Picardie, devait inquiéter le comte tout en le servant. Il était venu
au siége, mais il s'était abstenu du pillage, retenant ses gens sous
les armes, «pour protéger les autres, disait-il, en cas d'événements.»
On lui avait donné à rançonner une ville pour lui seul, et il n'était
pas satisfait. Il pouvait, s'il y trouvait son compte, faire tourner
pour le roi la noblesse de Picardie. Le roi avait pris ce moment où il
croyait le comte embarrassé pour le chicaner sur ses empiétements, sur
le serment qu'il exigeait des Picards. Il avait une menaçante
ambassade à Bruxelles, des troupes soldées et régulières qui pouvaient
agir, Saint-Pol aidant, lorsque l'armée féodale du comte de Charolais
se serait écoulée comme à l'ordinaire.
Ce n'est pas tout. Les trente-six réformateurs du Bien public, bien
dirigés par Louis XI, vont aussi tourmenter le comte. Ils lui envoient
un conseiller au Parlement pour réclamer auprès de lui, et
l'interroger, en quelque sorte, sur son manque de foi à l'égard du
seigneur de Nesles qu'il a promis de laisser libre et qu'il tient
prisonnier. La réponse était délicate, dangereuse, l'affaire
intéressant tous les arrière-vassaux, toute la noblesse. Le comte
suivit d'abord les prudentes instructions de ses légistes, il
équivoqua. Mais le ferme et froid parlementaire le serrant de proche
en proche, respectueux, mais opiniâtre, il perdit patience, allégua la
conquête, le droit du plus fort. L'autre ne lâcha pas prise et dit
hardiment: «Le vassal peut-il conquérir sur le roi, son
suzerain[123]?...» Il ne lui laissait qu'une réponse à faire, savoir:
qu'il reniait ce suzerain, qu'il n'était point vassal, mais souverain
lui-même et prince étranger. Il fut sorti alors de la position double
dont les ducs de Bourgogne avaient tant abusé; il eût laissé au roi,
naguère attaqué par la noblesse, le beau rôle de protecteur de la
noblesse française, du royaume de France, contre l'étranger.
[Note 123: Il dit gravement aussi que le roi pourrait bien le
poursuivre en dommages et intérêts. _Bibliothèque royale, ms. Du Puy,
762, procès-verbal du 27 septembre 1466._]
Contre l'ennemi... Il fallait qu'il s'avouât tel pour s'arracher de la
France. Or, cela était hasardeux, ayant tant de sujets français; cela
était odieux, ingrat, dur pour lui-même... Car il avait beau faire, il
était Français, au moins d'éducation et de langue. Son rêve était la
France antique, la chevalerie française, nos preux, nos douze pairs de
la Table ronde[124]. Le chef de la _Toison_ devait être le miroir de
toute chevalerie. Et cette chevalerie allait donc commencer par un
acte de félonie! Il fallait que Roland fût d'abord Ganelon de
Mayence!...
[Note 124: «S'appliquoit à lire et faire lire devant luy du
commencement les joyeux comptes et faicts de Lancelot et de Gauvain.»
Olivier de la Marche.]
Pour ne plus dépendre de la France, il lui fallait se faire
anti-français, anglais. Jean sans Peur, qui n'avait pas peur du crime,
hésita devant celui-ci. Son fils le commit par vengeance, et il en
pleura. La France y faillit périr; elle était encore, trente ans
après, dépeuplée, couverte de ruines. Un pacte avec les Anglais, un
pacte avec le diable, c'était à peu près même chose dans la pensée du
peuple. Tout ce qu'on pouvait comprendre ici, de l'horrible mêlée des
deux Roses, c'est que cela avait l'air d'un combat de damnés.
Les Flamands, qui, pour leur commerce, voyaient sans cesse les
Anglais et de près, se représentent le chef des lords comme «un porc
sanglier sauvage,» mal né, «mal sain,» et ils appellent l'alliance
du roi et de Warwick «un accouplement monstrueux, une conjonction
déshonnête...»--«Telle est cette nation, dit le vieux Chastellain,
que jamais bien ne s'en peut écrire, _sinon en péché_.» Il ne faut
pas s'étonner si le comte de Charolais, tout Lancastre qu'il était
par sa mère, réfléchissait longtemps avant de faire un mariage
anglais.
