(matérielle), dans le très-érudit et très-passionné petit livre de M.
le baron de Gingins-la-Sarraz. Descendu d'une noble maison toute
dévouée à la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tâche
difficile de réhabiliter Charles le Téméraire et d'en faire un prince
doux, juste, modéré.]
Aussi, dans le moment critique où le duc fit à l'Alsace sa terrible
visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il
écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour
Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses à volonté et de les
faire combattre, en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient
six mille hommes au prix honnête de quatre florins et demi par mois;
de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon; _si le
roi ne pouvait les secourir_, il était quitte pour ajouter vingt
mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité,
désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au
profit des meneurs, des articles secrets.
Diesbach était à Paris, et l'homme du roi, le prêtre de Grenoble était
en Suisse; il courait les cantons la bourse à la main.
Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les
villes du Rhin qui se liguent et donnent la main aux villes suisses.
Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi,
l'autrichien Sigismond; ils jurent à l'éternel adversaire de la Suisse
éternelle amitié. Les villes se cotisent; on fait en un moment les
80,000 florins convenus pour racheter l'Alsace; le 3 avril, Sigismond
dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui
restituer son pays.
Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach; et
il augmentait à plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des
choses effroyables; il aurait dit: «Vivant, je ferai mon plaisir;
mort, que le Diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure!»
Il poursuivait d'amour une jeune nonne; les parents l'ayant fait
cacher, il eut l'impudence incroyable de faire crier par le crieur
public qu'on eût à la ramener, sous peine de mort.
Un jour, il était à l'église en propos d'amour avec une petite femme,
le coude sur l'autel, l'autel tout paré pour la messe; le prêtre
arrive: «Comment, prêtre, ne vois-tu pas que je suis là? Va-t'en,
va-t'en!» Le prêtre officia à un autre autel; Hagenbach ne se
dérangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos pour
baiser sa belle, à l'élévation de l'hostie[254].
[Note 254: Schreiber, 43. Je me suis servi aussi, pour la chute
d'Hagenbach, d'une _chronique manuscrite_ de Strasbourg, dont le
savant historien de l'Alsace, M. Strobel, a bien voulu me communiquer
une copie.]
Le 11 avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour
travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, craignant de laisser à la
merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats
allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du
côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà
il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Bâle même
et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach. De la prison au
tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une
brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dégrader
par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on lui
coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie[255]. Il souriait aux
outrages, ne dénonça personne à la torture et mourut chrétiennement.
Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle
d'Hagenbach), cette tête rousse, hideuse, les dents serrées, exprime
l'obstination désespérée et la damnation.
[Note 255: La complainte est dans Diebold, p. 120. Je ne connais pas
de plus pauvre poésie.]
Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la
recouvra point. Il ne réussit pas mieux à prendre Montbéliard, et il
indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à sa
cour même le comte Henri[256]; on le mena devant sa ville; on le mit à
genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui étaient dans
la place qu'on allait couper la tête à leur maître s'ils ne se
rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien.
[Note 256: Sous le prétexte que, pour lui faire injure, il était venu:
«Passez près du duc, ses gens tout vestus de jaune.» Olivier de la
Marche. Il avoue qu'il fut chargé d'exécuter le guet-apens; son maître
lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.]
Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre
heureuse; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout
près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il
lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré
la perte de l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait
de conclure avec lui (1er mars)[257]. Il l'était par les nouvelles
pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de
Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les
ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excusé Hagenbach,
rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu leurs
boeufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi payait,
le duc pouvait payer encore mieux.
[Note 257: «Le roi sollicitoit fort de l'alonger, _et qu'il feist à
son aise_ en Alemaigne.» Commines.]
Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même temps, il tirait
parole d'Édouard pour une descente en France. Les conditions qu'il
faisait à l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le traité
n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de France, et
lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la Champagne et
des villes de la Somme. Il signa le traité le 25 juillet[258], et le
30 il s'établit dans son camp, près de Cologne, devant la petite ville
de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19[259].
[Note 258: Rymer. Ce traité fut accompagné d'un acte par lequel
Édouard accordait à _la duchesse sa soeur_ (c'est-à-dire aux Flamands
qui s'autoriseraient de son nom), la permission de tirer de
l'Angleterre des laines, des étoffes de laine, de l'étain, du plomb,
et d'y importer des marchandises étrangères.]
[Note 259: Loehrer, Geschichte der stadt Neuss, 1840; ouvrage sérieux
et fondé sur les documents originaux. Voir aussi une _Histoire
manuscrite du siége de Nuits, Bibliothèque de Lille_, D. H. 18.]
