apparemment qui restaient là pour continuer cette besogne fort peu
juridique, écrit le 8 novembre au président de Bourgogne: «L'on ne
besoingne présentement aucune chose en justice, senon que tous les
jours l'on fait nyer et pendre tous les Liégeois que l'on treuve, et
de ceulx que l'on a fait prisonniers qui n'ont pas d'argent pour eulx
rançonner. Ladite cité est bien butinée, car il n'y demeure riens que
après feuz, et pour expérience je n'ay peu finer une feulle de papier
pour vous escripre au net... mais pour riens je n'en ay peu recouvrer
que en ung viez livre.» Lenglet.]
[Note 187: C'est le témoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me paraît
mériter peu d'attention; son poème est, je crois, une amplification en
vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire à un messager
«qu'il a vu noyer _deux mille_ personnes, égorger _deux mille_.»
L'exagération ne s'arrête pas là: «Monsterus escrit qu'en la cité
furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.»
_Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº 183_.]
Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes
peut-être) fut tué à froid. Les pillards, qui égorgèrent aux Mineurs
vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le
prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice.
La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit commencer à la
Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liége. Un chevalier du
voisinage fit cette besogne avec des gens de Limbourg. Ceux de
Maëstricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargèrent
de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de
la détruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le
duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le
jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui
montait... Il courut Franchimont, brûlant les villages, fouillant les
bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, un froid terrible lui livraient
sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi; tel y perdit un pied, un
autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent à ce
point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants? Commines en
vit une, morte de froid, qui venait d'accoucher.
Le roi était parti un peu avant le duc, mais sans se montrer pressé,
et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liége. D'abord,
il l'avait tâté par ses amis; puis il lui dit lui-même: «Si vous
n'avez plus rien à faire, j'ai envie d'aller à Paris faire publier
notre appointement en Parlement... Quand vous aurez besoin de moi, ne
m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous voir en
Bourgogne; nous resterons un mois ensemble, nous ferons bonne chère.»
Le duc consentit «toujours murmurant un petit,» lui fit encore lire le
traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était libre
d'accepter, «et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené là.
Ainsi s'en alla le roi à son plaisir,» heureux et étonné de s'en aller
sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui manquait
rien, tout au plus son honneur peut-être.
Fut-il pourtant de tout point insensible, je ne le crois pas; il tomba
malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit
bien délicat, dans l'opinion qu'il avait lui-même de son habileté.
Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour
s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse,
une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester
humble à jamais... Lui, Louis XI, lui, maître en faux serments,
pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Péronne avait eu le
dénoûment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dupé par
Agnelet... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que
dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets, ne causaient
d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Pérette[188].
[Note 188: Double allusion; ce nom, qui était celui de la maîtresse du
roi, rappelait celui de Péronne. Il paraît qu'il y eut à cette
occasion un débordement de plaisanteries. «Il fit défendre que
personne vivant ne feust si osé de rien dire à l'opprobe du Roi, feust
de bouche, par escript, signes, painctures, rondeaulx, ballades,
virelaiz, libelles diffamatoires, chançons de geste, ne aultrement...
Le mesme jour, furent prinses toutes les pies, jais et chouettes, pour
les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu où avoient été
prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire.» Jean de
Troyes.]
S'il avait une consolation, dans cette misère, c'était probablement de
songer et de se dire tout bas qu'il avait été simple, il est vrai,
mais l'autre encore plus simple de le laisser aller. Quoi! le duc
pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le traité
vaudrait? Il l'a retenu, contre sa parole, et il le laisse aller, sur
une parole!
Vraiment le duc n'était pas conséquent. Il crut que la violation du
sauf-conduit, bien ou mal motivée, lui ferait peu de tort[189]; c'est
ce qui arriva. Mais en même temps il s'imaginait que la conduite
double de Louis XI à Liége, l'odieux personnage qu'il y fit, le
ruinerait pour toujours[190]. Cela n'arriva pas. Louis XI ne fut
point ruiné, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se moqua un
moment du trompeur trompé, ce fut tout.
[Note 189: Les Français même en parlent assez froidement. Gaguin seul
articule l'accusation d'un guet-apens prémédité: «Vulgatum est
Burgundum diu cogitasse de rege capiendo et inde in Brabatiam
abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.»
R. Gaguini Compendium (éd. 1500), fol. 147. La Chronique qui prétend
traduire Gaguin (voir le dernier feuillet), n'ose pas donner ce
passage: Chronique Martiniane, fol. 338-339.]
