de cette époque, aucune année où son père aurait trouvé le temps
d'écrire pour lui le _Rosier des guerres_. Ce livre élégant, mais
plein de généralités vagues, ne rappelle guère le style de Louis XI.
Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-même à son fils, ait
dit: «Le noble roy Loys unziesme.» V. les deux _mss. de la Bibl.
royale_.]
[Note 219: Louis XI fait les mensonges les plus singuliers pour
empêcher ce mariage. Il veut qu'on dise à son frère qu'il n'y
trouverait «pas grand plaisir,» ni postérité: «M. du Bouchage, mon
ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en paradis... Et
dit-on que la fille est bien malade et enflée...» Duclos.]
Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France mais de la
détruire et de la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas:
«J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais
six.» On disait à la cour de Guienne: «Nous lui mettrons tant de
lévriers à la queue qu'il ne saura où fuir.»
On croyait déjà la bête aux abois; on appelait tout le monde à la
curée. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la
Guienne.
La soeur du roi, la Savoyarde, qu'il venait de secourir, lui tourna le
dos et travailla à mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit
son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa là la
fille du roi, comme celle d'un pauvre homme, et s'en alla demander la
riche héritière de Bourgogne et des Pays-Bas.
Ce qui donnait un peu de répit au roi, c'est que ses ennemis n'étaient
pas encore bien d'accord. Le duc de Bourgogne, qui avait promis sa
fille à deux ou trois princes, ne pouvait pas les satisfaire. Il
voulait que les Anglais vinssent; d'autres n'en voulaient pas. Les
Anglais eux-mêmes hésitaient, craignant d'être pris pour dupes, et
d'aider à faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous
les rois, ce qui fut arrivé s'il eût uni, par ce prodigieux mariage de
Bourgogne, le Nord et le Midi.
Cependant le printemps semblait devoir finir ces tergiversations. Le
duc de Guienne avait convoqué dans ses provinces le ban et
l'arrière-ban, et nommé général le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi
capital du roi, se chargeait de l'exécution[220].
[Note 220: La France et la Guienne étaient déjà comme deux États
étrangers, ennemis. V. le procès fait par Tristan l'Ermite à un prêtre
normand qui revenait de Guienne. _Archives du royaume_, J. 950, _25
février 1471_.]
Le roi, sans alliés, sans espoir de secours, avait, dit-on, imaginé
d'engager les Écossais à passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur
des vaisseaux danois qu'il leur aurait loués.
Il faisait à son frère les dernières offres qu'il pût faire, les
plus hautes, de le faire _lieutenant général du royaume_ en lui
donnant sa fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis
jusqu'à la Loire. Il ne pouvait faire davantage, à moins d'abdiquer
et de lui céder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas être
_lieutenant_[221].
[Note 221: Son sceau n'est que trop significatif. On l'y voit assis
avec la couronne et l'épée de justice: _Deus, judicium tuum regi da,
et justitiam tuum filio regis_, ce qui doit se prendre ici dans un
sens tout particulier; _judicium_ peut signifier _punition_. V. Trésor
de numismatique et glyptique, planche XXIII.]
Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son frère et
lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Siége d'être à jamais, lui et
ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Cléry. Il ordonna des
prières pour la paix et voulut que désormais, par toute la France, à
midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dit trois Ave (avril 1472).
Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les troupes qu'il
faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiques qu'il avait
chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire
serment.
Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de
Guienne, toujours délicat et maladif, avait la fièvre quarte depuis
huit mois et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des
divisions de sa petite cour; elle était déchirée par deux partis, une
maîtresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était
ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux,
qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Giles comme ami des
Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint-Jean d'Angeli,
le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc en
l'empoisonnant. On crut que, pour sa sûreté, il avait empoisonné en
même temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis,
fit grand bruit à la mort de son maître; accusa le roi d'avoir payé
l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en fît
justice.
Louis XI n'était pas incapable de ce crime[222], du reste fort commun
alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque dans la loi
ottomane et prescrit par Mahomet II[223], ait été d'un usage général
au XVe siècle parmi les princes chrétiens[224].