L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble
chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de l'empereur, et
s'était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci,
envoyant à Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage: la
sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées
dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays,
élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du landgrave.
Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le _Pacifique_, n'en fut pas
moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se
jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se
brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui
faisait peur à l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.
L'acharnement extraordinaire que le duc montra contre Neuss ne tint
pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne, mais sans
doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette petite ville
des offres exagérées, déloyales même et malhonnêtes, et d'avoir eu la
honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui défenseur de
l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de l'en
affranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte qu'elle
devînt ville libre, immédiate, impériale[260]. Refusé, il s'aheurta à
sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses ressources et s'y
épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là, s'enhardit contre
lui. Il s'y établit le 30 juillet, et, dès le 15 août, le jeune René
traita avec Louis XI. Le bruit courait que René était déshérité de son
grand-père, le vieux René, qui aurait promis la Provence au duc de
Bourgogne[261]. Louis XI prit ce prétexte pour saisir l'Anjou.
[Note 260: Chronicon magnum Belgicum, p. 411. Loehrer, p. 143.]
[Note 261: Les objections de Legrand à ceci (_Hist. ms., livre_ XIX,
p. 50) ne me paraissent pas solides. V. plus bas.]
Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel défi des Suisses
qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y
avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13
novembre). Le pays désarmé n'avait guère eu que ses milices à opposer
aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu'à ce moment Jacques de
Savoie, comte de Romont, amenât d'Italie un corps de Lombards. Ce
renfort ne fit que rendre la défaite plus grave, et les Italiens, sur
lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivèrent déjà
battus.
Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de ses
sujets. Il fait venir deux mille Anglais, et, pour faire une guerre
plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats italiens. Eux
seuls s'entendaient aux travaux des siéges, et leur bravoure semblait
incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à l'Arbedo une si
rude leçon du Piémontais Carmagnola.
Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri,
Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais quelque offre
que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce
grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût
prêté son général. Coglione, dont la prudence était proverbiale,
répondit qu'il était le serviteur du duc et le servirait volontiers,
«mais en Italie.» Ce dernier mot était significatif; les Italiens
croyaient voir un jour ou l'autre le conquérant au delà des
Alpes[262].
[Note 262: Lui-même admet cette supposition: «Et a bien intention d'en
user en temps et lieu.» Instruction à M. de Montjeu, envoyé devers la
seigneurie de Venise et le capitaine Colion. _Bibl. royale, mss.
Baluze_, et la copie dans les _Preuves de Legrand, carton 1474_.]
Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à
violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne
lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur
jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires,
des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au
mot du maître, par le possible et l'impossible. Tel lui parut le
capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort dangereux,
qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au parti
d'Anjou.
Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien
quatre armées, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de
Lombards, une d'Anglais, une de Français, une enfin d'Allemands; parmi
ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux
Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liége.
Le siége commença par une formidable procession que le duc fit faire
autour de la ville; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés
(homme et cheval) de toutes pièces; nulle armée moderne ne peut donner
l'idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées,
dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye
encore dans nos musées, oeuvres d'art patient, et la plus splendide
parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible.
Terrible en plaine. Mais sur la montagne de Neuss, dans ce fort petit
nid, les durs fantassins de la Hesse ne firent que rire de cette
cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé; le brave
chanoine Hermann leur avait amassé des vivres; soir et matin il
faisait jouer de la flûte sur toutes les tours.
La première chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards
d'aller prendre une île, en face de la ville. Ces cavaliers bardés de
fer, peu propres à ce coup de main, obéirent courageusement et plus
d'un se noya. On recourut alors au moyen plus lent et plus raisonnable
de faire un pont de bateaux, de tonneaux; l'on travailla patiemment à
combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troublés souvent par
l'audace des assiégés, qui, sans s'effrayer de cette grande armée, ni
de savoir là le duc en personne, firent des sorties terribles, coup
sur coup, en septembre, en octobre, en novembre.
Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin qui regardaient
ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se
remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la
France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue
avec Louis XI; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur
faisait croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes.
Charles le Téméraire s'était rassuré par deux choses: l'Empire était
dissous depuis longtemps, et l'empereur était pour lui. En ceci, il
avait raison; il tenait toujours l'empereur par sa fille et ce grand
mariage. Mais, quant à l'Allemagne, il ignorait qu'au défaut d'unité
politique, elle avait une force qui pouvait se réveiller, la bonne
vieille fraternité allemande, l'esprit de parenté, si fort en ce pays.
