s'en aller par les rues, souper tout bonnement chez un bourgeois, un
élu, Denis Hesselin; il est vrai qu'ils étaient compères, le roi lui
ayant fait l'honneur de lui tenir son enfant sur les fonts. Il
envoyait la reine avec madame de Bourbon et Pérette de Châlons (sa
maîtresse), souper, baigner (c'était l'usage) chez Dauvet, premier
président. Il consultait volontiers les personnes notables,
parlementaires, procureurs, marchands. Il n'y avait pas désormais à se
jouer des gens de Paris, le roi n'eût pas entendu raillerie; un moine
normand s'étant avisé d'accuser deux bourgeois, sans preuves, le roi
le fit noyer. Tellement il était devenu ami chaud de la ville!
Toute grande qu'elle était, il la voulait plus grande et plus peuplée.
Il fit proclamer à son de trompe que toutes gens de toutes nations qui
seraient en fuite pour vol ou pour meurtre, trouveraient sûreté ici.
Dans un petit pèlerinage qu'il fit à Saint-Denis, comme il s'en allait
devisant par la plaine avec Balue, Luillier et quelques autres, trois
ribauds vinrent se jeter à genoux, criant grâce et rémission; ils
avaient été toute leur vie voleurs de grand chemin, larrons et
meurtriers; le roi leur accorda bénignement ce qu'ils demandaient.
Il n'y avait guère de jour qu'on ne le vît à la messe à Notre-Dame, et
toujours il laissait quelque offrande[136]. Le 12 octobre, il y avait
été à vêpres, puis, pour se reposer, chez Dauvet, le président; au
retour, comme il était nuit noire, il vit au-dessus de sa tête une
étoile, et l'étoile le suivit jusqu'à ce qu'il fut rentré aux
Tournelles.
[Note 136: _Mss. Legrand, Preuves, octobre 1467._]
Il avait bien besoin de croire à son étoile. Le coup qu'il attendait
était porté. Le Breton avait envahi la Normandie, et déjà il était
maître d'Alençon et de Caen (15 oct.). Le roi n'avait pu le prévenir.
S'il eût bougé, le Bourguignon lui jetait en France une armée
anglaise. Il avait envoyé quatre fois au duc en quatre mois, tantôt
offrant d'abandonner Liége, et tantôt réclamant pour elle.
Il essaya de l'intervention du pape, qu'il avait regagné, en faisant
enregistrer l'abolition de la Pragmatique. Il obtint à ce prix que le
Saint-Siége, qui avait naguère excommunié les Liégeois, prierait aussi
pour eux. Mais le duc voulut à peine voir le légat, et encore à
condition qu'il ne parlerait de rien.
Le connétable, envoyé par le roi, fut reçu de manière à craindre pour
lui-même. Il venait parler de paix à un homme qui déjà avait l'épée
tirée, le bras prêt à frapper... Le duc lui dit durement: «Beau
cousin, si vous êtes né connétable, vous l'êtes de par moi. Vous êtes
né chez moi, et vous avez chez moi le plus beau de votre vaillant. Si
le roi vient se mêler de mes affaires, ce ne sera pas à votre profit.»
Saint-Pol, pour l'apaiser, lui garantit pour douze jours que rien ne
remuerait du côté de la France. Sur quoi, il dit en montant à cheval:
«J'aurai dans trois jours la bataille; si je suis battu, le roi fera
ce qu'il voudra du côté des Bretons.» Il se moquait sans doute[137];
il ne pouvait guère ignorer qu'au moment même (19 octobre) Alençon et
Caen devaient être ouvertes au duc de Bretagne.
[Note 137: Commines ne l'a pas senti, parce qu'il n'a pas rapproché
les dates.]
