de Liége, leur fit peur[45], les força de mettre la ville sous sa
sauvegarde; mais il n'en fit pas davantage pour eux. Préoccupé du
rachat de la Somme, il avait trop de raison de ménager le duc de
Bourgogne. S'il servit Liége, ce fut indirectement, en achetant les
Croy, qui, comme capitaines et baillis du Hainaut, comme gouverneurs
de Namur et du Luxembourg, auraient certainement vexé Liége de bien
des manières, s'ils n'eussent été d'intelligence avec le roi.
[Note 45: La scène est jolie dans Adrien. De Dinant, on vient dire à
Liége qu'il y a à Mouzon beaucoup de gens d'armes français, qu'ils
vont envahir le pays. Le capitaine déclare qu'en effet il a ordre
d'attaquer, si les Liégeois ne sont avant tel jour à Paris. Les
magistrats de Liége hésitent fort à partir. Ils demandent un
sauf-conduit, qui leur est refusé. Arrivés près de Paris, tout contre
le gibet royal, survient un messager de l'évêque de Liége, qui dit à
l'un d'eux, Jean le Ruyt: «Ô mon cher seigneur, où allez-vous,
retournez, je vous en prie, que voulez-vous faire? Voilà Jean Bureau
qui s'est constitué prisonnier jusqu'à ce qu'il ait prouvé ce dont on
vous accuse.--Eh! quoi! dites-vous bien vrai?--Oui, c'est comme je
vous dis.» À quoi Jean le Ruyt répliqua: «Ah! ah! ah! Domine Deus
(_Jérémie_)! Je sais bien qu'il me faut mourir une fois; le pis qu'il
me puisse arriver, c'est de finir à ce gibet. Donc, en avant!...» La
première personne qu'ils rencontrèrent, ce fut Jean Bureau qu'on leur
avait dit s'être constitué prisonnier. Cependant le roi, apprenant
leur arrivée, envoie les chercher, une fois, deux fois. Introduits,
ils se mettent à genoux, le roi les fait relever. Bérard, l'envoyé des
nobles, fit en leur nom une belle harangue. Puis le roi: «Gilles d'Huy
est-il ici?--Oui, sire.--Et Gilles de Mès?--Sire, me voici.--Et celui
que mon père, le roi Charles, a fait chevalier?--Sire, c'est moi, dit
Jean le Ruyt.» Alors le roi leur parla du bruit qui courait, qu'ils
avaient promis à son père de le ramener en France. Il chargea Jean
Bureau de faire à ce sujet une enquête.--Ils cherchèrent pendant trois
jours l'évêque de Liége, et en furent reçus assez mal. Il ne retint
avec lui que leur orateur, l'envoyé des nobles. Le lendemain, comme
ils entraient au palais du roi, celui qui ouvrait la porte leur dit:
«Votre orateur est là, qui parle contre vous.» Cependant le roi les
tint pour excusés, et dit qu'on ne parlât plus de rien. Puis il dit à
Gilles de Mès: «Voulez-vous que je vous fasse chevalier?--Mais, sire,
je n'ai ni terre, ni fief...»--Voyant ensuite l'avoué de Lers avec un
simple collier d'argent: «Voulez-vous la chevalerie?--Sire, je suis
bien vieux.--N'importe; qu'on me donne une épée.» Il le fit chevalier,
et un autre encore. Alors, les envoyés prièrent le roi de prendre la
ville en sa sauvegarde. Ibidem, 1247-1250.]
Dans cette situation même, Liége, sans être attaquée, pouvait mourir
de faim. L'évêque, s'éloignant de nouveau, avait jeté l'interdit,
enlevé la clef des églises et des tribunaux. Cette affluence de
plaideurs, de gens de toute sorte, que la ville attirait à elle, comme
haute cour ecclésiastique, avait cessé. Ni plaideurs, ni marchands,
dans une ville en révolution. Les riches partaient un à un, quand ils
pouvaient; les pauvres ne partaient pas, un peuple innombrable de
pauvres, d'ouvriers sans ouvrage.
