Jusque-là, deux choses rassuraient le roi. D'abord, son bon ami

Warwick, gouverneur de Calais, tenait fermée la porte de la France.

Puis, le comte de Charolais étant Lancastre par sa mère et ami des

Lancastre, il y avait peu d'apparence qu'il s'entendît avec la maison

d'York, avec Édouard.

Toutefois, on a vu qu'Édouard avait épousé une nièce des Saint-Pol

(serviteurs du duc de Bourgogne), épousé malgré Warwick, dont il eût

voulu se débarrasser. Ce roi d'hier, qui déjà reniait son auteur et

créateur, Warwick, aliénait son propre parti, et voyait dès lors son

trône porter sur le vide, entre York et Lancastre. Sa femme et les

parents de sa femme, pour qui il hasardait l'Angleterre, avaient hâte

de s'appuyer sur l'étranger. Ils faisaient leur cour au duc de

Bourgogne; ils présentaient aux Flamands, aux Bretons, l'appât d'un

traité de commerce[86]. Madame de Bourgogne elle-même, bien plus homme

que femme, immola la haine pour York qu'elle avait dans le sang, à une

haine plus forte, celle de la France. Elle fit accueillir les

démarches d'Édouard, agréa pour son fils la jeune soeur de l'ennemi,

comptant bien la former, la faire à son image. La digne bru d'Isabelle

de Lancastre, Marguerite d'York, doit former à son tour Marie,

grand'mère de Charles-Quint.

[Note 86: Rymer, 22 mars 1466. Le même jour, Édouard donne pouvoir

pour traiter d'un double mariage entre sa soeur et le comte de

Charolais, entre la fille du comte et son frère Clarence.]

Louis XI, qui savait que ce mariage se brassait contre lui, armait en

hâte; il fondait des canons, prenait des cloches pour en faire. Ce qui

lui manquait le plus, c'était l'argent. On était épouvanté des

monstrueuses sommes qu'il lui fallait pour préparer la guerre ou

acheter la paix, dans le royaume, hors du royaume. Le peuple, qui

n'avait pas bien su ce que les princes voulaient dire avec leur Bien

public[87], ne le comprit que trop quand il lui fallut payer les dons

et gratifications, pensions, indemnités, qu'ils avaient extorqués. Les

trésoriers du roi, sommés par lui de payer l'impossible, trouvèrent,

au défaut d'argent, du courage, et lui dirent «qu'ils avaient ouï dire

à Messieurs (c'étaient les Trente-six, nommés pour réformer l'État)

_qu'il perdrait son peuple_, le fonds même d'où il tirait l'argent...;

que la paroisse, qui payait jusque-là deux cents livres, allait être

obligée d'en payer six cents; que cela ne se pouvait faire[88]!» Il ne

s'arrêta point à cela et dit: «Il faut doubler, tripler les taxes sur

les villes, et que la répartition s'étende au plat pays.» Le plat

pays, les campagnes, c'étaient généralement les terres de l'Église,

qui ne payait pas, et celles des seigneurs, à qui l'on payait.

[Note 87: «Sy ne sçavoient la pluspart la cause pourquoy ne quy les

mouvoit.» Du Clercq.]

[Note 88: Au soir, le Roy me parla et se coroussa de ce qu'on ne

vouloit faire délibérer selon son imagination, et je lui diz que

j'avois oy dire à MM. qu'il perdoit son peuple...» Lettre de Reilhac à

M. le contrerolleur, maître Jehan Bourré. _Bibl. royale, mss. Legrand,

22 septembre 1466._]

On ne peut se dissimuler une chose, c'est qu'il fallait périr, ou,

contre l'Angleterre, contre les maisons de Bourgogne et de Bretagne,

acheter l'alliance des maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, de

Saint-Pol.

