[Note 170: «Quand Monseigneur vint près du roy, il s'inclina tout bas

à cheval. Lors le print le roy entre ses bras la teste nue, et le tint

longuement acolé, et Monseigneur pareillement. Après ces acolements,

le roy nous salua, et quand il ot ce fait, il rembrasa Monseigneur, et

Monseigneur lui, la moittié plus longuement qui n'avoient fait. Tout

en riant, ils vindrent en ceste ville, et descendy à l'ostel du

receveur, et devoit venir (?) à l'après dîner _logier au chasteau...

Messire Poncet_, avecq M. le bastard sont _logié au chastel_.» Le

dernier mot ferait croire qu'il se trouva au château sous la garde

d'un de ses ennemis. (Documents Gachard.)]

Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulièrement

intéressés à la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un

était un certain Poncet de la Rivière, à qui le roi donna sa maison à

mener à Montlhéry, et qui, avec Brézé, lui brusqua la bataille pour

perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Châteauneuf, ami de jeunesse du

roi en Dauphiné et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les

vendait; il avait essayé de le vendre lui-même et de le faire prendre,

mais c'était le roi qui l'avait pris. Cette année même, se doutant

bien qu'on le ferait échapper, Louis XI avait, de sa main, dessiné

pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effrayé, trouva moyen

de s'enfuir; il en coûta la vie à tous ceux qui l'avaient gardé, et

par contre-coup à Charles de Melun, dont le roi fit expédier le procès

de peur de pareille aventure.

Ce Du Lau, ce prisonnier échappé qui avait manqué la cage de si près,

le voilà qui revient hardiment de lui-même, pardevant le roi, avec

Poncet, avec d'Urfé, tous se disant serviteurs et sujets du frère du

roi, tous fort intéressés à ce que ce frère succède au plus vite[171].

[Note 171: V. le curieux livre de M. Bernard sur cette spirituelle et

intrigante famille des d'Urfé.]

Le roi eut peur. Que le duc eût laissé venir ces gens, qu'il reçut ces

traîtres tout à côté de lui, c'était chose sinistre et qui sentait le

pont de Montereau... Il crut qu'il y avait peu de sûreté à rester dans

la ville; il demanda à s'établir au château, sombre et vieux fort,

moins château que prison; mais enfin, c'était le château du duc même,

sa maison, son foyer; il devenait d'autant plus responsable de tout ce

qui arriverait.

Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'à

fermer la porte. Qu'il manquât de bons amis pour y pousser le duc, on

ne peut le supposer. Ces arrivants qui trouvaient la chose en si bon

train, qui voyaient leur vengeance à portée, leur ennemi sous leur

main, qui, à travers les murs, sentaient son sang... croira-t-on

qu'ils aient été si parfaits chrétiens que de parler pour lui? Nul

doute qu'ils n'aient fait des efforts désespérés pour profiter d'une

telle occasion; que, tournant autour du duc de toutes les manières,

ils ne lui aient fait honte de ses scrupules; qu'ils n'aient dit que

ce serait pour en rire à jamais, si la proie venant d'elle-même au

chasseur, il n'en voulait pas... N'était-ce pas un miracle d'ailleurs,

un signe de Dieu, que cette venimeuse bête se fût livrée ainsi?

Lâchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel traité

possible? quelle autre sûreté qu'un cul de basse-fosse!

À quoi le duc ému, tremblant de vouloir et de ne vouloir pas, mais

maître de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement

répondu que: «tout cela n'y faisait rien, que sans doute l'homme était

digne de tout châtiment, mais qu'une exécution ne lui allait pas, à

lui, duc de Bourgogne; la Toison qu'il portait était jusqu'ici nette,

grâce à Dieu; ayant promis, signé, pour deux royaumes de France, il ne

ferait rien à l'encontre... La veille encore il avait reçu l'argent du

roi. Garder l'homme pour garder l'argent, était-ce leur conseil?... Il

fallait être bien osé pour lui parler ainsi!»

Tel fut le débat, et plus violent encore; la plus simple connaissance

de la nature humaine porterait à le croire, quand même tout ce qui

suit ne le mettrait pas hors de doute.

Mais on peut croire aussi, non moins fermement, que le duc en serait

resté là, malgré toute la véhémence du combat intérieur, sans pouvoir

en sortir, si les intéressés n'eussent, à point nommé, trouvé une

machine qui, poussée vivement, démontât sa résolution.

Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les bannis étaient

rentrés dans Liége le 8 septembre. Dès la fin d'août, Humbercourt,

retiré à Tongres avec l'évêque, les observait et en donnait avis[172].

Le mouvement était accompagné, encouragé par des gens du roi. Le duc

le savait avant l'entrevue de Péronne, et dit qu'il le savait[173].

[Note 172: «In fine Augusti dicebatur scripsisse litteras ut

apponerent diligentiam ad custodiendum passagia.» Adrian., Amplis.,

Coll. IV, 1328.]

[Note 173: Le duc se plaignait dès lors de ce que: «Les Liégeois

fesoient mine de se rebeller, à cause de deux ambassadeurs que le Roy

leur avoit envoyez, pour les solliciter de ce faire... À quoy

respondit Balue que lesdictz Liégeois ne l'oseroiont faire.» Commines

(éd. Dupont), I, 151. Ceci ne peut être tout à fait exact. Ni le duc,

ni Balue ne pouvait ignorer que les Liégeois étaient _rebellés_ depuis

un mois. Ce qui reste du passage de Commines, c'est que le duc savait

parfaitement, avant de recevoir le roi, que les envoyés du roi

travaillaient Liége.--Les dates et les faits nous sont donnés ici par

un témoin plus grave que Commines en ce qui concerne Liége, _par

Humbercourt lui-même_, qui était tout près, qui en faisait son unique

affaire, et qui a bien voulu éclairer le moine chroniqueur Adrien sur

ce que Adrien n'a pu voir lui-même: «Dominus de Humbercourt, _ex cujus

relatu_ ista scripta sunt.» Ampliss. Collectio, IV, 1338.]

Il était facile à prévoir que les Liégeois tenteraient un coup de main

sur Tongres pour ravoir leur évêque et l'enlever aux Bourguignons;

Humbercourt le prévit[174]. Le duc, en apprenant que la chose était

arrivée, pouvait être irrité, sans doute; mais pouvait-il être

surpris?... Il fallait donc, si l'on voulait que cette nouvelle eût

grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement. C'est ce que

firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut, que le hasard ait été

seul auteur de la fausse nouvelle; on avouera que le hasard les servit

à commandement.

[Note 174: Deux fois il demanda une garde: «Petivit custodiam

vigiliarum... Iterum misit.» Ibidem, 1334.]

«Humbercourt est tué, l'évêque est tué, les chanoines sont tués.»

Voilà comme la nouvelle devait arriver pour faire effet; et telle elle

arriva.

Le duc entra dans une grande et terrible colère,--non pour l'évêque,

sans doute, qui périssait pour avoir joué double,--mais pour

Humbercourt, pour l'outrage à la maison de Bourgogne, pour l'audace de

cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir à tout cela

les envoyés du roi.

C'était un grand malheur, mais pour qui? Pour le roi; qu'un mouvement

encouragé par lui eût abouti à l'assassinat d'un évêque, d'un frère du

duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape, qui jusque-là lui

était favorable dans cette affaire de Liége; de plus, il risquait d'y

perdre l'appui du seul prince sur lequel il comptât, du duc de

Bourbon, à qui il avait mis en main les plus importantes provinces du

centre et du midi... Le duc de Bourgogne, que risquait-il? que

perdait-il en tout cela (sauf Humbercourt)? on ne peut le comprendre.

Ce qui pouvait nuire à ses affaires, ce n'était pas que les Liégeois

eussent tué leur évêque, mais qu'ils l'eussent repris, rétabli dans

Liége, qu'ils se fussent réconciliés avec lui, et que l'évêque

lui-même, appuyé par le légat du pape, priât le duc de Bourgogne de ne

plus se mêler d'une ville qui relevait du pape et de l'Empire, mais

nullement de lui.

Le fait est que l'évêque était bien portant. Humbercourt aussi

(relâché sur parole). La bande qui ramena de Tongres à Liége l'évêque

et le légat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Liége,

l'excitant, puis l'abandonnant; mais pour l'évêque, ils lui

témoignèrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des

leurs ayant hasardé un mot contre lui, ils les pendirent eux-mêmes à

l'instant. L'évêque, fort effrayé et de ces violences et de ces

respects, accepta l'espèce de triomphe qu'on lui fît à sa rentrée dans

Liége. «Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre; je vois que

j'étais mal informé; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est

moi qui désormais serai votre capitaine. Fiez-vous en moi, je me fie

en vous.»