Par cela même qu'il était Lancastre, il n'en avait que plus de
répugnance à tendre la main à Édouard d'York, à abjurer sa parenté
maternelle. Dans cette alliance deux fois dénaturée, oubliant, pour se
faire Anglais, le sang français de son père et de son grand-père, il
ne pouvait pas même être Anglais selon sa mère, selon la nature.
Il n'avait pas le choix entre les deux branches anglaises. Édouard
venait de se fortifier de l'alliance des Castillans, jusque-là nos
alliés, et ceux-ci, par un étrange renversement de toutes choses,
étaient priés d'alliance et de mariage par leur éternel ennemi, le roi
d'Aragon; mariage contre nous, dont on eût pris la dot de ce côté des
Pyrénées. L'idée d'un partage du royaume de France leur souriait à
tous. La soeur de Louis XI, duchesse de Savoie, négociait dans ce but
avec le Breton, avec Monsieur, et se faisait déjà donner pour la
Savoie tout ce qui va jusqu'à la Saône.
Pour relier et consolider le cercle où l'on voulait nous enfermer, il
fallait ce sacrifice étrange qu'un Lancastre épousât York, et ce
sacrifice se fit. Un mois avant la mort de son père, le comte de
Charolais, non sans honte et sans ménagement, franchit le pas... Il
envoya son frère, le grand bâtard, à un tournoi que le frère de la
reine d'Angleterre ouvrait tout exprès à Londres. Le bâtard emmenait
avec lui Olivier de la Marche, qui, le traité conclu, devait le porter
au Breton et le lui faire signer.
Le mariage était facile, la guerre difficile. Elle convenait à
Édouard, mais point à l'Angleterre. Sans vouloir rien comprendre à la
visite du bâtard de Bourgogne, sans s'informer si leur roi veut la
guerre, les évêques et les lords font la paix pour lui. Ils envoient,
en son nom, leur grand chef Warwick à Rouen[125]. Ce riche et tout
puissant parti, possesseur de la terre et ferme comme la terre,
n'avait pas peur qu'un roi branlant osât le désavouer.
[Note 125: Cette explication ne surprendra pas ceux qui savent quels
étaient les vrais rois d'Angleterre. La trêve expirait. Warwick se fit
sans doute sceller des pouvoirs pour la renouveler, par son frère,
l'archevêque d'York, chancelier d'Angleterre, _contre le gré du roi_.
Ce qui est sûr, c'est qu'après le départ de Warwick, Édouard, furieux,
alla avec une suite armée reprendre les sceaux chez l'archevêque qui
se disait malade: il lui ôta deux manoirs de la couronne, et il prit
cette précaution auprès du nouveau garde des sceaux, que, s'il voyait
qu'un ordre royal pût préjudicier au roi: «Then he differe the
expedition...» Rymer, Acta.]
Louis XI reçut Warwick, comme il eût reçu les rois-évêques
d'Angleterre, pour lesquels il venait. Il fit sortir à sa rencontre
tout le clergé de Rouen, pontificalement vêtu, la croix et la
bannière[126]. Le démon de la guerre des Roses entra, parmi les
hymnes, comme un ange de paix. Il alla droit à la cathédrale faire sa
prière, de là à un couvent, où le roi le logea près de lui. C'était
encore trop loin au gré du roi; il fit percer un mur qui les séparait,
afin de pouvoir communiquer de nuit et de jour. Il l'avait reçu en
famille, avec la reine et les princesses. Il faisait promener les
Anglais par la ville, chez les marchands de draps et de velours; ils
prenaient ce qui leur plaisait et l'on payait pour eux. Ce qui leur
agréait le plus, c'était l'or; et le roi, connaissant ce faible des
Anglais pour l'or, avait fait frapper tout exprès de belles grosses
pièces d'or, pesant dix écus la pièce, à emplir la main.
[Note 126: «Was receyvid into Roan with procession and grete honour
into Our Lady chirch.» Fragment, édité par Hearne à la suite des Th.
Sprotti Chronica, p. 297. L'auteur a reçu tous les détails de la
bouche d'Édouard IV: «I have herde of his owne mouth.» Ibidem, p.
298.]
Warwick lui venait bien à point. Il avait grand besoin de s'assurer de
l'Angleterre, lorsqu'il voyait le feu prendre aux deux bouts, en
Roussillon et sur la Meuse, au moment où il apprenait la mort de
Philippe le Bon (m. le 15 juin), l'avénement du nouveau duc de
Bourgogne[127].
