[Note 253: Tout ceci est exposé avec beaucoup de netteté, d'exactitude

(matérielle), dans le très-érudit et très-passionné petit livre de M.

le baron de Gingins-la-Sarraz. Descendu d'une noble maison toute

dévouée à la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tâche

difficile de réhabiliter Charles le Téméraire et d'en faire un prince

doux, juste, modéré.]

Aussi, dans le moment critique où le duc fit à l'Alsace sa terrible

visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il

écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour

Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses à volonté et de les

faire combattre, en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient

six mille hommes au prix honnête de quatre florins et demi par mois;

de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon; _si le

roi ne pouvait les secourir_, il était quitte pour ajouter vingt

mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité,

désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au

profit des meneurs, des articles secrets.

Diesbach était à Paris, et l'homme du roi, le prêtre de Grenoble était

en Suisse; il courait les cantons la bourse à la main.

Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les

villes du Rhin qui se liguent et donnent la main aux villes suisses.

Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi,

l'autrichien Sigismond; ils jurent à l'éternel adversaire de la Suisse

éternelle amitié. Les villes se cotisent; on fait en un moment les

80,000 florins convenus pour racheter l'Alsace; le 3 avril, Sigismond

dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui

restituer son pays.

Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach; et

il augmentait à plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des

choses effroyables; il aurait dit: «Vivant, je ferai mon plaisir;

mort, que le Diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure!»

Il poursuivait d'amour une jeune nonne; les parents l'ayant fait

cacher, il eut l'impudence incroyable de faire crier par le crieur

public qu'on eût à la ramener, sous peine de mort.

Un jour, il était à l'église en propos d'amour avec une petite femme,

le coude sur l'autel, l'autel tout paré pour la messe; le prêtre

arrive: «Comment, prêtre, ne vois-tu pas que je suis là? Va-t'en,

va-t'en!» Le prêtre officia à un autre autel; Hagenbach ne se

dérangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos pour

baiser sa belle, à l'élévation de l'hostie[254].

[Note 254: Schreiber, 43. Je me suis servi aussi, pour la chute

d'Hagenbach, d'une _chronique manuscrite_ de Strasbourg, dont le

savant historien de l'Alsace, M. Strobel, a bien voulu me communiquer

une copie.]

Le 11 avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour

travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, craignant de laisser à la

merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats

allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du

côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà

il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Bâle même

et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach. De la prison au

tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une

brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dégrader

par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on lui

coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie[255]. Il souriait aux

outrages, ne dénonça personne à la torture et mourut chrétiennement.

Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle

d'Hagenbach), cette tête rousse, hideuse, les dents serrées, exprime

l'obstination désespérée et la damnation.

[Note 255: La complainte est dans Diebold, p. 120. Je ne connais pas

de plus pauvre poésie.]

Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la

recouvra point. Il ne réussit pas mieux à prendre Montbéliard, et il

indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à sa

cour même le comte Henri[256]; on le mena devant sa ville; on le mit à

genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui étaient dans

la place qu'on allait couper la tête à leur maître s'ils ne se

rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien.

[Note 256: Sous le prétexte que, pour lui faire injure, il était venu:

«Passez près du duc, ses gens tout vestus de jaune.» Olivier de la

Marche. Il avoue qu'il fut chargé d'exécuter le guet-apens; son maître

lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.]

Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre

heureuse; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout

près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il

lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré

la perte de l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait

de conclure avec lui (1er mars)[257]. Il l'était par les nouvelles

pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de

Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les

ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excusé Hagenbach,

rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu leurs

boeufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi payait,

le duc pouvait payer encore mieux.

[Note 257: «Le roi sollicitoit fort de l'alonger, _et qu'il feist à

son aise_ en Alemaigne.» Commines.]

Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même temps, il tirait

parole d'Édouard pour une descente en France. Les conditions qu'il

faisait à l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le traité

n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de France, et

lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la Champagne et

des villes de la Somme. Il signa le traité le 25 juillet[258], et le

30 il s'établit dans son camp, près de Cologne, devant la petite ville

de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19[259].

[Note 258: Rymer. Ce traité fut accompagné d'un acte par lequel

Édouard accordait à _la duchesse sa soeur_ (c'est-à-dire aux Flamands

qui s'autoriseraient de son nom), la permission de tirer de

l'Angleterre des laines, des étoffes de laine, de l'étain, du plomb,

et d'y importer des marchandises étrangères.]

