[Note 150: Ce que nous disons ici des ministres de la maison de

Bourgogne contraste avec le remarquable esprit de mesure qui

caractérise la Franche-Comté. À portée de tout, et informés de tout,

les Comtois eurent de bonne heure deux choses, savoir faire, savoir

s'arrêter. Savants et philosophes (Cuvier, Jouffroy, Droz), légistes,

érudits et littérateurs (Proudhon et ses collègues de la Faculté de

Paris, Dunod, Weiss, Marmier), tous les Comtois distingués se

recommandent par ce caractère. Nodier lui-même, qui a donné l'élan à

la jeune littérature, ne l'a pas suivi dans ses excentricités. Les

devises franc-comtoises sont modestes et sages: Granvelle, _Durate_;

Olivier de la Marche, _Tant a souffert_; Besançon, _Plût à

Dieu_.--J'attends beaucoup, pour l'étude de la Franche-Comté, des

documents qu'elle publie dans ses excellents mémoires académiques, et

de la savante et judicieuse histoire de M. Clerc.

Ces familles de légistes se poussaient à la fois dans la robe et dans

l'épée. Un Carondelet est tué à Montlhéry, un Rochefort y commande

cent hommes d'armes; en récompense, il est fait maître des requêtes;

plus tard, il devient chancelier de France. Son père avait eu ses

biens confisqués _pour une petite rature_ qu'il fit à son profit dans

un acte. Le faux n'est pas rare en ce temps. Cf. le fameux procès du

bâtard de Neufchâtel, Der Schweitzerische Geschichtforscher, I, 403.]

[Note 151: Dunod.]

On reconnait, dans la sentence de Liége, la main de ces légistes, à

cet article surtout, où, substituant le _droit écrit_ à la coutume,

ils ajoutent à ce mot déjà si vague un arbitraire illimité: «Selon le

mode que fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.»

Après Liége, la Flandre. Dès le lendemain de la bataille, une lettre

fut écrite par le duc, une menace _contre tous les fieffés_ de Flandre

qui ne rendraient pas le service militaire. Cette expression semblait

étendre l'obligation du service à une foule de petites gens, qui

tenaient, à titre de fiefs, des choses minimes pour une minime

redevance. L'effroi fut grand[152]; l'effet subit, beaucoup aimèrent

mieux laisser là fief et tout et passer la frontière. Il fallut que le

duc s'expliquât; il dit dans une nouvelle lettre, non plus _tous les

fieffés_, mais: «Nos féaux vassaux et sujets, _tenus et accoutumés_ de

servir et _fréquenter_ les armes.»

[Note 152: La menace est du 5 novembre, et l'explication du 20

décembre; en six semaines, l'émigration avait commencé: «Se partent et

absentent, ou sont à voulenté d'eux partir et absenter.» Gachard.]

Le mot d'_aide_ ne prêtait pas moins que celui de _fief_ au

malentendu. Sous ce mot féodal (aide de joyeuse entrée, aide de

mariage), il demanda un impôt régulier, annuel, pour seize ans. Le

total semblait monstrueux: pour la Flandre, douze cent mille écus;

pour le Brabant, huit cent mille livres; cent mille livres pour le

Hainaut. «Il n'y eut personne qui ne fût perplexe durement et frappé

au front, d'ouïr nommer cette horrible somme de deniers à prendre sur

le peuple.»

Par ces violentes chicanes pour changer ses vassaux en sujets, pour

devenir de suzerain féodal, souverain moderne, le duc de Bourgogne

n'en restait pas moins, dans l'opinion de tous et dans la sienne, le

prince de la chevalerie. Il en gardait les formes, et elles devenaient

souvent dans ses mains une arme politique. Juge de l'honneur

chevaleresque, comme chef de la Toison d'or, il somma son ennemi, le

duc de Nevers, de comparaître au chapitre de l'ordre[153], le fit

condamner comme contumax, biffer son nom, noircir son écusson[154].

[Note 153: Le duc fit lire et adopter à ce chapitre une ordonnance qui

mettait dans sa main toute la juridiction de l'ordre. V. le texte dans

Reiffenberg, Histoire de la Toison-d'Or, p. 50.]

[Note 154: Il le déshonorait après l'avoir dépouillé. Sur cette

terrible iniquité de la maison de Bourgogne, sur la cession forcée

(qu'Hugonet extorqua), sur le courage du notaire qui glissa dans

l'acte même (au pli du parchemin où posait le sceau), une toute petite

protestation. V. Preuves de Commines.]