[Note 127: Rien de plus mélancolique que les paroles de Chastellain:
«Maintenant c'est un homme mort,» etc. Elles sont visiblement écrites
au moment même; on y sent l'inquiétude, la sombre attente de
l'avenir.]
Il se trouva, par un hasard étrange, que les envoyés du roi, chargés
d'excuser les hostilités de la Meuse, ne purent arriver jusqu'au duc.
Il était prisonnier de ses sujets de Gand. Ils ne lui voulaient aucun
mal, disaient-ils; ils l'avaient toujours soutenu contre son père, il
était comme leur enfant, il pouvait se croire en sûreté parmi eux
«comme au ventre de sa mère.» Mais ils ne l'en gardaient pas moins,
jusqu'à ce qu'il leur eût rendu tous les priviléges que son père leur
avait ôtés.
Il se trouvait en grand péril, ayant eu l'imprudence de faire son
_entrée_ au moment même où ce peuple violent était dans sa fête
populaire, une sorte d'émeute annuelle, la fête du grand saint du
pays. Ce jour-là, ils étaient et voulaient être fols, «tout étant
permis, disaient-ils, aux fols de Saint-Liévin.»
Triste folie, sombre ivresse de bière, qui ne passait guère sans coups
de couteaux. Tout ainsi que, dans la légende, les barbares traînent le
saint au lieu de son martyre, le peuple, dévotement ivre, enlevait la
châsse et la portait à ce lieu même, à trois lieues de Gand. Il y
veillait la nuit, en s'enivrant de plus en plus. Le lendemain, le
saint _voulait_ revenir, et la foule le rapportait, criant, hurlant,
renversant tout. Au retour, passant au marché, le saint _voulut_
passer justement tout au travers d'une loge où l'on recevait l'impôt.
«Saint Liévin, criaient-ils, ne se dérange pas.» La baraque disparut
en un moment, et à la place se dressa la bannière de la ville, le
saint lui-même, de sa propre bannière, en fournissant l'étoffe. À côté
reparurent toutes celles des métiers, plus neuves que jamais, «ce fut
comme une féerie,» et sous les bannières les métiers en armes. «Et
tant croissoient et multiplioient que c'estoit une horreur.»
Le «duc s'épouvanta durement...» Il avait par malheur amené avec lui
sa fille toute petite, et le trésor que lui laissait son père.
Cependant la colère l'emporta... Il descend en robe noire, un bâton à
la main: «Que vous faut-il? qui vous émeut, mauvaises gens?» Et il
frappa un homme; l'homme faillit le tuer. Bien lui prit que les
Gantais se faisaient une religion _de ne point toucher au corps de
leur seigneur_; telle était la teneur du serment féodal, et, dans leur
plus grande fureur, ils le respectaient. Le duc tiré de la presse et
monté au balcon, le sire de la Gruthuse, noble flamand, fort aimé des
Flamands et qui savait bien les manier, se mit à leur parler en leur
langue; puis le duc lui-même, aussi en flamand... Cela les toucha
fort; ils crièrent tant qu'ils purent: _Wille-come!_ (Soyez le
bienvenu!)
On croyait que le duc et le peuple allaient s'expliquer en famille;
mais voilà que «un grand rude vilain,» monté, sans qu'on s'en aperçût,
vient, lui aussi, se mettre à la fenêtre à côté du prince. Là, levant
son gantelet noir, il frappe un grand coup sur le balcon pour qu'on
fasse silence, et sans crainte ni respect il dit: «Mes frères, qui
êtes là-bas, vous êtes venus pour faire vos doléances à votre prince
ici présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, ceux qui
gouvernent la ville, qui dérobent le prince et vous, vous voulez
qu'ils soient punis? Ne le voulez-vous pas?--Oui, oui, cria la
foule.--Vous voulez que la cuillotte soit abolie?--Oui, oui!--Vous
voulez que vos portes condamnées soient rouvertes et vos bannières
autorisées?--Oui, oui!--Et vous voulez encore ravoir vos châtellenies,
vos blancs chaperons, vos anciennes manières de faire? n'est-il pas
vrai?--Oui, crièrent-ils de toute la place.»--Alors se tournant vers
le duc, l'homme dit: «Monseigneur, voilà en un mot pourquoi ces
gens-là sont assemblés; je vous le déclare, et ils m'en avouent, vous
l'avez entendu; veuillez y pourvoir. Maintenant, pardonnez-moi, j'ai
parlé pour eux, j'ai parlé pour le bien.»