[Note 259: Loehrer, Geschichte der stadt Neuss, 1840; ouvrage sérieux

et fondé sur les documents originaux. Voir aussi une _Histoire

manuscrite du siége de Nuits, Bibliothèque de Lille_, D. H. 18.]

L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble

chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de l'empereur, et

s'était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci,

envoyant à Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage: la

sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées

dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays,

élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du landgrave.

Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le _Pacifique_, n'en fut pas

moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se

jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se

brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui

faisait peur à l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.

L'acharnement extraordinaire que le duc montra contre Neuss ne tint

pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne, mais sans

doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette petite ville

des offres exagérées, déloyales même et malhonnêtes, et d'avoir eu la

honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui défenseur de

l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de l'en

affranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte qu'elle

devînt ville libre, immédiate, impériale[260]. Refusé, il s'aheurta à

sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses ressources et s'y

épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là, s'enhardit contre

lui. Il s'y établit le 30 juillet, et, dès le 15 août, le jeune René

traita avec Louis XI. Le bruit courait que René était déshérité de son

grand-père, le vieux René, qui aurait promis la Provence au duc de

Bourgogne[261]. Louis XI prit ce prétexte pour saisir l'Anjou.

[Note 260: Chronicon magnum Belgicum, p. 411. Loehrer, p. 143.]

[Note 261: Les objections de Legrand à ceci (_Hist. ms., livre_ XIX,

p. 50) ne me paraissent pas solides. V. plus bas.]

Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel défi des Suisses

qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y

avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13

novembre). Le pays désarmé n'avait guère eu que ses milices à opposer

aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu'à ce moment Jacques de

Savoie, comte de Romont, amenât d'Italie un corps de Lombards. Ce

renfort ne fit que rendre la défaite plus grave, et les Italiens, sur

lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivèrent déjà

battus.

Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de ses

sujets. Il fait venir deux mille Anglais, et, pour faire une guerre

plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats italiens. Eux

seuls s'entendaient aux travaux des siéges, et leur bravoure semblait

incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à l'Arbedo une si

rude leçon du Piémontais Carmagnola.

Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri,

Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais quelque offre

que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce

grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût

prêté son général. Coglione, dont la prudence était proverbiale,

répondit qu'il était le serviteur du duc et le servirait volontiers,

«mais en Italie.» Ce dernier mot était significatif; les Italiens

croyaient voir un jour ou l'autre le conquérant au delà des

Alpes[262].

[Note 262: Lui-même admet cette supposition: «Et a bien intention d'en

user en temps et lieu.» Instruction à M. de Montjeu, envoyé devers la

seigneurie de Venise et le capitaine Colion. _Bibl. royale, mss.

Baluze_, et la copie dans les _Preuves de Legrand, carton 1474_.]

Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à

violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne

lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur

jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires,

des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au

mot du maître, par le possible et l'impossible. Tel lui parut le

capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort dangereux,

qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au parti

d'Anjou.

Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien

quatre armées, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de

Lombards, une d'Anglais, une de Français, une enfin d'Allemands; parmi

ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux

Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liége.

Le siége commença par une formidable procession que le duc fit faire

autour de la ville; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés

(homme et cheval) de toutes pièces; nulle armée moderne ne peut donner

l'idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées,

dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye

encore dans nos musées, oeuvres d'art patient, et la plus splendide

parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible.

Terrible en plaine. Mais sur la montagne de Neuss, dans ce fort petit

nid, les durs fantassins de la Hesse ne firent que rire de cette

cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé; le brave

chanoine Hermann leur avait amassé des vivres; soir et matin il

faisait jouer de la flûte sur toutes les tours.

La première chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards

d'aller prendre une île, en face de la ville. Ces cavaliers bardés de

fer, peu propres à ce coup de main, obéirent courageusement et plus

d'un se noya. On recourut alors au moyen plus lent et plus raisonnable

de faire un pont de bateaux, de tonneaux; l'on travailla patiemment à

combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troublés souvent par

l'audace des assiégés, qui, sans s'effrayer de cette grande armée, ni

de savoir là le duc en personne, firent des sorties terribles, coup

sur coup, en septembre, en octobre, en novembre.

Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin qui regardaient

ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se

remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la

France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue

avec Louis XI; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur

faisait croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes.

Charles le Téméraire s'était rassuré par deux choses: l'Empire était

dissous depuis longtemps, et l'empereur était pour lui. En ceci, il

avait raison; il tenait toujours l'empereur par sa fille et ce grand

mariage. Mais, quant à l'Allemagne, il ignorait qu'au défaut d'unité

politique, elle avait une force qui pouvait se réveiller, la bonne

vieille fraternité allemande, l'esprit de parenté, si fort en ce pays.

