Cependant on commençait à savoir partout la vérité sur Montlhéry, et

que Paris était assiégé. À Liége, quoique l'argent de France opérât

encore, l'inquiétude venait, les réflexions, les scrupules. Le peuple

craignait que la guerre n'eût pas été bien déclarée en forme, qu'elle

ne fût pas régulière, et il voulut qu'on accomplît, pour la seconde

fois, cette formalité. D'autre part, les Allemands se firent

conscience d'assister aux violences impies des Liégeois, à leurs

saccagements d'églises; ils crurent qu'il n'était pas prudent de faire

plus longtemps la guerre avec ces sacriléges. Un de leurs comtes dit

à Raes: «Je suis chrétien, je ne puis voir de telles choses[62]...»

Leurs scrupules augmentèrent encore quand ils surent que le

Bourguignon négociait un traité avec le Palatin et son frère,

l'archevêque de Cologne. À la première occasion, dès qu'ils se virent

un peu observés, régent, margrave[63], comtes, gens d'armes, ils se

sauvèrent tous.

[Note 62: Adrianus de Veteri Bosco.]

[Note 63: «Qui vir prudens erat.» Suffridus Petrus.]

Telle était, avec tout cela, l'outrecuidance de ce peuple de Liége,

que, délaissés des Allemands, sans espoir du côté des Français, ils

s'acharnaient encore au Limbourg et refusaient de revenir. L'ennemi

approchait, une nombreuse noblesse qui, sommée par le vieux duc comme

pour un outrage personnel, s'était hâtée de monter à cheval. Raes

n'eut que le temps de ramasser quatre mille hommes pour barrer la

route. Cette cavalerie leur passa sur le ventre, il n'en rentra pas

moitié dans la ville (19 octobre 1465).

Cependant un chevalier arrive de Paris: «Le roi a fait la paix; vous

en êtes[64].» Puis vient aussi de France un magistrat de Liége: «Le

comte a dicté la paix; il est maître de la campagne: je n'ai pu

revenir qu'avec son sauf-conduit.»--Tout le peuple crie: «La paix!» On

envoie à Bruxelles demander une trêve.

[Note 64: Le roi avait peut-être intercédé de vive voix; mais dans le

traité, il n'y a rien pour eux, sauf que le roi avoue qu'ils ont agi

par suite des: «Sollicitations d'aulcuns nos serviteurs.» Lenglet. Il

leur écrit: «Audict appointement estes comprins... Seroit difficile à

nous de vous secourir.» _Mss. Legrand._]

Grande était l'alarme à Liége, plus grande à Dinant. Les maîtres

fondeurs et batteurs en cuivre, qui, par leurs forges, leurs formes,

leur pesant matériel, étaient comme scellés et rivés à la ville, ne

pouvaient fuir comme les compagnons; ils attendaient, dans la stupeur,

les châtiments terribles que la folie de ceux-ci allait leur attirer.

Dès le 18 septembre, ils avaient humblement remercié la ville de Huy,

qui leur conseillait de punir les coupables[65]. Le 5 novembre, ils

écrivent à la petite ville de Ciney d'arrêter ce maudit Conard, auteur

de tout le mal, qui s'y était sauvé. Le même jour, insultés, attaqués

par les gens de Bouvignes, mais n'osant plus bouger, immobiles de

peur, ils s'adressent au gouverneur de Namur, et le prient de les

protéger contre la petite ville. Le 13, ils supplient les Liégeois de

venir à leur secours; ils ont appris que le comte de Charolais

embarque son artillerie à Mézières pour lui faire descendre la Meuse.

[Note 65: Documents publiés par M. Gachard.]

