conquête des pays enclavés dans les siens, ou qui semblaient devoir
s'y ramener par une attraction naturelle. Il avait hérité de bien des
choses, mais qui toutes semblaient incomplètes. Ne fallait-il pas
essayer d'arrondir, de lier tant de provinces qui, par occasions
diverses, étaient échues à la maison de Bourgogne? En leur assurant de
meilleures frontières, on les eût pacifiées. Par exemple, si le duc
acquérait la Gueldre, il avait meilleure chance de finir la vieille
petite guerre des marches de Frise[235].
[Note 235: Amelgard.]
Dans tous les temps, le souverain de la Hollande, des bas pays noyés,
des boues et des tourbières, fut un homme envieux. Triste portier du
Rhin, obligé chaque année d'en subir les inondations, d'en curer et
balayer les embouchures, il semble naturel que ce laborieux serviteur
du fleuve en partage aussi les profits. Il n'aime pas tellement sa
bière et ses brouillards qu'il ne regarde parfois vers le soleil et
les vins de Coblentz. Les alluvions qui descendent lui rappellent la
bonne terre d'en haut; les barques richement chargées, qui passent
sous ses yeux, le rendent bien rêveur[236].
[Note 236: Les Allemands félicitent la Hollande du limon que lui
apporte le Rhin. La Hollande répond que cette quantité énorme de vase,
de sable (plusieurs millions de toises cubes, chaque année), exhausse
le lit des rivières et augmente le danger des inondations. V. le livre
de M. J. Op den Hoof (1826), et tant d'autres sur cette question
litigieuse. La Prusse revendiquait la libre navigation _jusqu'en mer_;
la Hollande soutenait que le traité de Vienne porte: _jusqu'à la mer_,
et elle faisait payer à l'embouchure. Constituée en 1815 le geôlier de
la France, elle a voulu être le portier de l'Allemagne; c'est pour
cela qu'on l'a laissé briser.--Ce royaume n'ayant point la base
allemande qui l'eût affermi (Cologne et Coblentz), ne présentait que
deux moitiés hostiles. L'empire de Charles le Téméraire avait encore
moins d'unité, moins de conditions de durée.]
Charles le Téméraire, comme plus tard Gustave, ne pouvait voir
patiemment que les meilleurs pays du Rhin étaient des terres de
prêtres. Il éprouvait peu de respect pour cette populace de villes
libres, de petites seigneuries qui hardiment s'appropriaient le
fleuve, se mettaient en travers et vendaient le passage. Il comptait
bien qu'il faudrait tôt ou tard qu'il mît la main sur tout cela et sa
grande épée de justice.
Au delà, et sur le haut Rhin, n'était-ce pas une honte de voir les
villes solliciter le patronage des vachers de la Suisse? Serfs
révoltés des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant
d'être à l'Autriche, ils avaient été les sujets du royaume de
Bourgogne.
De Dijon, de Mâcon, de Dôle, par-dessus la pauvre Comté et l'ennuyeux
mur du Jura, il découvrait les Alpes, les portes de la Lombardie, les
neiges, illuminées de lumière italienne... Pourquoi tout cela
n'était-il pas à lui?... Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans ses
anciennes limites, avait son trône aux Alpes, en dominait les pentes,
dispensait ou refusait à l'Europe les eaux fécondes, versant le Rhône
à la Provence, à l'Allemagne le Rhin, le Pô à l'Italie[237].
[Note 237: Rien n'indique qu'il eût encore sur tout cela une idée
arrêtée. Il flotta entre des projets divers: royaume de Gaule
Belgique, royaume de Bourgogne, vicariat de l'Empire. Le bohémien
Podiebrad, pour 200,000 florins, se chargeait de le faire empereur; il
y eut même un traité à ce sujet. (Lenglet.) Ce n'était peut-être qu'un
moyen d'obliger Frédéric III à composer, en donnant le vicariat et le
titre de roi, promis depuis longtemps, comme on le voit dans les
lettres de Pie II à Philippe le Bon. Celui-ci, dans une occasion
solennelle, dit qu'il eût pu être roi; il ne dit pas de quel royaume.