L'alliance des Bourbons, frères de l'évêque de Liége, était à bien

haut prix. Elle impliquait une condition misérable et déshonorante,

une honte terrible à boire: l'abandon des Liégeois. Et pourtant, sans

cette alliance, point de Normandie, plus de France peut-être. La

dernière guerre avait prouvé de reste qu'avec toute la vigueur et la

célérité possibles le roi succomberait s'il avait à combattre à la

fois le Midi et le Nord, que pour faire tête au Nord il lui fallait

une alliance fixe avec le fief central[89], le duché de Bourbon.

[Note 89: Le centre géométrique de la France est marqué par une borne

romaine, dans le Bourbonnais, près d'Alichamp, à trois lieues de

Saint-Amand.]

Grand fief, mais de tous les grands le moins dangereux n'étant pas une

nation, une race à part, comme la Bretagne ou la Flandre, pas même une

province, comme la Bourgogne, mais une agrégation tout artificielle

des démembrements de diverses provinces, Berri, Bourgogne, Auvergne.

Peu de cohésions dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc

possédait au dehors (Auvergne, Beaujolais et Forez). Le roi ne

craignait pas de lui confier, comme à son lieutenant, tous les pays du

centre, sans contact avec l'étranger, la France dormante des grandes

plaines (Berri, Sologne, Orléanais), la France sauvage et sans route

des montagnes (Vélay et Vivarais, Limousin, Périgord, Quiercy,

Rouergue). Si l'on ajoute le Languedoc, qu'il lui donna plus tard,

c'était lui mettre entre les mains la moitié du royaume[90].

[Note 90: Les étrangers semblent dès lors mettre le duc de Bourbon au

niveau du roi: «Contentione suborta inter regem Francie et J. ducem

Borbonii ex uno latere, et Karolum Burgundie ex altero.» Hist. patriæ

Monumenta, I, 642.]

Ce qui excuse un peu Louis XI d'une si excessive confiance, c'est

d'abord que, par l'immensité d'un tel établissement, il s'assurait le

duc, qui ne pouvait jamais rien espérer d'ailleurs qui en approchât.

De plus, on avait vu, et dans la Praguerie, et dans la dernière

guerre, qu'un duc de Bourbon, même en Bourbonnais, ne tenait pas

fortement au sol, comme un duc de Bretagne; par deux fois il avait été

en un moment dépouillé de tout; il pouvait grandir, sans être plus

fort, n'ayant de racine nulle part.

Personnellement aussi, Jean de Bourbon rassurait le roi[91]. Il était

sans enfant, sans intérêt d'avenir. Il avait des frères, il est vrai,

des soeurs, que Philippe le Bon avait élevés et avancés, comme ses

enfants. Mais justement parce que la maison de Bourgogne avait fait

beaucoup pour eux, parce qu'ils en avaient tiré ce qu'ils pouvaient

tirer, ils regardaient désormais vers le roi. C'était beaucoup sans

doute pour Charles de Bourbon d'être archevêque de Lyon, légat

d'Avignon; mais si le roi le faisait cardinal! Louis de Bourbon

devait, il est vrai, à Philippe le Bon le titre d'évêque de Liége;

mais pour qu'il en eût la réalité, pour qu'il rentrât dans Liége, il

fallait que le roi ne défendît point les Liégeois. Le roi fit le

bâtard de Bourbon amiral de France, capitaine d'Honfleur, lui donna

une de ses filles, avec beaucoup de bien;--fille bâtarde, mais il y en

avait de légitimes; l'aînée, Anne de France, était toujours un enjeu

des traités, on lui faisait épouser à deux ans, tantôt le fils du duc

de Calabre, tantôt celui du duc de Bourgogne; on prévoyait sans peine

que ces mariages par écrit en resteraient là; que, si le roi prenait

un gendre, il le prendrait petit, une créature docile et prête à tout,

comme pouvait être Pierre de Beaujeu, le cadet de Bourbon. Ce cadet se

donna à Louis XI, le servit en ses plus rudes affaires, jusqu'à la

mort et au delà, dans sa fille Anne, autre Louis XI, dont Pierre fut

moins l'époux que l'humble serviteur.

