[Note 186: Antoine de Loisey, licencié en droit, l'un de ceux

apparemment qui restaient là pour continuer cette besogne fort peu

juridique, écrit le 8 novembre au président de Bourgogne: «L'on ne

besoingne présentement aucune chose en justice, senon que tous les

jours l'on fait nyer et pendre tous les Liégeois que l'on treuve, et

de ceulx que l'on a fait prisonniers qui n'ont pas d'argent pour eulx

rançonner. Ladite cité est bien butinée, car il n'y demeure riens que

après feuz, et pour expérience je n'ay peu finer une feulle de papier

pour vous escripre au net... mais pour riens je n'en ay peu recouvrer

que en ung viez livre.» Lenglet.]

[Note 187: C'est le témoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me paraît

mériter peu d'attention; son poème est, je crois, une amplification en

vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire à un messager

«qu'il a vu noyer _deux mille_ personnes, égorger _deux mille_.»

L'exagération ne s'arrête pas là: «Monsterus escrit qu'en la cité

furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.»

_Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº 183_.]

Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes

peut-être) fut tué à froid. Les pillards, qui égorgèrent aux Mineurs

vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le

prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice.

La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit commencer à la

Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liége. Un chevalier du

voisinage fit cette besogne avec des gens de Limbourg. Ceux de

Maëstricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargèrent

de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de

la détruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le

duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le

jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui

montait... Il courut Franchimont, brûlant les villages, fouillant les

bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, un froid terrible lui livraient

sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi; tel y perdit un pied, un

autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent à ce

point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants? Commines en

vit une, morte de froid, qui venait d'accoucher.

Le roi était parti un peu avant le duc, mais sans se montrer pressé,

et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liége. D'abord,

il l'avait tâté par ses amis; puis il lui dit lui-même: «Si vous

n'avez plus rien à faire, j'ai envie d'aller à Paris faire publier

notre appointement en Parlement... Quand vous aurez besoin de moi, ne

m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous voir en

Bourgogne; nous resterons un mois ensemble, nous ferons bonne chère.»

Le duc consentit «toujours murmurant un petit,» lui fit encore lire le

traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était libre

d'accepter, «et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené là.

Ainsi s'en alla le roi à son plaisir,» heureux et étonné de s'en aller

sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui manquait

rien, tout au plus son honneur peut-être.

Fut-il pourtant de tout point insensible, je ne le crois pas; il tomba

malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit

bien délicat, dans l'opinion qu'il avait lui-même de son habileté.

Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour

s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse,

une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester

humble à jamais... Lui, Louis XI, lui, maître en faux serments,

pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Péronne avait eu le

dénoûment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dupé par

Agnelet... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que

dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets, ne causaient

d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Pérette[188].

[Note 188: Double allusion; ce nom, qui était celui de la maîtresse du

roi, rappelait celui de Péronne. Il paraît qu'il y eut à cette

occasion un débordement de plaisanteries. «Il fit défendre que

personne vivant ne feust si osé de rien dire à l'opprobe du Roi, feust

de bouche, par escript, signes, painctures, rondeaulx, ballades,

virelaiz, libelles diffamatoires, chançons de geste, ne aultrement...

Le mesme jour, furent prinses toutes les pies, jais et chouettes, pour

les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu où avoient été

prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire.» Jean de

Troyes.]

S'il avait une consolation, dans cette misère, c'était probablement de

songer et de se dire tout bas qu'il avait été simple, il est vrai,

mais l'autre encore plus simple de le laisser aller. Quoi! le duc

pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le traité

vaudrait? Il l'a retenu, contre sa parole, et il le laisse aller, sur

une parole!

Vraiment le duc n'était pas conséquent. Il crut que la violation du

sauf-conduit, bien ou mal motivée, lui ferait peu de tort[189]; c'est

ce qui arriva. Mais en même temps il s'imaginait que la conduite

double de Louis XI à Liége, l'odieux personnage qu'il y fit, le

ruinerait pour toujours[190]. Cela n'arriva pas. Louis XI ne fut

point ruiné, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se moqua un

moment du trompeur trompé, ce fut tout.

[Note 189: Les Français même en parlent assez froidement. Gaguin seul

articule l'accusation d'un guet-apens prémédité: «Vulgatum est

Burgundum diu cogitasse de rege capiendo et inde in Brabatiam

abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.»