Le sire de la Gruthuse et son maître «s'entre-regardoient
piteusement.» Ils s'en tirèrent pourtant avec quelques bonnes paroles
et quelques parchemins. Tout ce grand mouvement, si terrible à voir,
était au fond peu redoutable. Une grande partie de ceux qui le
faisaient, le faisaient malgré eux. Pendant l'émeute[128], plusieurs
métiers, les bouchers et les poissonniers, se trouvant près du duc,
lui disaient de n'avoir pas peur, de prendre patience, qu'il n'était
pas temps de se venger _des méchantes gens_... Il se passa à peine
quelques mois, et les plus violents, effrayés eux-mêmes, allèrent
demander grâce. On croyait que toutes les villes imiteraient Gand,
mais il n'y eut guère d'agité que Malines. La noblesse de Brabant se
montra unanime pour contenir les villes et repousser le prétendant du
roi, Jean de Nevers, qui se remuait fort, croyant l'occasion
favorable. Le duc, comme porté sur les bras de ses nobles, se trouva
au-dessus de tout. Loin que ce mouvement l'affaiblît, il n'en fut que
plus fort pour retomber sur Liége[129].
[Note 128: Lire le récit de Chastellain, plus naïf, mais tout aussi
grand que les plus grandes pages de Tacite.--Cf. les détails donnés
par le _Registre d'Ypres_, et par celui de _la Colace de Gand_, ap.
Barante-Gachard, II, 273-277.--V. aussi Recherches sur le seigneur de
La Gruthuyse, et sur ses mss. (par M. Van Praet). 1831, in-8.
Malgré l'autorité de Wiellant, j'ai peine à croire que deux hommes
tels que Commines et Chastellain, témoins de ces événements, se soient
trompés de deux ans sur l'époque de la soumission. Je croirais plutôt
que Gand se soumit et demanda son pardon dès le mois de décembre 1467,
qu'elle ne l'obtint qu'en janvier 1469, et que l'amende honorable
n'eut lieu qu'au mois de mai de la même année.]
[Note 129: Il accusait les Liégeois d'avoir soulevé Gand. _Bibl. de
Liége, ms. Bertholet, nº 81, fol. 444._]
* * * * *
Il me faut dire la fin de Liége; je dois raconter cette misérable
dernière année, montrer ce vaillant peuple dans la pitoyable situation
du débiteur sous le coup de la contrainte par corps.
Deux hommes avaient écrit le pesant traité de 1465, «deux solemnels
clercs» bourguignons que le comte menait dans ses campagnes, maître
Hugonet, maître Carondelet. Ces habiles gens n'avaient rien oublié,
rien n'avait échappé à leur science, à leur prévoyance[130], aucune
des _exceptions_ dont Liége eût pu se prévaloir, aucune, hors une
seule, c'est qu'elle était tout à fait insolvable.
[Note 130: «Renonçons à tous droits, allégations, exceptions,
deffenses, previléges, fintes, cautelles, à toutes récisions,
dispensations de serment... et _au droit disant que général
renonciation ne vault, se l'espécial ne précède_.» Lettre qu'on fit
signer aux Liégeois le 22 déc. 1465. Documents Gachard, II, 311.]
Ils étaient partis de ce principe, que _qui perd doit payer_, et _qui
ne peut payer doit payer davantage_, acquittant, par-dessus la dette,
les frais de saisie. Liége devait donner tant en argent et tant en
hommes qui payeraient de leurs têtes. Mais, comme elle ne voulait pas
livrer de têtes, pour que justice fût satisfaite, ils ajoutèrent
encore en argent la valeur de ces têtes, tant pour monseigneur de
Bourgogne, tant pour M. de Charolais.
Cette terrible somme devait être rendue à Louvain, de six mois en six
mois, à raison de soixante mille florins par terme. Si tout le
Liégeois eût payé, la chose était possible; mais d'abord les églises
déclarèrent qu'ayant toujours voulu la paix, elles ne devaient point
payer la guerre. Ensuite, la plupart des villes, quoique leurs noms
figurassent au traité, trouvèrent moyen de n'en pas être. Tout retomba
sur Liége, sur une ville alors sans commerce, sans ressources,
très-populeuse encore, d'autant plus misérable.
Ce peuple aigri, ne pouvant se venger sur d'autres, prenait plaisir à
se blesser lui-même. Il devenait cruel. Ses meneurs l'occupaient de
supplices. On s'étouffait aux exécutions, les femmes comme les hommes.