Revenons à Péronne, et répétons encore que le mouvement des Liégeois

sur Tongres, si probable et si naturel, ne devait guère surprendre le

duc; que la mort de l'évêque, après sa conduite équivoque, cette mort,

mauvaise au roi (donc bonne au duc), ne put lui faire mener grand

deuil, ni faire tout ce grand bruit. De croire que le roi, qui n'y

gagnait rien et y perdait tant, eût provoqué la chose, lorsqu'il

laissait au frère du mort tant de provinces en main, une vengeance si

facile, lorsqu'il venait de remettre lui-même à la merci du duc de

Bourgogne, c'était croire le roi fol, ou l'être soi-même.

La distance au reste n'est pas si immense entre Liége et Péronne. Le

roi entra à Péronne, et les Liégeois à Tongres le même jour, dimanche,

9 octobre[175]. La fausse nouvelle parvint le 10 au duc[176]; mais le

11, le 12, le 13, durent arriver, avec des renseignements exacts, les

Bourguignons que les Liégeois avaient trouvés dans Tongres et renvoyés

exprès. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le traité par

lequel on lui faisait expier la mort de l'évêque que l'on savait

vivant.

[Note 175: Jour de _la Saint-Denis_; ces deux entreprises hasardeuses

furent risquées le même jour, peut-être pour le même motif, parce que

c'était _la Saint-Denis_, et dans la confiance que le patron de la

France les ferait réussir. On sait le fameux cri d'armes: «En avant,

Montjoie Saint-Denis!» Louis XI était superstitieux, et les Liégeois

fort exaltés.]

[Note 176: Cette célérité remarquable s'explique en ce que les

Liégeois firent leur coup vers minuit: la nouvelle eut pour venir à

Péronne les vingt-quatre heures du 9 octobre et une partie du 10.]

La colère du duc dans le premier moment, pour un événement qui rendait

sa cause très-bonne, qui le fortifiait et tuait le roi, cette colère

bizarre fut-elle une comédie? Je ne le crois pas. La passion a des

ressources admirables pour se tromper, s'animer en toute bonne foi,

lorsqu'elle y a profit. Il lui était utile d'être surpris, il le fut;

utile de se croire trahi, il le crut. Il fallait que sa colère fût

extrême, effroyable, aveugle, pour qu'il oubliât tout à fait le fatal

petit mot du sauf-conduit: _Quelque cas qui soit ou puisse advenir_.

Effroyable en effet fut cette colère, et comme elle eût été si le roi

lui avait tué sa mère, sa femme et son enfant... Terribles les

paroles, furieuses les menaces... Les portes du château se fermèrent

sur le roi, et il eut dès lors tout loisir de songer «se voyant

enfermé _rasibus_ d'une grosse tour, où jadis un comte de Vermandois

avait fait mourir un roi de France.»

Louis XI, qui connaissait l'histoire, savait parfaitement qu'en

général les rois prisonniers ne se gardent guère (il n'y a pas de tour

assez forte); voulût-on garder, on n'en est pas toujours le maître,

témoin Richard II à Pomfret; Lancastre eût voulu le laisser vivre

qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lâcher est dangereux: «Un

si grant seigneur pris, dit Commines, ne se délivre pas.»

Louis XI ne s'abandonna point; il avait toujours de l'argent avec lui,

pour ses petites négociations; il donna quinze mille écus d'or à

distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et déjà on le craignait

si peu, que celui à qui il donna garda la meilleure part.

Une autre chose le servit davantage, c'est que les plus ardents à le

perdre étaient des gens connus pour appartenir à son frère, et qui

déjà «se disoient au duc de Normandie.» Ceux qui étaient vraiment au

duc de Bourgogne, son chancelier de Goux, le chambellan Commines qui

couchait dans sa chambre et qui l'observaient dans cette tempête de

trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait pas grand

intérêt à donner la couronne à ce frère, qui depuis longtemps vivait

en Bretagne. Risquer de faire un roi quasi Breton, c'était un pauvre

résultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait le gain, et lui,

selon toute apparence, une rude guerre. Car, si le roi était sous

clef, son armée n'y était pas, ni son vieux chef d'écorcheurs,

Dammartin[177].