Ceux même que le roi avait cru s'attacher et qu'il avait achetés le

plus cher tournaient au duc de Bourgogne, comme au chef naturel des

princes et seigneurs.

Un nouveau _Bien public_ se préparait, plus général et dans lequel

entreraient ceux qui s'étaient abstenus de l'autre. René devait en

être, quoique le roi aidât alors son fils en Espagne. Deux femmes y

poussaient, la douairière de Bourbon, aux enfants de qui il avait

confié moitié du royaume, et la propre soeur de Louis XI, qui, il est

vrai, lui ressemblait trop pour subir aisément sa protection

tyrannique; plus il faisait pour elle, plus elle travaillait contre

lui.

L'Anglais n'avait pu être du premier _Bien public_; on l'invitait au

second. Le Bourguignon épousait la soeur d'Édouard, et le Breton

épousait en quelque sorte l'Angleterre elle-même, voulant l'établir à

côté de lui, en Normandie. Le roi, les voyant tous appeler l'Anglais,

s'avisa d'un expédient qu'ils n'avaient pas prévu, il appela la

France.

Il convoqua les États généraux (avril), les trois ordres; soixante

villes envoyèrent leurs députés[155]. Il leur posa simplement la vraie

question: «Le royaume veut-il perdre la Normandie?» La confier au

jeune frère du roi, qui n'était rien que par les ducs de Bourgogne et

de Bretagne, c'était la leur donner, ou plutôt y mettre les Anglais.

[Note 155: Chaque ville envoya trois députés, un prêtre et deux

laïques.--La relation du greffier Prévost, imprimée dans les

collections (Isambert, etc.), se trouve plus complète dans un ms. de

Rouen; les dates et certains détails y sont plus exactement indiqués.

On y voit un seul bourgeois porter la parole au nom de plusieurs

villes. (Communiqué par M. Chéruel, d'après le ms. des _Archives

municipales de Rouen_.)]

Ce n'était pas la faute du duc de Bretagne si les Anglais n'y étaient

pas. Ils n'avaient pas besoin d'y prendre une place, comme Henri V

avait dû le faire; on leur en offrait douze. Chose étrange pour leur

faire accepter ces villes, il fallait les payer, ils chicanaient sur

la solde... Le fait est qu'ils avaient grand'peine à venir; Édouard

n'osait bouger de chez lui.

Que l'offre eût été faite, cela n'était pas douteux. Warwick (par

conséquent Louis XI), en avait copie[156]. Les États, quand on leur

fit cette révélation, en eurent horreur... Qu'il y eût un Français

pour recommencer les guerres anglaises, l'égorgement de la France!...

Tous ceux qui étaient là, même les princes et les seigneurs qui

chancelaient la veille, retrouvèrent du coeur, et offrirent au roi

leurs biens et leurs vies.

[Note 156: Dépêche de Menypeny au roi, _Legrand, Hist. de Louis XI

(ms. de la Bibl. royale), liv. XI, p. 1, 16 janvier 1468._ V. aussi

Rymer, 3 août.]

«La chose, dit lui-même le noble historien de la maison de Bourgogne,

touchoit la _perpétuité_ du royaume, et le roy n'y a que son

_voyage_.» Tous le sentirent. Le voeu des États, porté au duc à

Cambrai, venait avec autorité. Le mépris qu'il en fit, soigneusement

répandu par le roi, mit beaucoup de gens contre lui. Les plus

pacifiques eurent une velléité de guerre. Il y eut à Paris un tournoi

des enfants de la ville[157], et même plus sérieux que ces exercices

ne l'étaient alors; ceux-ci, dans leur inexpérience, y allèrent trop

vivement, et ils se blessèrent.

[Note 157: Ici le greffier Jean de Troyes se redresse, enfle la voix

et donne tout au long le noble détail.]

Le mouvement fut fort contre le duc de Bourgogne. Ce qui le

prouverait, c'est que l'homme le plus flottant et qui jusque-là

s'était le plus ménagé, Saint-Pol, devint audacieux tout à coup et

s'en alla à Bruges où était le duc, fit une entrée bruyante, avec

force fanfares, et faisant porter devant lui l'épée de connétable. Aux

plaintes qu'on en fit, il ne répondit rien, sinon que Bruges était du

royaume, qu'il était connétable de France, et que c'était son droit

d'aller partout ainsi.