Outre les parentés naturelles, il y avait entre plusieurs maisons
d'Allemagne des parentés artificielles, fondées sur des traités, qui
les rendaient solidaires, héritières les unes des autres en cas
d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse, à cette occasion,
avec la puissante maison de Saxe et le vaillant margrave Albert de
Brandebourg, l'Achille et l'Ulysse de l'Allemagne, qui, disait-on,
avait vaincu dans dix-sept tournois, en dix batailles[263], qui trente
ans auparavant avait défait et pris le duc de Bavière, et qui ne
demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du siége de
Cologne.
[Note 263: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales à son commerce.]
Le duc n'en restait pas moins devant Neuss pendant ce long hiver du
Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à
jamais, jour et nuit armé et dormant sur une chaise[264]. Il y
rongeait son coeur. Il avait demandé une levée en masse[265] aux
Flamands, qui n'avaient pas bougé. L'hiver n'était pas fini qu'il vit
son Luxembourg envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris
Perpignan aux Aragonais le 10 mars, se trouvait libre d'agir au Nord.
Il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles et
le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si
petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de
Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-même, il ordonna que les
lâches qui l'avaient rendue fussent écartelés.
[Note 264: Loenrer.]
[Note 265: Gachard.]
Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils
avaient pris le traité au sérieux, et ce mot: _Conquête de France_.
Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à
Florence, acheté l'amitié de l'Écosse, fait une ligue avec la
Sicile[266]. Chose nouvelle, les Anglais furent lents et les
Allemands prompts. La grande armée de l'Empire se trouva, malgré les
retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai
sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le
salut de Neuss.
[Note 266: Voir Rymer, et le détail dans Ferrerius, Buchanan, etc. V.
aussi Pinkerton, sur le Louis XI écossais.]
La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un
si long siége, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un
tournoi. Cependant, les vivres venaient à la fin, la famine arrivait.
On fit une procession en l'honneur de la Vierge; dans la procession,
une balle tombe, on la ramasse, on lit: «Ne crains pas, Neuss, tu
seras sauvée.» Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils
n'eurent plus qu'à remercier Dieu... Déjà branlaient à l'horizon les
bannières sans nombre de l'Empire[267].
[Note 267: Dix princes arrivaient, quinze ducs ou margraves, six cent
vingt-cinq chevaliers, les troupes de soixante-huit villes impériales.
Le bon évêque de Lisieux ne peut contenir sa colère contre ces
Allemands qui viennent chasser son maître. «C'étaient, dit-il, des
rustres, des ouvriers fainéants, gloutons, paillards, piliers de
cabarets, etc.»]
Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de
l'armée, montra beaucoup de prudence[268]. Il trouva un moyen de
renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de
remettre la chose à l'arbitrage du légat du pape qu'il amenait avec
lui. Le duc ne pouvait guère refuser; le roi avançait toujours, il
était dans l'Artois. Le légat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les
conseillers impériaux et bourguignons. Le 17, l'empereur traita pour
lui seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et de
Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut convenu
que le duc et l'empereur s'éloigneraient en même temps: le duc, le 26,
l'empereur, le 27[269].
[Note 268: Il y eut un combat, où chaque partie s'attribua la
victoire. Le duc écrivit une lettre ostensible où il prétendait avoir
battu les Allemands. (Gachard.)]
[Note 269: Meyer voudrait faire croire que l'empereur partit le
premier, ce qui est non-seulement inexact, mais absurde; l'empereur,
en agissant ainsi, aurait laissé la ville à la discrétion du duc de
Bourgogne.]
De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient
depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés
d'attendre et venaient de descendre à Calais.
CHAPITRE III
DESCENTE ANGLAISE
1475
Pour bien comprendre cette affaire compliquée de la descente anglaise,
il faut d'abord en dire le point essentiel, c'est que de ceux qui y
travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voulût tromper tous les
autres.
L'homme qui y était le plus intéressé, et qui s'était donné le plus de
peine, était certainement le connétable de Saint-Pol. Il savait que,
depuis le siége de Beauvais, le roi et le duc le haïssaient à mort, et
qu'ils n'étaient pas loin de s'entendre pour le faire périr. Il lui
fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un élément
nouveau, amener les Anglais en France, leur y donner pied, s'il
pouvait un petit établissement, non chez lui, mais sur la côte, à Eu
ou à Saint-Valéry par exemple. Trois maîtres lui allaient mieux que
deux pour n'en avoir aucun. Il avait fait croire aux Anglais, pour les
décider, qu'ils n'avaient qu'à venir, qu'il leur ouvrirait
Saint-Quentin.
