[Note 218: Charles VIII était né le 30 juin 1470. Je ne vois, à partir

de cette époque, aucune année où son père aurait trouvé le temps

d'écrire pour lui le _Rosier des guerres_. Ce livre élégant, mais

plein de généralités vagues, ne rappelle guère le style de Louis XI.

Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-même à son fils, ait

dit: «Le noble roy Loys unziesme.» V. les deux _mss. de la Bibl.

royale_.]

[Note 219: Louis XI fait les mensonges les plus singuliers pour

empêcher ce mariage. Il veut qu'on dise à son frère qu'il n'y

trouverait «pas grand plaisir,» ni postérité: «M. du Bouchage, mon

ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en paradis... Et

dit-on que la fille est bien malade et enflée...» Duclos.]

Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France mais de la

détruire et de la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas:

«J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais

six.» On disait à la cour de Guienne: «Nous lui mettrons tant de

lévriers à la queue qu'il ne saura où fuir.»

On croyait déjà la bête aux abois; on appelait tout le monde à la

curée. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la

Guienne.

La soeur du roi, la Savoyarde, qu'il venait de secourir, lui tourna le

dos et travailla à mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit

son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa là la

fille du roi, comme celle d'un pauvre homme, et s'en alla demander la

riche héritière de Bourgogne et des Pays-Bas.

Ce qui donnait un peu de répit au roi, c'est que ses ennemis n'étaient

pas encore bien d'accord. Le duc de Bourgogne, qui avait promis sa

fille à deux ou trois princes, ne pouvait pas les satisfaire. Il

voulait que les Anglais vinssent; d'autres n'en voulaient pas. Les

Anglais eux-mêmes hésitaient, craignant d'être pris pour dupes, et

d'aider à faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous

les rois, ce qui fut arrivé s'il eût uni, par ce prodigieux mariage de

Bourgogne, le Nord et le Midi.

Cependant le printemps semblait devoir finir ces tergiversations. Le

duc de Guienne avait convoqué dans ses provinces le ban et

l'arrière-ban, et nommé général le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi

capital du roi, se chargeait de l'exécution[220].

[Note 220: La France et la Guienne étaient déjà comme deux États

étrangers, ennemis. V. le procès fait par Tristan l'Ermite à un prêtre

normand qui revenait de Guienne. _Archives du royaume_, J. 950, _25

février 1471_.]

Le roi, sans alliés, sans espoir de secours, avait, dit-on, imaginé

d'engager les Écossais à passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur

des vaisseaux danois qu'il leur aurait loués.

Il faisait à son frère les dernières offres qu'il pût faire, les

plus hautes, de le faire _lieutenant général du royaume_ en lui

donnant sa fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis

jusqu'à la Loire. Il ne pouvait faire davantage, à moins d'abdiquer

et de lui céder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas être

_lieutenant_[221].

[Note 221: Son sceau n'est que trop significatif. On l'y voit assis

avec la couronne et l'épée de justice: _Deus, judicium tuum regi da,

et justitiam tuum filio regis_, ce qui doit se prendre ici dans un

sens tout particulier; _judicium_ peut signifier _punition_. V. Trésor

de numismatique et glyptique, planche XXIII.]

Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son frère et

lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Siége d'être à jamais, lui et

ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Cléry. Il ordonna des

prières pour la paix et voulut que désormais, par toute la France, à

midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dit trois Ave (avril 1472).

Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les troupes qu'il

faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiques qu'il avait

chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire

serment.

Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de

Guienne, toujours délicat et maladif, avait la fièvre quarte depuis

huit mois et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des

divisions de sa petite cour; elle était déchirée par deux partis, une

maîtresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était

ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux,

qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Giles comme ami des

Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint-Jean d'Angeli,

le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc en

l'empoisonnant. On crut que, pour sa sûreté, il avait empoisonné en

même temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis,

fit grand bruit à la mort de son maître; accusa le roi d'avoir payé

l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en fît

justice.

Louis XI n'était pas incapable de ce crime[222], du reste fort commun

alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque dans la loi

ottomane et prescrit par Mahomet II[223], ait été d'un usage général

au XVe siècle parmi les princes chrétiens[224].

