[Note 202: «Le duc de Bourgoigne escripvit prestement au mayeur et

peuple de Londres; si leur fist avec dire et remonstrer comment il

s'estoit alyez à eulx en prenant par mariage la seur du roy Édouard,

parmi laquele alyance, luy avoient promis estre et demourer à toujours

bons et loyaulx subjetz au roi Édouard... et s'ilz ne luy

entretenoient ce que promis avoient, il sçavoit bien ce qu'il en

devoit faire. Lequel, maisre de Londres, aiant recheu lesdites lettres

du duc, assambla le commun de la Cité, et là les fist lire

publiquement. Laquele lecture oye, le commun respondy, comme d'une

voye, que voirement vouloient-ilz entretenir ce que promis lui

ayoient, et estre bons subjetz au roy Édouard... Warewic, faignant

qu'il ne sceust riens desdites lettres, dist un jour au roy que bon

serroit qu'il allast à Londres pour soy monstrer au peuple et visiter

la royne sa femme...» _Vaurin, fol. 278._ L'orgueil national semble

avoir décidé tous les chroniqueurs anglais à supprimer le fait si

grave d'une lettre menaçante et presque impérative du duc de

Bourgogne. Ce qui confirme le récit de Vaurin, c'est que le capitaine

de Calais fit serment à Édouard, _dans les mains de l'envoyé du duc de

Bourgogne_, qui était Commines (éd. Dupont, I, 236). Le continuateur

de Croyland, p. 552, attribue uniquement l'élargissement d'Édouard à

la crainte que Warwick avait des Lancastriens, et au refus du peuple

de s'armer, s'il ne voyait le roi libre. Polydore Virgile (p. 657), et

les autres après lui, ne savent que dire: l'événement reste

inintelligible.]

Warwick devait succomber. Il avait bâti sa prodigieuse fortune, celle

de ses deux frères, sur des éléments très-divers qui s'excluaient

entre eux. Un mot d'explication:

Les Nevill (c'était leur vrai nom) étaient des cadets de Westmoreland.

Il faut croire que leur piété fut grande sous la pieuse maison de

Lancastre, car Richard Nevill, celui dont il s'agit, trouva moyen

d'épouser la fille, l'héritage et le nom de ce fameux Warwick, le lord

selon le coeur de Dieu, l'homme des évêques, celui qui brûla la

Pucelle, et qui fit d'Henri VI un saint. Ce beau-père mourut régent de

France, et avec lui bien des choses qu'espéraient les Nevill. Alors

ils firent volte-face, cultivèrent la Rose blanche, la guerre civile,

qui, au défaut de la France, leur livrait l'Angleterre. Le produit fut

énorme; Richard Nevill et ses deux frères, se trouvèrent établis

partout par successions, mariages, nominations, confiscations; ils

eurent les comtés de Warwick, de Salisbury, de Northumberland, etc.,

l'archevêché d'York, les sceaux, les clefs du palais, les charges de

chambellan, chancelier, amiral, lieutenant d'Irlande, la charge

infiniment lucrative de gouverneur de Calais. Celles de l'aîné seul

lui valaient par an vingt mille marcs d'argent, deux millions d'alors

qui feraient peut-être vingt millions d'aujourd'hui. Voilà pour les

charges; quant aux biens, qui pourrait calculer?

Grand établissement, et tel qu'en quelque sorte il faisait face à la

royauté[203]. Là pourtant n'était pas la vraie puissance de Warwick.

Sa puissance était d'être, non le premier des lords, des grands

propriétaires, mais le roi des ennemis de la propriété, pillards de la

frontière et corsaires du détroit.

[Note 203: Je crois avoir lu sur le tombeau d'un de ces Warwick, dans

leur chapelle ou leur caveau: _Regum nunc subsidium, nunc invidia._ Je

cite de mémoire.]