[Note 222: Cependant ni Seyssel, ni Brantôme, ne sont des témoins bien
graves contre Louis XI; tout le monde connaît l'historiette du
dernier, la prière du roi à la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste
dans le doute.--Il ne tient pas au faux Amelgard qu'on ne croye que
Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère. _Bibl.
royale, Amelgard, ms. II, XXV, 159 verso._]
[Note 223: Hammer.]
[Note 224: Morts de Douglas et Mar, Viane et Bianca, Bragance et
Viseu, Clarence, etc., etc.]
Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère;
le jour même de sa mort, il le nomma son héritier et lui demanda
pardon des chagrins qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne
répondit rien aux accusations qui s'élevèrent; ce ne fut que dix-huit
mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc
de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune
procédure publique, le moine vécut en prison plusieurs années, et fut
trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable
l'avait étranglé.
La mort du duc de Guienne était prévue de longue date, et le roi, le
duc Bourgogne, jouaient en attendant à qui des deux tromperait
l'autre[225]. Le roi disait que si le duc renonçait à l'alliance de
son frère et du Breton, il lui rendrait Amiens et Saint-Quentin, et le
duc répliquait que si d'abord on les lui rendait, il abandonnerait ses
amis. Il n'en avait nullement l'intention; il leur faisait dire pour
les rassurer qu'il ne faisait cette momerie que pour reprendre les
deux villes. Le roi traîna, et si bien, qu'il apprit la mort de son
frère, ne rendit rien en Picardie et prit la Guienne.
[Note 225: Ici Commines est bien habile, non-seulement dans la forme
(qui est exquise, comme partout), mais dans son désordre apparent.
Quand il a parlé de la grande colère du duc, de l'horrible affaire de
Nesles, etc., il donne la cause de cette colère, qui est de n'avoir pu
escroquer Amiens.--Sur Nesle, V. Bulletins de la Société d'histoire de
France, 1834, partie II, p. 11-17.]
Le duc, furieux d'avoir été trompé dans sa tromperie, lança un
terrible manifeste où il accusait le roi d'avoir empoisonné son frère
et d'avoir voulu le faire périr lui-même. Il lui dénonçait une guerre
à feu et à sang. Il tint parole, brûlant tout sur son passage. C'était
un bon moyen d'augmenter les résistances et de faire combattre les
moins courageux.
La première exécution fut à Nesle; cette petite place n'était défendue
que par des francs-archers; les uns voulaient se rendre, voyant cette
grande armée et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et
ils tuèrent le héraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacré,
sauf ceux à qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'église
même, on allait dans le sang jusqu'à la cheville. On conte que le duc
y entra à cheval, et dit aux siens: «Saint-Georges! voici belle
boucherie, j'ai de bons bouchers[226].»
[Note 226: D'autres lui font dire, quand il sort de la ville et la
voit en feu, ces mélancoliques paroles (presque les mêmes que celles
de Napoléon sur le champ d'Eylau): «Tel fruit porte l'arbre de la
guerre!»]
L'affaire de Nesle étonna fort le roi. Il avait ordonné au connétable
de la raser d'avance, de détruire les petites places pour défendre
les grosses. Toute sa pensée était d'empêcher la jonction du Breton et
du Bourguignon, pour cela de serrer lui-même le Breton, de ne pas le
lâcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le Bourguignon
perdrait le temps à brûler des villages. Il ordonna pour la seconde
fois de raser les petites places, et pour la seconde fois le
connétable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon
s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit réparer pour l'occuper d'une
manière durable.
Saint-Pol écrivait au roi pour le prier de venir au secours,
c'est-à-dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction
de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du traître et fit tout
le contraire; il ne lâcha pas la Bretagne, mais il envoya à Saint-Pol
son ennemi personnel, Dammartin, qui devait partager le commandement
avec lui et le surveiller. Si Dammartin était arrivé un jour plus
tard, tout était perdu.
Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant
Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la
tranchée, ordonne l'assaut; les échelles se trouvent trop courtes; au
bout de deux coups les canons n'ont plus de quoi tirer. Cependant la
porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle
avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se
défendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre
si la ville était prise; les femmes même, devenant braves à force
d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les
hommes; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu'on portait
sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné,
se souvint de Jeanne d'Arc et arracha un drapeau des mains des
assiégeants[227].
[Note 227: Le roi, dans son inquiétude, avait voué _une ville
d'argent_. Il écrit _qu'il ne mangera pas de chair_ que son voeu ne
soit accompli. (Duclos.) Commines qui était au siége, mais parmi les
assiégeants, ne sait rien de cet héroïsme populaire. Il n'est guère
constaté que par les priviléges accordés à la ville et à l'héroïne.
Ordonnances, XVII, 529.]
Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient
dire au duc de presser le pas et que la ville était à lui. Il tarda,
et grâce à ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumèrent un
grand feu sous la porte, qui elle-même brûla avec sa tour; pendant
huit jours, on nourrit ce feu qui arrêtait l'ennemi.
Le samedi au soir, soixante hommes d'armes se jettent dans la place,
et il en vient deux cents à l'aube. Faible secours; la ville effrayée
se serait peut-être rendue; mais le duc en colère n'en voulait plus,
sinon de force et pour la brûler.
Le dimanche 28, Dammartin campa derrière le duc entre lui et Paris; il
fit passer toute une armée dans Beauvais, les plus vieux et les plus
solides capitaines de France, Rouault, Lohéac, Crussol, Vignolle,
Salazar. Le duc décida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir,
couché tout vêtu sur son lit de camp, il dit: «Croyez-vous bien que
ces gens-là nous attendent?» On lui répondit qu'ils étaient assez de
monde pour défendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant
eux. Il s'en moqua: «Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.»
C'était à lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer les siens
à l'escalade sans avoir fait brèche, contre ces grandes forces qui
étaient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu'à onze
heures, sans que le duc se lassât de faire tuer ses gens. La nuit,
Salazar fit une sortie et tua dans sa tente même le grand maître de
l'artillerie bourguignonne.
Paris envoya des secours, Orléans aussi, malgré la distance.
Le connétable, au contraire, qui était tout près, ne fit rien pour
Beauvais; il essaya plutôt de l'affaiblir en lui demandant cent
lances.
Le 22 juillet, le duc de Bourgogne s'en alla enfin, leva le camp, se
vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brûlant. Il
prit Saint-Valéry et Eu; mais il était suivi de près, son armée
fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'écartait. Il ne
put prendre Dieppe, et revint par Rouen. Il resta devant quatre jours,
afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute était au
Breton, qui n'était point venu.
Il n'avait garde de venir. Le roi le tenait et ne le laissait pas
bouger.
Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lâcher
prise. Il prit Chantocé, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant
toujours et ne voyant arriver nul secours, nulle diversion, ni les
Anglais au nord, ni les Aragonais au midi, le Breton fut trop heureux
d'avoir une trêve. Le roi le détacha du Bourguignon, comme il avait
fait trois ans auparavant, et lui donna de l'argent, tout vainqueur
qu'il était; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis (18
octobre).
Le duc de Bourgogne ne pouvait faire la guerre tout seul, l'hiver
approchait; il convint aussi d'une trêve (23 octobre).
Louis XI, contre toute attente, s'était tiré d'affaire. Il avait
décidément vaincu la Bretagne et recouvré tout le midi. Son frère
était mort, et avec lui mille intrigues, mille espérances de troubler
le royaume.
Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas péri, il fallait qu'il
fût très-vivace et vraiment durable. Les sages en jugèrent ainsi; deux
fortes têtes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur
parti, et se donnèrent au roi.
Commines, né et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien
chez lui; il était son chambellan et assez avant dans sa confiance.
Qu'un tel homme, si avisé et parfaitement instruit du fond des choses,
franchît ce pas, c'était un signe grave. L'autre grand chroniqueur du
temps, le zélé serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain[228],
qui pose ici la plume, meurt plus que jamais triste et sombre, et
visiblement inquiet.