État intolérable, et qui néanmoins pouvait durer. Il y avait dans
Liége une masse inerte de modérés, de prêtres. Saint-Lambert, avec son
vaste cloître, son asile, son _avoué_ féodal, sa bannière redoutée,
était une ville dans la ville, une ville immobile, opposée à tout
mouvement. Les chanoines ne voulaient point, quelque prière ou menace
que leur fît la ville, officier malgré l'interdit de l'évêque. D'autre
part, comme _tréfonciers_, c'est-à-dire propriétaires du fond, comme
souverains originaires de la cité, ils ne voulaient point la quitter,
et n'obéissaient nullement aux injonctions de l'évêque, qui les
sommait d'abandonner un lieu soumis à l'interdit.
À toute prière de la ville, le chapitre répondait froidement:
«Attendons.» De même, le roi de France disait aux envoyés liégeois:
«Allons doucement, attendons; quand le vieux duc mourra...» Mais Liége
mourait elle-même, si elle attendait.
Dans cette situation, le rôle des modérés, des anciens meneurs, agents
de Charles VII, cessait de lui-même. Un autre homme surgit, le
chevalier Raes, homme de violence et de ruse, d'une bravoure douteuse,
mais d'une grande audace d'esprit. Peu de scrupule; il avait, dit-on,
commencé (à peu près comme Louis XI) par voler son père et l'attaquer
dans son château.
Raes, tout chevalier qu'il était et de grande noblesse[46] (les
modérés qu'il remplaçait étaient au contraire des bourgeois), se fit
inscrire au métier des _febves_ ou forgerons. Les batteurs de fer, par
le nombre et la force, tenaient le haut du pavé dans la ville; c'était
le _métier-roi_. Ils prirent à grand honneur d'avoir à leur tête _un
chevalier aux éperons d'or_, qui, dans ses armes, avait trois grosses
fleurs de lis[47].
[Note 46: Raes de Heers ou de Lintres, fils de Charles de la Rivière
et d'Arschot, et de Marie d'Haccour, d'Hermalle, de Wavre, etc.]
[Note 47: Je suppose qu'il les avait dès cette époque. La fleur de lis
se trouve fréquemment dans les armoiries liégeoises. Recueil
héraldique des bourguemestres de la noble cité de Liége, p. 169,
in-folio, 1720.]
Il s'agissait de refaire la loi dans une ville sans loi, d'y
recommencer le culte et la justice (sans quoi les villes ne vivent
point). Avec quoi fonder la justice? avec la violence et la terreur?
Raes n'avait guère d'autres moyens.
La légalité dont il essaya d'abord ne lui réussit pas. Il s'adressa au
supérieur immédiat de l'évêque de Liége, à l'archevêque de Cologne; il
eut l'adresse d'en tirer sentence pour lever l'interdit. Simple délai:
le duc de Bourgogne, tout-puissant à Rome, fit confirmer l'interdit
par un légat; puis, Liége appelant du légat, le pape fit plaider
devant lui; plaider pour la forme, tout le monde savait qu'il ne
refuserait rien au duc de Bourgogne.
Raes, prévoyant bien la sentence, fit venir des docteurs de
Cologne[48] pour rassurer le peuple, et en tira cet avis qu'on pouvait
appeler du pape au pape mieux informé. Il essayait en même temps d'un
spectacle, d'une machine populaire, qui pouvait faire effet. Il gagna
les Mendiants, les enfants perdus du clergé, leur fit dresser leur
autel sous le ciel, dire la messe en plein vent.
[Note 48: «_Des jurisconsultes_, dit le jésuite Fisen, pour déguiser
la dissidence de l'autorité ecclésiastique.»]
Le clergé, le noble chapitre, qui n'avaient pas coutume de se mettre
à la queue des Mendiants, s'enveloppèrent de majesté, de silence et de
mépris. Les portes de Saint-Lambert restèrent fermées, les chanoines
muets; il fallait autre chose pour leur rendre la voix.
Le premier coup de violence fut frappé sur un certain Bérart, homme
double et justement haï, qui, envoyé au roi par la ville, avait parlé
contre elle. Les échevins le déclarèrent banni _pour cent ans_, les
forgerons détruisirent de fond en comble une de ses maisons.