Qui eût pu l'arrêter, lancé comme il était par la colère? Il avait
fait défier les Liégeois, à la vieille manière barbare, avec la torche
et l'épée. Il eut un moment l'idée de tuer cinquante otages qui
étaient entre ses mains. Les pauvres gens avaient répondu de la paix
sur leurs têtes. Un des vieux conseillers (jusque-là des plus sages)
était d'avis de les faire mourir. Heureusement, le sire d'Humbercourt,
plus modéré et plus habile, sentit tout le parti qu'on pouvait tirer
de ces gens.
Les deux armées se rencontrèrent devant Saint-Trond. La place était
gardée pour Liége par Renard de Rouvroy, homme d'audace et de ruse,
attaché au roi, et qui lui avait servi, comme on a vu, à jouer la
comédie de la fausse victoire de Montlhéry. Dans l'armée des
Liégeois, qui venait au secours de Saint-Trond, on remarquait le
bailli de Lyon, qui depuis un mois leur promettait du secours, et qui
les trompait d'autant mieux que le roi le trompait lui-même[138].
[Note 138: Rien n'indique qu'il y eût d'autres Français.--Dammartin,
que Meyer y fait venir avec quatre cents hommes d'armes, six mille
archers! (Annales Flandr., p. 341), n'avait pas bougé de Mouzon. Le
bailli de Lyon, fort embarrassé à Liége, faisait tout au monde pour le
faire venir; sa lettre au capitaine Salazar (_Bibl. royale, mss.
Legrand, Preuves_) est bien naïve: «Se nul inconvéniant leur sorvient,
y diront que le Roy et vous et moy qui les ay conseglez, an somes
cause... Les genz d'armes seront plus ayses icy que là, et tout le
pays s'apreste vous fere très-grand chière, etc.»]
Selon Commines, qui put les voir de loin, ils auraient été trente
mille; d'autres disent dix-huit mille. L'étendard était porté par le
sire de Bierlo. Bare de Surlet était à leur tête, avec Raes et la
femme de Raes, madame Pentecôte d'Arkel. Cette vaillante dame, qui
suivait partout son mari, s'était déjà signalée au combat d'Huy. Ici,
elle galopait devant le peuple, et l'animait bien mieux que Raes n'eût
su faire[139].
[Note 139: «Plus quam vir ejus fecisset.» Adrianus.]
La confiance pourtant n'était pas générale. Les églises s'étaient
prêtées de mauvaise grâce à escorter l'étendard de Saint-Lambert,
comme l'usage le voulait; tel couvent, pour s'en dispenser, avait
déguisé des laïques en prêtres. Encore cette escorte, à peine à deux
lieues, voulait revenir. L'honneur de porter l'étendard fut offert au
bailli de Lyon, qui n'accepta pas. Bare de Surlet, le jour du départ,
voulant monter un cheval de bataille que venait de lui vendre l'abbé
de Saint-Laurent, trouva qu'il était mort la nuit.
L'armée liégeoise arriva le soir à Brusten, près Saint-Trond; les
chefs la retinrent dans le village et la forcèrent d'attendre le
lendemain (28 oct.).
Au matin, le duc, «monté sur un courtaut,» passait devant ses lignes,
un papier à la main; c'était son ordonnance de bataille, tout écrite,
telle que ses conseillers l'avaient arrêtée la nuit. Qu'adviendrait-il
de cette première bataille qu'il livrait comme duc? c'était une grande
question, un important augure pour tout le règne. Il y avait à
craindre que son bouillant courage ne mît tout en hasard. Il paraît
qu'on trouva moyen de le tenir dans un corps qui ne bougea pas. La
cavalerie, en général, resta inactive pendant la bataille; dans cette
plaine fangeuse, coupée de marais, elle eût pu renouveler la triste
aventure d'Azincourt.