[Note 228: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant écrivain commence la
langue imagée, laborieuse, tourmentée du XVIe siècle, langue souvent
ridicule dans l'imitateur Molinet. Chastellain fut reconnu, de son
vivant, pour le maître du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on
voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destinée fut celle de
Charles le Téméraire; l'oeuvre disparut avec le héros, morcelée,
dispersée, enterrée dans les bibliothèques. MM. Buchon, Lacroix et
Jules Quicherat en ont exhumé les lambeaux.
L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi désormais; il
s'arrête au moment où le rétablissement d'Édouard porte au comble la
puissance du duc de Bourgogne. La dernière page de Vaurin est un
remerciement d'Édouard à la ville de Bruges (29 mai 1471).]
CHAPITRE II
DIVERSION ALLEMANDE
1473-1475
On a vu que le duc de Bourgogne manqua Beauvais d'un jour. Ce fut
aussi pour n'être pas prêt à temps qu'il perdit Amiens.
Nous en savons les causes, et par le duc lui-même. Il se plaignait de
n'avoir pas d'armée permanente comme le roi: «Le roi, dit-il, est
toujours prêt[229].»
[Note 229: Documents Gachard, I, 222. Commines fait aussi, par trois
fois, cette observation.]
Il était souverain des peuples les plus riches, mais des peuples
aussi qui défendaient le mieux leur argent. L'argent venait lentement
chaque année; plus lentement encore se faisait l'armement; l'occasion
passait.
Le duc s'en prenait surtout à la Flandre, à la malice des Flamands,
comme il disait[230]. Un hasard heureux[231] nous a conservé
l'invective qu'il prononça contre eux, en mai 1470, au fort de la
crise d'Angleterre, lorsqu'il demandait de l'argent pour armer mille
lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'année.
[Note 230: Depuis qu'il avait été leur prisonnier, il les haïssait.
Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il les fit
attendre «en la nege plus d'une heure et demi.» Documents Gachard, I,
204.]
[Note 231: C'est une improvisation violente, à la Bonaparte. Le scribe
de la ville d'Ypres doit l'avoir écrite au moment même où elle fut
prononcée; on l'a retrouvée dans les Registres de cette ville.]
Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relevé
une grave différence entre les paroles du prince et celles de son
chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait _levé sur tous
les pays_ (ce qui eût compris les Bourgognes), et le duc: _levé sur
les Pays-Bas_. Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque,
qu'il s'agissait des Pays-Bas, «Et non de mon pays de Bourgogne; il
n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens
d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne faites rien
que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes,
croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sage que vous? Prenez
garde; _j'ai moitié de France et moitié de Portugal_... Je saurai
bien y pourvoir... Pour rien au monde je ne romprai mon ordonnance;
entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le principal député de
Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce Hollande? Est-ce
Brabant? Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les autres, qui sont
bien aussi privilégiés, de bien grands seigneurs, comme mon cousin
Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous voulez m'ôter les
miens sous prétexte de priviléges, _dont vous n'avez nul_... Dures
têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos
princes; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez; s'ils étaient
puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être haï... Il y
en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille avec cinq ou
six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en morceaux... J'y
mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien entreprendre contre
votre seigneur. J'en serais fâché pour vous; ce serait l'histoire du
pot de verre et du pot de fer!»
L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en
mai; la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle
achevée en décembre? Nous voyons qu'à cette époque le duc, excédé des
plaintes et des difficultés, écrit aux états assemblés des Pays-Bas
qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie (19
décembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et
Saint-Quentin.
On a remarqué cette grave parole, qu'il était à _moitié de France,
moitié de Portugal_. C'était dire aux Flamands qu'ils avaient un
maître étranger.
En cette même année 1470, il se proclama étranger à la France même,
et cela dans une solennelle audience où les ambassadeurs de France
venaient lui offrir réparation pour les pirateries de Warwick. La
scène fut étrange; elle effraya, indigna, ses plus dévoués serviteurs.
Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône plus haut
qu'on n'en vit jamais pour personne, roi ou empereur; un dais d'or, un
ciel d'or, et tout le reste en descendant de degré en degré, couvert
de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places
marquées, la maison et l'état, princes et barons, chevaliers et
écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leur banc,
se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans
mettre la main au chapeau, «les niqua de la tête.» L'affaire à peine
exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation
n'étaient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...--«Eh!
monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire
vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout.--Je vous ai dit que
ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer.--Quoi! dit l'autre sur un ton
lamentable, on fait bien la paix d'un royaume perdu et de cinq cent
mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?...
Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux vous avez un
juge...» À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: «_Nous
autres Portugais!_ s'écria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux
que nous croyons amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons
au cent mille diables d'enfer!»
Là-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Français, tous furent
blessés au coeur[232]. On sentit l'étranger... Il n'avait dit que trop
vrai; il n'avait rien du pays, rien de son père; le bizarre mélange
anglo-portugais, qu'il tenait du côté maternel, apparaissait en lui de
plus en plus; sur le sombre fond anglais, qui toujours devenait plus
sombre, perçait à chaque instant par éclairs la violence du midi.
[Note 232: Chastellain même, son chroniqueur d'office, et dans une
chronique qui peut-être passait sous ses yeux, s'en plaint avec une
noble douleur.--Les instructions du roi à ses ambassadeurs étaient
bien combinées pour produire cet effet. Elles contiennent une
énumération de tous les bienfaits de la France envers les ducs de
Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononcée dans cette
occasion solennelle devant tous les serviteurs du duc, pouvait les
refroidir à son égard, ou même les détacher de lui. _Bibl. royale,
mss. Baluze, 165, 17 mai_, et dans les _papiers Legrand, carton de
l'année 1470_. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort
hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui «dimanche
dernier... a prist l'ordre de la Jarretière: Hélas! s'il eust bien
recogneu et pansé à ce que tant vous humiliastes que, _à l'instar de
Jésus-Christ qui se humilia envers ses disciples_, vous qui estes son
seigneur, allastes à Péronne à luy, il ne l'eust pas fait, et croy que
(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault...» _Bibl.
royale, mss. Gaignières_, nº 2895 (communiqué par M. J. Quicherat).]
Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'exprimait que trop
la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé
cette Babel sous Philippe le Bon (t. VII, liv. XII, ch. IV.). Mais il
y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier,
Français de naturel, se trouva l'être politiquement, et par ses
acquisitions de pays français, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne
fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans
l'autre, il compliqua sa complication naturelle d'éléments
irréconciliables qu'il ne put accorder jamais.
Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de
l'unité. Dès son avénement, il essaya de régulariser ses
finances[233], en instituant un payeur général (1468). En 1473, il
entreprit de centraliser la justice, en dépit de toutes les
réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines sur le
modèle du Parlement de Paris; là devaient être aussi réunies ses
diverses chambres des comptes. La même année, 1473, il promulgua une
grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes,
imposait les mêmes règles aux troupes diverses dont se composaient ses
armées[234].
[Note 233: _Archives générales de Belgique, Brabant, I, fol. 108_,
mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance à
rendre compte annuellement, 7 déc. 1470.]
[Note 234: Cette ordonnance innove peu; elle régularise. Elle laisse
subsister la mauvaise organisation _par lances_, chacune de cinq ou
six hommes, dont deux au moins étaient inutiles; les Anglais, dans
leur expédition de 1475 en France, supprimèrent déjà le plus inutile,
le page.--L'ordonnance exige des écritures, difficiles à obtenir des
gens de guerre: «le capitaine doit porter toujours un rolet sur lui...
en son chapeau ou ailleurs.» Ni jeu, ni jurement. Trente femmes
seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au siége de Neuss, quelques
mille à Granson).--Les ordonnances de 1468 et 1471 sont imprimées dans
les Mémoires pour l'histoire de Bourgogne (nº 1729, p. 283; celle de
1473 se trouve dans le Schweitzerische Geschichtforscher (1817), II,
425-463, et dans Gollut, 846-866).]