Le fonds de l'Angleterre, sa bizarre duplicité au moyen âge, c'est

par-dessus et ostensiblement, le pharisaïsme légal, la superstition de

la loi, et par-dessous l'esprit de Robin Hood. Qu'est-ce que Robin

Hood? L'_out-law_, l'_hors la loi_. Robin Hood est naturellement

l'ennemi de l'homme de loi, l'adversaire du shériff. Dans la longue

succession des ballades dont il est le héros, il habite d'abord les

vertes forêts de Lincoln. Les guerres de France l'en font sortir[204];

il laisse là le shériff et les daims du roi, il vient à la mer, il

passe la mer... Il est resté marin. Ce changement se fait aux XVe et

XVIe siècles, sous Warwick, sous Élisabeth.

[Note 204: Ce nom de Robin est encore populaire au XVe siècle. C'est

celui que les communes du nord, soulevées en 1468, donnèrent à leur

chef.--«A cap'tain, whom thei had named _Robin_ of Riddisdale.» The

Chronicle Fabian (in-folio, 1559), fol. 498. Vaurin a tort de dire:

«Ung villain, nommé Robin Rissedale.» _Bibl. royale, ms. 6759, fol.

276._

Sur le cycle de ballades, sur les transformations qu'y subit le

personnage de Robin Hood, V. la très-intéressante dissertation de M.

Barry, professeur d'histoire à la faculté de Toulouse.]

Tous les compagnons de Robin Hood, tous les gens brouillés avec la

justice, trouvaient leur sécurité en ceci, que Warwick était (par lui

et par son frère) juge des marches de Calais et d'Écosse, juge

indulgent et qui avait si bon coeur qu'il ne faisait jamais justice.

S'il y avait au _border_ un bon compagnon, qui ne trouvant plus à

voler, n'eût à manger «que ses éperons[205],» il allait trouver ce

grand juge des marches; l'excellent juge, au lieu de le faire pendre,

lui donnait à dîner.

[Note 205: C'était l'usage au _border_ que, quand le cavalier avait

tout mangé et qu'il n'y avait plus rien dans la maison, sa femme lui

servait dans un plat une paire d'éperons.]

Ce que Warwick aimait et honorait le plus en ce monde, c'était la

ville de Londres. Il était l'ami du lord maire, de tous les gros

marchands, leur ami et leur débiteur, pour mieux les attacher à sa

fortune. Les petits, il les recevait tous à portes ouvertes, et les

faisait manger, tant qu'il s'en présentait. L'ordinaire de Warwick,

quand il était à Londres, était de six boeufs par repas; quiconque

entrait emportait de la viande «tout ce qu'il en tenait sur un long

poignard[206].» L'on disait et l'on répétait que ce bon lord était si

hospitalier, que dans toutes ses terres et châteaux il nourrissait

trente mille hommes.

[Note 206: Stow (p. 421) a recueilli ces traditions. Voir aussi

Olivier de la Marche, II, 276.]

Warwick fut, autant et plus que Sforza et que Louis XI, l'homme

d'affaire et d'action comme on le concevait alors. Ni peur, ni

honneur, ni rancune; fort détaché de toute chevalerie. Aux batailles,

il mettait ses gens aux mains, mais se faisait tenir un cheval prêt,

et si l'affaire allait mal, partait le premier. Il n'eût pas fait le

gentilhomme, comme Louis XI à Liége.

Froid et _positif_ à ce point, il n'en eut pas moins une parfaite

entente de la comédie politique, telle que la circonstance pouvait la

demander.

Ce talent éclata lorsque, après le terrible échec de Wakefield, ayant

perdu son duc d'York et n'ayant plus dans les mains qu'un garçon de

dix-huit ans, le jeune Édouard, il le mena à Londres, et de porte en

porte sollicita pour lui. L'affreuse histoire du diadème de papier, la

litanie de l'enfant mis à mort, la beauté surtout du jeune Édouard,

_la blanche rose d'York_, aidaient à merveille le grand comédien. Il

le montrait aux femmes; ce beau jeune roi à marier les touchait fort,

leur tirait des larmes, souvent de l'argent. Il demandait un jour dix

livres à une vieille: «Pour ce visage-là, lui dit-elle, tu en auras

vingt.»