[Note 190: C'est ce qu'espèrent le faux Amelgard et Chastellain; le
dernier pourtant s'apitoie: «C'est le roi le plus humilié qu'il y ait
eu depuis mille ans, etc.»]
Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilité du temps.
Les princes ne soupçonnaient pas eux-mêmes combien peu on leur
demandait de foi et d'honneur[191]. De là beaucoup de faussetés pour
rien, d'hypocrisies inutiles; de là aussi d'étranges erreurs sur le
choix des moyens. C'est le ridicule de Péronne, où les acteurs
échangèrent les rôles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le
chevalier de la ruse.
[Note 191: Sans doute, la moralité n'a pas péri alors (ni alors, ni
jamais), seulement elle est absente des rapports politiques; elle
s'est réfugiée ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrêter ici
pour traiter un si grand sujet. V. Introduction de Renaissance.]
Tous les deux y furent attrapés, et devaient l'être. Une seule chose
étonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides
têtes qu'il avait près de lui, l'aient laissé relâcher le roi sans
demander nul garantie, nul gage, qui répondît de l'exécution. La seule
précaution qu'ils imaginèrent, ce fut de lui faire signer des lettres
par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs à se liguer
et s'armer contre lui, s'il violait le traité; autorisation bien
superflue pour des gens qui, de leur vie, ne faisaient autre chose que
conspirer contre le roi[192].
[Note 192: Il donna cette autorisation au duc d'Alençon et aux
Armagnacs qui étaient en conspiration permanente; il la donna au duc
d'Orléans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant
espérer d'une ligue la moindre partie des avantages énormes que lui
avait faits le roi, n'avait garde de hasarder une telle position.--Les
lettres du roi existent à Gand (Trésorerie des chartes de Flandre.)]
Si les conseillers du duc se contentèrent à si bon marché, il faut
croire que le roi, qui fit avec eux le voyage, n'y perdit pas son
temps. Il obtint en allant à Liége l'un des principaux effets qu'il
s'était promis de la démarche de Péronne. Il se fit voir de près, prit
langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-là le détestaient
sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'étant
pas fier comme l'autre, ni violent, ni outrageux. On le trouva bien
«saige,» et l'on commença à songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel
maître. On lui savait d'ailleurs un grand mérite, c'était de donner
largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient à lui; le
duc au contraire donnait peu à beaucoup de gens, et partant
n'obligeait personne. Ceux qui voyaient de loin, Commines et d'autres
(jusqu'aux frères du duc), entrèrent «en profonds pensements;» ils se
demandèrent s'il était probable que le plus fin joueur perdît
toujours[193]. Qu'adviendrait-il? on ne le savait trop encore, mais,
en servant le duc, le plus sûr était de se tenir toujours une porte
ouverte du côté du roi.
[Note 193: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cité
l'auteur le plus consulté, Suffridus; il brouille tout, les faits, les
dates; il suppose qu'il y avait dans Liége des troupes françaises pour
la défendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise,
c'est qu'on y fêtait, dès le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14,
etc., etc. Chapeauville, III, 171-173. Piccolomini est important tant
qu'il suit le légat, témoin oculaire; il est inutile pour la fin.
L'auteur capital pour Péronne est Commines, pour Liége, Adrien, témoin
oculaire (éclairé d'ailleurs _par Humbercourt_), qui écrit sur les
lieux, au moment où les choses se passent, et qui donne toute la série
des dates, jour par jour, souvent heure par heure. N'ayant pas connu
cet auteur, et ne pouvant établir les dates, Legrand n'a pu y rien
comprendre, encore moins son copiste Duclos, et tous ceux qui
suivent.]
LIVRE XVI
CHAPITRE PREMIER
DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS
1469-1472
L'histoire du XVe siècle est une longue histoire, longues en sont les
années, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les
vécurent, elles le sont pour celui qui est obligé de les recommencer,
de les revivre.
Je veux dire pour l'historien, qui, ne faisant point un jeu de
l'histoire, s'associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés...
Ici, où est la vie? Qui dira où sont les vivants et où sont les
morts?
À quel parti porterais-je intérêt? Entre ces diverses figures, en
est-il une qui ne soit louche et fausse? une où l'oeil se repose, pour
y voir nettement exprimés les idées, les principes dont vit le coeur
de l'homme[194]?
