remarquent qu'au Canada les sauvages se francisaient peu; mais les
Français prenaient volontiers la vie errante des sauvages.]
Beaucoup d'hommes, se lassant de traîner dans les villes une vie
ennuyeuse, laissaient leurs ménages, couraient les bois. Mais la
femme, quelle que soit sa misère, ne s'en va pas ainsi, elle reste,
quoi qu'il arrive, avec les enfants. Les Liégeoises, dans cet abandon,
montraient beaucoup d'énergie; n'ayant, par le droit du pays, que
_Dieu et leur fuseau_[104], elles prenaient, au défaut du fuseau, les
travaux que laissaient les hommes; elles leur succédaient aussi sur la
place, s'intéressaient autant et plus qu'eux aux affaires publiques.
Beaucoup de femmes marquèrent dans les révolutions, celle de Raes
entre autres. Tout le monde à Liége, les femmes comme les hommes,
connaissait les révolutions antérieures; on lisait le soir les
chroniques en famille[105], Jean Lebel, Jean d'Outremeuse; la mère et
l'enfant savaient par _coeur_ ces vieilles bibles politiques de la
cité.
[Note 104: Voyez plus haut la page 15, note 1. Les Liégeoises devaient
leur influence, non à la loi, mais à leur caractère énergique et
violent. Les Flamandes devaient la leur, au moins en grande partie, à
la faculté qu'elles avaient de disposer plus librement de leur bien.]
[Note 105: On trouve encore, après tant de révolutions, un grand
nombre de ces chroniques de famille (Observation de M. Levalleye).]
L'enfant marchait à peine qu'il courait à la place. Il y déployait
l'étrange précocité française pour la parole et la bataille. Après la
_pitieuse paix_, lorsque les hommes se taisaient, les enfants se
mirent à parler[106], personne n'osait plus nommer ni Bade ni Bourbon;
les enfants crièrent hardiment _Bade_, ils relevèrent ses images; ils
semblaient vouloir prendre en main le gouvernement; les hommes et les
jeunes gens ayant gouverné, les enfants prétendaient avoir aussi leur
tour.
[Note 106: Ils étaient probablement poussés par Raes et autres
meneurs, qui voulaient encore essayer de leur Allemand.--Voir le
détail si curieux dans Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Collectio,
IV. 1291-2.]
Les Liégeois finirent par s'en alarmer. Ne pouvant contenir ces petits
tyrans, on s'adressa à leurs parents pour les obliger d'abdiquer.
C'était chose bizarre, effrayante en effet, de voir le mouvement, au
lieu de rester à la surface, descendre toujours et gagner... atteindre
le fond de la société, la famille elle-même.
Si les Liégeois eurent peur de ce profond bouleversement, combien plus
leurs voisins! lorsque surtout ils virent, après l'amende honorable de
Liége, tout ce qu'il y avait de gens compromis quitter les villes,
aller grossir les bandes de la Verte tente, tout ce peuple sauvage
prendre Dinant pour repaire et pour fort... Ne pouvant bien
s'expliquer l'apparition de ce phénomène, on était disposé à y voir
une _manie_ diabolique ou une malédiction de Dieu. La ville était
excommuniée; le duc en avait la bulle et l'avait fait afficher
partout. Le grave historien du temps affirme que si le roi eût secouru
«cette vilenaille» condamnée des princes de l'Église, il aurait mis
contre lui la noblesse même de France[107].
[Note 107: «Fait bon à croire que ung roi de France... doibt et peut
bien tenir une longue suspense entre dire et faire, avant que... soy
former ennemy... _contre ung bras constitué champion de l'Église_...
Quand il l'auroit aidié à destruire par tels vilains, si eût-il accru
sa honte et son propre domage en perdition de tant de noblesse que le
duc y avoit, _lequel fesoit encore à craindre à ung roy de France pour
mettre sa noblesse... contre ly_, par adjonction à fière vilenaille,
que tous roys et princes doivent hayr pour la conséquence.»
Chastellain.]
Les terribles hôtes de Dinant, non contents de piller et brûler tout
autour, arrangèrent une farce outrageuse qui devait irriter encore le
duc contre la ville et la perdre sans ressource. Sur un bourbier plein
de crapauds (en dérision des Pays-Bas et du roi des eaux sales?), ils
établirent une effigie du duc, ducalement habillé aux armes de
Philippe le Bon; et ils criaient: «Le voilà, le trône du grand
crapaud!» Le duc et le comte l'apprirent; ils jurèrent que s'ils
prenaient la ville, ils en feraient exemple, comme on faisait aux
temps anciens, la détruisant et labourant la place, y semant le sel et
le fer.