Bérart était un ami de l'évêque. Peu de mois après, c'est un ennemi de
l'évêque qui est arrêté, un des premiers auteurs de la révolution, des
violents d'alors, des modérés d'aujourd'hui. Ce modéré, Gilles d'Huy,
est décapité sans jugement régulier, sur l'ordre de l'_avoué_ ou
capitaine de la ville, Jean le Ruyt, un de ses anciens collègues, qui
prêtait alors aux violents son épée et sa conscience.
Pour mieux étendre la terreur, Raes s'avisa de rechercher ce qu'était
devenue une vieille confiscation qui datait de trente ans. Bien des
gens en détenaient encore certaines parts. Un modéré, Bare de Surlet,
qui de ce côté ne se sentait pas net, passa aux violents, se cachant
pour ainsi dire parmi eux, et dépassa tout le monde, Raes lui-même, en
violence.
Ces actes, justes ou injustes, eurent du moins cet effet que Raes se
trouva assez fort pour rétablir la justice, l'appuyant sur une base
nouvelle, inouïe dans Liége: l'autorité du peuple. Un matin, les
forgerons dressent leur bannière sur la place et déclarent que le
métier _chôme_, qu'il chômera jusqu'à ce que la justice soit rétablie.
Ils somment les échevins d'ouvrir les tribunaux. Ceux-ci, simples
magistrats municipaux, assurent qu'ils n'ont point ce pouvoir. À la
longue, un des échevins, un vieux tisserand, s'avise d'un moyen: «Que
les métiers nous garantissent indemnité, et nous vous donnerons des
juges.» Sur trente-deux métiers, trente signèrent; la justice reprit
son cours.
Raes emporta encore une grande chose, non moins difficile, non moins
nécessaire dans cette ville ruinée: le séquestre des biens de
l'évêque. Le roi de France donnait bon exemple. Cette année même, il
saisissait des évêchés, des abbayes, le temporel de trois cardinaux;
il demandait aux églises la description des biens.
Louis XI se croyait très-fort, et sa sécurité gagnait les Liégeois. Il
avait du côté du Nord une double assurance: en première ligne, sur
toute la frontière, le duc de Nevers, possesseur de Mézières et de
Rethel, gouverneur de la Somme, prétendant du Hainaut. En seconde
ligne, du côté bourguignon, il avait les Croy, grands baillis de
Hainaut, gouverneurs de Boulogne, de Namur et de Luxembourg. Il avait
dans la main Nevers pour attaquer, les Croy pour ne point défendre. Le
duc vivant, les Croy continuaient de régner; le duc mourant, on
espérait que les Wallons, les hommes des Croy, fermeraient leurs
places à ce violent Charolais, l'ami de la Hollande[49]. Une chose
bizarre arriva, imprévue et la pire pour les Croy et pour Louis XI,
c'est que le duc mourut sans mourir; je veux dire qu'il fut
très-malade et désormais mort aux affaires. Son fils les prit en main.
Tel gouverneur ou capitaine, qui peut-être eût résisté au fils, n'eut
pas le coeur de déchirer la bannière de son vieux maître qui vivait
encore, et reçut le fils comme lieutenant du père.
[Note 49: Où il s'était retiré. Voyez aussi vol. VI, page 235. Cette
rivalité éclate partout, spécialement à l'occasion de Montlhéry. Les
Hollandais soutinrent, contre les Bourguignons et Wallons, qu'eux
seuls avaient décidé la bataille, en criant: _Bretagne!_ et faisant
croire que les Bretons arrivaient. Reineri Snoi Goudini Rer. Batavic.
I. VII.]
Le 12 mars tombèrent les Croy; le comte de Charolais entra dans leurs
places sans coup férir, changea leurs garnisons. Au même moment, Louis
XI reçut les manifestes et les défis des ducs de Berri, de Bretagne et
de Bourbon. Terribles nouvelles pour Liége. La guerre infaillible,
l'ennemi aux portes; l'ami impuissant, en péril, peut-être accablé.
La campagne s'ouvrait, et la ville, loin d'être en défense, avait à
peine un gouvernement; si elle ne se donnait un chef, elle était
perdue. Il lui fallait non plus un simple capitaine, comme avaient été
les La Marche, mais un protecteur efficace, un puissant prince qui
l'appuyât de fortes alliances. La France ne pouvant rien, il fallait
demander ce protecteur à l'Allemagne, aux princes du Rhin. Ces
princes, qui voyaient avec inquiétude la maison de Bourgogne s'étendre
et venir à eux, devaient saisir vivement l'occasion de prendre poste à
Liége.