Ce n'était pas une médiocre difficulté pour Warwick de concilier ses

deux rôles opposés, d'être ami des marchands, par exemple, et

protecteur des corsaires du détroit. Ces grands repas, qui faisaient

l'étonnement des bonnes gens de Londres, durent être maintes fois

donnés à leurs dépens; le marchand risquait fort de reconnaître à

table, dans tel de ces convives «au long poignard,» son voleur de

Calais.

Si Warwick parvenait à tromper Londres, il ne donnait pas le change au

duc de Bourgogne. Le duc qui aimait la mer, qui avait longtemps vécu

près des digues, que voyait-il de là le plus souvent? Les vaisseaux

d'Angleterre prenant les siens... Grâce à ce voisinage, les ports de

Flandre et de Hollande étaient comme bloqués. L'homme qu'il haïssait

le plus était Warwick. Nous avons vu comme, avec une simple lettre, il

lui ôta Londres et sauva Édouard. Warwick, après deux nouvelles

tentatives, perdit terre et passa à Calais (mai 1470).

Tout un peuple se jeta à la mer pour le suivre; il y en eut à remplir

quatre-vingts vaisseaux. Mais le lieutenant de Warwick à Calais ne

voulut pas le recevoir avec cette flotte; il lui ferma la porte et

tira sur lui, lui faisant dire sous main qu'il l'éloignait pour le

sauver, que, s'il fût entré à Calais, il était perdu, assiégé qu'il

eût été bientôt par toutes les armées d'Angleterre et de Flandre.

Warwick se réfugia donc en Normandie, avec son monde d'écumeurs de

mer, qui, pour leur coup d'essai, prirent au duc quinze vaisseaux et

les vendirent hardiment à Rouen[207].

[Note 207: La lettre du duc à sa mère est visiblement destinée à être

répandue, une sorte de pamphlet.]

Le duc furieux refusa les réparations qu'offrait le roi; il fit

arrêter tout ce qu'il y avait de marchands français dans ses États,

réunit contre Warwick les vaisseaux hollandais et anglais, le bloqua,

l'affama, dans les ports de la Normandie, et l'obligea ainsi à jouer

le tout pour le tout, et ressaisir, s'il pouvait, l'Angleterre.

Il y avait grandi par l'absence. Il était plus présent que jamais au

coeur du peuple; le nom du grand comte était dans toutes les

bouches[208]. Cette royale hospitalité, cette table généreuse,

ouverte à tous, laissait bien des regrets. Le foyer de Warwick, ce

foyer de tous ceux qui n'en avaient pas, qu'il fût éteint à la fois

dans tant de comtés, c'était un deuil public... D'autre part, les

lords et évêques[209] sentaient bien que sans un tel chef ils ne se

défendraient pas aisément contre l'avidité de la basse noblesse dont

s'était entouré Édouard[210]. Ils offraient à Warwick de l'argent;

pour des hommes, il n'avait pas à s'en inquiéter, disaient-ils, il en

trouverait assez en débarquant. Seulement, il fallait que la nouvelle

révolution se fît au nom de Lancastre.

[Note 208: Solem excidisse sibi e mundo putabant... Illud unum, loco

cantilenæ, in ore vulgi... resonabat. Polyd. Vergil., p. 659-660.]

[Note 209: Dès 1465, ils rappelaient Marguerite. (Croyland.)]

[Note 210: L'élévation des parents de la reine, des Wideville, fut

subite, violente; elle se fit surtout par des mariages forcés. Cinq

soeurs, deux frères, un fils de la reine, raflèrent les huit héritages

les plus riches de l'Angleterre. La vénérable duchesse Norfolk, à

quatre-vingts ans, fut obligée de se laisser épouser par le fils de la

reine (du premier lit), qui avait vingt ans. «Maritagium diabolicum,»

dit un contemporain, et un autre outrageusement: «Juvencula octoginta

annorum!»]