Les insolents ne s'en souciaient guère. Des murs de neuf pieds
d'épaisseur, quatre-vingts tours, c'était un bon refuge. Dinant avait
été assiégée, disait-on, dix-sept fois, et par des empereurs et des
rois, jamais prise. Si le bourgeois eût osé témoigner des craintes,
ceux de la Verte tente lui auraient demandé s'il doutait de ses amis
de Liége; au premier signal, il en aurait quarante mille à son
secours.
Leur assurance dura jusqu'au mois d'août. Mais quand ils virent cette
armée si lente à se former, cette armée impossible, qui se formait
pourtant et qui s'ébranlait de Namur, plus d'un, de ceux qui criaient
le plus fort, s'en alla doucement. Ils se rappelaient un peu tard le
point d'honneur des enfants de la Verte tente, qui, conformément à
leur nom, se piquaient de ne pas loger sous un toit.
Il y eut deux sortes de personnes qui ne partirent point. D'une part,
les bourgeois et batteurs en cuivre, incorporés en quelque sorte à la
ville par leurs maisons et leurs vieux ateliers, par leur important
matériel; ils calculaient que leurs formes seules valaient cent mille
florins du Rhin. Comment laisser tout cela? comment le transporter?...
Ils restaient là, sans se décider, à la garde de Dieu.--Les autres,
bien différents, étaient des hommes terribles, de furieux ennemis de
la maison de Bourgogne, si bien connus et désignés qu'ils n'avaient
pas chance de vivre ailleurs, et qui peut-être ne s'en souciaient
plus.
Ceux-ci, d'accord avec la populace[108], étaient prêts à faire tout ce
qui pouvait rendre le traité impossible. Bouvignes, pour augmenter la
division dans Dinant, avait envoyé un messager; on lui coupa la tête;
puis un enfant avec une lettre; l'enfant fut mis en pièces.
[Note 108: Dans un récit, au reste très-hostile, on voit que cette
populace noya des prêtres qui refusaient d'officier. (Du Clercq;
Suffridus Petrus.)]
Le lundi 18 août arriva l'artillerie; le sire de Hagenbach fit ses
approches en plein jour et abattit moitié des faubourgs. Ceux de la
ville, sans s'étonner, allèrent brûler le reste. Sommés de se rendre,
ils répondirent avec dérision, criant au comte que le roi et ceux de
Liége le délogeraient bientôt.
Vaines paroles. Le roi ne pouvait rien. Il en était à tripler les
taxes. La misère était extrême en France, la peste éclatait à Paris.
Tout ce qu'il put, ce fut de charger Saint-Pol de rappeler que Dinant
était sous sa sauvegarde. Or, c'était en grande partie pour cela qu'on
voulait la détruire.
Mais si le roi ne faisait rien, Liége pouvait-elle manquer à Dinant
dans son dernier jour? Elle avait promis un secours, dix hommes de
chacun des trente-deux métiers, en tout trois cent vingt hommes[109],
la plupart ne vinrent pas. Elle avait donné à Dinant un capitaine
liégeois qui la quitta bientôt. Le 19 août arrive à Liége une lettre
où Dinant rappelle que sans l'espoir d'un secours efficace, elle ne se
serait pas laissé assiéger. Les magistrats disent au peuple, en lisant
la lettre: «Ne vous souciez; si nous voulons procéder avec ordre, nous
ferons bien lever le siége.» Autre lettre de Dinant le même jour, mais
elle ne fut pas lue.
[Note 109: C'est ce qu'on lit dans les actes. Les chroniqueurs disent
4,000! 40,000, etc.]
Le comte de Charolais ne songeait point à faire un siége en règle. Il
voulait écraser Dinant avant que les Liégeois eussent le temps de se
mettre en marche. Il avait concentré sur ce point une artillerie
formidable, qui, avec ses charrois, se prolongeait sur la route
pendant trois lieues. Le 18, les faubourgs furent rasés. Le 19, les
canons, mis en batterie sur les ruines des faubourgs, battirent les
murs presque à bout portant. Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large
brèche. Les Bourguignons pouvaient donner l'assaut le samedi ou le
dimanche (23-24 août). Mais les assiégés se battaient avec une telle
furie, que le vieux duc voulut attendre encore, craignant que l'assaut
ne fût trop meurtrier.