[Note 91: Ces Bourbons, quoique assez remuants, n'avaient pas encore

le sang de Gonzague, de Foix et d'Albret. La devise sur l'épée:

_Penetrabit_, ne fut adoptée que par le connétable.--Le fameux: _Qui

qu'en grogne_, qu'on attribue aussi aux ducs de Bretagne, fut dit

(vers 1400?) par Louis II de Bourbon, contre les bourgeois qui

s'alarmaient de la construction de sa tour. Ibidem, II, 201.]

Le roi rallia ainsi à lui d'une manière durable toute la maison de

Bourbon. Pour celles d'Anjou et d'Orléans, il les divisa.

Le fils de René d'Anjou, Jean de Calabre, alors comme toujours, avait

besoin d'argent. Ce héros de roman, ayant manqué la France et

l'Italie, se tournait vers l'Espagne pour y chercher son aventure. Les

Catalans le voulaient pour leur roi, pour roi d'Aragon[92]. Louis XI,

le voyant dans ce besoin et cette espérance, lui envoie vingt mille

livres d'abord, puis cent mille, un à-compte sur la dot de sa fille.

Au fond, sous couleur de dot, c'était un salaire; il fallait qu'à ce

prix Jean de Calabre se chargeât du triste office d'aller en Bretagne

réclamer, prendre au corps le frère du roi; celui-ci n'était pas fâché

que le renommé chevalier se montrât aux Bretons comme recors ou

sergent royal.

[Note 92: Leur roi, D. Pedro de Portugal, neveu de la duchesse de

Bourgogne, était mort le 20 juin 1466.]

Quant à la maison d'Orléans, le roi détacha de ses intérêts le

glorieux bâtard, le vieux Dunois, dont il maria le fils à une de ses

nièces de Savoie. Le nom du vieillard donnait beaucoup d'éclat à la

commission des Trente-six, qui, sous sa présidence, devaient réformer

le royaume. Le roi les convoqua lui-même en juillet. Les choses

avaient tellement changé en un an que cette machine inventée contre

lui devenait maintenant une arme dans sa main. Il s'en servit comme

d'une ombre d'États qu'il faisait parler à son gré, donnant leur voix

pour la voix du royaume.

C'était beaucoup d'avoir ramené si vite tant d'ennemis. Restait le

plus difficile de tous, le général même de la ligue, celui qui avait

conduit les Bourguignons jusqu'à Paris, qui les avait fait persister

jusqu'à Montlhéry, qui s'était fait faire par le roi connétable de

France. Le roi, si durement humilié par lui, se prit pour lui d'une

grande passion; il n'eût plus de repos qu'il ne l'eût acquis.

Saint-Pol, devenu ici connétable, mais de longue date établi de

l'autre côté, ayant son bien et ses enfants chez le duc, et une nièce

reine d'Angleterre, devait y regarder avant d'écouter le roi. Il était

comme ami d'enfance pour le comte de Charolais, il avait sa confiance,

l'avait toujours mené; il semblait peu probable qu'un tel homme

tournât... Il tourna, s'il faut le dire, parce qu'il fut amoureux; il

l'était de la belle-soeur du duc de Bourgogne, soeur du duc de

Bourbon, épris de la demoiselle, plus épris du sang royal, d'une si

haute parenté. L'amoureux avait cinquante ans, du reste grand air,

haute mine, faste royal, un grand luxe d'habits, au-dessus de tous les

hommes du temps. Avec tout cela, il n'était plus jeune, il avait un

jeune fils. Elle eût aimé Saint-Pol pour beau-père. Il réclamait

l'appui du comte de Charolais, qui n'aidait que faiblement à la chose,

trouvant sans doute que son ami, à peine connétable, voulait monter

bien vite.