Il arrivait, en effet, ce Terrible, comme on l'appela bientôt, la

saison ne l'arrêtait pas. Les folles paroles du _chanteur_ de Dinant,

ces noms de _bâtard_ et de _fils de prêtre_[66], avaient été

charitablement rapportés par ceux de Bouvignes au vieux duc et à

Madame de Bourgogne. Celle-ci, prude et dévote dame et du sang de

Lancastre, prit aigrement la chose; elle jura, s'il faut en croire le

bruit qui courut[67], que «s'il luy devoit couster tout son vaillant,

elle feroit ruyner ceste ville en mettant toutes personnes à

l'espée.» Le duc et la duchesse pressèrent leur fils de revenir en

France, sous peine d'encourir leur indignation[68]. Lui-même en avait

hâte; le trait, jeté au hasard par un fol, n'avait que trop porté; le

comte n'était pas bâtard, il est vrai, mais bien notoirement

petit-fils de _bâtard_ du côté maternel[69]. La bâtardise était le

côté par où cette fière maison de Bourgogne, avec sa chevalerie, sa

croisade et sa Toison d'or, souffrait sensiblement. Les Allemands

là-dessus étaient impitoyables; le fils du fondateur de la Toison

n'aurait pu entrer dans la plupart des ordres ou chapitres

d'Allemagne. Aussi, ce mot de _bâtard_, entendu pour la première fois,

entendu dans le triomphe même, au moment où il dictait la paix au roi

de France, était profondément entré... Il se croyait sali tant que les

vilains n'avaient pas ravalé leur vilaine parole, lavé cette boue de

leur sang.

[Note 66: «Pfaffenkind.» Nulle injure plus grave. Grimm,

Rechtsalterthümer, 476. Michelet, Origines du droit, 68.]

[Note 67: «Nous apprenons, disent les Dinantais, qu'elle est à

l'Écluse, attendant des gens d'armes de divers pays.» Documents

Gachard.]

[Note 68: «Sub poena paternæ indignationis.» _Ms. pseudo-Amelgardi._]

[Note 69: Voyez tome sixième. Il est curieux de voir les efforts

maladroits du bonhomme Olivier de La Marche (Préface) pour rassurer

là-dessus son jeune maître Philippe, petit-fils de Charles le

Téméraire: «J'ay entrepris de vous monstrer que vostre lignée du costé

du Portugal _n'est pas seule issue de bastards_... Jephté est mis au

nombre des saincts, et toutefois il estoit fils _d'une femme

publique_... De Salmon et de Raab, _femme publique_, fut fils Booz...»

Puis arrivent Alexandre, Bacchus, Perseus, Minos, Herculès, Romulus,

Artus, Guillaume de Normandie, Henri, roi d'Espagne, Jean, roi de

Portugal, père de Madame de Bourgogne.]

Donc, il revenait à marches forcées avec sa grosse armée qui

grossissait encore. Sur le chemin, chacun accourait et se mettait à la

suite; on tremblait d'être noté comme absent. Les villes de Flandre

envoyaient leurs archers; les chevaliers picards, flottants jusque-là,

venaient pour s'excuser. Tels vinrent même de l'armée du roi.

On tremblait pour Dinant, on la voyait déjà réduite en poudre; et

l'orage tomba sur Liége. Le comte, quelle que fût son ardeur de

vengeance, n'était pas encore le Téméraire; il se laissait conduire.

Ses conseillers, sages et froides têtes, les Saint-Pol, les Contay,

les Humbercourt, ne lui permirent pas d'aller perdre de si grandes

forces contre une si petite ville. Ils le menèrent à Liége; Liége

réduite, on avait Dinant.

Encore se gardèrent-ils d'attaquer immédiatement. Ils savaient ce que

c'était que Liége, quel terrible guêpier, et que si l'on mettait le

pied trop brusquement dessus, on risquait, fort ou faible, d'être

piqué à mort. Ils restèrent à Saint-Trond, d'où le comte accorda une

trêve aux Liégeois[70]. Il fallait, sur toutes choses, ne pas pousser

ce peuple colérique, le laisser s'abattre et s'amortir, languir

l'hiver sans travail ni combat; il y avait à parier qu'il se battrait

avec lui-même. Il fallait surtout l'isoler, lui fermant la Meuse d'en

haut et d'en bas, lui ôter le secours des campagnes[71] en s'assurant

des seigneurs, le secours des villes, en occupant Saint-Trond,

regagnant Hui, amusant Dinant, bien entendu sans rien promettre.

[Note 70: Quand on connaît la violence de ces princes de la maison de

Bourgogne, rien ne frappe plus que la modération de leurs paroles

officielles. On y sent partout l'esprit cauteleux des conseillers qui

les dirigeaient, des Raulin, des Humbercourt, des Hugonet, des

Carondelet. Dans la campagne de France, le comte de Charolais avait

toujours assuré qu'il venait seulement conseiller le roi, s'entendre

avec les princes. Pourquoi le roi l'avait-il attaqué à Montlhéry? Il

s'en plaint dans l'un de ses manifestes.--De même, lorsque les

Liégeois défient le duc, comme ennemi du roi, leur allié, il répond

froidement: «Ceci ne me regarde pas; portez-le à mon fils.» Et encore:

«Pourquoi me ferait-on la guerre? jamais je n'ai fait le moindre mal

ni au régent, ni aux Liégeois.» V. Duclercq, livre V, ch, XXXIII, et

Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 153.]