(Du Clercq.) Je vois dans un manuscrit que, dès l'origine, Philippe le
Hardi avait essayé timidement, tacitement, de faire croire que «_La
duchié de Bourgogne n'estoit yssue ne descendue de France, mais chief
d'armes à part soy._» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G. 33, sub
fin._--Ce duché _indépendant_ devient royaume dans la pensée de
Charles le Téméraire. Aux états de Bourgogne, tenus à Dijon en janvier
1473, il «n'oublia pas de _parler du royaulme de Bourgogne que ceux de
France ont longtemps usurpé et d'iceluy fait duchée, que tous les
subjects doivent bien avoir à regret, et dict qu'il avoit en soy des
choses qu'il n'appartenoit de sçavoir à nul qu'à luy_.»--Je dois cette
note a l'obligeance de feu M. Maillard de Chambure, archiviste de la
Côte-d'Or, qui l'avait trouvée dans un _ms._ des Chartreux de Dijon.]
Grande idée et poétique! Était-il impossible de la réaliser? L'Empire
n'était-il pas dissous? Et tout ce Rhin, du plus haut au plus bas,
était-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses
princes n'étaient-ils pas ruinés? n'avaient-ils pas vendu ou engagé
leurs domaines? L'archevêque de Cologne mourait de faim; ses chanoines
l'avaient réduit à deux mille florins de rente.
Tous ces princes faméliques se pressaient à la cour du duc de
Bourgogne, tendaient la main. Plusieurs en recevaient pension, et
devenaient ses domestiques; d'autres, poursuivis pour dettes,
n'avaient d'autres ressources que de lui engager leurs provinces, de
lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets à bon compte.
Philippe le Bon avait eu pour peu de choses le comté de Namur, pour
peu le Luxembourg; son fils, sans grande dépense, acquit la Gueldre
par en bas, par en haut le landgraviat d'Alsace et partie de la
Forêt-Noire, ceci engagé seulement, mais avec peu de chance de retirer
jamais.
Le Rhin semblait vouloir se vendre pièce à pièce. Et d'autre part, le
duc de Bourgogne, pour mille raisons de convenances, voulait acheter
ou prendre. Il lui fallait la Gueldre pour envelopper Utrecht,
atteindre la Frise. Il lui fallait la haute Alsace, pour couvrir sa
Franche-Comté; il lui fallait Cologne, comme entrepôt des Pays-Bas et
comme grand péage du Rhin. Il lui fallait la Lorraine, pour passer du
Luxembourg dans les Bourgognes, etc.
Dès longtemps il couvait la Gueldre, et il comptait l'avoir par la
discorde du vieux duc Arnould et de son fils, Adolphe. Il pensionnait
le fils, et l'avait fait son domestique. Le fils ne se contenta pas de
ce rôle; soutenu de sa mère et de presque tout le pays, il se fit duc
et emprisonna son père. L'occasion était belle pour intervenir au nom
de la nature, de la piété outragée; Charles le Téméraire la saisit, et
se fit charger par le pape et l'empereur de juger entre le père et le
fils[238]; l'Empire seul aurait eu ce droit; l'empereur, qui ne
l'avait pas, ne pouvait le déléguer, encore bien moins le pape. Le
Bourguignon n'en jugea pas moins; il décida pour le vieux duc,
c'est-à-dire pour lui-même; celui-ci, malade, mourant, vendit le duché
à son juge! et le juge accepta! Une assemblée de la Toison d'Or
(étrange tribunal) décida que le legs était valable.
[Note 238: Pour rendre le jeune duc plus odieux encore, on le mit en
face de son vieux père, qui lui présenta le gant de défi. Tout le
monde fut touché, Commines lui-même (IV, ch. I). Rien n'était plus
propre à favoriser les vues du duc. V. l'Art de vérifier les dates
(III, 184), qui est ici l'ouvrage du savant Ernst, et, comme on sait,
fort important pour l'histoire des Pays-Bas.]
Le fils était dépouillé, comme parricide, à la bonne heure, emprisonné
par son juge qui profitait de la dépouille.
Mais qu'avaient fait les peuples de la Gueldre pour être vendus ainsi?
Ce fils même, ce coupable, il avait un enfant, innocent à coup sûr,
qui n'avait que six ans, et qui était, à son défaut, l'héritier
légitime. La ville de Nimègue, décidée à ne pas céder ainsi, prit cet
enfant, le proclama, le promena armé d'une armure à sa taille sur les
remparts, parmi les combattants qui repoussaient les Bourguignons.
Ceux-ci l'emportèrent pourtant à la longue, la Gueldre fut occupée, le
petit duc captif.