La promptitude extraordinaire avec laquelle le siége était conduit
montre assez qu'on craignait l'arrivée des Liégeois. Cependant, du 20
au 24, rien ne se fit à Liége. Il semble que pendant ce temps on
attendait quelque secours des princes de Bade; il n'en vint pas, et le
peuple perdit du temps à briser leurs statues. Le dimanche 24 août,
pendant que Dinant combattait encore, les magistrats de Liége reçurent
deux lettres, et le peuple décida que le 26 il se mettrait en route.
Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'il ne sortait jamais qu'avec
l'étendard de Saint-Lambert, que le chapitre lui confiait; le chapitre
était dispersé. Les autres églises, consultées sur ce point,
répondirent que la chose ne les regardait point. Telle à peu près fut
la réponse de Guillaume de la Marche, que l'on priait de porter
l'étendard. Tout cela traîna et fit remettre le départ au 28.
Mais Dinant ne pouvait attendre. Dès le 22, les bourgeois avaient
demandé grâce, éperdus qu'ils étaient dans cet enfer de bruit et de
fumée, dans l'horrible canonnade qui foudroyait la ville... Mêmes
prières le 24, et mieux écoutées; le duc venait d'apprendre que les
Liégeois devaient se mettre en mouvement; il se montrait moins dur.
L'espoir rentrant dans les coeurs, tous voulant se livrer, un homme
réclama, l'ancien bourgmestre Guérin; il offrit, si l'on voulait
combattre encore, de porter l'étendard de la ville: «Je ne me fie à la
pitié de personne; donnez-moi l'étendard, je vivrai ou mourrai avec
vous. Mais, si vous vous livrez, personne ne me trouvera, je vous le
garantis!» La foule n'écoutait plus; tous criaient: «Le duc est un bon
seigneur; il a bon coeur, il nous fera miséricorde.» Pouvait-il ne pas
faire grâce, dans un jour comme celui du lendemain? c'était la fête de
son aïeul, du bon roi saint Louis (25 août 1466).
Ceux qui ne voulaient pas de grâce s'enfuirent la nuit; les bourgeois
et les batteurs en cuivre, débarrassés de leurs défenseurs, purent
enfin se livrer[110]. Les troupes commencèrent à occuper la ville le
lundi à cinq heures du soir, et le lendemain à midi le comte fit son
entrée. Il entra, précédé des tambours, des trompettes, et
(conformément à l'usage antique) des fols et farceurs d'office, qui
jouaient leur rôle aux actes les plus graves, traités, prises de
possession[111].
[Note 110: Un auteur, très-partial pour la maison de Bourgogne, avoue
que les batteurs en cuivre abrégèrent la défense: «Ad hanc victoriam
tam celeriter obtinendam auxilium suum tulerunt fabri cacabarii.»
Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 158.]
[Note 111: «Cum tubicinis, _mimis_ et tympanis.» Adrianus de Veteri
Bosco, ap. Martène IV, 1295. Voir aussi plus haut, p. 147, note 3.]
Le plus grand ordre était nécessaire. Quelques obstinés occupaient
encore de grosses tours où l'on ne pouvait les forcer. Le comte
défendit de faire aucune violence, de rien prendre, même de rien
recevoir, excepté les vivres. Quelques-uns, malgré sa défense, se
mettant à violer les femmes, il prit trois des coupables, les fit
passer trois fois à travers le camp, puis mettre au gibet.
Le soldat se contint assez tout le mardi, le mercredi matin. Les
pauvres habitants commençaient à se rassurer. Le mercredi 27,
l'occupation de la ville étant assurée, rien ne venant du côté de
Liége, le duc examina en conseil à Bouvignes ce qu'il fallait faire de
Dinant. Il fut décidé que, tout devant être donné à la justice et à la
vengeance, à la majesté outragée de la maison de Bourgogne, on ne
tirerait rien de la ville, qu'elle serait pillée le jeudi et le
vendredi, brûlée le samedi (30 août), démolie, dispersée, effacée.
Cet ordre dans le désordre ne fut pas respecté, à la grande
indignation du vieux duc. On avait trop irrité l'impatience du soldat
par une si longue attente. Le 27 même, après le dîner, chacun se
levant de table, met la main sur son hôte, sur la famille avec qui il
vivait depuis deux jours: «Montre-moi ton argent, ta cachette, et je
te sauverai.» Quelques-uns, plus barbares, pour s'assurer des pères,
saisissaient les enfants...