Vers dix heures, les gens de Tongres, impatients, inquiets, ne purent
plus supporter une si longue attente; ils marchèrent à l'ennemi. Les
Bourguignons les repoussèrent, criblèrent de flèches et de boulets
ceux qui gardaient le fossé, gagnèrent le fossé, les canons. Puis,
comme ils n'avaient plus de quoi tirer, les Liégeois reprirent
l'avantage. De leurs longues piques, ils chargèrent les archers: «Et
en une troupe, tuèrent quatre ou cinq cents hommes en un moment; et
branloient toutes nos enseignes, comme gens presque déconfits. Et sur
ce pas, fit le duc marcher les archers de sa bataille que conduisoit
Philippe de Crèvecoeur, homme sage, et plusieurs autres gens de bien,
qui avec un grand _hu!_ assaillirent les Liégeois, qui en un moment
furent desconfitz.»
Il paraît qu'on fit croire au duc qu'il leur avait tué six mille
hommes. Commines le répète et s'en moque lui-même. Il assure que la
perte était peu de chose, que sur un si grand peuple, il n'y
paraissait guère. Renard de Rouvroy, ayant tenu encore trois jours
dans Saint-Trond, Raes et le bailli avaient le temps de mettre Liége
en défense. Mais il aurait fallu abattre autour des murs certaines
maisons qui étaient aux églises, et elles n'y consentaient pas.
De coeur et de courage, sinon de force, la ville était tuée. On avait
beau dire au peuple que les envoyés du roi négociaient, que le légat
allait venir pour tout arranger; chacun commençait à songer à soi, à
vouloir faire la paix avant les autres; d'abord les petites gens de la
rivière, les poissonniers. Puis les églises s'enhardirent et
déclarèrent qu'elles voulaient traiter. On les laissa faire, et elles
traitèrent, non-seulement pour elles, mais pour la cité.
Ce qu'elles obtinrent, et qui n'était rien moins qu'une grâce, ce fut
de rendre tout, «à volonté,» sauf le feu et le pillage. Les prêtres,
n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes, se contentèrent d'assurer
ainsi les biens, sans s'inquiéter des personnes.
Cet arrangement fut accepté, l'égoïsme gagnant, comme il arrive dans
les grandes craintes. On choisit trois cents hommes, dix de chaque
métier, pour aller demander pardon. La commission était peu
rassurante. Le duc avait pris dix hommes de Saint-Trond, et dix hommes
de Tongres, auxquels il avait fait couper la tête.
Trois cents suffiraient-ils? L'ennemi une fois dans la ville n'en
pendrait-il pas d'autres?... Cette crainte se répandit et devint si
forte que les portes ne s'ouvrirent pas. Le vaillant Bierlo, qui avait
porté l'étendard, qui l'avait défendu et sauvé, se mit aussi à
défendre les portes, s'obstinant à les tenir fermées, à moins que la
sûreté des personnes ne fût garantie.
Le duc attendait les trois cents sur la plaine. Sa position était
mauvaise: «On étoit en fin coeur d'hiver, et les pluies plus grandes
qu'il n'est possible de dire, le pays fangeux et mol à merveille. Nous
étions (c'est Commines qui parle) en grande nécessité de vivres et
d'argent, et l'armée comme toute rompue. Le duc n'avoit nulle envie de
les assiéger, et aussi n'eût-il su. S'ils eussent attendu deux jours à
se rendre, il s'en fût retourné. La gloire qu'il reçut en ce voyage
lui procéda de la grâce de Dieu, contre toute raison. Il eut tous ces
honneurs et biens pour la grâce et bonté dont il avoit usé envers les
otages, dont vous avez ouï parler.»