La violence et l'injustice avaient bon temps. Il n'y avait plus
d'autorité au monde, ni roi, ni empereur. Le roi faisait le mort; il
avait l'air de ne plus penser qu'aux affaires du Midi. L'Empereur,
pauvre prince, pauvre d'honneur surtout, aurait livré l'Empire pour
faire la fortune de son jeune Max, par le grand mariage de Bourgogne.
Maximilien épousa, comme on sait, plus tard; et il fallut que
mademoiselle de Bourgogne, en l'épousant, lui donnât des chemises.
Au moment même où le duc de Bourgogne s'emparait du petit duc de
Gueldre, il apprit la mort du duc de Lorraine, et il trouva tout
simple, dans sa brutalité, d'enlever le jeune René de Vaudemont, qui
succédait[239], croyant prendre l'héritage avec l'héritier. C'était ne
prendre rien. La personne du duc était peu en Lorraine[240]; on ne
pouvait rien avoir que par les grands seigneurs du pays. Il relâcha
René (août).
[Note 239: Non sans contestation cependant, au moins pour constater le
droit de choisir: «Entrèrent en division de sçavoir pour l'advenir qui
estoit celuy qui debvoit estre prince et duc du pays. Les uns disoient
M. le bâtard de Calabre... Les autres disoient: Non, nous manderons au
vieux roy René... Non, disoient les autres, il n'est mye venu, ny
aussy de la ligne, que à cause de madame Ysabeau, sa femme. Ils
dirent: Qui prendrons-nous donc?...» Chronique de Lorraine. Preuves de
D. Calmet, p. XLVIII.]
[Note 240: Il y paraît aux _Remontrances_ (si hardies) _faictes au duc
René II sur le reiglement de son estat_, à la suite du Tableau de
l'histoire constitutionnelle du peuple lorrain, par M. Schütz, Nancy,
1843.]
On voyait bien qu'un homme si violent et si en train de prendre
n'avait plus besoin de prétexte. Cependant, il allait avoir une
entrevue avec l'empereur, et celui-ci, bas et intéressé comme il
était, ne pouvait manquer de lui donner encore tout ce que les titres,
les sceaux, les parchemins, peuvent ajouter de force à la force des
armes.
Metz devait être honorée de l'entrevue des deux princes[241].
Seulement, le duc voulait qu'on lui permît _d'occuper une porte_, au
moyen de quoi il aurait fait entrer autant de gens qu'il eût voulu. Sa
sage ville répondit qu'il n'y avait place que pour six cents hommes,
que les gens de l'empereur remplissaient tout déjà, sans parler des
paysans qui, à l'approche des troupes, étaient venus se réfugier à
Metz. La furie des envoyés bourguignons, à cette réponse, prouva
d'autant mieux qu'ils n'auraient pris que pour garder. «Coquenaille!
vilenaille!» criaient-ils en partant. Et le duc: «Je n'ai que faire de
leur permission; j'ai les clefs de leur ville.»
[Note 241: Le duc fait savoir au roi d'Angleterre: «Que les princes
d'Alemaigne, en continuant ce que nagaires ils ont mis avant touchant
l'apaisement des différan d'entre le roy Loys et mondit seigneur...
ont miz suz une journée de la cité de Mez, au premier lundi de
décembre, et ont requis ledit roy Loys et mondit seigneur y envoyer
leur députés, instruiz des droits que chascun deulx prétend.»
_Archives communales de Lille, E, 2; sans date._]
L'entrevue eut lieu à Trèves[242]. Elle brouilla les deux princes.
D'abord le duc se fit attendre, et il écrasa l'empereur de son faste.
Les Bourguignons rirent fort quand ils virent les Allemands, leurs
amis et gendres futurs, si lourds, si pauvres; ils ne purent
s'empêcher de les trouver bien sales[243], pour des gens qui venaient
épouser. Le mariage n'était pas trop sûr, quoique le petit Max eût
permission d'écrire à mademoiselle de Bourgogne; il n'était pas le
seul; d'autres avaient eu cette faveur.
[Note 242: Voir Commines, les preuves dans Lenglet, les documents
Gachard, Diebold Schilling, etc.]
[Note 243: Le duc remercia l'empereur d'avoir fait un si long voyage
_pour lui faire honneur_. Frédéric, voyant qu'il voulait tirer
avantage de cela, aurait répliqué, selon l'historien de la maison
d'Autriche: «Les empereurs imitent le soleil; ils éclairent de leur
majesté les princes les plus éloignés; par là ils leur rappellent
leurs devoirs d'obéissance.» Fugger.]