[Note 194: Celui qui, à tâtons, traverse ces limbes obscurs de
l'histoire, se dit bien que là-bas le jour commence à poindre, que ce
XVe siècle est un siècle chercheur qui se trouve lui-même à la longue,
que la vie morale, pour être déplacée alors, et malaisée à saisir,
n'en subsiste pas moins. Et, en effet, un observateur attentif qui la
voit peu sensible dans les rapports politiques, la retrouvera, cette
vie, forte au foyer et dans les rapports de famille. La famille
dépouille peu à peu la dureté féodale, elle se laisse humaniser aux
douces influences de l'équité et de la nature.--Et c'est peut-être
pour cela justement que les petits regardent d'un oeil si indifférent
se jouer, en haut, sur leur tête, le jeu des politiques.]
Nous sommes descendus bien bas dans l'indifférence et la mort morale.
Et il nous faut descendre encore. Que Sforza et autres Italiens aient
professé la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours,
aient toute leur vie juré et parjuré, c'est un spectacle assez
monotone à la longue. Mais maintenant les voici surpassés; pour la foi
mobile et changeante, la France et l'Italie vont le céder au peuple
grave qui a toujours prétendu à la gloire de l'obstination. C'est un
curieux spectacle de voir ce hardi comédien, le comte de Warwick,
mener si vivement la prude Angleterre d'un roi à l'autre, et d'un
serment à l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: _York pour
toujours!_ et demain: _Lancastre pour toujours!_ sauf à changer demain
encore.
Cet imbroglio d'Angleterre est une partie de l'histoire de France. Les
deux rivaux d'ici se firent la guerre là-bas, guerre sournoise,
d'intrigue et d'argent. Les fameuses batailles shakspeariennes des
Roses furent souvent un combat de l'argent français contre l'argent
flamand, le duel des écus, des florins.
Ce qui fit faire à Louis XI l'imprudente démarche de Péronne, pour
brusquer le traité; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement
maître de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment à l'autre lui mettre
à dos une descente anglaise.
Le duc pensait comme le roi; il croyait tenir l'Angleterre et pour
toujours, l'avoir épousée. Son mariage avec Marguerite d'York n'était
pas un caprice de prince; les peuples aussi étaient mariés par le
grand commerce national des laines, par l'union des hanses étrangères
qui gouvernaient à la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de
Bourgogne était reçue à Londres avec autant de respect qu'à Gand. Il
parlait l'anglais et l'écrivait, il portait la Jarretière comme
Édouard la Toison; il se vantait d'être meilleur Anglais que les
Anglais.
D'après tout cela, il n'était pas absurde de croire qu'une telle union
durerait. Cette croyance, partagée sans doute par les conseillers du
duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena à la
ruine, à la mort.
Louis XI était au plus bas, humilié, malade; il semblait prendre
chrétiennement son aventure, enregistrait le traité avec résignation.
L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'était
compromis avec le commerce de Londres, en contrariant le mariage de
Flandre, et le mariage s'était fait, et l'on avait vu le grand comte
figurer tristement à la fête, mener la fiancée dans Londres[195],
cheminer par les rues devant elle, comme Aman devant Mardochée.
[Note 195: «Rode behynde the erle Warwick.» Fragment d'une chronique
contemporaine, publiée par Hearne, à la suite des Thomæ Sprotii
Chronica (1719), page 296.]
Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre étant sûre,
le moment semblait bon pour s'étendre du côté de l'Allemagne, pour
acquérir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace.
La Franche-Comté y eût gagné[196]. Les principaux conseillers du duc
étant Comtois durent lui faire agréer les offres du duc d'Autriche,
qui lui voulait engager ce qu'il avait d'Alsace et partie de la
Forêt-Noire. Seulement, c'était risquer de se mettre sur les bras de
grosses affaires, avec les ligues suisses, avec les villes du Rhin,
avec l'Empire... Le duc ne s'arrêta pas à cette crainte, et dès qu'il
se fut engagé dans cet infini obscur «des Allemagnes,» l'Angleterre à
laquelle il ne songeait plus, tant il croyait la bien tenir, lui
tourna dans la main.
[Note 196: Voir, entre autres ouvrages, l'Esquisse des relations qui
ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie, par Duvernoy
(Neufchâtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le
baron de Gingins-la-Sarraz (Dijon, 1840).]
L'Angleterre, et de plus la France. Il s'était cru bien sûr d'établir
le frère du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce
qui lui eût donné passage d'une province à l'autre, et relié en
quelque sorte les deux moitiés isolées de son bizarre empire.
Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour éviter ce péril une
chose périlleuse; il se fia à son frère; il lui mit dans les mains la
Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il était son
unique héritier (héritier d'un malade), et il lui donna un royaume
pour attendre.
Du même coup il l'opposait aux Anglais, qui réclamaient cette Guienne,
le rendait suspect au Breton[197], l'éloignait du Bourguignon, dont il
eût dépendu s'il eût accepté la Champagne.
[Note 197: C'est dans ce moment où le roi crut les avoir divisés pour
toujours qu'il voulut forcer le duc de Bretagne d'accepter son ordre
nouveau de Saint-Michel, qui l'aurait mis dans sa dépendance.--Sur la
fondation de cet ordre, rival de la Toison et de la Jarretière, V.
Ordonnances, XVII, 236-256, 1er août 1469, et Chastellain, cité par M.
J. Quicherat, Bibliothèque de l'École des Chartes, IV, 65.]
Troc admirable, pour un jeune homme qui aimait le plaisir, de lui
donner tout ce beau Midi, de le mettre à Bordeaux[198]. C'est ce que
lui fit sentir son favori Lescun, un Gascon intelligent qui n'aimait
pas les Anglais, qui trouvait là une belle occasion de régner en
Gascogne, et qui fit peur à son maître de la Champagne Pouilleuse.
[Note 198: Le duc de Guienne fut très-reconnaissant; les deux frères
eurent une entrevue fort touchante; ils se jetèrent dans les bras l'un
de l'autre, tout le monde pleurait de joie. (Lenglet.)]
Ce n'était pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gré mal
gré, l'établir en Champagne, l'avoir là et s'en servir. «Tenez bien à
cela, écrivait-on au duc, ne cédez-pas là-dessus; avec le frère du
roi, vous aurez le reste.» Le donneur d'avis n'était pas moins que
Balue, l'homme qui savait tout et faisait tout, un homme que le roi
avait fait de rien, jusqu'à exiger de Rome qu'on le fît cardinal.
Balue, ayant alors du roi ce qu'il pouvait avoir, voulut aussi
profiter de l'autre côté; s'il vendit son maître à Péronne, c'est ce
qui ne fut point constaté; mais pour le frère du roi, il voulait le
mettre chez le duc, il l'écrivit lui-même. Sa qualité nouvelle le
rendait hardi; il savait que le roi ne ferait jamais mourir un
cardinal. Louis XI, qui avait beaucoup de faible pour lui, voulut voir
ce qu'il avait à dire, quoique la chose ne fût que trop claire. Le
drôle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa robe rouge
et de sa dignité de prince de l'Église, _on mit ce prince en
cage_[199]; Balue avait dit lui-même que rien n'était plus sûr que ces
cages de fer pour bien garder un prisonnier.
[Note 199: À la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au
reste, on n'avait pas attendu sa chute pour le chansonner (Ballade et
caricature contre Balue, Recueil des chants historiques de Leroux de
Lincy, II, 347). Pour effrayer les plaisants, il fit ou fit faire une
chanson, où l'on sent la basse cruauté du coquin tout puissant; le
refrain est atroce: «On en fera du civet aux poissons.» _Bibl. du roi,
ms. 7687, fol. 105_, cité dans la Bibliothèque de l'École des chartes,
t. IV, p. 566, août 1843.
On a cru à tort qu'il avait inventé ces cages; il n'eut que le mérite
de l'importation. Elles étaient fort anciennes en Italie: «Et post
paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veronæ, et in
_gabiis_ carcerati.» Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann.
1230.--«Posuerunt ipsum in quadam _gabbia de ligno_.» Chron. Astense,
apud Murat. XI, 145.--«In cosi tenebrosa, è stretta gabbia rinchiusi
fummo.» Petrarcha, part. I, son. 4.--Même usage en Espagne: «D.
Jacobus per annos tres et ultra in tristissimis et durissimis
carceribus fuit per regem Aragonum, et in gabia _ferrea_ noctibus et
diebus, cum dormire volebat, reclusus.» Vetera acta de Jacobo ultimo
rege Majoricarum. Ducange, verbo GABIA.--On conserve encore la cage de
Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comité
hist. des arts et monuments, 1840, nº 2, rapport de M. Didron, p. 50.
Cette cage était placée à Amboise, dans une grande salle qu'on voit
encore.]