[Note 177: Lequel venait d'_écorcher_ Charles de Melun, en avait la

peau, et devait tout craindre si les amis de Melun prévalaient.]

Il y avait un meilleur parti. C'était de ne pas faire un roi,--d'en

défaire un plutôt, de profiter sur celui-ci tant qu'on pouvait, de le

diminuer et l'amoindrir, de le faire, dans l'estime de tous, si petit,

si misérable et si nul, qu'en le tuant on l'eût moins tué.

Le duc, après de longs combats, s'arrêta à ce parti, et il se rendit

au château: «Comme le duc arriva en sa présence, la voix luy

trembloit, tant il estoit esmeu et prest de se courroucer. Il fit

humble contenance de corps, mais son geste et parole estoit aspre,

demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté de paix...» Le roi «ne

put celer sa peur,» et signa l'abandon de tout ce que les rois

avaient jamais disputé aux ducs[178]. Puis, on lui fit promettre de

donner à son frère (non plus la Normandie), mais la Brie, qui mettait

le duc presqu'à Paris, et la Champagne, qui reliait tous les États du

duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre les Pays-Bas et

la Bourgogne.

[Note 178: C'est toute une longue suite d'ordonnances datées du même

jour (14 octobre), de concessions croissantes qu'on dirait arrachées

d'heure en heure. Elles remplissent trente-sept pages in-folio. Ordon.

XVII.]

Cela promis, le duc lui dit encore: «Ne voulez-vous pas bien venir

avec moi à Liége, pour venger la trahison que les Liégeois m'ont faite

à cause de vous? L'évêque est votre parent, étant de la maison de

Bourbon.» La présence du duc de Bourbon, qui était là, semblait

appuyer cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre, dans l'état où

se trouvait le roi[179].

[Note 179: Le faux Amelgard, dans son désir de laver le duc de

Bourgogne, avance hardiment contre Commines et Olivier, témoins

oculaires, que ce fut le roi qui demanda d'aller à Liége: «Et de hoc

quidem minime a Burgundionum duce rogabatur, qui etiam optare potius

dicebatur, ut propriis servatis finibus de ea re non se fatigaret.»

Amelgardi Excerpta, Ampliss. Coll. IV, 757.]

Grande et terrible punition, et méritée du jeu perfide que Louis XI

avait fait de Liége, la montrant pour faire peur, l'agitant, la

poussant, puis retirant la main... Eh bien, cette main déloyale, prise

en flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît

égorger ceux qu'elle poussait, qu'elle déchirât ses propres fleurs de

lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le

drapeau du roi de France... Après cela, maudit, abominable, infâme, on

pouvait laisser aller l'homme, qu'il allât en France ou ailleurs.

Seulement, pour se charger de faire ces grands exemples, pour se

constituer ainsi le ministre de la justice de Dieu, il ne faut pas

voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tâcha de faire.

Le salut du roi tenait surtout à une chose, c'est qu'il n'était pas

tout entier en prison. Prisonnier à Péronne, il était libre ailleurs

en sa très-bonne armée, en son autre lui-même, Dammartin. Son intérêt

visible était que Dammartin n'agît point, mais qu'il restât en armes

et menaçant. Or Dammartin reçut coup sur coup deux lettres du roi, qui

lui commandaient tantôt de licencier, tantôt d'envoyer l'armée aux

Pyrénées, c'est-à-dire de rassurer les Bourguignons, de leur laisser

la frontière dégarnie et libre pour entrer s'ils voulaient après leur

course de Liége.

La première lettre semble fausse, ou du moins dictée au prisonnier, à

en juger par sa fausse date[180], par sa lourde et inutile préface,

par sa prolixité; rien de plus éloigné de la vivacité familière des

lettres de Louis XI.

[Note 180: On a eu soin de le faire dater du jour où le roi arrivait

et était encore libre, du 9 octobre. On lui fait dire que les Liégeois

_ont pris_ l'évêque; il fut pris le 9 à Tongres, on ne pouvait le

savoir le 9 à Péronne. La lettre dit encore que le traité _est fait_;

il ne fut fait que le 14.]