Le duc attendait à Bruges sa future épouse, Marguerite d'York. Il y

avait là un monde complet de toutes nations, une foule d'étrangers

venus pour voir la fête. Le duc en profita pour montrer solennellement

quel rude justicier il était, quel haut seigneur, combien indépendant

et au-dessus de tout. Il fit, sans forme de procès, couper la tête à

un jeune homme de grande maison qui avait fait un meurtre. Toute la

noblesse eut beau prier; l'exécution ne s'en fit pas moins à la veille

du mariage.

Ce mariage anglais contre la France fut fort sérieux, dans la bizarre

magnificence de ses fêtes guerrières, plein de menace et de sombre

avenir. Les mille couleurs de tant de costumes et de bannières étaient

attristées des couleurs du maître, qui dominaient tout, le noir et le

violet[158].

[Note 158: «My-parti de noir et de violet» selon Jean de Hénin et

Olivier de la Marche.]

La soeur des trois fratricides, Marguerite d'York, apportait avec elle

cent cinquante ans de guerre entre parents. Ses archers anglais

descendirent sa litière au seuil de l'hôtel de Bourgogne, où la reçut

la douairière Isabelle. Des archers, peu ou point de lords[159]; un

évêque anglais qui avait mené la chose, malgré tous les évêques.

[Note 159: Sauf les lords de la façon d'Édouard, les parents de sa

femme et un cadet des Talbot.]

Au mariage assistèrent deux cardinaux, Balue, l'espion du roi, et un

légat du pape qui venait demander pour la pauvre ville de Liége un

sursis au payement. Les malheureux étaient déjà tellement ruinés, deux

ans auparavant, que pour un premier terme il leur avait fallu

dépouiller leurs femmes, leur ôter leurs anneaux, leurs ceintures. Le

duc fut inflexible. Cette dureté dans un tel moment ne pouvait porter

bonheur au nouveau mariage. Les mariés à peine au lit, le feu prit...

ils faillirent brûler[160].

[Note 160: «Wen they were both in bedde...» Fragment publié par

Hearnes, à la suite des: Th. Sprottii Chronica (in-8º, 1719, p. 296).]

Le tournoi fut celui de l'arbre ou _péron_ d'or, apparemment pour

rappeler celui de Liége[161]. Aux intermèdes, parmi une foule

d'allusions, on vit le saint anglais, le saint par lequel le duc

jurait toujours, saint Georges, qui tuait le dragon[162]. Deux héros,

deux amis, Hercule et Thésée (Charles et Édouard?) désarmèrent un roi

qui se mit à genoux, et se fit leur serf. Le duc figura en personne au

tournoi, combattit; puis tout à coup laissa la mariée, s'en alla en

Hollande pour lever l'_aide_ de mariage.

[Note 161: Olivier de la Marche lui donne les deux noms; à la fin de

la fête, le _péron_ d'or est jeté à la mer.]

[Note 162: Rien de plus magnifique et de plus fantasque (V. Olivier),

parfois avec quelque chose de barbare; par exemple le duc portant son

écu «couvert de florins branlants;» par exemple, le couplet brutal:

«Faites-vous l'âne, ma maîtresse?»--La tour que le duc bâtissait en

Hollande ne manqua pas de se trouver à la fête de Bruges; du plus haut

de la tour, par un jeu bizarre, des bêtes musiciennes, loup, bouc ou

sanglier, sonnaient, chantaient aux quatre vents.--Autre merveille, et

plus étrange (féerie hollandaise ou anglaise?): la bête de l'océan du

Nord, la baleine, entre et nage à sec. De son ventre sortent des

chevaliers, des géants, des sirènes; sirènes, géants et chevaliers,

combattent et font la paix, comme si l'Angleterre finissait sa guerre

des deux Roses. Le monstre alors, ravalant ses enfants, nage encore et

s'écoule.]

Le roi crut que cette fête de guerre, ces menaces, ce brusque départ

annonçaient un grand coup. Depuis trois mois, il s'y attendait. En

mai, le chancelier d'Angleterre avait solennellement annoncé une

descente, et le roi pour la retarder avait jeté en Angleterre un frère

d'Henri IV. Il voyait un camp immense se faire contre lui près de

Saint-Quentin. Il y avait à parier qu'au 15 juillet, la trêve avec la

Bourgogne expirant, Bourguignon, Breton, Anglais, tous agiraient

d'ensemble.