Le 10 juin, le frère du roi, réconcilié avec lui, s'établit en
Guienne. Le 11 juillet une révolution imprévue commence pour
l'Angleterre. L'Angleterre se divise, la France se pacifie un moment,
deux coups pour le duc de Bourgogne.
Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frère d'Édouard, dans son
gouvernement de Calais, lui fait brusquement épouser sa fille
aînée[200], celle qu'il destinait à Édouard quand il le fit roi, et
dont Édouard n'avait pas voulu.
[Note 200: Rien de plus curieux ici que le témoignage de Jean de
Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, «qui doulcement le
recoeilla.» Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble
que le bon chroniqueur ait espéré que le grand politique, par vanité,
ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: «Et moy,
acteur de ces cronicques, desirant sçavoir et avoir matières
véritables pour le parfait de mon euvre, prins congié au duc de
Bourgoigne, adfin de aller jusques à Callaix, lequel il me ottroia,
pource qu'il estoit bien adverty que ledit comte de Warewic m'avoit
promis que, si je le venois veoir à Callaix, qu'il me feroit bonne
chière, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit à tout ce que je
voldroie demander. Si fus vers lui, où il me tint IX jours en me
faisant grant chière et honneur, mais de ce que je quéroies me fist
bien peu d'adresse, combien qu'il me promist que se, au bout de deux
mois, je retournoie vers luy, il me furniroit partie de ce que je
requeroie. Et au congié prendre de luy, il me défrea de tous poins, et
me donna une belle haquenée. Je veoie bien qu'il estoit embesongnié
d'aulcunes grosses matières; et c'estoit le mariage quy se traitoit de
sa fille au duc de Clarence... lesqueles se partirent V ou VI jours
après mon partement, dedens le chastel de Callaix, où il n'avoit
guères de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence
ensievent, passa la mer, pour ce qu'il avoit eu nouvelles que ceulx de
Galles estoient sur le champ à grant puissance.» _Jean de Vaurin_ (ou
_Vavrin_) _sire de Forestel_, _ms. 6759. Bibliothèque royale, vol. VI,
fol. 275_. Dans les derniers volumes de cette Chronique, Vaurin est
contemporain, et quelquefois témoin oculaire. Ils méritent d'être
publiés.]
Ce fut un grand étonnement; on n'avait rien prévu de semblable. Ce
qu'on avait craint, c'était que Warwick, chef des lords et des évêques
peut-être, par son frère l'archevêque, ne travaillât avec eux pour
Henri VI. Récemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on
avait obligé Warwick de juger les Lancastriens révoltés, de se laver
avec du sang de Lancastre.
Aussi ne s'adressa-t-il pas à cet implacable parti. Pour renverser
York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frère d'Édouard.
Le mariage fait, vingt révoltes éclatent, mais sous divers prétextes
et sous divers drapeaux; ici contre l'impôt, là en haine des favoris
du roi, des parents de la reine, là pour Clarence, ailleurs pour Henri
VI. En deux mois, Édouard est abandonné et se trouve tout seul; pour
le prendre, il suffit d'un prêtre, du frère de Warwick, archevêque
d'York[201]. Voilà Warwick qui tient deux rois sous clef, Henri VI à
Londres, Édouard IV dans un château du Nord, sans compter son gendre
Clarence, qui n'avait pas beaucoup de gens pour lui. L'embarras était
de savoir au nom duquel des trois Warwick commanderait. Les
Lancastriens accouraient pour profiter de son hésitation.
[Note 201: Édouard aimait ses aises et était dormeur, il fut pris au
lit: «Quant l'archevesque fut entré en la chambre où il trouva le Roy
couchié, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy se
voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens reposé. Mais
l'archevesque... luy dist la seconde fois: Il vous faut lever, et
venir devers mon frère de Warewic, car à ce ne pouvez vous contrester.
Et lors, le Roy, doubtant que pis ne luy en advenist, se vesty, et
l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit.» _Ibidem, fol. 278._
Dans la miniature, le prélat parle à genoux, _fol. 277_.]
Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question[202]. Il écrivit
aux gens de Londres qu'en épousant la soeur il avait compté qu'ils
seraient loyaux sujets du frère. Tous ceux qui gagnaient au commerce
de Flandre crièrent pour Édouard. Warwick n'eut rien à faire qu'à le
ramener lui-même à Londres, disant qu'il n'avait rien fait contre le
roi, mais contre ses favoris, contre les parents de la reine, qui
prenaient l'argent du pauvre peuple.