La seconde est de lui, le style l'indique assez. Le roi dit, entre

autres choses, pour décider Dammartin à éloigner l'armée: «Tenez pour

sûr que je n'allai jamais de si bon coeur en nul voyage comme en

celui-ci... M. de Bourgogne me pressera de partir, tout aussitôt qu'il

aura fait au Liége, et désire plus mon retour que je ne fais.»

Ce qui démentait cette lettre et lui ôtait crédit, c'est que le

messager du roi qui l'apportait était gardé à vue par un homme du duc,

de peur qu'il ne parlât. Le piége était grossier. Dammartin en fit

honte au duc de Bourgogne, et dit que s'il ne renvoyait le roi, tout

le royaume irait le chercher.

Le roi devait écrire tout ce qu'on voulait. Il était toujours en

péril. Son violent ennemi pouvait rencontrer quelque obstacle qui

l'irritât et lui fît déchirer le traité, comme il avait fait le

sauf-conduit. En supposant même que le duc se tînt pour satisfait, il

y avait là des gens qui ne l'étaient guère, les serviteurs de son

frère, qui n'avaient rien à attendre que d'un changement de règne. Le

moindre prétexte leur eût suffi pour revenir à la charge auprès du

duc, réveiller sa fureur, tirer de lui peut-être un mot violent qu'ils

auraient fait semblant de prendre pour un ordre[181]. Le roi, qui ne

meurt point, comme on sait, eût seulement changé de nom; de Louis

qu'il était, il fût devenu Charles.

[Note 181: Comme le mot qui tua Thomas Becket, le mot qui tua Richard

II, etc.]

Liége n'avait plus, pour résister, ni murs, ni fossés, ni argent, ni

canons, ni hommes d'armes. Il lui restait une chose, les fleurs de

lis, le nom du roi de France; les bannis, en rentrant, criaient: Vive

le roi!... Que le roi vînt combattre contre lui-même, contre ceux qui

combattaient pour lui, cette nouvelle parut si étrange, si follement

absurde, que d'abord on n'y voulait pas croire... Ou, s'il fallait y

croire, on croyait des choses plus absurdes encore, des imaginations

insensées; par exemple que le roi menait le duc à Aix-la-Chapelle pour

le faire empereur!

Ne sachant plus que croire, et comme fols de fureur, ils sortirent

quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reçurent

pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'était hâtée, afin de

piller seule, et qui ne gagna que des coups.

Le légat sauva l'évêque[182] et tâcha de sauver la ville. Il fit

croire au peuple qu'il fallait laisser aller l'évêque, pour prouver

qu'on ne le tenait pas prisonnier. Lui-même, il alla se jeter aux

pieds du duc de Bourgogne, demanda grâce au nom du pape, offrit tout,

sauf la vie. Mais c'était la vie qu'on voulait cette fois[183]...

[Note 182: À en croire l'absurde et malveillante explication des

Bourguignons, ce légat, qui était vieux, malade, riche, un grand

seigneur romain, n'aurait fait tout cela que pour devenir évêque

lui-même. Cette opinion a été réfutée par M. de Gerlache.]

[Note 183: N'oublions pas que le duc avait lui-même rappelé

Humbercourt, qu'il avait laissé venir les bannis lorsqu'il pouvait,

avec quelque cavalerie, les disperser à leur sortie des bois; nous ne

serons pas loin de croire qu'il désirait une dernière provocation pour

ruiner la ville.]

Une si grosse armée, deux si grands princes, pour forcer une ville

tout ouverte, déjà abandonnée, sans espoir de secours, c'était

beaucoup et trop. Les Bourguignons, du moins, le jugeaient ainsi; ils

se croyaient trop forts de moitié, et se gardaient négligemment... Une

nuit, voilà le camp forcé, on se bat aux maisons du duc et du roi;

personne d'armé, les archers jouaient aux dés; à peine, chez le duc, y

eut-il quelqu'un pour barrer la porte. Il s'arme, il descend, il

trouve les uns qui crient: «Vive Bourgogne!» les autres: «Vive le

roi, et tuez!...» Pour qui était le roi? on l'ignorait encore... Ses

gens tiraient par les fenêtres, et tuaient plus de Bourguignons que de

Liégeois.