Warwick et Lancastre! ces noms seuls ainsi rapprochés semblaient avoir

horreur l'un de l'autre; infranchissable était la barrière qui les

séparait! barrière de sang et barrière d'infamie... Les échafauds et

les carnages, les meurtres à froid, les parents tués, la boue,

l'outrage lancés de l'un à l'autre. Warwick menant Henri VI garrotté

dans Londres, affichant la reine à Saint-Paul, la faisant mettre au

prône «comme ribaude, ahontie de son corps, et mauvaise lisse,» et son

enfant bâtard, adultérin, un enfant de la rue...

Elle devait rougir, à entendre seulement nommer Warwick. Lui parler

de le revoir, c'était chose qui semblait impossible. Exiger qu'elle

oubliât tout et qu'elle s'oubliât elle-même au point de mettre la

famille de cet homme dans la sienne, et qu'en unissant leurs enfants,

Marguerite, pour ainsi dire, épousât Warwick! cela était impie. Nul

homme, excepté Louis XI, ne se fût fait l'entremetteur de ce

monstrueux accouplement.

Ajoutez qu'en faisant cet effort et ce sacrifice, chacun d'eux ne

pouvait vouloir que tromper un moment. Warwick, qui venait de marier

son aînée à Clarence en lui promettant le trône, mariait la seconde au

jeune fils de Marguerite avec la même dot. Il avait ainsi deux rois à

choisir et de quoi détruire la maison de Lancastre lorsqu'il l'aurait

rétablie. La haine et la méfiance duraient dans le mariage même. Il

n'en plaisait que plus à Louis XI, qui y voyait deux ou trois guerres

civiles.

Warwick se moqua du blocus des Flamands, et passa sous l'escorte des

vaisseaux du roi (septembre). Ses deux frères l'accueillirent, Édouard

n'eut que le temps de se jeter dans un vaisseau qui le mit en

Hollande. Warwick put à son aise rentrer dans Londres, prendre Henri à

la Tour, promener l'innocente figure, édifier le peuple, s'accusant

humblement du péché d'avoir détrôné un saint.

Le contre-coup fut fort ici. Le roi assembla les notables, leur conta

tous les méfaits du duc de Bourgogne, et par acclamation ils

décidèrent qu'il était quitte de tous ses serments de Péronne[211].

Amiens revint au roi (février). Le duc vit avec surprise tous les

princes tourner contre lui. Au fond, ils ne voulaient pas sa ruine,

mais le forcer à donner sa fille au duc de Guienne, de sorte que

l'Aquitaine et les Pays-Bas se trouvant un jour dans les mêmes mains,

la France eût été serrée du Nord et du Midi, étranglée entre Somme et

Loire.

[Note 211: On ne parlait de rien moins que de confisquer ce que le duc

tenait de la couronne. Des commissaires étaient nommés pour saisir la

Bourgogne et le Mâconnais. _Archives de Pau, 5 janvier 1470._]

La perte d'Amiens, les avis de Saint-Pol, qui, pour faire peur au duc,

lui disait en ami qu'il ne pourrait jamais résister, la fuite de son

propre frère, un bâtard de Philippe le Bon, qui vint se donner au

roi[212], enfin la renonciation des Suisses à l'alliance de Bourgogne,

tout cela semblait les signes d'une grande et terrible débâcle. Le duc

regrettait de n'avoir pas comme le roi une armée permanente. Il leva

des troupes en peu de temps; mais il employa aussi d'autres moyens,

les moyens favoris du roi; il rusa, il mentit, il tâcha de tromper,

d'endormir.

[Note 212: Et celle d'un Jean de Chassa, qui porta contre le duc les

plus sales, les plus invraisemblables accusations. Voir surtout

Chastellain.]

Il écrivit deux lettres, l'une au roi, un billet de six lignes écrit

de sa main, où il s'humiliait et regrettait une guerre à laquelle il

avait été poussé, disait-il, par la ruse et l'intérêt d'autrui.