Dans le premier moment de violence et de fureur, les pillards tiraient
l'épée les uns contre les autres. Puis ils firent la paix; chacun s'en
tint à piller son logis, et la chose prit l'ignoble aspect d'un
déménagement; ce n'étaient que charrettes, que brouettes qui roulaient
hors la ville. Quelques-uns (des seigneurs et non des moindres)
imaginèrent de piller les pillards, se postant sur la brèche et leur
tirant des mains ce qu'ils avaient de bon.
Le comte prit pour lui ce qu'il appelait sa justice; des hommes à
noyer, à pendre. Il fit tout d'abord, au plus haut, sur la montagne
qui domine l'église, mettre au gibet le bombardier de la ville, pour
avoir osé tirer contre lui. Ensuite, on interrogea les gens de
Bouvignes, les vieux ennemis de Dinant, on leur fit désigner ceux qui
avaient prononcé les _blasphèmes_ contre le duc, la duchesse[112] et
le comte. Ils en montrèrent, dans leur haine acharnée, huit cents, qui
furent liés deux à deux et jetés à la Meuse[113]. Mais cela ne suffit
pas aux gens de justice qui suivaient l'enquête; ils firent cette
chose odieuse, impie, de prendre les femmes, et par force ou terreur,
de les faire témoigner contre les hommes, contre leurs maris ou leurs
pères.
[Note 112: Un auteur assure qu'au commencement du siége, Madame de
Bourgogne, se faisant scrupule d'une vengeance si cruelle, vint
elle-même intercéder. Mais l'épée était tirée, ce n'était plus une
affaire de femme. On ne l'écouta pas. Je ne puis retrouver la source
où j'ai puisé ce fait.]
[Note 113: Le moine Adrien se tait sur ce point, sans doute par
respect pour le duc de Bourgogne, oncle de son évêque. Jean de Hénin
(à la suite de Barante, éd. Reiffenberg) dit effrontément: «Je ne sçay
que à sang froid on aye tuée nelluy.» Mais Commines (édit. de
mademoiselle Dupont, liv. II, ch. I, t. I, p. 117), Commines, témoin
oculaire et peu favorable aux gens de Dinant, dit expressément:
«Jusques à _huict cens noyés_, devant Bouvynes, à la grand requeste de
ceulx dudict Bouvynes.» Je trouve aussi dans un manuscrit: «Environ
_huict cens noyés_ en la rivière de Meuse.» L'auteur ne s'en tient pas
là; il prétend que le comte «mit à mort femmes et enfants.»
_Bibliothèque de Liége. Continuateur de Jean de Stavelot, ms. 183,
ann. 1466._]
La ville était condamnée à être brûlée le samedi 30. Mais on savait
que les Liégeois devaient tous, en corps de peuple, de quinze ans à
soixante, partir le jeudi 28 août; ils seraient arrivés le 30. Il
fallait, pour être en état de les recevoir, tirer le soldat de la
ville, l'arracher à sa proie subitement, le remettre, après un tel
désordre, en armes et sous drapeaux. Cela était difficile, dangereux
peut-être, si l'on voulait user de contrainte. Des gens ivres de
pillage n'auraient connu personne.
Le vendredi 30, à une heure de nuit, le feu prend au logis du neveu du
duc, Adolphe de Clèves, et de là court avec furie... Si, comme tout
porte à le croire, le comte de Charolais ordonna le feu[114], il
n'avait pas prévu qu'il serait si rapide. Il gagna en un moment les
lieux où l'on avait entassé les trésors des églises. On essaya en vain
d'arrêter la flamme. Elle pénétra dans la maison de ville où étaient
les poudres. Elle atteignit aux combles, à la _forêt_ de l'église
Notre-Dame, où l'on avait enfermé, entre autres choses précieuses, de
riches prisonniers pour les rançonner. Hommes et biens, tout brûla.
Avec les tours brûlèrent les vaillants qui y tenaient encore.
[Note 114: Jacques Du Clerc tâche d'obscurcir la chose pour lui donner
quelque ressemblance avec la ruine de Jérusalem, et faire croire que:
«Ce estoit le plaisir de Dieu qu'elle fust destruite.»]