Dans ce moment où Saint-Pol, mortifié, s'apercevait qu'il avait

cinquante ans, voici venir à lui le roi, les bras ouverts, qui l'aime,

et veut le marier, et non-seulement lui, mais son fils et sa fille. Il

donne au père, au fils, ses jeunes nièces de Savoie; la fille de

Saint-Pol épousera le frère des deux nièces, le neveu du roi[93].

Voilà toute la famille placée, alliée au même degré que le roi à la

maison souveraine de Savoie et de Chypre.

[Note 93: Historiæ patriæ Monumenta, Chronica Sabaudiæ, ann. 1466, t.

I, p. 639.]

Le roi avait un si violent désir d'avoir Saint-Pol, qu'il lui promit

la succession d'un prince du sang qui vivait encore, de son oncle, le

comte d'Eu. Il le fortifia en Picardie, lui donnant Guise; il

l'établit en Normandie, confiant à cet ennemi, à peine réconcilié, les

clefs de Rouen[94], le faisant capitaine de Rouen, tout à l'heure

gouverneur de la Normandie.

[Note 94: Ses lieutenants reçurent effectivement les clefs du château,

du palais, de la tour du pont. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives

municipales de Rouen. Délibérations, vol. VII, fol. 259-260._]

Ce grand établissement de Saint-Pol signifiait une chose, c'est que le

roi, ayant repris la Normandie, voulait reprendre la Picardie. Le

comte de Charolais faisait semblant de rire; au fond, il était

furieux. La Picardie pouvait lui échapper. Les villes de la Somme

regrettaient déjà de ne plus être villes royales[95]. Combien plus y

eurent-elles regret, lorsque le comte, ne sachant où prendre de

l'argent pour sa guerre de Liége, rétablit la gabelle, ce dur impôt du

sel qu'il venait d'abolir, qu'il avait promis de ne rétablir jamais.

[Note 95: «Estoient courrouciés qu'ils n'estoient plus au roy de

France.» Du Clercq.]

Tout était à recommencer du côté des Liégeois. Le glorieux traité que

tout le monde célébrait devenait ridicule, n'étant en rien exécuté. À

grand'peine, par instance et menace, on obtint ce qui couvrait au

moins l'orgueil: l'amende honorable. Elle se fit à Bruxelles, devant

l'hôtel de ville, le vieux duc étant au balcon. L'un des envoyés,

celui du chapitre, le pria «de faire qu'il y eût bonne paix,

spécialement entre le seigneur Charles son fils _et les gens de

Dinant_.» À quoi le chancelier répondit: «Monseigneur accepte la

soumission de ceux qui se présentent; pour ceux qui font défaut, il

poursuivra son droit.»

Pour le poursuivre, il fallait une armée. Il fallait remettre en selle

la pesante gendarmerie, tirer du coin du feu des gens encore tout

engourdis d'une campagne d'hiver, des gens qui la plupart ne devaient

que quarante jours de service féodal et qu'on avait tenus neuf mois

sous le harnais sans les payer, parfois sans les nourrir. Ils

n'avaient pas eu le tiers de ce qu'on leur devait. Tel, renvoyé de

l'un à l'autre, reçut quelque chose, à titre d'aumône, «en

considération de sa pauvreté[96].»

[Note 96: _Registres de Mons_, cités par M. Gachard, dans son éd. de

Barante, t. II, p. 255, nº 2.]

À moins de frais et d'embarras, l'ennemi, qui n'avait ni feu ni

foyer, s'était mis en campagne. Au premier chant de l'alouette, les

enfants de la _Verte tente_[97] couraient déjà les champs, pillaient,

brûlaient, mettant leur joie à désespérer, s'ils pouvaient, «le vieux

monnart de duc et son fils Charlotteau.»

[Note 97: V. plus loin, p. 69, 72, et les Documents Gachard, II, 435;

sur la _Verte tente_ de Gand en 1453, Monstrelet, éd. Buchon, p. 387.