L'archevêque de Mayence, chancelier de l'Empire, ouvrit la conférence
par les phrases ordinaires, déplorant au nom de l'empereur que les
guerres qui troublaient la chrétienté ne permissent point aux princes
de s'unir contre le Turc. Le chancelier de Bourgogne répondit par une
longue accusation de l'auteur de ces guerres, du roi qu'il dénonça
solennellement comme ingrat, traître, _empoisonneur_... Le roi, par
représailles, occupa Paris, tout l'hiver, du jugement d'un homme que
le duc aurait payé pour l'empoisonner.
Le duc fit confirmer par l'empereur son étrange jugement dans
l'affaire de Gueldre, et s'en fit donner l'investiture; il lui en
coûta, dit-on, 80,000 florins. Il voulait ensuite que l'empereur, en
faveur du prochain mariage, l'investît de quatre autres fiefs
d'Empire, de quatre évêchés: Liége, Utrecht, Tournay et Cambrai. Cela
fait, il fallait qu'il le nommât vicaire impérial, roi de Gaule
Belgique ou de Bourgogne... Le tout signé, scellé, il n'eût pas eu la
fille.
L'empereur le sentait. Les princes allemands, soutenus par le roi, se
montraient peu disposés à laisser vendre l'Empire en détail. Cependant
il était difficile de rompre en face. Les Bourguignons étaient en
force à Trèves, et le pauvre empereur n'eût pas trouvé de sûreté à
rien refuser. Déjà les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne
étaient exposés à l'église de Saint-Maximin[244]; chacun allait les
voir. La cérémonie devait avoir lieu le lendemain. La nuit ou le
matin, l'empereur se mit dans une barque, descendit la Moselle; le duc
resta duc, comme auparavant.
[Note 244: M. de Gingins affirme hardiment contre tous les
contemporains, qu'il ne s'agissait pas de royauté (p. 158). V. ce
qu'en dit l'évêque de Lisieux, qui était alors à Trèves, Amelg. exc.
Amplissima Collectio, IV, 767-770.]
Mais, s'il avait manqué la royauté, il semblait ne pouvoir manquer le
royaume. Dans les derniers mois de 1473, il fit deux pas qui, avec
celui de Gueldre, effrayèrent tout le monde.
Il se fit nommer par l'électeur de Cologne, avoué défenseur et
protecteur de l'électorat. Il se fit donner en Lorraine quatre places
fortes aux frontières, et, de plus, le libre passage, c'est-à-dire la
faculté d'occuper tout quand il voudrait. Les grands seigneurs qui
formaient le conseil lui livrèrent ainsi le duché. Ils allèrent à
Nancy, et il fit une _entrée_ à côté du jeune duc, qui ne pouvait plus
s'opposer à rien (15 décembre).
La Gueldre en août; en novembre, Cologne; en décembre, la Lorraine.
Malgré l'hiver, au même mois, du poids de ce triple succès, il tomba
sur l'Alsace.
Le 21 décembre, sa bannière redoutée apparut aux défilés des Vosges.
Il entrait chez lui, dans un pays à lui, pour faire grâce et justice,
et il se fit conduire par celui même contre qui tout le monde
demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tournée
seigneuriale, il n'amenait pas moins de cinq mille cavaliers, des
étrangers, des Wallons, qui n'entendaient rien à la langue du pays,
impitoyables et comme sourds.
Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Bâle armait, veillait;
elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays était en
prières; Mulhouse, contre qui il avait prononcé des paroles terribles,
désespéra de son salut; les rues y étaient pleines de gens qui
disaient les prières des agonisants; ils chantaient des litanies, ils
pleuraient; les enfants aussi, sans savoir de quoi[245].
[Note 245: Schreiber (Taschenbuch für Geschichte und Alterthum in
Suddeutschland, 1840), p. 24, d'après le greffier de Mulhouse.]
Il faut dire ce qu'était ce terrible Hagenbach à qui le duc avait
confié le pays. D'abord il en était, il y avait eu mainte aventure peu
honorable; tout ce qu'il y faisait, juste ou injuste, semblait une
revanche.
On contait qu'il avait commencé sa fortune d'une manière
singulière[246]. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de
gens se faisaient tondre pour lui faire plaisir, il y eut pourtant des
récalcitrants qui tenaient à leur chevelure; Hagenbach s'établit,
ciseaux en mains, aux portes de l'hôtel, et lorsqu'ils arrivaient, il
les faisait tondre sans pitié.