[Note 222: Cependant ni Seyssel, ni Brantôme, ne sont des témoins bien

graves contre Louis XI; tout le monde connaît l'historiette du

dernier, la prière du roi à la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste

dans le doute.--Il ne tient pas au faux Amelgard qu'on ne croye que

Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère. _Bibl.

royale, Amelgard, ms. II, XXV, 159 verso._]

[Note 223: Hammer.]

[Note 224: Morts de Douglas et Mar, Viane et Bianca, Bragance et

Viseu, Clarence, etc., etc.]

Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère;

le jour même de sa mort, il le nomma son héritier et lui demanda

pardon des chagrins qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne

répondit rien aux accusations qui s'élevèrent; ce ne fut que dix-huit

mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc

de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune

procédure publique, le moine vécut en prison plusieurs années, et fut

trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable

l'avait étranglé.

La mort du duc de Guienne était prévue de longue date, et le roi, le

duc Bourgogne, jouaient en attendant à qui des deux tromperait

l'autre[225]. Le roi disait que si le duc renonçait à l'alliance de

son frère et du Breton, il lui rendrait Amiens et Saint-Quentin, et le

duc répliquait que si d'abord on les lui rendait, il abandonnerait ses

amis. Il n'en avait nullement l'intention; il leur faisait dire pour

les rassurer qu'il ne faisait cette momerie que pour reprendre les

deux villes. Le roi traîna, et si bien, qu'il apprit la mort de son

frère, ne rendit rien en Picardie et prit la Guienne.

[Note 225: Ici Commines est bien habile, non-seulement dans la forme

(qui est exquise, comme partout), mais dans son désordre apparent.

Quand il a parlé de la grande colère du duc, de l'horrible affaire de

Nesles, etc., il donne la cause de cette colère, qui est de n'avoir pu

escroquer Amiens.--Sur Nesle, V. Bulletins de la Société d'histoire de

France, 1834, partie II, p. 11-17.]

Le duc, furieux d'avoir été trompé dans sa tromperie, lança un

terrible manifeste où il accusait le roi d'avoir empoisonné son frère

et d'avoir voulu le faire périr lui-même. Il lui dénonçait une guerre

à feu et à sang. Il tint parole, brûlant tout sur son passage. C'était

un bon moyen d'augmenter les résistances et de faire combattre les

moins courageux.

La première exécution fut à Nesle; cette petite place n'était défendue

que par des francs-archers; les uns voulaient se rendre, voyant cette

grande armée et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et

ils tuèrent le héraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacré,

sauf ceux à qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'église

même, on allait dans le sang jusqu'à la cheville. On conte que le duc

y entra à cheval, et dit aux siens: «Saint-Georges! voici belle

boucherie, j'ai de bons bouchers[226].»

[Note 226: D'autres lui font dire, quand il sort de la ville et la

voit en feu, ces mélancoliques paroles (presque les mêmes que celles

de Napoléon sur le champ d'Eylau): «Tel fruit porte l'arbre de la

guerre!»]

L'affaire de Nesle étonna fort le roi. Il avait ordonné au connétable

de la raser d'avance, de détruire les petites places pour défendre

les grosses. Toute sa pensée était d'empêcher la jonction du Breton et

du Bourguignon, pour cela de serrer lui-même le Breton, de ne pas le

lâcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le Bourguignon

perdrait le temps à brûler des villages. Il ordonna pour la seconde

fois de raser les petites places, et pour la seconde fois le

connétable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon

s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit réparer pour l'occuper d'une

manière durable.

Saint-Pol écrivait au roi pour le prier de venir au secours,

c'est-à-dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction

de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du traître et fit tout

le contraire; il ne lâcha pas la Bretagne, mais il envoya à Saint-Pol

son ennemi personnel, Dammartin, qui devait partager le commandement

avec lui et le surveiller. Si Dammartin était arrivé un jour plus

tard, tout était perdu.

Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant

Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la

tranchée, ordonne l'assaut; les échelles se trouvent trop courtes; au

bout de deux coups les canons n'ont plus de quoi tirer. Cependant la

porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle

avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se

défendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre

si la ville était prise; les femmes même, devenant braves à force

d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les

hommes; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu'on portait

sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné,

se souvint de Jeanne d'Arc et arracha un drapeau des mains des

assiégeants[227].

[Note 227: Le roi, dans son inquiétude, avait voué _une ville

d'argent_. Il écrit _qu'il ne mangera pas de chair_ que son voeu ne

soit accompli. (Duclos.) Commines qui était au siége, mais parmi les

assiégeants, ne sait rien de cet héroïsme populaire. Il n'est guère

constaté que par les priviléges accordés à la ville et à l'héroïne.

Ordonnances, XVII, 529.]

Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient

dire au duc de presser le pas et que la ville était à lui. Il tarda,

et grâce à ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumèrent un

grand feu sous la porte, qui elle-même brûla avec sa tour; pendant

huit jours, on nourrit ce feu qui arrêtait l'ennemi.

Le samedi au soir, soixante hommes d'armes se jettent dans la place,

et il en vient deux cents à l'aube. Faible secours; la ville effrayée

se serait peut-être rendue; mais le duc en colère n'en voulait plus,

sinon de force et pour la brûler.

Le dimanche 28, Dammartin campa derrière le duc entre lui et Paris; il

fit passer toute une armée dans Beauvais, les plus vieux et les plus

solides capitaines de France, Rouault, Lohéac, Crussol, Vignolle,

Salazar. Le duc décida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir,

couché tout vêtu sur son lit de camp, il dit: «Croyez-vous bien que

ces gens-là nous attendent?» On lui répondit qu'ils étaient assez de

monde pour défendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant

eux. Il s'en moqua: «Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.»

C'était à lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer les siens

à l'escalade sans avoir fait brèche, contre ces grandes forces qui

étaient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu'à onze

heures, sans que le duc se lassât de faire tuer ses gens. La nuit,

Salazar fit une sortie et tua dans sa tente même le grand maître de

l'artillerie bourguignonne.

Paris envoya des secours, Orléans aussi, malgré la distance.

Le connétable, au contraire, qui était tout près, ne fit rien pour

Beauvais; il essaya plutôt de l'affaiblir en lui demandant cent

lances.

Le 22 juillet, le duc de Bourgogne s'en alla enfin, leva le camp, se

vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brûlant. Il

prit Saint-Valéry et Eu; mais il était suivi de près, son armée

fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'écartait. Il ne

put prendre Dieppe, et revint par Rouen. Il resta devant quatre jours,

afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute était au

Breton, qui n'était point venu.

Il n'avait garde de venir. Le roi le tenait et ne le laissait pas

bouger.

Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lâcher

prise. Il prit Chantocé, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant

toujours et ne voyant arriver nul secours, nulle diversion, ni les

Anglais au nord, ni les Aragonais au midi, le Breton fut trop heureux

d'avoir une trêve. Le roi le détacha du Bourguignon, comme il avait

fait trois ans auparavant, et lui donna de l'argent, tout vainqueur

qu'il était; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis (18

octobre).

Le duc de Bourgogne ne pouvait faire la guerre tout seul, l'hiver

approchait; il convint aussi d'une trêve (23 octobre).

Louis XI, contre toute attente, s'était tiré d'affaire. Il avait

décidément vaincu la Bretagne et recouvré tout le midi. Son frère

était mort, et avec lui mille intrigues, mille espérances de troubler

le royaume.

Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas péri, il fallait qu'il

fût très-vivace et vraiment durable. Les sages en jugèrent ainsi; deux

fortes têtes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur

parti, et se donnèrent au roi.

Commines, né et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien

chez lui; il était son chambellan et assez avant dans sa confiance.

Qu'un tel homme, si avisé et parfaitement instruit du fond des choses,

franchît ce pas, c'était un signe grave. L'autre grand chroniqueur du

temps, le zélé serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain[228],

qui pose ici la plume, meurt plus que jamais triste et sombre, et

visiblement inquiet.