Croyant qu'il n'y avait qu'à rentrer dans la ville, le duc avait
envoyé, pour entrer le premier, Humbercourt qu'il en avait nommé
gouverneur, et qui n'y était point haï. Porte close. Humbercourt se
logea dans l'abbaye de Saint-Laurent, tout près des murs de la ville,
dont il entendait tous les bruits[140]. Il n'avait que deux cents
hommes; nul espoir de secours en cas d'attaque. Heureusement il avait
avec lui quelques-uns des otages, qui lui servirent merveilleusement,
pour travailler la ville et l'amener à se rendre: «Si nous pouvons les
amuser jusqu'à minuit, disait-il, nous aurons échappé; ils seront las
et s'en iront dormir.» Il détacha ainsi deux otages aux Liégeois, puis
(le bruit redoublant dans la ville) quatre autres, avec une bonne et
amicale lettre; il leur disait: Qu'il avait toujours été bon pour eux,
que pour rien au monde il ne voudrait consentir à leur perte; naguère
encore il était des leurs, du métier des _fèves_ et maréchaux, il en
avait porté la robe, etc. La lettre vint à temps; ceux de la porte
parlaient d'aller brûler l'abbaye et Humbercourt dedans. Mais: «Tout
incontinent, dit Commines, nous ouïmes sonner la cloche d'assemblée,
dont nous eûmes grande joie, et s'éteignit le bruit que nous
entendions à la porte. Ils restèrent assemblés jusqu'à deux heures
après minuit, et enfin conclurent qu'au matin ils donneroient une des
portes au seigneur d'Humbercourt. Et tout incontinent s'enfuit de la
ville messire Raes de Lintre et toute sa séquelle[141].»
[Note 140: Cette curieuse scène de nuit avait deux témoins
très-intelligents qui l'ont peinte, un jeune homme d'armes
bourguignon, Philippe de Commines, et un moine, Adrien de Vieux-Bois.
Tout le couvent, en alarme, s'occupait à cuire du pain pour ceux qui
viendraient, quel que fût leur parti.]
[Note 141: Voir dans Adrien la scène intérieure de Liége, l'abandon du
tribun. On lui en voulait de ne s'être pas fait tuer, comme Bare de
Surlet. On prétendait qu'après la bataille il avait passé la nuit dans
un moulin, etc. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois rentré dans Liége,
il montra beaucoup de fermeté et ne quitta qu'au dernier moment.]
Au matin, les trois cents, en chemise, furent menés dans la plaine, se
mirent à genoux dans la boue et crièrent merci. Le bon ami du roi, le
légat, qui venait intercéder, se trouva là justement pour ce piteux
spectacle. Quoi qu'il pût dire, le duc y fit peu d'attention. Le sage
Humbercourt eût voulu qu'il se servît de ce légat pour le faire entrer
avant lui dans la ville, pour bénir et calmer le peuple, l'endormir,
rendre l'entrée plus sûre.
Loin de là, le duc, tenant à faire croire qu'il entrait de force, «à
portes renversées,» fit à l'instant mettre le marteau aux murs et
détacher les portes de leurs gonds. C'était l'ancien usage, quand le
vainqueur n'entrait pas par la brèche, qu'on lui couchât les portes
sur le pavé, afin qu'il les foulât et marchât dessus.
Le 17 novembre, au matin, les troupes entrèrent, puis le duc
accompagné de l'évêque, puis des troupes, et toujours des troupes,
jusqu'au soir. Il n'était pas sans émotion en se voyant enfin dans
Liége; le matin, il avait pu à peine manger.
La foule à travers laquelle il passait offrait l'aspect de deux
peuples distincts, des élus et des réprouvés, en ce jour de jugement;
à droite, les élus, c'est-à-dire le clergé, en blanc surplis, avec les
gens qui tenaient au clergé ou voulaient y tenir, tous ayant à la main
des cierges allumés, comme les Vierges sages; à gauche, sans cierge,
aussi bien que sans armes, l'épaisse et sombre file des bourgeois,
gens de métiers et menu populaire, portant la tête basse.
Ils roulaient en eux-mêmes la terrible sentence, encore inconnue, et
tout ce que peut contenir pour celui qui se livre, ce mot vague,
infini: À volonté. Personne, tant qu'il n'était pas expliqué, ne
savait qui était vivant et qui était mort.