R. Gaguini Compendium (éd. 1500), fol. 147. La Chronique qui prétend

traduire Gaguin (voir le dernier feuillet), n'ose pas donner ce

passage: Chronique Martiniane, fol. 338-339.]

[Note 190: C'est ce qu'espèrent le faux Amelgard et Chastellain; le

dernier pourtant s'apitoie: «C'est le roi le plus humilié qu'il y ait

eu depuis mille ans, etc.»]

Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilité du temps.

Les princes ne soupçonnaient pas eux-mêmes combien peu on leur

demandait de foi et d'honneur[191]. De là beaucoup de faussetés pour

rien, d'hypocrisies inutiles; de là aussi d'étranges erreurs sur le

choix des moyens. C'est le ridicule de Péronne, où les acteurs

échangèrent les rôles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le

chevalier de la ruse.

[Note 191: Sans doute, la moralité n'a pas péri alors (ni alors, ni

jamais), seulement elle est absente des rapports politiques; elle

s'est réfugiée ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrêter ici

pour traiter un si grand sujet. V. Introduction de Renaissance.]

Tous les deux y furent attrapés, et devaient l'être. Une seule chose

étonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides

têtes qu'il avait près de lui, l'aient laissé relâcher le roi sans

demander nul garantie, nul gage, qui répondît de l'exécution. La seule

précaution qu'ils imaginèrent, ce fut de lui faire signer des lettres

par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs à se liguer

et s'armer contre lui, s'il violait le traité; autorisation bien

superflue pour des gens qui, de leur vie, ne faisaient autre chose que

conspirer contre le roi[192].

[Note 192: Il donna cette autorisation au duc d'Alençon et aux

Armagnacs qui étaient en conspiration permanente; il la donna au duc

d'Orléans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant

espérer d'une ligue la moindre partie des avantages énormes que lui

avait faits le roi, n'avait garde de hasarder une telle position.--Les

lettres du roi existent à Gand (Trésorerie des chartes de Flandre.)]

Si les conseillers du duc se contentèrent à si bon marché, il faut

croire que le roi, qui fit avec eux le voyage, n'y perdit pas son

temps. Il obtint en allant à Liége l'un des principaux effets qu'il

s'était promis de la démarche de Péronne. Il se fit voir de près, prit

langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-là le détestaient

sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'étant

pas fier comme l'autre, ni violent, ni outrageux. On le trouva bien

«saige,» et l'on commença à songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel

maître. On lui savait d'ailleurs un grand mérite, c'était de donner

largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient à lui; le

duc au contraire donnait peu à beaucoup de gens, et partant

n'obligeait personne. Ceux qui voyaient de loin, Commines et d'autres

(jusqu'aux frères du duc), entrèrent «en profonds pensements;» ils se

demandèrent s'il était probable que le plus fin joueur perdît

toujours[193]. Qu'adviendrait-il? on ne le savait trop encore, mais,

en servant le duc, le plus sûr était de se tenir toujours une porte

ouverte du côté du roi.

[Note 193: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cité

l'auteur le plus consulté, Suffridus; il brouille tout, les faits, les

dates; il suppose qu'il y avait dans Liége des troupes françaises pour

la défendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise,

c'est qu'on y fêtait, dès le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14,

etc., etc. Chapeauville, III, 171-173. Piccolomini est important tant

qu'il suit le légat, témoin oculaire; il est inutile pour la fin.

L'auteur capital pour Péronne est Commines, pour Liége, Adrien, témoin

oculaire (éclairé d'ailleurs _par Humbercourt_), qui écrit sur les

lieux, au moment où les choses se passent, et qui donne toute la série

des dates, jour par jour, souvent heure par heure. N'ayant pas connu

cet auteur, et ne pouvant établir les dates, Legrand n'a pu y rien

comprendre, encore moins son copiste Duclos, et tous ceux qui

suivent.]

LIVRE XVI

CHAPITRE PREMIER

DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS

1469-1472

L'histoire du XVe siècle est une longue histoire, longues en sont les

années, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les

vécurent, elles le sont pour celui qui est obligé de les recommencer,

de les revivre.

Je veux dire pour l'historien, qui, ne faisant point un jeu de

l'histoire, s'associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés...

Ici, où est la vie? Qui dira où sont les vivants et où sont les

morts?

À quel parti porterais-je intérêt? Entre ces diverses figures, en

est-il une qui ne soit louche et fausse? une où l'oeil se repose, pour

y voir nettement exprimés les idées, les principes dont vit le coeur

de l'homme[194]?