Saint-Pol mentait, le Bourguignon, l'Anglais mentaient aussi. Le
Bourguignon avait promis de faire la guerre au roi trois mois
d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il était trop
visible que celui qui commencerait préparerait le succès de l'autre.
D'autre part, l'Anglais semble avoir laissé croire au Bourguignon
qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est-à-dire qu'il
vivrait entièrement sur les terres du roi, qu'il éloignerait la guerre
des terres du duc. Il fit tout le contraire. Il montra une flotte sur
les côtes de Normandie, mais il effectua son passage à Calais sur les
bateaux plats de Hollande. Le 30 juin, il n'y avait encore que cinq
cents hommes à Calais[270], et le 6 juillet l'armée avait passé:
quatorze mille archers à cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les
grands seigneurs d'Angleterre, Édouard même[271]. Jusque-là, on
doutait qu'il vînt faire la guerre en personne.
[Note 270: Louis XI écrit, le 30 juin: «À Calais, il y a quatre ou
cinq cents Anglais, mais ils ne bougent.» Preuves de Duclos, IV, 428.]
[Note 271: Ce qui me porte à le croire, c'est que le roi d'Angleterre,
qui certainement ne dut passer que des derniers, passa le 5 juillet et
reçut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa soeur. Commines
dit lui-même qu'il avait cinq ou six cents bateaux plats; il est
probable qu'il se trompe en disant que le passage dura trois
semaines. Ibidem.]
Avec une telle armée, et débarquant là, il se trouvait bien près de la
Flandre et il lui était déjà onéreux. Le duc de Bourgogne, très-pressé
de l'en éloigner, partit enfin de Neuss, laissa ses troupes fort
diminuées en Lorraine, et revint seul à Bruges demander de l'argent
aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit à Calais cette grande
armée anglaise, et se hâta de l'entraîner en France.
Les Anglais s'étaient figuré que leur ami les logerait en route. Mais
point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à
la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de
loin les bonnes villes picardes, où le connétable avait hâte de les
recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, «ils s'attendaient qu'on
sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau
bénite.» Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois
hommes tués.
Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient éprouvé, à
leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du connétable. Il
assurait qu'il avait pratiqué le duc de Bourbon, alors général du roi
du côté de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se présenter, et il
allait leur ouvrir tout le pays. Ils se présentèrent en effet et
furent taillés en pièces (21 juin)[272].
[Note 272: Le roi s'était assuré du duc de Bourbon en donnant sa fille
aînée à son frère, Pierre de Beaujeu. Le duc étant malade, ce ne fut
pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrêt du Parlement,
1499, cité par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.]
Entre tous ceux qui les avaient appelés, les Anglais n'avaient qu'un
ami sûr, le duc de Bretagne. Amitié orageuse pourtant et fort
troublée. Il refusait obstinément de leur livrer le dernier prétendant
du sang de Lancastre qui s'était réfugié chez lui, c'est-à-dire qu'à
tout événement il gardait une arme contre eux.
Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet. Il avait perdu
l'alliance de l'Écosse, l'espoir de toute diversion[273]. Tout ce que
la prudence conseillait, il l'avait fait. Trop faible pour tenir la
mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assuré la terre,
autant qu'il l'avait pu. Dès le mois de mars, il garantit la solde,
les priviléges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous
les armes; il garnit Dieppe et Eu[274]. Jusqu'au dernier moment, il
ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en
Picardie ou en Normandie. Il se tenait entre les deux provinces. Tout
ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences
parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne
bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à
craindre bien des défections.
[Note 273: Il n'avait point négligé ce moyen. En avril 1473, il tenait
à Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les envoyer en
Écosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la maison de
Lancastre; mais l'Écosse était sans doute déjà fortement travaillée
par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'année suivante par le
mariage d'une fille d'Édouard avec l'héritier d'Écosse. (Paston, ap.
Fenn.)]
[Note 274: Eu devait être défendu, mais si Édouard passait en
personne, _dépêché_, c'est-à-dire brûlé. Ceci prouve que le roi
connaissait parfaitement d'avance le projet du connétable d'établir
les Anglais _dans une ou deux petites villes de la côte_. Preuves de
Duclos, IV, 426-429, lettre du roi, 30 juin 1475.]