Sur les _Galants de la feuillée_ en Normandie, _Legrand, Hist. ms.,

livre IX, fol. 87-88_, ann. 1466. Cf. mes Origines du droit sur le

_banni_; et sur l'_outlaw_ anglais, sur Robin Hood, une curieuse thèse

de M. Barry, professeur d'histoire.]

Il fallut endurer cela jusqu'en juillet, et alors même il n'y avait

rien de prêt. Le duc, profondément blessé, devenait de plus en plus

sombre. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'aigrir. Un

jour qu'il se mettait à table, il ne voit pas ses mets accoutumés; il

mande les gens de sa dépense: «Voulez-vous donc me tenir en

tutelle?--Monseigneur, les médecins défendent...» Alors, s'adressant

aux seigneurs qui sont là: «Mes gens d'armes partent-ils donc

enfin?--Monseigneur, petite est l'apparence; ils ont été si mal payés

qu'ils ont peur de venir; ce sont des gens ruinés, leurs habits sont

en pièces, il faut que les capitaines les rhabillent.» Le duc entra

dans une grande colère: «J'ai pourtant tiré de mon trésor deux cent

mille couronnes d'or. Il faudra donc que je paye mes gens d'armes

moi-même!... Suis-je donc mis en oubli?» En disant cela, il renversa

la table et tout ce qui était dessus, sa bouche se tordit, il fut

frappé d'apoplexie, on croyait qu'il allait mourir... Il se remit

pourtant un peu, et fit écrire partout que chacun fût prêt, «sous

peine de la hart.»

La menace agit. On savait que le comte de Charolais était homme à la

mettre à effet. Pour moins, on lui avait vu tuer un homme (un archer

qu'il trouva mal en ordre dans une revue). Tout le monde craignait sa

violence, les grands comme les petits. Ici surtout, dans une guerre

dont le père et le fils faisaient une affaire d'honneur, une querelle

personnelle, il y eût eu danger à rester chez soi.

Tous vinrent; il y eut trente mille hommes. Les Flamands, de bon

coeur, rendirent à leur vieux seigneur le dernier service féodal dans

une guerre wallonne. Les Wallons eux-mêmes du Hainaut, les nobles du

pays de Liége, ne se faisaient aucun scrupule de concourir au

châtiment de la ville maudite. La noblesse et les milices de Picardie

furent amenées par Saint-Pol; marié par le roi le 1er août, il se

trouva le 15 à l'armée de Namur, avec toute sa famille, ses frères et

ses enfants.

Le comte de Charolais venait d'apprendre, avec le mariage de

Saint-Pol, trois nouvelles du même jour, non moins fâcheuses, trois

traités du roi avec les maisons de Bourbon, d'Anjou et de Savoie. En

partant de Namur, il donna cours à sa colère, écrivant au roi une

lettre furieuse, où il l'accusait d'appeler l'Anglais, de lui offrir

Rouen, Dieppe, Abbeville[98]...

[Note 98: Duclos, Preuves, IV, 279. Il s'agissait de rendre le roi

odieux, il lui écrit peu après que les sergents du bailliage d'Amiens

_oppriment le peuple_, qu'il faut en choisir de meilleurs, que le roi

confirmera: «Et avec ce, ferez grant bien et soulaigement _au pouvre

peuple_.» _Bibl. royale, mss. Baluze, 9675 D., 16 oct. 1466._]

Toute cette fureur contre le roi allait tomber sur Dinant. Il y avait

pourtant, en bonne justice, une question dont il eût fallu avant tout

s'enquérir. Ceux qu'on allait punir, étaient-ce bien ceux qui avaient

péché? N'y avait-il pas plusieurs villes en une ville? La vraie Dinant

n'était-elle pas innocente? Lorsque dans un même homme nous trouvons

si souvent l'_homme double_ (et multiple!), était-il juste d'attribuer

l'unité d'une personne à une ville, à un peuple?