[Note 194: Celui qui, à tâtons, traverse ces limbes obscurs de

l'histoire, se dit bien que là-bas le jour commence à poindre, que ce

XVe siècle est un siècle chercheur qui se trouve lui-même à la longue,

que la vie morale, pour être déplacée alors, et malaisée à saisir,

n'en subsiste pas moins. Et, en effet, un observateur attentif qui la

voit peu sensible dans les rapports politiques, la retrouvera, cette

vie, forte au foyer et dans les rapports de famille. La famille

dépouille peu à peu la dureté féodale, elle se laisse humaniser aux

douces influences de l'équité et de la nature.--Et c'est peut-être

pour cela justement que les petits regardent d'un oeil si indifférent

se jouer, en haut, sur leur tête, le jeu des politiques.]

Nous sommes descendus bien bas dans l'indifférence et la mort morale.

Et il nous faut descendre encore. Que Sforza et autres Italiens aient

professé la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours,

aient toute leur vie juré et parjuré, c'est un spectacle assez

monotone à la longue. Mais maintenant les voici surpassés; pour la foi

mobile et changeante, la France et l'Italie vont le céder au peuple

grave qui a toujours prétendu à la gloire de l'obstination. C'est un

curieux spectacle de voir ce hardi comédien, le comte de Warwick,

mener si vivement la prude Angleterre d'un roi à l'autre, et d'un

serment à l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: _York pour

toujours!_ et demain: _Lancastre pour toujours!_ sauf à changer demain

encore.

Cet imbroglio d'Angleterre est une partie de l'histoire de France. Les

deux rivaux d'ici se firent la guerre là-bas, guerre sournoise,

d'intrigue et d'argent. Les fameuses batailles shakspeariennes des

Roses furent souvent un combat de l'argent français contre l'argent

flamand, le duel des écus, des florins.

Ce qui fit faire à Louis XI l'imprudente démarche de Péronne, pour

brusquer le traité; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement

maître de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment à l'autre lui mettre

à dos une descente anglaise.

Le duc pensait comme le roi; il croyait tenir l'Angleterre et pour

toujours, l'avoir épousée. Son mariage avec Marguerite d'York n'était

pas un caprice de prince; les peuples aussi étaient mariés par le

grand commerce national des laines, par l'union des hanses étrangères

qui gouvernaient à la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de

Bourgogne était reçue à Londres avec autant de respect qu'à Gand. Il

parlait l'anglais et l'écrivait, il portait la Jarretière comme

Édouard la Toison; il se vantait d'être meilleur Anglais que les

Anglais.

D'après tout cela, il n'était pas absurde de croire qu'une telle union

durerait. Cette croyance, partagée sans doute par les conseillers du

duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena à la

ruine, à la mort.

Louis XI était au plus bas, humilié, malade; il semblait prendre

chrétiennement son aventure, enregistrait le traité avec résignation.

L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'était

compromis avec le commerce de Londres, en contrariant le mariage de

Flandre, et le mariage s'était fait, et l'on avait vu le grand comte

figurer tristement à la fête, mener la fiancée dans Londres[195],

cheminer par les rues devant elle, comme Aman devant Mardochée.

[Note 195: «Rode behynde the erle Warwick.» Fragment d'une chronique

contemporaine, publiée par Hearne, à la suite des Thomæ Sprotii

Chronica (1719), page 296.]

Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre étant sûre,

le moment semblait bon pour s'étendre du côté de l'Allemagne, pour

acquérir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace.

La Franche-Comté y eût gagné[196]. Les principaux conseillers du duc

étant Comtois durent lui faire agréer les offres du duc d'Autriche,

qui lui voulait engager ce qu'il avait d'Alsace et partie de la

Forêt-Noire. Seulement, c'était risquer de se mettre sur les bras de

grosses affaires, avec les ligues suisses, avec les villes du Rhin,

avec l'Empire... Le duc ne s'arrêta pas à cette crainte, et dès qu'il

se fut engagé dans cet infini obscur «des Allemagnes,» l'Angleterre à

laquelle il ne songeait plus, tant il croyait la bien tenir, lui

tourna dans la main.

[Note 196: Voir, entre autres ouvrages, l'Esquisse des relations qui

ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie, par Duvernoy

(Neufchâtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le

baron de Gingins-la-Sarraz (Dijon, 1840).]

L'Angleterre, et de plus la France. Il s'était cru bien sûr d'établir

le frère du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce

qui lui eût donné passage d'une province à l'autre, et relié en

quelque sorte les deux moitiés isolées de son bizarre empire.

Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour éviter ce péril une

chose périlleuse; il se fia à son frère; il lui mit dans les mains la

Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il était son

unique héritier (héritier d'un malade), et il lui donna un royaume

pour attendre.

Du même coup il l'opposait aux Anglais, qui réclamaient cette Guienne,

le rendait suspect au Breton[197], l'éloignait du Bourguignon, dont il

eût dépendu s'il eût accepté la Champagne.

[Note 197: C'est dans ce moment où le roi crut les avoir divisés pour

toujours qu'il voulut forcer le duc de Bretagne d'accepter son ordre

nouveau de Saint-Michel, qui l'aurait mis dans sa dépendance.--Sur la

fondation de cet ordre, rival de la Toison et de la Jarretière, V.

Ordonnances, XVII, 236-256, 1er août 1469, et Chastellain, cité par M.

J. Quicherat, Bibliothèque de l'École des Chartes, IV, 65.]

Troc admirable, pour un jeune homme qui aimait le plaisir, de lui

donner tout ce beau Midi, de le mettre à Bordeaux[198]. C'est ce que

lui fit sentir son favori Lescun, un Gascon intelligent qui n'aimait

pas les Anglais, qui trouvait là une belle occasion de régner en

Gascogne, et qui fit peur à son maître de la Champagne Pouilleuse.

[Note 198: Le duc de Guienne fut très-reconnaissant; les deux frères

eurent une entrevue fort touchante; ils se jetèrent dans les bras l'un

de l'autre, tout le monde pleurait de joie. (Lenglet.)]

Ce n'était pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gré mal

gré, l'établir en Champagne, l'avoir là et s'en servir. «Tenez bien à

cela, écrivait-on au duc, ne cédez-pas là-dessus; avec le frère du

roi, vous aurez le reste.» Le donneur d'avis n'était pas moins que

Balue, l'homme qui savait tout et faisait tout, un homme que le roi

avait fait de rien, jusqu'à exiger de Rome qu'on le fît cardinal.

Balue, ayant alors du roi ce qu'il pouvait avoir, voulut aussi

profiter de l'autre côté; s'il vendit son maître à Péronne, c'est ce

qui ne fut point constaté; mais pour le frère du roi, il voulait le

mettre chez le duc, il l'écrivit lui-même. Sa qualité nouvelle le

rendait hardi; il savait que le roi ne ferait jamais mourir un

cardinal. Louis XI, qui avait beaucoup de faible pour lui, voulut voir

ce qu'il avait à dire, quoique la chose ne fût que trop claire. Le

drôle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa robe rouge

et de sa dignité de prince de l'Église, _on mit ce prince en

cage_[199]; Balue avait dit lui-même que rien n'était plus sûr que ces

cages de fer pour bien garder un prisonnier.

[Note 199: À la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au

reste, on n'avait pas attendu sa chute pour le chansonner (Ballade et

caricature contre Balue, Recueil des chants historiques de Leroux de

Lincy, II, 347). Pour effrayer les plaisants, il fit ou fit faire une

chanson, où l'on sent la basse cruauté du coquin tout puissant; le

refrain est atroce: «On en fera du civet aux poissons.» _Bibl. du roi,

ms. 7687, fol. 105_, cité dans la Bibliothèque de l'École des chartes,

t. IV, p. 566, août 1843.

On a cru à tort qu'il avait inventé ces cages; il n'eut que le mérite

de l'importation. Elles étaient fort anciennes en Italie: «Et post

paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veronæ, et in

_gabiis_ carcerati.» Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann.

1230.--«Posuerunt ipsum in quadam _gabbia de ligno_.» Chron. Astense,

apud Murat. XI, 145.--«In cosi tenebrosa, è stretta gabbia rinchiusi

fummo.» Petrarcha, part. I, son. 4.--Même usage en Espagne: «D.

Jacobus per annos tres et ultra in tristissimis et durissimis

carceribus fuit per regem Aragonum, et in gabia _ferrea_ noctibus et

diebus, cum dormire volebat, reclusus.» Vetera acta de Jacobo ultimo

rege Majoricarum. Ducange, verbo GABIA.--On conserve encore la cage de

Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comité

hist. des arts et monuments, 1840, nº 2, rapport de M. Didron, p. 50.

Cette cage était placée à Amboise, dans une grande salle qu'on voit

encore.]