[Note 71: Il est probable que la banlieue elle-même n'était pas sûre,

depuis que les forgerons de la ville avaient battu les houillers.]

Le comte avait dans son armée les grands seigneurs de l'évêché, les

Horne, les Meurs et les La Marche, qui craignaient pour leurs terres;

il défendit aux siens de piller le pays, laissant plutôt piller,

manger les États de son père, les sujets paisibles et loyaux.

Dès le 12 novembre, les seigneurs avaient préparé la soumission de

Liége; ils avaient minuté pour elle un premier projet de traité où

elle se soumettait à l'évêque et indemnisait le duc. Ce n'était pas le

compte de celui-ci, qui, pour indemnité, ne voulait pas moins que

Liége elle-même; de plus, pour guérir son orgueil, il lui fallait du

sang, qu'on lui livrât des hommes, que Dinant surtout restât à sa

merci. À quoi la grande ville ne voulait pour rien consentir[72]; il

ne lui convenait pas de faire comme Huy, qui obtint grâce en

s'exécutant et faisant elle-même ses noyades. Liége ne voulait se

sauver qu'en sauvant les siens, ses citoyens, ses amis et alliés. Le

29 novembre, lorsque la terre tremblait sous cette terrible armée, et

qu'on ne savait encore sur qui elle allait fondre, les Liégeois

promirent secours à Dinant.

[Note 72: «Concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem...

Ministeriales petebant pacem, sed nolebant aliquos homines dare ad

voluntatem.» Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1284.]

Pour celle-ci, il n'était pas difficile de la tromper; elle ne

demandait qu'à se tromper elle-même, dans l'agonie de peur où elle

était. Elle implorait tout le monde, écrivait de toutes parts des

supplications, des amendes honorables, à l'évêque, au comte (18, 22

nov.). Elle rappelait au roi de France qu'elle n'avait fait la guerre

que sur la parole de ses envoyés. Elle chargeait l'abbé de

Saint-Hubert et autres grands abbés d'intercéder pour elle, de prier

le comte pour elle, comme on prie Dieu pour les mourants... Nulle

réponse. Seulement, les seigneurs de l'armée, ceux même du pays,

endormaient de paroles la pauvre ville tremblante et crédule, s'en

jouaient; tel essayait d'en tirer de l'argent[73].

[Note 73: Rien de plus odieux. Jean de Meurs, après avoir d'abord bien

reçu l'abbé de Florines, qui vient intercéder, lui prend ses chevaux

et le taxe outrageusement à la petite rançon d'un marc d'argent. Louis

de La Marche écrit aux gens de Dinant: «Fault acquérir amis, tant par

dons que par biaux langaiges, ceulx quy de ce s'entremelleront,

récompenser de leurs labeurs.» Documents Gachard, II, 263-264.]

Dinant avait reçu quelques hommes de Liége, elle avait foi en Liége,

et regardait toujours de ce côté si le secours ne venait pas. Elle ne

l'avait pas encore reçu au 2 décembre. Elle était consternée... C'est

qu'à Liége, comme en bien d'autres villes, il ne manquait pas

d'_honnêtes gens_, de modérés, de riches, pour désirer la paix à tout

prix, au prix de la foi donnée, au prix du sang humain. S'obstiner à

protéger Dinant, à défendre Liége, c'était s'imposer de lourdes

charges d'argent. Aussi, dès que les notables virent que le peuple

commençait à s'abattre, ils prirent coeur, se firent fort d'avoir un

bon traité, et obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le comte de

Charolais.

Ils n'étaient pas trop rassurés en allant voir ce redouté seigneur, ce

fléau de Dieu... Mais les premières paroles furent douces, à leur

grande surprise; il les envoya dîner; puis (chose inattendue, inouïe,

dont ils furent confondus) lui-même, ce grand comte, les mena voir son

armée en bataille... Quelle armée! vingt-huit mille hommes à cheval

(on ne comptait pas les piétons), et tout cela couvert de fer et d'or,

tant de blasons, tant de couleurs, les étendards de tant de nations...

Les pauvres gens furent terrifiés; le comte en eut pitié et leur dit

pour les remettre: «Avant que vous ne nous fissiez la guerre, j'ai

toujours eu bon coeur pour les Liégeois; la paix faite, je l'aurai

encore. Mais comme vous avez dit que tous mes hommes avaient été tués

en France, j'ai voulu vous en montrer le reste.»