Il fallut hausser l'échafaud pour que personne n'eût à se plaindre de
ne pas bien voir. Une scène étrange en ce genre fut la _joyeuse
entrée_ qu'ils firent à un homme qui, disait-on, avait livré Dinant;
ils le firent _entrer_ à Liége, comme le comte avait fait à Dinant,
avec trompettes, musiques et fols, pour lui couper la tête.
Il n'y avait plus de gouvernement à Liége, ou si l'on veut, il y en
avait deux: celui des magistrats qui ne faisaient plus rien, et celui
de Raes qui expédiait tout par des gens à lui, les plus pauvres en
général et les plus violents, qu'il avait (par respect pour la loi qui
défendait les armes) armés de gros bâtons. Raes n'habitait point sa
maison, trop peu sûre. Il se tenait dans un lieu de franchise, au
chapitre de Saint-Pierre, lieu d'ailleurs facile à défendre. Que cet
homme tout puissant dans Liége occupât un lieu d'asile, comme aurait
fait un fugitif, cela ne peint que trop l'état de la cité!
La fermentation allait croissant. Vers Pâques, le mouvement commence,
d'abord par les saints; leurs images se mettent à faire des miracles.
Les enfants de la Verte tente reparaissent, ils courent les campagnes,
font leurs justices, égorgent tel et tel. Les gens d'armes de France
vont arriver; les envoyés du roi l'assurent. Pour hâter le secours,
ceux du parti français mènent hardiment les envoyés à la colline de
_Lottring_, à _Herstall_ (le fameux berceau des Carlovingiens), et là,
avec notaire et témoins, leur font _prendre possession_[131]...
[Note 131: «Iverunt super collem de Lottring, et _acceperunt
possessionem_ pro comite Nivernensi et rege Franciæ. Similiter in
Bollan et circum, et sequenti die in Herstal.» Adrianus de Veteri
Bosco, Ampliss. Coll. IV, 1369 (23 jul. 1467).--Le roi semble avoir
tâté Louis de Bourbon à ce sujet: «Et pour ce qu'il estoit nécessaire
de savoir le vouloir de ceulx de la cité, et s'ils se voudroient par
mondit seigneur (de Liége) _soumettre à vous_.» Lettre de Chabannes et
de l'évêque de Langres au roi. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,
ann. 1467._--C'est là sans doute la véritable raison pour laquelle les
Liégeois refusent d'envoyer au roi; ils craignent de s'engager.
L'excuse qu'ils donnent est bien faible: «La raison si est qu'il at en
ceste cité très-petit nombre de nobles hommes...» _Bibl. royale, mss.
Baluze, 675 A, fol. 21, 1er août 1467._]
Possession de Liége? Il semble qu'ils n'aient osé le dire, la chose
n'ayant pas réussi. Tels étaient la force de l'habitude et le respect
du droit chez le peuple qui semblait entre tous l'ami des nouveautés;
les Liégeois pouvaient battre ou tuer leur évêque et leurs chanoines,
mais ils soutenaient toujours qu'ils étaient sujets de l'Église, et
croyaient respecter les droits de l'évêché.
Quoiqu'il y eût déjà des hostilités des deux parts et du sang versé,
ils prétendaient ne rien faire contre leur traité avec le duc de
Bourgogne. «Nous pouvons bien, disaient-ils, sans violer la paix,
faire payer Huy et reprendre Saint-Trond, qui est une des filles de
Liége.» L'évêque était dans Huy: «N'importe, disaient-ils, nous n'en
voulons point à l'évêque.»
L'évêque ne s'y fia point. Comme prêtre, et par sa robe dispensé de
bravoure, il exigea que les Bourguignons envoyés au secours sauvassent
sa personne plutôt que la ville. Le duc fut hors de lui quand il les
vit revenir... Tristes commencements d'un nouveau règne, de voir ses
hommes d'armes s'enfuir avec un prêtre, et d'avoir été lui-même à la
merci de va-nu-pieds de Gand!
Il n'hésita plus et franchit le grand pas. Il fit venir des Anglais,
cinq cents d'abord[132]. Édouard en avait envoyé deux mille à Calais,
et ne demandait pas mieux que d'en envoyer davantage; mais le duc, qui
voulait rester maître chez lui, s'en tint à ces cinq cents. Ils lui
suffisaient comme épouvantail, du côté du roi.
