant, et _en

lieu où il fût bien aise_. Le connétable avait dit qu'il y avait

«douze cents lances de l'ordonnance du roi qui seroient leurs.»

_Bibliothèque royale, fonds Cangé, ms. 10,334_ f. 248-251. Selon un

témoin, le duc de Bourbon aurait répondu à ces propositions: «Je fais

veu à Dieu que sy je devois devenir aussi pauvre que Job, je serviray

le Roy du corps et de biens et jamais ne l'abandonneray, et ne veult

point de leur alliance.» _Bibliothèque royale, fonds Harlay, mss.

338_, page 130.--Voir le _Procès ms. aux Archives du royaume, section

judiciaire_, et à la _Bibliothèque royale_.]

[Note 286: Lire l'exécution dans Jean de Troyes, nov. 1475, et le

portrait que Chastellain a fait de cet homme en qui l'ambition gâta

tant de beaux dons de la nature, _passim_, et le fragment édité par M.

J. Quicherat, Bibl. de l'École des chartes, 1842. Paris applaudit à

l'exécution; on y avait beaucoup souffert de ses pilleries. V. la

complainte. Je me rappelle avoir vu une lettre de rémission accordée

par le roi à un archer de Saint-Pol pour le meurtre d'un prêtre; il y

détaille toutes les circonstances aggravantes, de manière à faire

détester l'homme puissant qui arrachait une grâce si peu méritée.

_Archives du royaume, Registres du Trésor des chartes._]

[Note 287: Commines prétend que le duc lui donna un sauf-conduit.]

Cette Lorraine, achetée si cher, il l'eut enfin, il entra dans Nancy

(30 novembre 1475). Quoique la résistance eût été longue et obstinée,

il accorda à la ville la capitulation qu'elle dressa elle-même[288].

Il se soumit à faire le serment que faisaient les ducs de Lorraine, et

il reçut celui des Lorrains; il rendit la justice en personne, comme

faisaient les ducs, écoutant tout le monde infatigablement, tenant les

portes de son hôtel ouvertes jour et nuit, accessible à toute heure.

[Note 288: Il promit de rappeler les bannis, d'épargner les biens des

partisans de René, de payer les dettes de son ennemi, etc.--V. dans

Schutz (Tableau, etc., p. 82) la «Requeste présentée par les estats du

duché de Lorraine, à Charles, duc de Bourgogne.» J'y trouve cette

noble parole: «Et si ledict duché n'est de si grande extendue que

beaucoup d'autres pays, _si a de la souveraineté en soy, et est exempt

de tous autres_.»]

Il ne voulait pas être le conquérant, mais le vrai duc de Lorraine,

accepté du pays qu'il adoptait lui-même. Cette belle plaine de Nancy,

cette ville élégante et guerrière, lui semblait, autant et plus que

Dijon, le centre naturel du nouvel empire[289], dont les Pays-Bas,

l'indocile et orgueilleuse Flandre, ne seraient plus qu'un accessoire.

Depuis son échec de Neuss, il détestait tous les hommes de langue

allemande, et les impériaux qui lui avaient ôté des mains Neuss et

Cologne, et les Flamands qui l'avaient laissé sans secours, et les

Suisses qui, le voyant retenu là, avaient insolemment couru ses

provinces[290].

[Note 289: La chronique, à demi rimée, de Lorraine, lui fait dire: «À

l'ayde de Dieu céans une notable maison ferai; j'ai volonté d'icy

demeurer, et mes jours y parfiner. C'est le pays que plus désirois...

Je suis mainctenant emmy mes pays, pour aller et pour venir. Ici

tiendrai mon estat... De tous mes pays, ferai tous mes officiers venir

icy rendre compte.»]

[Note 290: «Zu schmach und abfall ganzer Teutchen nation.» Diebold

Schilling, p. 130.]

Le 12 juillet, dans son rapide retour de Neuss à Calais, il s'était

arrêté à Bruges, un moment, pour lancer aux Flamands un foudroyant

discours[291], les effrayer et en tirer de nouvelles ressources. S'il

est resté longtemps à ce siége, jusqu'à ce que l'empereur, l'Empire,

le roi de France, se soient mis en mouvement, les Flamands en sont

cause, qui l'ont laissé là pour périr.... «Ah! quand je me rappelle

les belles paroles qu'ils disent à toute _entrée_ de leur seigneur,

qu'ils sont de _bons, loyaux, obéissants_ sujets, je trouve que ces

paroles ne sont que fumées d'alchimie. Quelle _obéissance_ y a-t-il à

désobéir? quelle _loyauté_ d'abandonner son prince? quelle _bonté_

filiale en ceux qui plutôt machinent sa mort?... De telles

machinations, répondez, n'est-ce pas crime de lèse-majesté? et à quel

degré? au plus haut, en la personne même du prince. Et quelle punition

y faut-il? la confiscation? Non, ce n'est pas assez... la mort... non

décapités, mais écartelés!

[Note 291: Lire en entier ce discours, vraiment éloquent (d'autant

plus irritant). Documents Gachard, I, 249-270.]

«Pour qui votre prince travaille-t-il? est-ce pour lui ou pour vous,

pour votre défense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il

a froid; vous restez chez vous pendant qu'il est au vent, à la pluie;

il jeûne, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous

tenez bien aise!...

«Vous ne vous souciez pas d'être gouvernés comme des enfants sous un

père; eh bien! fils _déshérités pour ingratitude_[292], vous ne serez

plus que des sujets sous un maître... Je suis et je serai maître, à la

barbe de ceux à qui il en déplaît. Dieu m'a donné la puissance...

Dieu, et non pas mes sujets. Lisez là-dessus la Bible, aux livres des

Rois...

[Note 292: «Ingrati animi causâ.» Ce passage et le précédent sur le

crime de lèse-majesté, montrent qu'il était imbu du droit romain et

des traditions impériales. Plusieurs de ses principaux conseillers,

comme je l'ai dit, étaient des légistes comtois et bourguignons. Voir,

à la Pinacothèque de Munich, la ronde et dure tête rouge de

Carondelet.]

«Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme bons sujets y

sont tenus, si vous me donniez courage pour oublier et pardonner, vous

y gagneriez davantage... J'ai bien encore le coeur et le vouloir de

vous remettre au degré où vous étiez devant moi: _Qui bien aime tard

oublie_.

«Donc ne procédons pas encore, pour cette fois, aux punitions... Je

veux dire seulement pourquoi je vous ai mandés.» Et alors, se tournant

vers les prélats: «Obéissez désormais diligemment et sans mauvaise

excuse, ou votre temporel sera confisqué.»--Puis, aux nobles:

«Obéissez, ou vous perdez vos têtes et vos fiefs.»--Enfin aux députés

du dernier ordre, d'un ton plein de haine: «Et vous, _mangeurs des

bonnes villes_, si vous n'obéissiez aussi à mes ordres, à toute lettre

que mon chancelier vous expédiera, vous perdriez, avec tous vos

priviléges, les biens et la vie[293].»

[Note 293: Les Flamands appelaient souvent les gros bourgeois,

_Mangeurs de foie_, «Jecoris esores.» V. notre tome VII, ann. 1436, et

Meyer, fol. 291.]

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 15 / 24 段