Au fond, les députés le tiraient d'un grand embarras. L'hiver venait

dans son plus dur (22 décembre); peu de vivres; une armée affamée

qu'il fallait laisser se diviser, courir pour chercher sa vie,

puisqu'on ne lui donnait rien.

Les députés de Liége n'en signèrent pas moins le traité tel que le

comte l'eût dicté, s'il eût campé dans la ville devant Saint-Lambert.

Ce traité est justement nommé dans les actes la _pitieuse paix de

Liége_: Liége fait amende honorable, et bâtit chapelle en mémoire

perpétuelle de l'amende. Le duc et ses hoirs à jamais sont, comme

ducs de Brabant, _avoués_ de la ville, c'est-à-dire qu'ils y ont

l'épée. Liége n'a plus sur ses voisins le ressort et la haute cour, ni

la cour d'évêché, ni celle de cité, ni _anneau_, ni _péron_. Elle paye

au duc 390,000 florins, au comte 190,000, cela pour eux seuls; quant

aux réclamations de leurs sujets, quant à l'indemnité de l'évêque, on

verra plus tard. La ville renonce à l'alliance du roi, livre les

lettres et actes du traité. Elle restitue obédience à l'évêque, au

pape. Défense de fortifier le Liégeois du côté du Hainaut, pas même de

villettes murées. Le duc passe et repasse la Meuse, quand et comme il

veut, avec ou sans armes; quand il passe, on lui doit les vivres.

Moyennant cela, il y aura paix entre le duc et tout le Liégeois,

_excepté Dinant_; entre le comte et tout le Liégeois, _excepté

Dinant_.

Ce n'était pas une chose sans péril que de rapporter à Liége un tel

traité.

Le premier des députés, celui qui se hasarda à parler, Gilles de Mès,

était un homme aimé dans le peuple, un bon bourgeois, fort riche;

jadis pensionnaire de Charles VII, il avait commencé le mouvement

contre l'évêque et avait eu l'honneur d'être armé chevalier de la main

de Louis XI.

Il monte au balcon de la Violette et dit sans embarras:

«La paix est faite; nous ne livrons personne; seulement quelques-uns

s'absenteront pour un peu de temps; je pars avec eux, si l'on veut, et

que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent!... Après tout, que

faire? Nous ne pouvons résister.»

Alors un grand cri s'élève de la place: «Traîtres! vendeurs de sang

chrétien!» Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de se

défendre par un mensonge: «Dinant pourrait avoir la paix; c'est elle

qui n'en veut pas[74].»

[Note 74: Il n'y a pas un mot de cela dans les documents authentiques

de Dinant. Tout porte à croire le contraire. On ne peut faire ici

grand cas de l'assertion du Liégeois Adrien, généralement judicieux,

mais ici trop intéressé à justifier sa patrie.]

Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les métiers voulurent qu'on le

jugeât; mais comme c'était un homme doux et aimé, tous les juges

trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se récusaient.

Faute de juges, il aurait peut-être échappé, au moins pour ce jour.

Malheureusement ce pacifique Gilles avait dit jadis une parole

guerrière, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: «Si

l'évêque ne nomme plus de juges, nous aurons l'_avoué_ (le capitaine

de la ville)[75].»

[Note 75: Adrianus de Veteri Bosco.]

Ce mot servit contre lui-même. On força ce capitaine de juger, et de

juger à mort.

Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: «Bonnes gens, j'ai

servi cinquante ans la cité, sans reproche. Laissez-moi vivre aux

Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque métier, cent florins

du Rhin, je vous referai, à mes dépens, les canons que vous avez

perdus...» Son juge même se joignait à lui: «Bonnes gens, grâce pour

lui, miséricorde!...»

Au plus haut de l'hôtel de ville, à une fenêtre, se tenaient Raes et

Bare, qui avaient l'air de rire. Un des bourgmestres, qui était leur

homme, dit durement: «Allons, qu'on en finisse; nous ne vendrons pas

les franchises de la cité.» On lui coupa la tête. Le bourreau lui-même

était si troublé qu'il n'en pouvait venir à bout.

La tête tombée, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient

de tuer l'auteur, et personne ne contredit.

Pendant ces fluctuations de Liége, ce long combat de la misère et de

l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver à

Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce côté, et chaque jour il

recevait de France les plus mauvaises nouvelles. Chaque jour il lui

venait des lettres lamentables du nouveau duc de Normandie que le roi

tenait à la gorge... Ce duc avait à peine _épousé sa duché_[76], que

déjà Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux même qui

avaient fait le mariage, les ducs de Bretagne et de Bourbon.