[Note 132: Commines.--«Si le Roy se feust mellé réalement de la guerre
des Liégeois en son contraire, il avoit deux mille Anglois à Calais,
venus tout prests pour les faire venir en Liége, et trente mil francs
là envoyés pour les payer en cas de besoing.» Chastellain.]
Le nombre n'y faisait rien. Cinq cents Anglais, un seul Anglais, dans
l'année de Bourgogne, c'était, pour ceux qui avaient de la mémoire, un
signe effrayant... La situation était plus dangereuse que jamais;
l'Angleterre et ses alliés, l'Aragonais, le Castillan et le Breton,
s'entendaient mieux qu'autrefois et pouvaient agir d'ensemble, sous
une même impulsion; ajoutez qu'il y avait en Bretagne un prétendant
tout prêt, qui déjà signait des traités pour partager la France.
Le roi connaissait parfaitement son danger. Dès qu'il sut que le vieux
duc était mort, et que désormais il aurait à faire au duc Charles, il
fit ce qu'il eût fait si une flotte anglaise eût remonté la Seine; il
arma la ville de Paris[133].
[Note 133: Ordonnances, XVI, juin 1467.]
Rendre à Paris ses armes et ses bannières, l'organiser en une grande
armée, cela pouvait paraître hardi, quand on se rappelait la douteuse
attitude des Parisiens pendant la dernière guerre. Charles VI les
avait jadis désarmés; Charles VII, _roi de Bourges_, ne s'était jamais
fié beaucoup à eux. Louis XI, à qui ils avaient failli au besoin, ne
se fit pas moins parisien tout à coup; son danger après Montlhéry lui
avait appris qu'avec Paris, et la France de moins, il serait encore
roi de France, il résolut de regagner Paris, quoi qu'il coûtât, de le
ménager, de le fortifier, dût-il écraser tout le reste.
Il l'avait exempté de taxes dans la crise; il maintint cette
exemption, malgré le terrible besoin d'argent où il était[134]. Cela
lui assurait surtout le Paris commerçant, les halles, le nord de la
ville. La cité et le midi n'avaient jamais payé grand'chose, n'étant
guère habités que de privilégiés, gens de robe et d'église, étudiants
ou suppôts de l'Université.
[Note 134: «Ordre au trésorier du Dauphiné de payer à Dunois, etc.;
aux gens de l'Auvergne de payer au duc de Bretagne, etc.; à ceux du
Languedoc de payer au duc de Bourbon, etc. 1466-1467.» _Archives du
royaume_, K. 70, _27 février et 4 oct. 1466, 14 janvier 1467_.]
Saint-Germain, Saint-Victor, les Chartreux, entouraient et gardaient
en quelque sorte le Paris du midi. Le roi les exempta des droits
d'amortissement.
La Cité, c'était Notre-Dame et le Palais, le parlement et le chapitre.
Louis XI s'était mal trouvé de n'avoir pas respecté ces puissances. Il
s'amenda, reconnut la haute justice féodale des chanoines. Quant aux
parlementaires, leur grande affaire était de pouvoir se passer tout
doucement leurs offices de main en main, comme propriétés de famille,
en couvrant leurs arrangements d'un semblant d'élections. Le roi ferma
les yeux, les laissa s'élire entre eux, fils, frères, neveux, cousins;
il promit de respecter les élections et de laisser les offices dans
les mêmes mains.
Le seul point où il n'entendit à aucun privilége, ce fut l'armement.
Le Parlement et le Châtelet, la chambre des comptes, les gens de
l'hôtel de ville, les pacifiques généraux des aides et des monnaies,
tous durent monter à cheval ou fournir des hommes. Les églises mêmes
furent tenues d'en solder. Il n'y avait rien à objecter, quand on
voyait un évêque, un cardinal de Rome, le vaillant cardinal Balue,
cavalcader devant les bannières et passer les revues.
Le roi et la reine vinrent voir; c'était un grand spectacle; soixante
et quelques bannières, soixante à quatre-vingt mille hommes
armés[135]. Il y en avait depuis le Temple jusqu'à Reuilly, jusqu'à
Conflans, et de là en revenant le long de la Seine jusqu'à la
Bastille. Le roi avait eu l'attention paternelle d'envoyer et faire
défoncer quelques tonneaux de vin.
[Note 135: Si le greffier n'a pas vu double, dans son ardeur
guerrière. (Jean de Troyes, 15 septembre 1467.)]