Pourquoi Dinant était-elle Dinant pour tout le monde? Par ses batteurs

en cuivre, par ce qu'on appelait le _bon métier de la batterie_. Ce

métier avait fait la ville et la constituait; le reste des habitants,

quelque nombreux qu'il fût, était un accessoire, une foule attirée par

le succès et le profit. Il y avait, comme partout, des bourgeois, des

petits marchands qui pouvaient aller et venir, vivre ailleurs. Mais

les batteurs en cuivre devaient, quoi qu'il pût arriver, vivre là,

mourir là; ils y étaient fixés, non-seulement par leur lourd matériel

d'ustensiles, grossi de père en fils, mais par la renommée de leurs

fonds, achalandés depuis des siècles, enfin par une tradition d'art,

unique, qui n'a point survécu. Ceux qui ont vu les fonts baptismaux de

Liége et les chandeliers de Tongres se garderont bien de comparer les

_dinandiers_ qui ont fait ces chefs-d'oeuvre à nos chaudronniers

d'Auvergne et de Forez. Dans les mains des premiers, la batterie du

cuivre fut un art qui le disputait au grand art de la fonte. Dans les

ouvrages de fonte, on sent souvent, à une certaine rigidité, qu'il y a

eu un intermédiaire inerte entre l'artiste et le métal. Dans la

batterie, la forme naissait immédiatement sous la main humaine[99],

sous un marteau vivant comme elle, un marteau qui, dans sa lutte

contre le dur métal, devait rester fidèle à l'art, battre juste, tout

en battant fort; les fautes en ce genre de travail, une fois imprimées

du fer au cuivre, ne sont guère réparables.

[Note 99: Pour apprécier la supériorité de la _main_ sur les moyens

mécaniques, lire les discours, pleins de vues ingénieuses et fécondes,

que M. Belloc a prononcés aux distributions de prix de son École.

L'_École gratuite de dessin_, dirigée (disons mieux, créée par cet

excellent maître), a déjà renouvelé, vivifié dans Paris tous les

genres d'industrie qui ont besoin du dessin; orfévrerie, serrurerie,

menuiserie, etc. Sous une telle impulsion, ces métiers redeviendront

des arts. (_Note de 1844_).]

Ces dinandiers devaient être les plus patients des hommes, une race

laborieuse et sédentaire. Ce n'étaient pas eux, à coup sûr, qui

avaient compromis la ville. Pas davantage les bourgeois propriétaires.

Je doute même que les excès dussent être imputés aux maîtres des

petits métiers, qui faisaient le troisième membre de la cité. De

telles espiègleries, selon toute apparence, n'étaient autre chose que

des farces de compagnons ou d'apprentis. Cette jeunesse turbulente

était d'autant plus hardie qu'en bonne partie elle n'était pas du

lieu, mais flottante, engagée temporairement, selon le besoin de la

fabrication[100]. Légers de bagage et plus légers de tête, ces garçons

étaient toujours prêts à lever le pied. Peut-être, enfin, les choses

les plus hardies furent-elles l'oeuvre voulue et calculée des meneurs

gagés de la France ou des bannis errants sur la frontière.

[Note 100: «Savoir faisons... Nous avoir esté humblement exposé de la

partie de Estienne la Mare _dynan_, ou potier darain, simple homme,

chargié de femme et de plusieurs enfans, que comme environ la

Chandeleur qui fut mil CCC,IIIIXX et cinq; icelluy suppliant _se feust

louez_ et convenanciez à un nommé Gautier de Coux, _dynan_, ou potier

darrain, _pour le servir jusques à certain temps_, lors à venir, et

parmi certain pris sur ce fait, et pour païer le vin dudit marchié...»