Raes court à Cologne. L'archevêque était fils du palatin Louis le
Barbu, qui avait vaincu en bataille la moitié de l'Allemagne; et
néanmoins il n'osa accepter. Voisin, comme il était, des Pays-Bas, il
eût donné une belle occasion à cette terrible maison de Bourgogne
d'établir la guerre dans les électorats ecclésiastiques. Il
connaissait trop bien d'ailleurs ce qu'on lui proposait; il avait été
voir de près ce peuple ingouvernable. Il aimait mieux un bon traité,
une bonne pension du duc de Bourgogne que d'aller se faire le
capitaine en robe des terribles milices de Liége.
Raes, au défaut des Palatins, se rabattit sur Bade, leur rival
naturel, et s'en assura. Le 24 mars, il convoque l'assemblée et pose
la question: Faut-il faire un régent?--Tous disent _oui_. La Marche
seul, qui était présent, s'obstina à garder le silence. «Eh bien, dit
Raes, je suis prêt à jurer que celui que je vais nommer est, de tous,
le meilleur à prendre dans l'intérêt de la patrie; c'est le seigneur
Marc de Bade, frère du margrave, qui a épousé la soeur de l'Empereur,
le frère de l'archevêque de Trèves et de l'évêque de Metz.» Marc de
Bade était Français par sa mère, fille du duc de Lorraine. Il fut
nommé sans difficulté. La Marche, qui se figurait avoir un droit
héréditaire à commander dans la vacance, passa du côté de Louis de
Bourbon.
Raes n'avait pu brusquer l'affaire qu'en trompant des deux parts. D'un
côté, il faisait croire aux Liégeois que l'Allemand serait soutenu de
ses frères, les puissants évêques de Trèves et de Metz, qui, au
contraire, firent tout pour l'éloigner de Liége. De l'autre, il
parlait au margrave au nom du roi de France[50], et lui promettait
son appui. Loin de là, Louis XI proposait aux Liégeois de prendre
pour régent son homme, Jean de Nevers[51], leur voisin par Mézières,
et que le sire de La Marche eût peut-être accepté.
[Note 50: Suffridus Petrus.]
[Note 51: Adrianus de Veteri Bosco.]
La _joyeuse entrée_ du Badois n'eut rien qui pût le rassurer. Peu de
nobles, point de prêtres. Les cloches ne sonnèrent point. À
Saint-Lambert, rien de préparé, pas même un baldaquin; Raes en envoya
chercher un à une autre église. Plusieurs chanoines sortirent du
choeur.
Cependant, la sentence du pape contre Liége avait été publiée[52], les
délais qu'elle accordait expirent. Au dernier jour, le doyen de
Saint-Pierre essaye de s'enfuir, est pris aux portes, à grand'peine
sauvé du peuple, qui voulait l'égorger. Raes et les maîtres des
métiers le mènent à la Violette (hôtel de ville), le montrent au
balcon, et là, devant la foule, Raes l'interroge: «Cette bulle qui
parle des excès de la ville, sans dire un mot des excès de l'évêque,
qui l'a faite? qui l'a dictée? Est-ce le pape lui-même?»--Le doyen
répondit: «Ce n'est pas le pape en personne, c'est celui qui a charge
de ces choses.--Vous l'entendez, ce n'est pas le pape!» Une clameur
terrible partit du peuple. «La bulle est fausse, l'interdit est nul.»
Ils coururent de la place aux maisons des chanoines; toutes celles
dont on trouva les maîtres absents furent pillées. La nuit, plusieurs
se tenaient en armes aux portes des couvents pour écouter si les
moines chanteraient matines. Malheur à qui n'eût pas chanté! Les
chanoines chantèrent en protestant. Plusieurs s'enfuirent. Leurs biens
furent vendus, moitié pour le régent, moitié pour la cité.
[Note 52: La bulle est tout au long dans Suffridus Petrus.]