Outre les parentés naturelles, il y avait entre plusieurs maisons

d'Allemagne des parentés artificielles, fondées sur des traités, qui

les rendaient solidaires, héritières les unes des autres en cas

d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse, à cette occasion,

avec la puissante maison de Saxe et le vaillant margrave Albert de

Brandebourg, l'Achille et l'Ulysse de l'Allemagne, qui, disait-on,

avait vaincu dans dix-sept tournois, en dix batailles[263], qui trente

ans auparavant avait défait et pris le duc de Bavière, et qui ne

demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du siége de

Cologne.

[Note 263: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales à son commerce.]

Le duc n'en restait pas moins devant Neuss pendant ce long hiver du

Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à

jamais, jour et nuit armé et dormant sur une chaise[264]. Il y

rongeait son coeur. Il avait demandé une levée en masse[265] aux

Flamands, qui n'avaient pas bougé. L'hiver n'était pas fini qu'il vit

son Luxembourg envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris

Perpignan aux Aragonais le 10 mars, se trouvait libre d'agir au Nord.

Il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles et

le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si

petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de

Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-même, il ordonna que les

lâches qui l'avaient rendue fussent écartelés.

[Note 264: Loenrer.]

[Note 265: Gachard.]

Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils

avaient pris le traité au sérieux, et ce mot: _Conquête de France_.

Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à

Florence, acheté l'amitié de l'Écosse, fait une ligue avec la

Sicile[266]. Chose nouvelle, les Anglais furent lents et les

Allemands prompts. La grande armée de l'Empire se trouva, malgré les

retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai

sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le

salut de Neuss.

[Note 266: Voir Rymer, et le détail dans Ferrerius, Buchanan, etc. V.

aussi Pinkerton, sur le Louis XI écossais.]

La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un

si long siége, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un

tournoi. Cependant, les vivres venaient à la fin, la famine arrivait.

On fit une procession en l'honneur de la Vierge; dans la procession,

une balle tombe, on la ramasse, on lit: «Ne crains pas, Neuss, tu

seras sauvée.» Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils

n'eurent plus qu'à remercier Dieu... Déjà branlaient à l'horizon les

bannières sans nombre de l'Empire[267].

[Note 267: Dix princes arrivaient, quinze ducs ou margraves, six cent

vingt-cinq chevaliers, les troupes de soixante-huit villes impériales.

Le bon évêque de Lisieux ne peut contenir sa colère contre ces

Allemands qui viennent chasser son maître. «C'étaient, dit-il, des

rustres, des ouvriers fainéants, gloutons, paillards, piliers de

cabarets, etc.»]

Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de

l'armée, montra beaucoup de prudence[268]. Il trouva un moyen de

renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de

remettre la chose à l'arbitrage du légat du pape qu'il amenait avec

lui. Le duc ne pouvait guère refuser; le roi avançait toujours, il

était dans l'Artois. Le légat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les

conseillers impériaux et bourguignons. Le 17, l'empereur traita pour

lui seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et de

Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut convenu

que le duc et l'empereur s'éloigneraient en même temps: le duc, le 26,

l'empereur, le 27[269].

[Note 268: Il y eut un combat, où chaque partie s'attribua la

victoire. Le duc écrivit une lettre ostensible où il prétendait avoir

battu les Allemands. (Gachard.)]

[Note 269: Meyer voudrait faire croire que l'empereur partit le

premier, ce qui est non-seulement inexact, mais absurde; l'empereur,

en agissant ainsi, aurait laissé la ville à la discrétion du duc de

Bourgogne.]

De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient

depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés

d'attendre et venaient de descendre à Calais.

CHAPITRE III

DESCENTE ANGLAISE

1475

Pour bien comprendre cette affaire compliquée de la descente anglaise,

il faut d'abord en dire le point essentiel, c'est que de ceux qui y

travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voulût tromper tous les

autres.

L'homme qui y était le plus intéressé, et qui s'était donné le plus de

peine, était certainement le connétable de Saint-Pol. Il savait que,

depuis le siége de Beauvais, le roi et le duc le haïssaient à mort, et

qu'ils n'étaient pas loin de s'entendre pour le faire périr. Il lui

fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un élément

nouveau, amener les Anglais en France, leur y donner pied, s'il

pouvait un petit établissement, non chez lui, mais sur la côte, à Eu

ou à Saint-Valéry par exemple. Trois maîtres lui allaient mieux que

deux pour n'en avoir aucun. Il avait fait croire aux Anglais, pour les

décider, qu'ils n'avaient qu'à venir, qu'il leur ouvrirait

Saint-Quentin.