[Note 228: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant écrivain commence la

langue imagée, laborieuse, tourmentée du XVIe siècle, langue souvent

ridicule dans l'imitateur Molinet. Chastellain fut reconnu, de son

vivant, pour le maître du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on

voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destinée fut celle de

Charles le Téméraire; l'oeuvre disparut avec le héros, morcelée,

dispersée, enterrée dans les bibliothèques. MM. Buchon, Lacroix et

Jules Quicherat en ont exhumé les lambeaux.

L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi désormais; il

s'arrête au moment où le rétablissement d'Édouard porte au comble la

puissance du duc de Bourgogne. La dernière page de Vaurin est un

remerciement d'Édouard à la ville de Bruges (29 mai 1471).]

CHAPITRE II

DIVERSION ALLEMANDE

1473-1475

On a vu que le duc de Bourgogne manqua Beauvais d'un jour. Ce fut

aussi pour n'être pas prêt à temps qu'il perdit Amiens.

Nous en savons les causes, et par le duc lui-même. Il se plaignait de

n'avoir pas d'armée permanente comme le roi: «Le roi, dit-il, est

toujours prêt[229].»

[Note 229: Documents Gachard, I, 222. Commines fait aussi, par trois

fois, cette observation.]

Il était souverain des peuples les plus riches, mais des peuples

aussi qui défendaient le mieux leur argent. L'argent venait lentement

chaque année; plus lentement encore se faisait l'armement; l'occasion

passait.

Le duc s'en prenait surtout à la Flandre, à la malice des Flamands,

comme il disait[230]. Un hasard heureux[231] nous a conservé

l'invective qu'il prononça contre eux, en mai 1470, au fort de la

crise d'Angleterre, lorsqu'il demandait de l'argent pour armer mille

lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'année.

[Note 230: Depuis qu'il avait été leur prisonnier, il les haïssait.

Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il les fit

attendre «en la nege plus d'une heure et demi.» Documents Gachard, I,

204.]

[Note 231: C'est une improvisation violente, à la Bonaparte. Le scribe

de la ville d'Ypres doit l'avoir écrite au moment même où elle fut

prononcée; on l'a retrouvée dans les Registres de cette ville.]

Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relevé

une grave différence entre les paroles du prince et celles de son

chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait _levé sur tous

les pays_ (ce qui eût compris les Bourgognes), et le duc: _levé sur

les Pays-Bas_. Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque,

qu'il s'agissait des Pays-Bas, «Et non de mon pays de Bourgogne; il

n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens

d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne faites rien

que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes,

croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sage que vous? Prenez

garde; _j'ai moitié de France et moitié de Portugal_... Je saurai

bien y pourvoir... Pour rien au monde je ne romprai mon ordonnance;

entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le principal député de

Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce Hollande? Est-ce

Brabant? Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les autres, qui sont

bien aussi privilégiés, de bien grands seigneurs, comme mon cousin

Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous voulez m'ôter les

miens sous prétexte de priviléges, _dont vous n'avez nul_... Dures

têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos

princes; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez; s'ils étaient

puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être haï... Il y

en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille avec cinq ou

six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en morceaux... J'y

mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien entreprendre contre

votre seigneur. J'en serais fâché pour vous; ce serait l'histoire du

pot de verre et du pot de fer!»

L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en

mai; la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle

achevée en décembre? Nous voyons qu'à cette époque le duc, excédé des

plaintes et des difficultés, écrit aux états assemblés des Pays-Bas

qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie (19

décembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et

Saint-Quentin.

On a remarqué cette grave parole, qu'il était à _moitié de France,

moitié de Portugal_. C'était dire aux Flamands qu'ils avaient un

maître étranger.

En cette même année 1470, il se proclama étranger à la France même,

et cela dans une solennelle audience où les ambassadeurs de France

venaient lui offrir réparation pour les pirateries de Warwick. La

scène fut étrange; elle effraya, indigna, ses plus dévoués serviteurs.

Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône plus haut

qu'on n'en vit jamais pour personne, roi ou empereur; un dais d'or, un

ciel d'or, et tout le reste en descendant de degré en degré, couvert

de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places

marquées, la maison et l'état, princes et barons, chevaliers et

écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leur banc,

se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans

mettre la main au chapeau, «les niqua de la tête.» L'affaire à peine

exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation

n'étaient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...--«Eh!

monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire

vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout.--Je vous ai dit que

ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer.--Quoi! dit l'autre sur un ton

lamentable, on fait bien la paix d'un royaume perdu et de cinq cent

mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?...

Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux vous avez un

juge...» À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: «_Nous

autres Portugais!_ s'écria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux

que nous croyons amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons

au cent mille diables d'enfer!»

Là-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Français, tous furent

blessés au coeur[232]. On sentit l'étranger... Il n'avait dit que trop

vrai; il n'avait rien du pays, rien de son père; le bizarre mélange

anglo-portugais, qu'il tenait du côté maternel, apparaissait en lui de

plus en plus; sur le sombre fond anglais, qui toujours devenait plus

sombre, perçait à chaque instant par éclairs la violence du midi.

[Note 232: Chastellain même, son chroniqueur d'office, et dans une

chronique qui peut-être passait sous ses yeux, s'en plaint avec une

noble douleur.--Les instructions du roi à ses ambassadeurs étaient

bien combinées pour produire cet effet. Elles contiennent une

énumération de tous les bienfaits de la France envers les ducs de

Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononcée dans cette

occasion solennelle devant tous les serviteurs du duc, pouvait les

refroidir à son égard, ou même les détacher de lui. _Bibl. royale,

mss. Baluze, 165, 17 mai_, et dans les _papiers Legrand, carton de

l'année 1470_. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort

hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui «dimanche

dernier... a prist l'ordre de la Jarretière: Hélas! s'il eust bien

recogneu et pansé à ce que tant vous humiliastes que, _à l'instar de

Jésus-Christ qui se humilia envers ses disciples_, vous qui estes son

seigneur, allastes à Péronne à luy, il ne l'eust pas fait, et croy que

(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault...» _Bibl.

royale, mss. Gaignières_, nº 2895 (communiqué par M. J. Quicherat).]

Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'exprimait que trop

la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé

cette Babel sous Philippe le Bon (t. VII, liv. XII, ch. IV.). Mais il

y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier,

Français de naturel, se trouva l'être politiquement, et par ses

acquisitions de pays français, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne

fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans

l'autre, il compliqua sa complication naturelle d'éléments

irréconciliables qu'il ne put accorder jamais.

Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de

l'unité. Dès son avénement, il essaya de régulariser ses

finances[233], en instituant un payeur général (1468). En 1473, il

entreprit de centraliser la justice, en dépit de toutes les

réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines sur le

modèle du Parlement de Paris; là devaient être aussi réunies ses

diverses chambres des comptes. La même année, 1473, il promulgua une

grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes,

imposait les mêmes règles aux troupes diverses dont se composaient ses

armées[234].

[Note 233: _Archives générales de Belgique, Brabant, I, fol. 108_,

mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance à

rendre compte annuellement, 7 déc. 1470.]

[Note 234: Cette ordonnance innove peu; elle régularise. Elle laisse

subsister la mauvaise organisation _par lances_, chacune de cinq ou

six hommes, dont deux au moins étaient inutiles; les Anglais, dans

leur expédition de 1475 en France, supprimèrent déjà le plus inutile,

le page.--L'ordonnance exige des écritures, difficiles à obtenir des

gens de guerre: «le capitaine doit porter toujours un rolet sur lui...

en son chapeau ou ailleurs.» Ni jeu, ni jurement. Trente femmes

seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au siége de Neuss, quelques

mille à Granson).--Les ordonnances de 1468 et 1471 sont imprimées dans

les Mémoires pour l'histoire de Bourgogne (nº 1729, p. 283; celle de

1473 se trouve dans le Schweitzerische Geschichtforscher (1817), II,

425-463, et dans Gollut, 846-866).]

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 12 / 24 段