Avant que la flamme enveloppât toute la ville, on avait fait sortir
les prêtres, les femmes et les enfants[115]. On les menait vers Liége,
pour y servir de témoignage à cette terrible justice, pour y être un
vivant _exemple_... Quand ces pauvres malheureux sortirent, ils se
retournèrent pour voir encore une fois la ville où ils laissaient leur
âme, et alors ils poussèrent deux ou trois cris seulement, mais si
lamentables, qu'il n'y eut pas de coeur d'ennemi qui n'en fût saisi
«de pitié, d'horreur[116].»
[Note 115: Une partie des hommes passa en Flandre, à Middelbourg,
d'autres en Angleterre; il semble que le duc ait fait cadeau de cette
colonie à son ami Édouard. On transplanta les hommes, mais non l'art,
selon toute apparence; les artistes devinrent des ouvriers; du moins
on n'a jamais parlé de la _batterie_ de Middelbourg ni de
Londres.--Les Dinantais, à peine à Londres, prirent contre Édouard le
parti de Warwick, qui était le parti français, dans leur incurable
attachement pour le pays qui les avait si peu protégés! (Lettres
patentes d'Édouard IV, février 1470).]
[Note 116: Je me trompe; Jean de Hénin trouve que: «La ville de Dynant
fust plus doucement traictée qu'elle n'avoit desservy.»--J'ai
rencontré aussi les vers suivants, sotte et barbare plaisanterie des
vainqueurs, que je ne rapporte que pour faire connaître le goût du
temps: «Dynant, ou soupant, Le temps est venu Que le tant et quant Que
t'as, mis avant Souvent et menu, Te sera rendu, Dynant, ou soupant.»
_Bibliothèque de Bourgogne, ms., nº 11033._]
Le feu brûla, dévora tout, en long, en large et profondément. Puis, la
cendre se refroidissant peu à peu, on appela les voisins, les envieux
de la ville, à la joyeuse besogne de démolir les murs noircis,
d'emporter et disperser les pierres. On les payait par jour; ils
l'auraient fait pour rien.
Quelques malheureuses femmes s'obstinaient à revenir. Elles
cherchaient... Mais il n'y avait guère de vestiges. Elles ne
pouvaient pas même reconnaître où avaient été leurs maisons[117]. Le
sage chroniqueur de Liége, moine de Saint-Laurent, vint voir aussi
cette destruction qu'il lui fallait raconter. Il dit: «De toute la
ville, je ne retrouvai d'entier qu'un autel; de plus, chose
merveilleuse, une image que la flamme n'avait pas trop endommagée, une
bien belle Notre-Dame qui restait toute seule au portail de son
église[118].»
[Note 117: «Les femmes mesmes quy y alloient pour trouver leurs
maisons ne sçavoient cognoistre... Tellement y feut besoigné que,
quatre jours après le feu prins, ceux qui regardoient la place où la
ville avoit esté pooient dire: Cy feut Dynant!» Du Clercq, liv. V, ch.
LX-LXI. En 1472, le duc autorisa la reconstruction de l'église de
Notre-Dame _au lieu appelé Dinant_. Gachard, Analectes Belgique, p.
318-320.]
[Note 118: «Non inveni in toto Dyonanto nisi altare S. Laurentii
integrum, et valde pulchram imaginem B. V. Mariæ in porticu ecclesiæ
suæ, etc.» Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, IV, 1296.]
Dans ce vaste sépulcre d'un peuple, ceux qui fouillaient trouvaient
encore. Ce qu'ils trouvaient, ils le portaient aux receveurs qui se
tenaient là pour enregistrer, et qui revendaient, brocantaient sur les
ruines. D'après leur registre, les objets déterrés sont généralement
des masses de métal, hier oeuvres d'art, aujourd'hui lingots. Quelques
outils subsistaient sous leurs formes, des marteaux, des enclumes;
l'ouvrier se hasardait parfois à venir les reconnaître, et rachetait
son gagne-pain.
Ce qui étonne en lisant ces comptes funèbres, c'est que parmi les
matières indestructibles (qui seules, ce semble, devaient résister),
entre le plomb, le cuivre et le fer, on trouva des choses fragiles, de
petits meubles de ménage, de frêles joyaux de femmes et de famille...
Vivants souvenirs d'humanité, qui sont restés là pour témoigner que ce
qui fut détruit, ce n'étaient pas des pierres, mais des hommes qui
vivaient, aimaient[119].