La chose semble avoir en effet été convenue ainsi. Le Breton seul tint

parole, agit, et porta seul les coups. Le roi le serra à la fois par

le Poitou et par la Normandie, lui reprit Bayeux, Vire et Coutances.

Il cria au secours, et n'obtint du Bourguignon que cinq ou six cents

hommes pour garder Caen. Celui-ci était jaloux, il se souciait peu

d'affermir le Breton en Normandie. Tard, bien tard, sur son instante

prière, ayant reçu une lettre suppliante, écrite de sa main, il

consentit à passer la Somme, mais pacifiquement encore et sans tirer

l'épée. Si peu soutenu, il fallut bien que le Breton traitât,

abandonnant le frère du roi, et remettant ce qu'il avait en Normandie

à la garde du duc de Calabre, qui alors était tout au roi (traité

d'Ancenis, 10 septembre). Le roi avait gagné la partie.

Ce qui sans doute avait contribué à ralentir le duc de Bourgogne,

c'est qu'il voyait une révolution se faire derrière lui. Depuis son

cruel refus de donner un sursis à Liége, cette misérable ville, tout

écrasée et sanglante qu'elle était, remuait son cadavre... Dès les

premiers jours d'août s'ébranla des Ardennes une foule hideuse, sans

habits, des massues pour armes, de vrais sauvages qui depuis longtemps

vivaient dans les bois[163]. Ces malheureux bannis, entendant dire

qu'il y aurait un coup de désespoir, voulurent en être, et pour mourir

aimèrent mieux, après tout, mourir chez eux.

[Note 163: «Inermes ac nudi, sylvestribus tantum truncis et fundi

lapidibusque armati.» J. Piccolomini, Comment., lib. III, p. 400, et

apud Freher, t. III, p. 273.]

Le 4 août, ils avaient essayé déjà de prendre Bouillon. Ils avancèrent

toujours en grossissant leur troupe, et, le 8 septembre, ils entrèrent

dans Liége en criant Vive le roi! de sorte que le duc de Bourgogne put

apprendre en même temps la révolution de Liége et la soumission du

Breton (10 septembre).

Le duc, qui avait peu de forces à Liége, les en avait retirées, comme

on l'en priait depuis longtemps au nom de l'évêque. Il avait ruiné de

fond en comble, non-seulement la ville, mais les églises, obligées de

répondre pour la ville. Plus de cour spirituelle, plus de juridiction

ecclésiastique, plus d'argent à tirer des plaideurs. Le lieutenant du

duc de Bourgogne, Humbercourt, laissé à Liége comme receveur et

percepteur, était seul maître; l'évêque n'était rien. Les gens qui

gouvernaient celui-ci, à leur tête le chanoine Robert Morialmé, prêtre

guerrier qu'on voyait souvent armé de toutes pièces, eurent recours,

pour se délivrer des Bourguignons, au dangereux expédient de rappeler

les bannis de France[164]. Il se figurait sans doute que le roi y

joindrait ses troupes et soutiendrait l'évêque, frère du duc de

Bourbon, contre le duc de Bourgogne.

[Note 164: «Magister Robertus habebat nomen, quod ipse scripsisset

litteras, nomine domini, fugitivis de Francia _quod redirent_, quia

omnes dicebant quod fuissent remandati.» Adrianus de Veteri Bosco,

Coll. ampliss., IV, 1337.]

Les bannis, rentrant dans Liége, n'y trouvèrent point l'évêque; mais,

pour toute autorité, le légat du pape. Le légat eut grand'peur quand

il se vit au milieu de ces gens presque nus, et qu'on aurait pris pour

des bêtes fauves, tant les cheveux et le poil leur avaient crû[165]...

L'aspect était horrible, les paroles furent douces et touchantes. Ils

s'adressèrent au vieux prêtre romain comme à un père, le supplièrent

d'intercéder pour eux: «Ce sont, disaient-ils, nos dernières prières

que nous vous confions. Qu'on nous laisse revenir, reprendre nos

travaux; nous ne voulons plus vivre dans les bois, la vie y est trop

dure... Si l'on ne nous écoute, nous ne répondons plus de ce que nous

allons faire...» Le légat leur demandant s'ils voulaient poser les

armes pour le laisser arranger tout avec l'évêque, ils fondirent en

larmes et dirent qu'ils ne demandaient qu'à rentrer en grâce, à

revenir avec leurs pères, leurs mères et leurs enfants.