[Note 246: Olivier de la Marche, II, 227, Selon Trithème: «Ex
_rustico_ nobilis,» selon d'autres, d'une famille très-_noble_.
Bâtard, peut-être, cela concilierait tout.]
Voilà l'homme qu'il fallait au duc, un homme prêt à tout, qui ne vît
d'obstacle à rien;--et non plus un Commines qui aurait montré à chaque
instant le difficile et l'impossible. Hagenbach, arrivant en Alsace,
dans un pays mal réglé, plein de choses flottantes, qu'il fallait peu
à peu ordonner, trouva le vrai moyen de désespérer tout le monde; ce
fut de mettre partout et tout d'abord ce qu'il appelait l'ordre, la
règle et le droit.
La première chose qu'il fit, ce fut de rétablir la sûreté des routes,
à force de pendre; le voyageur ne risquait plus d'être volé, mais
d'être pendu[247]. Il se chargea ensuite de régler les comptes de la
ville libre de Mulhouse et des sujets du duc, comptes obscurs, les uns
et les autres étant à la fois créanciers et débiteurs; pour faire
payer Mulhouse, il lui coupait les vivres[248]. Autre compte avec les
seigneurs; Hagenbach les somma de recevoir les sommes pour lesquelles
le souverain du pays leur avait jadis engagé des châteaux; sommes
minimes, et tel de ces châteaux était engagé depuis cent cinquante
ans. Les détenteurs se souciaient peu d'être payés; mais Hagenbach les
payait de force et l'épée à la main. L'un de ces seigneurs engagistes
était la riche ville de Bâle, qui, pour vingt mille florins prêtés,
tenait les deux villes, Stein et Rheinfelden; un matin, Hagenbach
apporte la somme; les Bâlois auraient bien voulu ne pas la
recevoir[249].
[Note 247: «Berne et Soleure l'accusaient surtout de faire périr leurs
messagers pour prendre les dépêches.» La bataille de Morat, p. 7;
brochure communiquée par M. le colonel May de Buren.--Tillier, Hist.
de Berne, II, 204.]
[Note 248: «Il disait aux gens de Mulhouse que leur ville ne serait
jamais qu'une étable à vaches tant qu'elle serait l'alliée des
Suisses, et que, si elle se soumettait au duc, elle deviendrait le
_Jardin des roses_ et la couronne du pays.» Diebold Schilling, p. 82.
_Rosgarten_, qu'on a toujours mal entendu ici, est une allusion au
Heldenbuch; il signifie la cour des héros, le rendez-vous des nobles,
etc.]
[Note 249: Sur cette affaire, la chronique la plus détaillée est celle
de Nicolas Gering, que possède en _ms._ la _Bibliothèque de Bâle_ (2
vol. in-folio, sur les années 1473-1479). Je dois cette indication à
l'obligeance de M. le professeur Gerlach, conservateur de cette
bibliothèque.]
Il disputait aux nobles leur plus cher privilége, le droit de chasse.
Il disputa aux petites gens leur vie, leurs aliments, frappant le blé,
le vin, la viande, _du mauvais denier_; c'était le nom de cette taxe
détestée. Thann refusa de payer, et elle paya de son sang; quatre
hommes y furent décapités.
Les Suisses qui jusque-là étendaient peu à peu leur influence sur
l'Alsace, qui avaient donné à Mulhouse le droit de combourgeoisie,
intercédaient souvent près d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie.
Dès son arrivée dans le pays, il avait planté la bannière ducale sur
une terre qui dépendait de Berne, et Berne ayant porté plainte, le duc
avait répondu: «Il ne m'importe guère que mon gouverneur soit agréable
à mes gens ou à mes voisins; c'est assez qu'il me plaise, à moi!» De
ce moment les Suisses firent un traité avec Louis XI et renoncèrent à
l'alliance bourguignonne (13 août 1470)[250]; le duc rendit la terre
usurpée.
[Note 250: Tschudi; Ochs.]
Il n'y avait rien que d'ajourné; on le sentait; Hagenbach, se voyant
si bien appuyé, laissait échapper des plaisanteries menaçantes. Il
disait de Strasbourg: «Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront
un de ma main, non plus un tailleur, un cordonnier, mais un duc de
Bourgogne.» Il disait de Bâle: «Je voudrais l'avoir en trois jours!»,
et de Berne: «L'ours, nous allons bientôt en prendre la peau pour nous
en faire une fourrure.»