L'autre lettre, fort bien calculée, s'adressait aux Anglais; envoyée à

Calais, au grand entrepôt des laines, elle rappelait aux marchands

que «tout l'entrecours de la marchandise étoit non pas seulement avec

le Roy, mais _avec le royaulme_.» Le duc avertissait «ses très-chers

et grands amis» de Calais qu'on se disposait à leur envoyer

d'Angleterre beaucoup de gens de guerre, fort inutiles pour leur

sûreté. S'ils viennent, ajoutait-il, «vous ne pourrez pas être maîtres

d'eux, ni les empêcher d'entreprendre sur nous.»

À cette lettre, il avait ajouté de sa main une bravade, une flatterie

sous forme de menace, comme d'un dogue qui flatte en grondant: il ne

s'était jamais mêlé des royales querelles d'Angleterre; il lui

fâcherait d'être obligé, à cause d'un seul homme, d'avoir noise avec

un peuple qu'il avait tant aimé!... «Eh bien, mes voisins, si vous ne

pouvez souffrir mon amitié, commencez... Par saint Georges, qui me

sait meilleur Anglais que vous, vous verrez si je suis du sang de

Lancastre!»

La lettre fit bien à Calais et à Londres. Les gros marchands, dans la

bourse desquels Warwick était obligé de puiser, l'empêchèrent

d'envoyer des archers à Calais[213], et d'y passer lui-même, comme il

allait le faire, pour accabler le duc, de concert avec Louis XI.

[Note 213: Deux mille le 18 février, et jusqu'à dix mille qu'il aurait

conduits en personne. Lettre de l'évêque de Bayeux au roi. Warwick

ajoute un mot de sa main pour confirmer cette promesse. _Bibl. royale,

mss. Legrand, 6 février 1470._]

Celui-ci, qui se fiait à Warwick bien plus qu'à Marguerite, et qui

savait qu'au moment même elle négociait avec le duc de Bourgogne, ne

se pressait pas de la faire partir; il voulait sans doute donner le

temps à Warwick de s'affermir là-bas. Plusieurs fois elle s'embarqua,

mais les vaisseaux du roi qui la portaient étaient toujours ramenés à

la côte par le vent contraire; chose merveilleuse et qui prouve que le

roi disposait des vents, ils furent contraires pendant six mois!

Ce retard n'affermit pas Warwick. À peine débarqué, maître et

vainqueur comme il semblait, il tomba entre les mains d'un conseil de

douze lords et évêques, les mêmes sans doute qui l'avaient appelé; il

s'était engagé de ne rien faire, de ne rien donner, sans leur aveu.

La révolution fut impuissante, parce qu'à la grande différence des

révolutions antérieures, elle ne changea rien à la propriété; elle ne

donna rien, n'obligea personne, n'engagea personne à la soutenir.

Édouard était resté le roi des marchands: ceux de Bruges l'honoraient

à l'égal du duc de Bourgogne. Craignant que, d'un moment à l'autre,

Warwick ne tombât sur la Flandre, le duc se décida enfin pour Édouard,

qui après tout était son beau-frère. Tout en faisant crier que

personne ne lui prêtât secours, il loua pour lui quatorze vaisseaux

hanséatiques, et lui donna cinq millions de notre monnaie[214]. Avec

cela Édouard emportait une chose qui seule valait des millions, la

parole de son frère Clarence, qu'à la première occasion il laisserait

Warwick et reviendrait de son côté[215].

[Note 214: Édouard partit de Flessingue: «Adcompaigné d'environ XII C

combatans bien prins.» Vaurin.--_Tous anglais_, dit l'anonyme de M.

Bruce; dans son orgueil national, il ne parle pas des Flamands.--With

II thowsand Englyshe men.»--Fabian est plus modeste: «With a small

company of Fleminges and other... a thousand persons,» p. 502.--Polyd.