Le 10 juin, le frère du roi, réconcilié avec lui, s'établit en

Guienne. Le 11 juillet une révolution imprévue commence pour

l'Angleterre. L'Angleterre se divise, la France se pacifie un moment,

deux coups pour le duc de Bourgogne.

Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frère d'Édouard, dans son

gouvernement de Calais, lui fait brusquement épouser sa fille

aînée[200], celle qu'il destinait à Édouard quand il le fit roi, et

dont Édouard n'avait pas voulu.

[Note 200: Rien de plus curieux ici que le témoignage de Jean de

Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, «qui doulcement le

recoeilla.» Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble

que le bon chroniqueur ait espéré que le grand politique, par vanité,

ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: «Et moy,

acteur de ces cronicques, desirant sçavoir et avoir matières

véritables pour le parfait de mon euvre, prins congié au duc de

Bourgoigne, adfin de aller jusques à Callaix, lequel il me ottroia,

pource qu'il estoit bien adverty que ledit comte de Warewic m'avoit

promis que, si je le venois veoir à Callaix, qu'il me feroit bonne

chière, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit à tout ce que je

voldroie demander. Si fus vers lui, où il me tint IX jours en me

faisant grant chière et honneur, mais de ce que je quéroies me fist

bien peu d'adresse, combien qu'il me promist que se, au bout de deux

mois, je retournoie vers luy, il me furniroit partie de ce que je

requeroie. Et au congié prendre de luy, il me défrea de tous poins, et

me donna une belle haquenée. Je veoie bien qu'il estoit embesongnié

d'aulcunes grosses matières; et c'estoit le mariage quy se traitoit de

sa fille au duc de Clarence... lesqueles se partirent V ou VI jours

après mon partement, dedens le chastel de Callaix, où il n'avoit

guères de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence

ensievent, passa la mer, pour ce qu'il avoit eu nouvelles que ceulx de

Galles estoient sur le champ à grant puissance.» _Jean de Vaurin_ (ou

_Vavrin_) _sire de Forestel_, _ms. 6759. Bibliothèque royale, vol. VI,

fol. 275_. Dans les derniers volumes de cette Chronique, Vaurin est

contemporain, et quelquefois témoin oculaire. Ils méritent d'être

publiés.]

Ce fut un grand étonnement; on n'avait rien prévu de semblable. Ce

qu'on avait craint, c'était que Warwick, chef des lords et des évêques

peut-être, par son frère l'archevêque, ne travaillât avec eux pour

Henri VI. Récemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on

avait obligé Warwick de juger les Lancastriens révoltés, de se laver

avec du sang de Lancastre.

Aussi ne s'adressa-t-il pas à cet implacable parti. Pour renverser

York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frère d'Édouard.

Le mariage fait, vingt révoltes éclatent, mais sous divers prétextes

et sous divers drapeaux; ici contre l'impôt, là en haine des favoris

du roi, des parents de la reine, là pour Clarence, ailleurs pour Henri

VI. En deux mois, Édouard est abandonné et se trouve tout seul; pour

le prendre, il suffit d'un prêtre, du frère de Warwick, archevêque

d'York[201]. Voilà Warwick qui tient deux rois sous clef, Henri VI à

Londres, Édouard IV dans un château du Nord, sans compter son gendre

Clarence, qui n'avait pas beaucoup de gens pour lui. L'embarras était

de savoir au nom duquel des trois Warwick commanderait. Les

Lancastriens accouraient pour profiter de son hésitation.

[Note 201: Édouard aimait ses aises et était dormeur, il fut pris au

lit: «Quant l'archevesque fut entré en la chambre où il trouva le Roy

couchié, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy se

voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens reposé. Mais

l'archevesque... luy dist la seconde fois: Il vous faut lever, et

venir devers mon frère de Warewic, car à ce ne pouvez vous contrester.

Et lors, le Roy, doubtant que pis ne luy en advenist, se vesty, et

l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit.» _Ibidem, fol. 278._

Dans la miniature, le prélat parle à genoux, _fol. 277_.]

Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question[202]. Il écrivit

aux gens de Londres qu'en épousant la soeur il avait compté qu'ils

seraient loyaux sujets du frère. Tous ceux qui gagnaient au commerce

de Flandre crièrent pour Édouard. Warwick n'eut rien à faire qu'à le

ramener lui-même à Londres, disant qu'il n'avait rien fait contre le

roi, mais contre ses favoris, contre les parents de la reine, qui

prenaient l'argent du pauvre peuple.

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 10 / 24 段