Le 24 décembre, veille de Noël, le duc, conduit par Hagenbach, arrive
à Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en
procession. Il se met en bataille sur la place et leur fait faire un
serment, non plus comme le premier qui réservait leurs priviléges,
mais pur et simple, sans réserve. Il sort, escorté d'Hagenbach, qui
bientôt rentre avec un millier de Wallons; ils se répandent, pillent,
violent; les pauvres habitants obtiennent à grand'peine que le duc
éloigne ces brigands de la ville; du reste, il approuve Hagenbach;
depuis qu'il avait manqué sa royauté à Trèves, il détestait les
Allemands: «Tant mieux, dit-il, sur l'affaire de Brisach; Hagenbach a
bien fait; ils le méritent; il faut les tenir ferme.»
Les Suisses obtinrent un délai pour Mulhouse. Mais le duc dit à leurs
envoyés que ce serait Hagenbach avec le maréchal de Bourgogne qui
réglerait tout, qu'au reste, ils le suivissent à Dijon, et qu'il
aviserait.
Il partit, laissant Hagenbach maître, juge et vainqueur, et qui
semblait fol de joie et d'insolence: «Je suis pape, criait-il, je suis
évêque, je suis empereur et roi.»
Il se maria le 24 janvier, et prit pour faire la noce cette ville même
de Thann, ensanglantée récemment, ruinée. Ce mariage fut une occasion
d'extorsions, puis de réjouissances folles, d'étranges bacchanales, de
farces lubriques[251].
[Note 251: Je ne puis retrouver la source où M. de Barante a pris
l'histoire des femmes mises nues en leur couvrant la tête, pour voir
si les maris les reconnaîtront.]
Tant de choses faites impunément lui firent croire qu'il pouvait en
tenter une, la plus grave de toutes, la suppression des corps de
métiers, des bannières, autrement dit la désorganisation et le
désarmement des villes. Tout cela, disait-il, en haine des monopoles:
«Quelle belle chose que chacun puisse sans entrave, travailler,
commercer comme il veut!»[252].
[Note 252: Telles sont à peu près les paroles que lui fait dire son
savant apologiste, M. Schreiber, et qu'il a probablement tirées de
quelque bonne source.]
Faire un tel changement, dans un pays surtout qui n'appartenait pas au
duc, qui était simplement engagé et toujours rachetable, c'était chose
hasardeuse. Les villes n'en attendirent pas l'exécution; elles
rappelèrent leur maître Sigismond; l'évêque de Bâle forma une vaste
ligue entre Sigismond, les villes du Rhin, les Suisses et la France.
Il y avait longtemps que le roi préparait tout ceci. Depuis trente ans
qu'il avait connu les Suisses à la rude affaire de Saint-Jacques, il
les aimait fort, les ménageait et les caressait. Il avait été leur
voisin en Dauphiné; son principal agent, dans les affaires suisses,
fut un homme qui était des deux pays à la fois, administrateur du
diocèse de Grenoble, et prieur de Munster en Argovie, un prêtre actif,
insinuant[253]. Il ne se laissa nullement décourager par les anciens
rapports des Suisses avec la maison de Bourgogne, qui en avait cinq
cents à Montlhéry. Le chef de ces cinq cents, le grand ami des
Bourguignons à Berne, était un homme fort estimé et d'ancienne
maison, le noble Bubenberg. Le roi lui suscita un adversaire à Berne
même dans le riche et brave Diesbach, de noblesse récente (c'étaient
des marchands de toile). Au moment où le duc accepta les terres
d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y étaient attachées, le
roi accueillit Diesbach comme envoyé de Berne (juillet 1469). Un an
après, lorsqu'Hagenbach planta la bannière de Bourgogne sur terre
bernoise, dans la première indignation du peuple, avant que le duc eût
fait réparation, on brusqua un traité entre le roi de France et les
Suisses, dans lequel ils renonçaient expressément à l'alliance de
Bourgogne (13 août 1470). L'année suivante, le roi intervint en Savoie
pour défendre la duchesse sa soeur, contre les princes savoyards, les
comtes de Bresse, de Romont et de Genève, amis et serviteurs du duc de
Bourgogne; mais il ne voulut rien faire qu'avec ses chers amis les
Suisses; il régla tout avec eux et de leur avis. C'était là une chose
bien populaire et qui leur rendait le roi bien agréable, de les faire
ainsi maîtres et seigneurs dans cette fière Savoie, qui jusque-là les
méprisait.