Vergilius, p. 663: «Duobus millibus contractis.»--«IX, C. of

Englismenne and three hundred of Flemmynges.» Warkworth, 13.]

[Note 215: On avait envoyé en France une dame au duc de Clarence pour

l'éclairer sur le triste rôle qu'on lui faisait jouer. Commines est

très-fin ici: «Ceste femme n'étoit pas folle, etc.»

La source la plus importante est celle où personne n'a puisé encore,

le manuscrit de Vaurin. L'anonyme anglais, publié en 1838, par M. J.

Bruce (for the Cambden Society), n'en est qu'une traduction, ancienne

il est vrai; c'est, mot à mot, Vaurin, sauf deux ou trois passages qui

peut-être auraient blessé l'orgueil anglais. Par exemple, le

traducteur a supprimé les détails du passage d'Édouard à York: il a

craint de l'avilir en rapportant tant de mensonges. Le récit de Vaurin

n'en est pas moins marqué au coin de la vérité. Son maître, le duc de

Bourgogne, étant ami d'Édouard, il ne peut être hostile. V. surtout

_folio 307_. Glocester y paraît déjà le Richard III de la tradition;

pour sortir d'embarras, il n'imagine rien de mieux qu'un meurtre: «Et

dist... qu'il n'estoit point aparant qu'ils peussent partir de ceste

ville sans dangier, sinon qu'ils tuassent illec en la chambre...»]

Avec une telle assurance, l'entreprise était au fond moins hasardeuse

qu'elle ne semblait l'être. Édouard renouvela une vieille comédie

politique que tout le monde connaissait, et dont on voulut bien être

dupe, las qu'on était de guerre et devenu indifférent. Il joua, sans y

rien changer, la pièce du retour d'Henri IV; comme lui, il débarqua à

Ravenspur (10 mars 1471); comme lui, il dit, tout le long de sa route,

qu'il ne réclamait pas le trône, mais seulement le bien de son père,

son duché d'York, sa propriété. Ce grand mot de propriété, le mot

sacré pour l'Angleterre, lui servit de passe-port. Il n'y eut de

difficulté qu'à York; les gens de la ville voulaient lui faire jurer

qu'il ne prétendrait jamais rien à la couronne: Où sont, dit-il, les

lords entre les mains desquels je jurerai? Allez les chercher, faites

venir le comte de Northumberland. Quant à vous, je suis duc d'York et

votre seigneur, je ne puis jurer dans vos mains.»

Il poursuivit, et le frère de Warwick, le marquis de Montaigu qui

pouvait lui barrer la route, le laissa passer. L'autre frère de

Warwick, l'archevêque d'York, qui gardait Henri VI à Londres, promena

un peu le roi dans la ville pour tâter la population; il la vit si

indifférente qu'il ne garda plus Henri que pour le livrer. Édouard

avait un grand parti à Londres, ses créanciers d'abord, qui désiraient

fort son retour, puis bon nombre de femmes qui travaillèrent pour lui

et lui gagnèrent leurs parents, leurs maris; Édouard était le plus

beau roi du temps.

Dès qu'Édouard et Warwick furent en présence, celui-ci fut abandonné

de son gendre Clarence. Il pressa la bataille, craignant d'autres

défections, mit pied à terre, contre son usage, et combattit

bravement. Mais deux corps de son parti qui ne se reconnurent pas se

chargèrent dans le brouillard. Son frère Montaigu, qui l'avait

rejoint, lui porta le dernier coup en prenant, dans la bataille même,

les couleurs d'Édouard[216]. Il fut tué à l'instant par un homme de

Warwick qui le surveillait, mais Warwick aussi fut tué. Les corps des

deux frères restèrent deux jours exposés tout nus à Saint-Paul, pour

que personne n'en doutât.

[Note 216: Entre les versions contradictoires, je choisis la seule

vraisemblable: Montaigu avait déjà fait tout le succès d'Édouard, en

le laissant passer.--«The marquis Montacute was prively agreid with

king Edwarde, and had gotten on king Eduardes livery. One of the erle

of Warwike his brether servant, espying this, fel upon hym, and killed

him.» Warkworth, p. 16 (4º, 1839). Leland, Collectanea (éd. 1774),

vol. II, p. 505.]