L'attente fut prolongée jusqu'au 26 novembre. Ce jour-là sonna la
cloche du peuple pour la dernière fois. Sur l'estrade, devant le
palais, au lieu consacré et légal où jadis siégeait le prince-évêque,
s'assit le maître et juge... Près de lui, Louis de Bourbon, et en bas
le condamné, le peuple, pour ouïr la sentence. D'illustres personnages
avaient place aussi sur l'estrade, comme pour représenter la
chrétienté: un Italien, le marquis de Ferrare, un Suisse, le comte de
Neufchâtel (maréchal de Bourgogne), enfin Jacques de Luxembourg, oncle
de la reine d'Angleterre.
Un simple secrétaire et notaire lut «haut et clair» l'arrêt...
Arrêt de mort pour Liége. Il n'y avait plus de cité, plus de
murailles, plus de loi, plus de justice de ville ni de justice
d'évêque, plus de corps de métiers.
Plus de loi; des échevins nommés par l'évêque, assermentés au duc,
jugeront _selon droit et raison escripte_[142], d'après le mode que
fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.
[Note 142: «Sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges et
coustumes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet.»
Documents Gachard, II, 447.--Adrien, ordinairement fort exact, ajoute:
«Et modum per dominum ducem et dominum episcopum ordinandum.» Amptiss.
Coll., IV, 1322.]
Liége n'est plus une ville, n'ayant ni portes, ni murs, ni fossé; tout
sera effacé et mis de niveau, en sorte qu'on puisse y entrer de
partout «comme en un village.»
La voix de la cité, son bourgmestre, l'épée de la cité, son avoué, lui
sont ôtés également. L'avoué, le défenseur désormais, c'est l'ennemi;
le duc, comme avoué suprême, siége et lève son droit dans la ville, au
pont d'Amercoeur.
Loin qu'il y ait un corps de ville, il n'y a plus de corps de métiers.
Liége perd les deux choses dont elle était née, dont elle eût pu
renaître: les métiers et la cour épiscopale; ses fameuses justices de
l'Anneau et de la paix de Notre-Dame[143].
[Note 143: Le peuple perd son antique et joyeux privilége de danser
dans l'église, etc.--«Sera abolie l'abusive coustumme de tenir les
consiaux en l'église de Saint-Lambert, du marchiet de plusseurs
denrées, des danses et jeuz et aultres négociations illicites que l'on
y a accoustumé de faire.» Documents Gachard, II, 453.]
Elle ne juge plus et elle est jugée, jugée par ses voisines, ses
ennemis, Namur, Louvain, Maëstricht. Les appels seront maintenant
portés dans ces trois villes.
Maëstricht est franche, indépendante et ne paye plus rien. Liége paye,
par-dessus les six cent mille florins du premier traité, une rançon de
cent quinze mille lions.
C'est-à-dire qu'elle se ruine pour se racheter, prisonnière qu'elle
est. Et tout en se rachetant, il faut qu'elle livre douze hommes pour
la prison ou pour la mort; le duc décidera.
L'acte lu, le duc déclara que c'était bien là sa sentence. Son
chancelier, s'adressant à ceux qui étaient dans la place, leur demanda
s'ils acceptaient tous ces articles et voulaient s'y tenir... L'on
constata qu'ils avaient accepté, que pas un n'avait contredit, qu'ils
avaient dit, bien distinctement, _Oy, oy_. Le chancelier se tourna
ensuite vers l'évêque et vers le chapitre, qui répondirent _Oy_, comme
le peuple. Et alors le duc, s'adressant à la foule, daigna dire que,
s'ils tenaient parole, il leur serait un bon protecteur et gardien.
Cette bonté n'empêcha pas que, quelques jours après, l'échafaud ne fût
dressé. On amena les _douze_ qui avaient été livrés; _trois_, mis sur
l'échafaud, y reçurent grâce; _trois fois_ trois furent décapités. La
terreur qu'inspira ce spectacle eut tant d'effet que cinq mille hommes
achetèrent leur pardon.