[Note 119: «Unes patrenostres de gaiet, où il a des patrenostres
d'argent entre deux... Une paire de gans d'espousée... un boutoir à
mettre espingles de femmes...»--Puis il passe à autre chose: «Item un
millier de fer... Item un millier de plomb.» _Recepte des biens
trouvez en ladite plaiche de Dinant._ Documents Gachard, II, 381.]
Je trouve, entre autres, cet article: «_Item._ Deux petites tasses
d'argent, deux petites tablettes d'ivoire (dont une rompue), deux
oreillers, avec couvertures semées de menues paillettes d'argent, un
petit peigne d'ivoire, un chapelet à grains de jais et d'argent, une
pelote à épingles de femme, _une paire de gants d'épousée_.»
Un tel article fait songer... Quoi! ce fragile don de noces, ce pauvre
petit luxe d'un jeune ménage, il a survécu à l'épouvantable
embrasement qui fondait le fer! il aura été sauvé apparemment,
recouvert par l'éboulement d'un mur... Tout porte à croire qu'ils sont
restés jusqu'à la catastrophe, sans se décider à quitter la chère
maison; autrement, n'auraient-ils pas emporté aisément plusieurs de
ces légers objets. Ils sont restés, elle du moins, la nature des
objets l'indique. Et alors, que sera-t-elle devenue?... Faut-il la
chercher parmi celles dont parle notre Jean de Troyes, qui mendiaient
sans asile, et qui, contraintes par la faim et par la misère,
s'abandonnaient, hélas! pour avoir du pain[120].
[Note 120: «Et à cause d'icelle destruction, devindrent les pauvres
habitants d'icelle mendiants, et aucunes jeunes femmes et filles
abandonnées à tout vice et pesché, pour avoir leur vie.» Jean de
Troyes.]
Ah! madame de Bourgogne, quand vous avez demandé cette terrible
vengeance, vous ne soupçonniez pas sans doute qu'elle dût coûter si
cher! Qu'auriez-vous dit, pieuse dame, si vers le soir, vous aviez vu,
de votre balcon de Bruges, la triste veuve traîner dans la boue, dans
les larmes et le péché?
CHAPITRE III
ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE--REDDITION DE LIÉGE
1466-1467
La prise de Dinant étonna fort. Personne n'eût deviné que cette ville,
qu'on croyait approvisionnée pour trois ans, avec ses quatre-vingts
tours, ses bonnes murailles et les vaillantes bandes qui la
défendaient, pût être emportée en six jours. On connut pour la
première fois la célérité des effets de l'artillerie.
Le 28 août, à midi, un homme arrive à Liége; on lui demande: «Qu'y
a-t-il de nouveau?--Ce qu'il y a, c'est que Dinant est pris.» On
l'arrête. À une heure, un autre homme: «Dinant est pris, tout le
monde tué...» Le peuple court aux maisons de Raes et des chefs pour
les égorger; il n'en trouva qu'un, qui fut mis en pièces. Heureusement
pour les autres, arriva ce brave Guérin de Dinant, qui dit
magnanimement: «Ne vous troublez... Vous ne nous auriez servi en rien,
et vous auriez bien pu périr.» Le peuple se calma et, tout en prenant
les armes, il envoya au comte pour avoir la paix.
Malgré sa victoire, et pour sa victoire même, il ne pouvait la
refuser. Une armée, après cette affreuse fête du pillage, ne se remet
pas vite; elle en reste ivre et lourde. Celle-ci, qui n'était pas
payée depuis deux ans, s'était garni les mains, chargée et surchargée.
Quand les Liégeois, sortis de leurs murs, les rencontrèrent à
l'improviste, ils auraient eu bon marché de cette armée de
porteballes[121].
[Note 121: «Ceste nuict estoit l'ost des Bourguignons en grant trouble
et double... Aulcuns d'eulx eurent envie de nous assaillir; et mon
adviz est qu'ils en eussent eu du meilleur.» Commines.]
Mais ce premier moment passé, l'avantage revenait au comte. Les
Liégeois demandèrent un sursis, et rompirent leurs rangs. Les _sages_
conseillers du comte voulaient qu'on profitât de ce moment pour tomber
sur eux. Saint-Pol s'adressa à son honneur, à sa chevalerie[122]. S'il
eût exterminé Liége après Dinant, il se serait trouvé plus fort que
Saint-Pol ne le désirait.
[Note 122: Commines.--«Agente plurimum et pro miseris interveniente
comite Sancti Pauli.» Amelgard, Amplis. Coll. IV, 752.]