Ce n'étaient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois

cents), qui donnaient cette alerte, des gens de Franchimont, rudes

hommes des bois, bûcherons ou charbonniers, comme ils sont tous; ils

étaient venus se jeter dans Liége quand tout le monde s'en

éloignait[184]. Peu habitués à s'enfermer, ils sortirent tout d'abord;

montagnards et lestes à grimper, ils grimpèrent la nuit aux rochers

qui dominent Liége, et trouvèrent tout simple d'entrer, eux trois

cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, à

grands coups de pique, réveiller les deux princes... Ils l'auraient

fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'étaient mis, en

vrais Liégeois, à crier, à faire un grand «_hu!..._» Ils tuèrent des

valets, manquèrent les princes, furent tués eux-mêmes, sans savoir

qu'ils avaient fait, ces charbonniers d'Ardennes, plus que les Grecs

aux Thermopyles.

[Note 184: On varie sur le nombre: «Quatre cents hommes portant la

couleur et livrée du duc.» _Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº

183, fol. 465._]

Le duc, fort en colère d'un tel réveil, voulut donner l'assaut. Le roi

préférait attendre encore; mais le duc lui dit que si l'assaut lui

déplaisait, il pouvait aller à Namur. Cette permission de s'en aller

au moment du danger n'agréa point au roi; il crut qu'on en tirerait

avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saigné

du nez... Il mit son honneur à tremper dans cette barbare exécution

de Liége.

Il semblait tenir à faire croire qu'il n'était point forcé, qu'il

était là pour son plaisir, par pure amitié pour le duc. À une première

alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant embarrassé, le

roi avait pourvu à tout, donné les ordres. Les Bourguignons,

émerveillés, ne savaient plus si c'était le roi ou le duc qui les

menait à la ruine de Liége.

Il aurait été le premier à l'assaut, si le duc ne l'eût arrêté. Les

Liégeois portant les armes de la France, lui, roi de France, il prit,

dit-on, il porta la croix de Bourgogne. On le vit sur la place de

Liége, pour achever sa triste comédie, crier: «Vive Bourgogne!...»

Haute trahison du roi contre le roi.

Il n'y eut pas la moindre résistance[185]. Les capitaines étaient

partis le matin, laissant les innocents bourgeois en sentinelle. Ils

veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-là ils

ne se figuraient pas qu'on les attaquât, parce que c'était dimanche.

Au matin, cependant, le duc fait tirer pour signal sa bombarde et deux

serpentines, les trompettes sonnent, on fait les approches...

Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres étaient allés

dîner: «Dans chaque maison, dit Commines, nous trouvons la nappe

mise.»

[Note 185: Dans tout ceci, je suis Commines et Adrien de Vieux-Bois,

deux témoins oculaires. Le récit de Piccolomini, si important pour le

commencement, n'est, je crois, pour cette fin, qu'une amplification.]

L'armée, entrée en même temps des deux bouts de la ville, marcha vers

la place, s'y réunit, puis se divisa pour le pillage en quatre

quartiers. Tout cela prit deux heures, et bien des gens eurent le

temps de se sauver. Cependant, le duc, ayant conduit le roi au palais,

se rendit à Saint-Lambert, que les pillards voulaient forcer; ils

l'écoutaient si peu qu'il fut obligé de tirer l'épée et il en tua un

de sa main.

Vers midi, toute la ville était prise, en plein pillage. Le roi dînait

au bruit de cette fête, en grande joie, et ne tarissant pas sur la

vaillance de son bon frère; c'était merveille, et chose à rapporter au

duc, comme il le louait de bon coeur!

Le duc vint le trouver, et lui dit: «Que ferons-nous de Liége?» Dure

question pour un autre, et où tout coeur d'homme aurait hésité...

Louis XI répondit en riant, du ton des Cent Nouvelles: «Mon père avait

un grand arbre près de son hôtel, où les corbeaux faisaient leur nid;

ces corbeaux l'ennuyant, il fit ôter les nids, une fois, deux fois; au

bout de l'an, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit

déraciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux.»

L'horreur, dans cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut

point un carnage d'assaut, une furie de vainqueurs, mais une longue

exécution[186] qui dura des mois. Les gens qu'on trouvait dans les

maisons étaient gardés, réservés; puis, par ordre et méthodiquement,

jetés à la Meuse. Trois mois après, on noyait encore[187]!

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 9 / 24 段