[Note 76: À l'inauguration du nouveau duc, on renouvela toutes les

formes anciennes: l'épée, tenue par le comte de Tancarville,

connétable _hérédital_ de Normandie, l'étendard que portait le comte

d'Harcourt, maréchal _hérédital_, l'anneau ducal que l'évêque de

Lisieux, Thomas Bazin, passa au doigt du prince, le fiançant avec la

Normandie. _Registres du chapitre de Rouen, 10 déc. 1465_, cités par

Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, I, 250.]

Il n'avait pas marchandé avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne

bougeât pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille écus d'or.

Quant au duc de Bourbon, qui, plus que personne, avait fait le duc de

Normandie[77], et sans y rien gagner, il eut, pour le défaire, des

avantages énormes[78]. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le

midi. À ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une à une les

places de Normandie, Évreux, Vernon, Louviers.

[Note 77: Le duc de Bourbon s'était montré l'un des plus acharnés,

l'un de ceux qui craignaient le plus qu'on ne se fiât au roi. V. ses

Instructions à M. de Chaumont: «Que Monseigneur et les autres

princes... se gardent bien d'entrer dans Paris... De nouvel, avons

sceu par gens venant de Paris l'intention que le Roy a de faire faire

aucun excès ou vois de fait... Le Roy a faict serment de jamais ne

donner grace ou pardon... mais est délibéré de soy en venger par

quelque moyen que ce soit, voire tout honneur et seureté arrière

mise.» _Bibliothèque royale, ms. Legrand, Preuves, 12 oct. 1465._

Quant à la haine des Bretons, il suffirait, pour la prouver, du

passage où ils veulent jeter à la mer les envoyés de Louis XI: «Velà

les François; maudit soit-il qui les espargnera!» Actes de Bretagne,

éd. D. Morice, II, 83.]

[Note 78: Le roi ébranla d'abord le duc de Bourbon, en lui faisant

peur d'une attaque de Sforza en Lyonnais et Forez. (Bernardino Corio.)

Quant au Breton, le roi le prit aigri, fâché, lorsque ses amis les

Normands l'avaient mis hors de chez eux, lorsqu'il regrettait

amèrement d'avoir refait un duc de Normandie à qui la Bretagne devrait

hommage.]

Il avait déjà Louviers le 7 janvier (1466). Rouen tenait encore; mais

de Rouen à Louviers, tous venaient, un à un, faire leur paix, demander

sûreté. Le roi souriait et disait: «Qu'en avez-vous besoin? Vous

n'avez point failli[79].»

[Note 79: «Les gens de nostre bonne ville de Rouen... nous ont

remonstré que ladicte entrée fut faicte par nuyt et à leur desceu et

très-grant desplaisance, et si soubsdain qu'ils n'eurent temps ne

espace de povoir envoyer devers nous pour nous en advertir.»

(Communiqué par M. Chéruel, d'après l'original, aux _Archives

municipales de Rouen, tir. 4, nº 7, 14 janvier 1466_.)]

Il excepta un petit nombre d'hommes, dont quelques-uns, pris en

fuite, furent décapités ou noyés[80]. Plusieurs vinrent le trouver,

qui furent comblés et se donnèrent à lui, entre autres son grand

ennemi Dammartin, désormais son grand serviteur.

[Note 80: Où Désormeaux prend-il cette folle exagération? «Il périt

presque autant de gentilshommes par la main du bourreau que par le

sort de la guerre.»]

Le comte de Charolais savait tout cela et n'y pouvait rien. Il était

fixé devant Liége; il écrivit seulement au roi en faveur de Monsieur,

et encore bien doucement, «en toute humilité[81].» Tout doucement

aussi, le roi lui écrivit en faveur de Dinant.

[Note 81: _Mss. Baluze, 9675 B, 15 janvier 1466._]

Il fallut un grand mois pour que le traité revînt de Liége au camp,

pour que le comte, enfin délivré, pût s'occuper sérieusement des

affaires de Normandie[82]. Mais alors tout était fini. Monsieur était

en fuite; il s'était retiré en Bretagne, non en Flandre, préférant

l'hospitalité d'un ennemi à celle d'un si froid protecteur. Celui-ci

perdait pour toujours la précieuse occasion d'avoir chez lui un frère

du roi, un prétendant qui, dans ses mains, eût été une si bonne

machine à troubler la France.