Le jour même de la bataille, Marguerite abordait. Elle voulait

retourner; les Lancastriens ne le lui permirent pas; ils la

félicitèrent d'être débarrassée de Warwick et la firent combattre.

Mais telles étaient les divisions de ce parti, que son chef Somerset,

au moment de la charge, chargea seul, l'ancien lieutenant de Warwick

se tenant immobile. Somerset, furieux, le tua devant ses troupes, mais

la bataille fut perdue (4 mai 1471).

Marguerite, évanouie sur un chariot, fut prise et menée à Londres; son

jeune fils fut tué dans le combat ou égorgé après. Henri VI survécut

peu; une tentative s'étant faite en sa faveur, le plus jeune frère

d'Édouard, cet affreux bossu (Richard III), alla, dit-on, à la tour,

et poignarda le pauvre prince[217].

[Note 217: Ces événements ont été tellement obscurcis par l'esprit de

parti et par l'esprit romanesque, qu'il est impossible de savoir au

juste comment périrent Henri VI et son fils; il est infiniment

probable qu'ils furent assassinés. Warkworth (p. 21) ne dit qu'un mot,

mais terriblement expressif: _À ce moment, le duc de Glocester était à

la Tour_. Que la présence de Marguerite ait pu embarrasser Glocester

et l'empêcher d'y tuer son mari, comme M. Turner paraît le croire,

c'est une délicatesse dont le fameux bossu se fût certainement indigné

qu'on le soupçonnât.--Avant de quitter les Roses, encore un mot sur

les sources. Les correspondances de Paston et de Plumpton m'ont peu

servi. Je n'ai fait nul usage du bavardage de Hall et Grafton, qui,

trouvant les contemporains un peu secs, les délayent à plaisir; pas

davantage d'Hollingshed, qui a dû peut-être son succès aux belles

éditions _pittoresques_ qu'on en fit, et dont Shakespeare s'est servi,

comme d'un livre populaire qu'il avait sous la main.--Une source peu

employée est celle-ci: The poetical work of Levis Glyn Cothi, a

celebrated bard, who flourished in the reings of Henri VI, Edward IV,

Richard III and Henri VIII. Oxford, 1837.]

Un autre semblait tué du même coup; je parle de Louis XI. Cependant,

dans son malheur, il eut un bonheur, d'avoir conclu une trêve au

moment même avec le duc de Bourgogne. Son péril était grand. Il y

avait à parier qu'il allait avoir l'Angleterre sur les bras, un roi

vainqueur, enflé d'avoir déjà vaincu la France avec Marguerite

d'Anjou, un roi tout aussi brave qu'Henri V, et qui, disait-on, avait

gagné neuf batailles rangées, de sa personne, et combattant à pied.

Et ce n'était pas seulement l'Angleterre qui avait été provoquée;

toute l'Espagne l'était, l'Aragon par l'invasion de Jean de Calabre,

la Castille par l'opposition du roi aux intérêts d'Isabelle, Foix et

Navarre pour la tutelle du jeune héritier. Foix venait de s'unir au

Breton en lui donnant sa fille; et son autre fille, il l'offrait au

duc de Guienne.

Toute la question semblait être de savoir si Louis XI périrait par le

Nord ou par le Midi. Son frère (son ennemi depuis qu'il n'était plus

son héritier, le roi ayant un fils[218]) pouvait faire deux mariages.

S'il épousait la fille du comte de Foix, il réunissait tout le Midi et

l'entraînait peut-être dans une croisade contre Louis XI. S'il

épousait la fille du duc de Bourgogne[219], il réunissait tôt ou tard

en un royaume gigantesque l'Aquitaine et les Pays-Bas, entre lesquels

Louis XI périssait étouffé.

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 11 / 24 段