Saint-Pol mentait, le Bourguignon, l'Anglais mentaient aussi. Le

Bourguignon avait promis de faire la guerre au roi trois mois

d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il était trop

visible que celui qui commencerait préparerait le succès de l'autre.

D'autre part, l'Anglais semble avoir laissé croire au Bourguignon

qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est-à-dire qu'il

vivrait entièrement sur les terres du roi, qu'il éloignerait la guerre

des terres du duc. Il fit tout le contraire. Il montra une flotte sur

les côtes de Normandie, mais il effectua son passage à Calais sur les

bateaux plats de Hollande. Le 30 juin, il n'y avait encore que cinq

cents hommes à Calais[270], et le 6 juillet l'armée avait passé:

quatorze mille archers à cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les

grands seigneurs d'Angleterre, Édouard même[271]. Jusque-là, on

doutait qu'il vînt faire la guerre en personne.

[Note 270: Louis XI écrit, le 30 juin: «À Calais, il y a quatre ou

cinq cents Anglais, mais ils ne bougent.» Preuves de Duclos, IV, 428.]

[Note 271: Ce qui me porte à le croire, c'est que le roi d'Angleterre,

qui certainement ne dut passer que des derniers, passa le 5 juillet et

reçut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa soeur. Commines

dit lui-même qu'il avait cinq ou six cents bateaux plats; il est

probable qu'il se trompe en disant que le passage dura trois

semaines. Ibidem.]

Avec une telle armée, et débarquant là, il se trouvait bien près de la

Flandre et il lui était déjà onéreux. Le duc de Bourgogne, très-pressé

de l'en éloigner, partit enfin de Neuss, laissa ses troupes fort

diminuées en Lorraine, et revint seul à Bruges demander de l'argent

aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit à Calais cette grande

armée anglaise, et se hâta de l'entraîner en France.

Les Anglais s'étaient figuré que leur ami les logerait en route. Mais

point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à

la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de

loin les bonnes villes picardes, où le connétable avait hâte de les

recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, «ils s'attendaient qu'on

sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau

bénite.» Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois

hommes tués.

Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient éprouvé, à

leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du connétable. Il

assurait qu'il avait pratiqué le duc de Bourbon, alors général du roi

du côté de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se présenter, et il

allait leur ouvrir tout le pays. Ils se présentèrent en effet et

furent taillés en pièces (21 juin)[272].

[Note 272: Le roi s'était assuré du duc de Bourbon en donnant sa fille

aînée à son frère, Pierre de Beaujeu. Le duc étant malade, ce ne fut

pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrêt du Parlement,

1499, cité par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.]

Entre tous ceux qui les avaient appelés, les Anglais n'avaient qu'un

ami sûr, le duc de Bretagne. Amitié orageuse pourtant et fort

troublée. Il refusait obstinément de leur livrer le dernier prétendant

du sang de Lancastre qui s'était réfugié chez lui, c'est-à-dire qu'à

tout événement il gardait une arme contre eux.

Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet. Il avait perdu

l'alliance de l'Écosse, l'espoir de toute diversion[273]. Tout ce que

la prudence conseillait, il l'avait fait. Trop faible pour tenir la

mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assuré la terre,

autant qu'il l'avait pu. Dès le mois de mars, il garantit la solde,

les priviléges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous

les armes; il garnit Dieppe et Eu[274]. Jusqu'au dernier moment, il

ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en

Picardie ou en Normandie. Il se tenait entre les deux provinces. Tout

ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences

parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne

bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à

craindre bien des défections.

[Note 273: Il n'avait point négligé ce moyen. En avril 1473, il tenait

à Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les envoyer en

Écosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la maison de

Lancastre; mais l'Écosse était sans doute déjà fortement travaillée

par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'année suivante par le

mariage d'une fille d'Édouard avec l'héritier d'Écosse. (Paston, ap.

Fenn.)]

[Note 274: Eu devait être défendu, mais si Édouard passait en

personne, _dépêché_, c'est-à-dire brûlé. Ceci prouve que le roi

connaissait parfaitement d'avance le projet du connétable d'établir

les Anglais _dans une ou deux petites villes de la côte_. Preuves de

Duclos, IV, 426-429, lettre du roi, 30 juin 1475.]

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 14 / 24 段