[Note 82: Le comte de Charolais y envoya Olivier, qui raconte lui-même

sa triste ambassade: «Si passay parmy Rouen, et parlay au Roy, _qui me

demanda où j'alloye_...» Olivier de la Marche, liv. I, ch. XV.]

Le 22 janvier, cent notables de Liége lui avaient rapporté la

_pitieuse paix_, scellée et confirmée. Il semblait que le froid, la

misère, l'abandon, eussent brisé les coeurs...

Quand le peuple vit cette lugubre procession des cent hommes emportant

le testament de la cité, il pleura en lui-même. Les cent partaient

armés, cuirassés, contre qui? Contre leurs concitoyens, contre les

pauvres bannis de Liége[83], qui, sans toit ni foyer, erraient en

plein hiver, vivant de proie, comme des loups.

[Note 83: Duclercq.]

Alors, il se fit dans les âmes, par la douleur et la pitié, une vive

réaction de courage. Le peuple déclara que si Dinant n'avait pas la

paix, il n'en voulait pas pour lui-même, qu'il résisterait.

Le comte de Charolais se garda bien de s'enquérir du changement. Il ne

pouvait pas tenir davantage: il licencia son armée sans la payer (24

janvier), et emporta, pour dépouilles opimes, son traité à Bruxelles.

Il y reçut une lettre du roi[84], lettre amicale, où le roi, pour le

calmer, lui donnait la Picardie, qu'il avait déjà. Quant à la

Normandie, il exposait la nécessité où il s'était vu d'en débarrasser

son frère qui l'avait désiré lui-même. Il n'avait pu légalement donner

la Normandie en apanage, cela étant positivement défendu par une

ordonnance de Charles V. Cette province portait près d'un tiers des

charges de la couronne. Par la Seine, elle pouvait mettre directement

l'ennemi à Paris. Au reste, Rouen ayant été pris en pleine trêve, le

roi avait bien pu le reprendre. Il s'était remis de toute l'affaire à

l'arbitrage des ducs de Bretagne et de Bourbon. Il avait fait des

efforts inimaginables pour contenter son frère; si les conférences

étaient rompues, ce n'était pas sa faute; il en était bien affligé...

Affligé ou non, il entrait dans Rouen (7 février 1466).

[Note 84: _Legrand, Hist. ms. de Louis XI, livre IX, fol. 37._]

CHAPITRE II

--SUITE--

SAC DE DINANT

1466

La Normandie nous coûta cher. Pour la reprendre, pour sauver la

royauté et le royaume, Louis XI fit sans scrupule ce qui se faisait

aux temps anciens dans les grandes extrémités, un sacrifice humain. Il

immola, ou du moins laissa immoler, périr, un peuple, une autre

France, notre pauvre petite France wallonne de Dinant et de Liége.

Il était lui-même en péril. Il avait repris Rouen, et il était à peine

sûr de Paris. Il attendait une descente anglaise.

Il ne savait pas seulement s'il avait la Bastille. Ces tours dont il

voyait le canon sur sa tête, de l'hôtel des Tournelles, elles étaient

encore entre les mains de Charles de Melun, de l'homme qui, au moment

critique, le roi étant devant l'ennemi, avait hardiment méconnu ses

ordres, et qui, autant qu'il était en lui, l'avait fait périr.

Néanmoins, le roi n'avait pu lui retirer la garde de la Bastille[85];

il la gardait si bien qu'une certaine nuit les portes se trouvèrent

ouvertes, les canons encloués, il ne tenait qu'aux princes d'entrer.

Ce ne fut que six mois après, à la fin de mai, que «Maistre Jehan le

Prévost, notaire et secrétaire du roy, entra dedans la bastille

Saint-Antoine, _par moyens subtils_,» et mit dehors le gouverneur.

[Note 85: Ni la garde de Melun. Jean de Troyes, ann. 1466, fin mai.]

D'avoir si _subtilement_, si vivement, repris la Normandie, c'était,

dans ce siècle de ruse, un tour à faire envie à tous les princes. Ils

n'en étaient que plus mortifiés. Le Breton même, payé pour laisser

faire, quand il vit la chose faite, fut plus en colère que les autres.

Breton et Bourguignon, ils recoururent à un remède extrême qui, depuis

nos affreuses guerres anglaises, faisait horreur à tout le monde; ils

appelèrent l'Anglais.

Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19) · 第 3 / 24 段