_Archives, Trésor des Chartes, reg. 159, pièce 6, lettre de grâce

d'août 1404._]

Dans l'origine, les gens paisibles crurent sauver la ville en arrêtant

les cinq ou six qu'on désignait le plus. Un d'eux, qu'on menait en

prison, ayant crié: «À l'aide! aux franchises violées!» la foule

s'émut, brisa la prison et faillit tuer les magistrats. Ceux-ci, qui

avaient à leur tête un homme intrépide, Jean Guérin, ne s'effrayèrent

pas; ils assemblèrent le peuple, et d'un mot le ramenèrent au respect

de la loi: «Quant aux fugitifs, nous ne les retiendrions pas d'un fil

de soie; mais nous nous en prenons à ceux qui ont forcé les prisons de

la cité.» Sur ce mot, plusieurs de ceux qui avaient délivré les

coupables coururent après, les reprirent, les remirent eux-mêmes en

prison[101].

[Note 101: Lettre de Jehan de Gerin et autres magistrats de Dinant, 8

nov. 1465. Documents Gachard, II, 336.]

Justice devait se faire. Mais pouvait-elle se faire par un souverain

étranger, à qui la ville eût livré, non les prisonniers seulement,

mais elle-même, son plus précieux droit, son épée de justice.

Cette terrible question fut discutée par le petit peuple, si près de

périr, avec une gravité digne d'une grande nation, digne d'un

meilleur sort[102]. Mais bientôt il n'y eut plus à délibérer. La ville

ne fut plus elle-même, envahie qu'elle était par un peuple

d'étrangers. Un matin, voilà tout le flot des pillards, des bandits,

qui remonte la Meuse, et qui, de Loss en Huy, de Huy en Dinant, de

plus en plus grossi d'écume, vient finalement s'engouffrer là.

[Note 102: Sur les trois membres de la cité, les batteurs (aidés des

bourgeois) déclarent qu'ils veulent traiter. Ils demandent au

troisième membre, composé des petits métiers, s'ils croient résister,

lorsque la ville de Liége, lorsque le roi de France _ont fait la

paix?_... Ils ne se plaignent de personne; ils n'attestent point le

droit qu'ils auraient eu d'ordonner, dans une ville qui, après tout,

était née de leur travail, et qui, sans eux, n'était rien. Ils

invoquent seulement le droit de la majorité, celui de deux membres,

d'accord contre un troisième. Ce troisième résiste. Il demande si l'on

veut, sous ce prétexte, le mettre en servitude. «Mais quelle servitude

plus grande, répliquent les autres, que la guerre, la ruine de corps

et de biens? Dans un navire en péril ne faut-il pas jeter quelque

chose pour sauver le reste? n'abat-on pas un mur pour sauver la maison

en feu?]

Comment ce peuple de sauvages, sans loi, sans patrie, s'était-il

formé? Nous devons l'expliquer, d'autant plus que c'est justement leur

présence à Dinant, leurs ravages dans les environs, qui mirent tout le

monde contre elle et firent de cette guerre une sorte de croisade.

De longue date, la violence des révolutions politiques avait peuplé de

bannis les campagnes et les forêts. Chassés une fois, ils ne

rentraient guère, parce que, leurs biens étant partagés ou vendus, il

y avait trop de gens intéressés à leur fermer la porte. Beaucoup,

plutôt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays.

Les déserts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, les _sept forêts

d'Ardennes_, les cachaient aisément; ils menaient sous les arbres la

vie des charbonniers; seulement, quand la saison devenait trop dure,

ils rôdaient autour des villages, demandaient ou prenaient. Cette vie

si rude, mais libre et vagabonde, tentait beaucoup de gens; l'instinct

de vague liberté[103] gagnait de plus en plus, dans un pays où

l'autorité elle-même avait supprimé le culte et la loi. Il gagnait

l'ouvrier, l'apprenti, l'enfant, de proche en proche. Ceux qui

commencèrent à courir le pays, quand l'évêque retira ses juges, et qui

s'amusaient à juger, étaient des garçons de dix-huit ou vingt ans; ils

portaient au bras, au bonnet, au drapeau, une figure de sauvage.

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 4 / 24 段