[Note 165: «Capillorum et barbarum promissione, sylvestrium hominum

instar.» Piccolomini. ap. Freher, II, 274.]

Le légat prévint de grands désordres, et peut-être sauva la ville en

leur donnant ces bonnes paroles. Plusieurs avaient fait d'abord de

terribles menaces, disant que tout le mal venait des prêtres, et ils

commençaient à faire main basse sur eux. Il les calma, emmena les

chefs à Maëstricht, où était l'évêque, et lui conseilla de revenir.

L'évêque n'osait; il avait peur et des bannis et du duc de Bourgogne,

qui lui écrivait qu'il arrivait dans un moment. Cette dernière peur

fut apparemment la plus forte, car il reprit ses chaînes et s'en alla

docilement à Tongres retrouver Humbercourt, lieutenant du duc de

Bourgogne, contre lequel ses chanoines avaient rappelés les bannis.

Le duc n'avait pas tort d'annoncer qu'il pourrait agir. Le roi, qui

débarrassé des Bretons eût pu, ce semble, le mener rudement, le priait

au contraire, lui faisait la cour, voulait lui payer les frais de la

campagne. L'armée royale, bien supérieure à l'autre, plus aguerrie

surtout, ne comprenait rien à cela et n'était pas loin d'accuser le

roi de couardise... C'est qu'on ne voyait pas, derrière, que le duc de

Bourgogne occupait toujours Caen, qu'un beau-frère d'Édouard lui

tenait une armée à Portsmouth et n'attendait qu'un signe pour passer.

Ce coûteux armement anglais, annoncé en plein Parlement, préparé tout

l'été, serait-il en pure perte? rien de moins vraisemblable; le roi

n'avait en ce moment nul moyen d'empêcher la descente; tout au plus

pouvait-il, en revanche, lancer aux Anglais Marguerite d'Anjou qu'il

avait à Harfleur.

Il était donc en ces perplexités, allant, venant, devant le duc de

Bourgogne. Celui-ci, ferme dans ses grosses places de la Somme, dans

un camp immense (une ville plutôt) qu'il s'était bâti, mettait son

orgueil à ne bouger d'un pas; le Breton l'avait abandonné, mais que

lui importait, seul n'était-il pas assez fort?... Ainsi, tout restait

là; le roi, qui se mourait d'impatience, s'en prenait à ceux qui

traitaient pour lui. Chaque jour plus soupçonneux (et déjà maladif),

il ne se fiait plus à personne, jusqu'à hésiter d'armer ses gens

d'armes; dans une lettre, il ordonne de porter les lances sur des

chariots, et de ne les donner qu'au besoin.

Une chose lui donnait espoir du côté du duc de Bourgogne, c'est que

tout le monde venait lui dire qu'il était dans une furieuse colère

contre le Breton. S'il en était ainsi, le moment était bon; cette

colère contre un ami pouvait le disposer à écouter un ennemi. Le roi

le crut sans peine, et parce qu'il avait grand besoin qu'il en fût

ainsi, et parce qu'il était justement lui-même dans cette disposition.

Trahi successivement par tous ceux à qui il s'était fié, par Du Lau,

par Nemours, par Melun, il n'avait trouvé de sûreté que dans un ennemi

réconcilié, Dammartin, celui qui jadis l'avait chassé de France; il

lui avait mis en main son armée, le commandement en chef au-dessus des

maréchaux.

Il ne désespérait donc pas de regagner son grand ennemi. Mais pour

cela il ne fallait pas d'intermédiaire; il fallait se voir et

s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hésitent,

qui sont responsables; entre gens qui font eux-mêmes leurs affaires,

souvent tout s'aplanit d'un mot. Il semblait d'ailleurs que si l'un

des deux pouvait y gagner, c'était le roi, tout autrement fin que

l'autre, et qui, renouvelant l'ancienne familiarité de jeunesse,

pouvait le faire causer, peut-être, en le poussant un peu, violent

comme il était, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins

dire.

Quant au péril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en

faisait que rire. Il se rappelait sans doute qu'au temps du Bien

public, le comte de Charolais, causant et marchant avec lui entre

Paris et Charenton, n'avait pas craint parfois de s'aventurer loin de

ses gens; il s'était si bien oublié un jour qu'il se trouva au dedans

des barrières.