Il y avait dans Liége une chose qui était aussi chère aux Liégeois que
leur vie: c'était le principal monument de la ville et son palladium,
ce qu'ils appelaient leur _péron_, une colonne de bronze au pied de
laquelle le peuple, pendant tant de siècles, avait fait les lois, les
actes publics. Cette colonne, qui avait assisté à toute la vie de
Liége, semblait Liége elle-même. Tant qu'elle était là, rien n'était
perdu; la cité pouvait toujours revivre. Le duc mit dans son arrêt ce
terrible article: «Le _péron_ sera enlevé, sans qu'on puisse le
rétablir jamais, pas même en refaire l'image dans les armes de la
ville.»
Il emporta en effet la colonne avec lui, la plaça, comme au pilori, à
la Bourse de Bruges, et sur le triste monument furent gravés des vers
en deux langues, où on le fait parler (comme si Liége parlait à la
Flandre):
Ne lève plus un sourcil orgueilleux!
Prends leçon de mon aventure,
Apprends ton néant pour toujours!
J'étois le signe vénéré de Liége, son titre de noblesse,
La gloire d'une ville invaincue...
Aujourd'hui exposé (le peuple rit et passe!)
Je suis ici pour avouer ma chute;
C'est Charles qui m'a renversé[144].
[Note 144: Un historien du XVIIe siècle ajoute: «Le duc fit abattre la
statue de Fortune, que les Liégeois avoient dressée sur le marché pour
marque de leur liberté et fiché un clou à sa roue, afin qu'elle ne
tournast.» Mélart. C'est la traduction de l'inscription latine donnée
par Meyer, fol. 342. Voir la très-plate inscription française dans D.
Plancher et Salazar. Histoire de Bourgogne, IV, 358.]
CHAPITRE IV
PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE
1468
Une foule inquiète attendait le duc de Bruxelles: solliciteurs,
suppliants, envoyés de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres
gens de Tournai qui étaient là, à genoux, pour excuser je ne sais
quelle plaisanterie des enfants de la ville; le duc ne parlait de rien
moins que de les marquer au front d'un fer rouge aux armes de
Bourgogne[145].
[Note 145: Il l'aurait fait si ses nobles n'avaient intercédé.
(Poutrain.)--Tournai, enfermée de toutes parts et s'obstinant à rester
française, se trouvait dans un état de siége perpétuel. Les Flamands,
quand ils voulaient, la faisaient mourir de faim, et par représailles
elle se moquait fort de ses pesants voisins, trop bien nourris.]
À sa violence, à son air sombre, on voyait bien que la fin de cette
affaire de Liége n'était pour lui qu'un commencement. Il remuait en
pensée plus de choses qu'une tête d'homme n'en pouvait contenir. On
eût pu lire sur son visage sa menaçante devise: «Je l'ay
_empris_[146].» Il allait _entreprendre_, avec quel succès! Dieu le
savait. Une comète qui parut à son avénement donnait fort à penser:
«J'entrai en imagination (dit Chastellain)... Je m'attends à tout...
La fin fera le jugement.»
[Note 146: C'est l'expression du formidable portrait attribué à Van
Eyck. Celui qu'on voyait à Gand dans une précieuse collection (vendue
en 1840) est sombre, violent, bilieux; le teint accuse l'origine
anglo-portugaise. Il a été souvent copié.]
Ce qu'on pouvait prévoir sans peine, c'est qu'avec un tel homme il y
aurait beaucoup à faire et à souffrir, que ses gens auraient peu de
repos, qu'il lasserait tout le monde avant de se lasser. Jamais on ne
surprit en lui ni peur ni fatigue. «Fort de bras, fort d'échine, de
bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude joûteur à jeter tout
homme par terre, le teint et le poil bruns, la chevelure épaisse,
_houssue_...»
Fils d'une si _prude femme_ et si _béguine_, lisant insatiablement
dans sa jeunesse les vieilles histoires des preux, on avait cru qu'il
serait un vrai manoir de chevalerie[147]. Il était dévot, disait-on,
particulièrement à la vierge Marie. On remarquait qu'il avait les yeux
«angéliquement clairs.»
[Note 147: Il eut «l'entendement et le sens si grand qu'il résistoit à
ses complexions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé plus doux,
ne plus courtoy que luy. Il apprenoit à l'école moult bien, etc.»
Olivier de la Marche. Le portrait capital est celui de Chastellain. On
y voit qu'il avait l'esprit très-cultivé, beaucoup de faconde et de
subtilité: «_Il parloit de grand sens_ et parfond, et continuoit
longuement au besoin.» Ce qui contredit le mot de Commines: «Trop
_peu_ de malice et _de sens_,» etc. La contradiction n'est
qu'apparente; on peut être discoureur, logicien et peu judicieux.]
Les Flamands, Hollandais, tous les gens du nord et de langues
allemandes avaient mis un grand espoir dans leur jeune comte. Il
parlait leur langue, puisait au besoin dans leur bourse, vivait avec
eux et comme eux sur les digues, à voir la mer, qu'il aimait fort, ou
bien à bâtir sa tour de Gorckum. Dès qu'il fut maître, on aperçut
qu'il y avait encore en lui un tout autre homme qu'on ne soupçonnait
pas, homme d'affaires, d'argent et de calcul. «Il prit le mors aux
dents, veilla et estudia en ses finances.» Il visita le trésor de son
père[148], mais pour le bien fermer, voulant vivre et suffire à tout
avec son domaine et ce qu'il tirerait de ses peuples. L'argent de
Liége et tout l'extraordinaire ne devaient point les soulager, mais
rester dans les coffres. En tout un ordre austère. La joyeuse maison
du bon duc devint comme un couvent[149]; plus de grande table commune
où les officiers et seigneurs mangeaient avec le maître. Il les divisa
et parqua en tables différentes, d'où, le repas fini, on les faisait
défiler devant le prince, qui notait les absents: l'absent perdait les
gages du jour.
[Note 148: Selon Olivier de la Marche: Quatre cent mille écus d'or,
soixante-douze mille marcs d'argent, deux millions d'or en meubles,
etc. En 1460, Philippe le Bon avait ordonné à ses officiers de rendre
leurs comptes dans les quatre mois qui suivraient l'année révolue.
(Notice de Gachard sur les anciennes chambres des comptes, en tête de
son Inventaire.) En 1467-8, le duc Charles crée une chambre des
domaines, règle la comptabilité, en divise les fonctions entre le
receveur et le payeur, etc. _Archives gén. de Belgique, Reg. de
Brabant, nº 4, fol. 42-46._]
[Note 149: «Se délitoit en beau parler, et en amonester ses nobles à
vertu, comme un orateur... assis en haut-dos paré.--Il mist sus une
audience, laquelle il tint trois fois la semaine, après disner...; les
nobles de sa maison estoient assis devant ly en bancs, chascun selon
son ordre, sans y oser faillir..., souvent toutesfois à grand'tannance
des assis.» Chastellain.]
Nul homme plus exact, plus laborieux. Il était le matin au conseil et
il y était le soir, «se travaillant soy et ses gens, outrageusement.»
Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'étaient des gens de
langue française et de droit romain, des hommes de loi bourguignons
ou comtois. Le règne des Comtois[150], commencé sous Philippe le Bon
par Raulin, continué sous son fils par le De Goux, les Rochefort, les
Carondelet, éclate dans l'histoire par la tyrannie des Granvelle.
Leurs traditions d'impérialisme romain, de procédures secrètes, etc.,
furent pourtant connues dès l'époque où le chancelier Raulin, armé
d'un simple billet de son maître absent, fit étouffer le sire de
Granson entre deux matelas[151].