Les serviteurs influents des deux princes ne semblent pas avoir été

contraires à l'entrevue. D'une part le sommelier du duc[166], de

l'autre Balue[167], se remuaient fort pour avancer l'affaire.

Saint-Pol s'y opposait d'abord, et cependant il semble que ce soit sur

une lettre de lui que le roi ait pris son parti et franchi le pas.

[Note 166: «Ledict duc envoya devers ledict seigneur un sien valet de

chambre, homme fort privé de luy. Le roi y print grant fiance, et eust

vouloir de parler audict duc.» Commines.--«Un sommelier du corps du

duc... fut mandé par le roy de France, et par le congé du duc y alla;

et tant parlementèrent ensemble, et fit ledict (sommelier) tant

d'alées et de venues, que le duc assura le roy.» Olivier de la

Marche.]

[Note 167: Le billet du duc au cardinal (_ms. Legrand_) est bien

caressant, d'une familiarité bien flatteuse: «Très-cher et especial

amy... Et adieu, cardinal, mon bon amy.» Voir (_Ibidem_) la lettre de

Saint-Pol, qui semblerait perfidement calculée pour pousser le roi par

la vanité.]

Tout porte à croire que le duc ne méditait point un guet-apens. Selon

Commines, il se souciait peu de voir le roi; d'autres disent qu'il le

désirait fort[168]. Je croirais aisément tous les deux; il ne savait

peut-être pas lui-même s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on

éprouve dans les commencements obscurs des grandes tentations.

[Note 168: C'est ce que Saint-Pol dit dans cette lettre, et ce que

disaient d'autres encore: «L'on dit que M. de Bourgogne a grande envie

de le veoir.» Néanmoins, il ajoute: «Hier, sur le soir, vint le vidame

d'Amiens, qui amena un homme qui affirme sur sa vie que Bourgogne ne

tend à cette assemblée, sinon pour faire quelque échec en la personne

du roy.»]

Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas à la légère; il fit

accepter au duc la moitié de la somme offerte, et ne partit qu'en

voyant l'accord négocié déjà en voie d'exécution. Il recevait pour

l'aller et le retour les paroles les plus rassurantes. Rien de plus

explicite que les termes de la lettre et du sauf-conduit que lui

envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: «Vous pourrez seurement

venir, aler et retourner...» Et le sauf-conduit: «Vous y pouvez venir,

demeurer et séjourner, et Vous en retourner seurement ès lieux de

Chauny et de Noyon, à vostre bon plaisir, toutes les fois qu'il vous

plaira, sans que aucun empeschement soit donné à Vous, _pour quelque

cas qu'il soit, ou puisse advenir_[169].» (8 oct. 1468.) Ce dernier

mot rendait toute chicane impossible; quand même on eût pu craindre

quelque chose d'un prince qui se piquait d'être un preux des vieux

temps, qui chevauchait fièrement sur la parole donnée, se vantant de

la tenir mieux que ne voulaient ses ennemis. Tout le monde savait que

c'était là son faible, par où on le prenait. Au Bien public, quand il

effectua sa menace avant le bout de l'an, le roi, pour le flatter, lui

dit: «Mon frère, je vois bien que vous êtes gentilhomme et de la

maison de France.»

[Note 169: L'original du sauf-conduit fut reconnu pour _écrit de sa

main_, par son frère, le Grand bâtard, par ses serviteurs intimes,

Bitche et Crèvecoeur, et son ancien secrétaire, Guillaume de Cluny.

Cette pièce si précieuse est conservée à la _Bibliothèque royale_.]

Donc, comme gentilhomme et chez un gentilhomme, le roi arriva seul ou

à peu près. Reçu avec respect par son hôte, il l'embrassa longuement,

par deux fois, et il entra avec lui dans Péronne[170], lui tenant, en

vieux camarade, la main sur l'épaule. Ce laisser-aller diminua fort

quand il sut qu'au moment même entraient par l'autre porte ses plus

dangereux ennemis, le prince de Savoie, Philippe de Bresse, qu'il

avait tenu trois ans en prison, dont il venait de marier la soeur

malgré lui, et le maréchal de Bourgogne, sire de Neufchâtel, à qui le

roi avait donné puis retiré Épinal, deux hommes très-ardents,

très-influents près du duc, et qui lui amenaient des troupes.

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 8 / 24 段