Cependant la guerre commence. Dès le 21 avril, le roi courant au midi,
au duc de Bourbon, veut s'assurer la diversion du nord. Il reconnaît
Marc de Bade pour régent de Liége, s'engage à le faire confirmer par
le pape, «à ne prester aucune obéissance à nostre Très-Saint-Père,»
jusqu'à ce qu'il l'ait confirmé. Il paiera et souldoyera aux Liégeois
deux cents lances complètes (1200 cavaliers). Les Liégeois entreront
en Brabant, le roi en Hainaut (21 avril 1465)[53].
[Note 53: _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 527.]
Le roi croyait que Jean de Nevers, prétendant de Hainaut et de
Brabant, avait, dans ces provinces, de fortes intelligences qui
n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Nevers l'avait trompé
(ou s'était trompé) sur cela et sur tout[54]. La noblesse picarde,
dont il répondait, lui manqua au moment. Ce conquérant des Pays-Bas
n'eut plus qu'à s'enfermer dans Péronne; dès le 3 mai, il demandait
grâce au comte de Charolais.
[Note 54: Dans sa lettre au roi, il montre une confiance
extraordinaire: «En Picardie, les sieurs de Crèvecoeur et de
Miraumont, mes serviteurs... besoigneux en toute diligence... J'ay
trouvé et trouve moyen de me fortiffier tant de mes amis que d'austres
estrangers et de leurs places... Et dedans six jours espère cy avoir
_ung nommé_ Jehan de la Marche (_ung nommé!_ que dirait de ceci
l'illustre maison d'Aremberg?) qui s'est envoyé offrir à moy, et aussy
aucuns députés des Liégeois qui désirent fort à moy faire plaisir. Jay
en cestuy païs de Rethelois de bien bonnes et fortes places, etc.
Escript en ma ville de Mézières-sur-Meuse, le 19e jour de mars 1465.»
_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,_ c. I.]
D'autre part, les Allemands, si peu solides à Liége, n'avaient pas
hâte d'attirer sur eux la grosse armée destinée pour Paris. Pour qui
d'ailleurs allaient-ils guerroyer en Brabant? Pour le duc de Nevers,
pour celui que le roi avait conseillé aux Liégeois de nommer régent,
de préférence à Marc de Bade.
Le roi avait beau gagner la partie au midi, il la perdait au nord. Le
16 mai, de Montluçon, qu'il vient d'emporter l'épée à la main, il
écrit encore au régent, qui ne bouge.
Les Badois ne voulaient point armer, même pour leur salut, à moins
d'être payés d'avance. Sans doute aussi, dans leur prudence, voyant
que le roi n'entrait pas en Hainaut, ils voulaient n'entrer en Brabant
que quand ils sauraient l'armée bourguignonne loin d'eux, très-loin,
et qu'il n'y aurait plus personne à combattre. Ils ne se décidèrent à
signer le traité que le 17 juin, et alors même ils ne firent rien
encore; ils songèrent un peu tard qu'ils n'avaient que des milices,
point d'artillerie ni de troupes réglées, et le margrave partit pour
en aller chercher en Allemagne.
Le 4 août, grande nouvelle du roi. Il mande à ses bons amis de Liége,
que, grâce à Dieu, il a pris du Mont-le-Héry, défait son adversaire;
que le comte de Charolais est blessé, tous ses gens enfermés, affamés;
s'ils ne se sont pas rendus encore, sans faute ils vont se rendre.
Tout cela proclamé par un certain Renard (que le roi avait fait
chevalier pour porter la nouvelle), et par un maître Petrus Jodii,
professeur en droit civil et canonique, qui, pour faire l'homme
d'armes, brandissait toujours un trait d'arbalète.
Comment ne pas croire ces braves? Ils arrivaient les mains pleines:
argent pour la cité, argent pour les métiers, sans compter l'argent à
donner sous main. Louis XI, dans sa situation désespérée, avait
ramassé ce qui lui restait pour acheter, à tout prix, la diversion de
Liége.
Jamais fausse nouvelle n'eut un plus grand effet. Il n'y eut pas moyen
de tenir le peuple; malgré ses chefs, il sortit en armes: ce fut un
mouvement tumultuaire, nul ensemble; métier par métier, les vignerons
d'abord; puis les drapiers, puis tous. Raes courut après eux pour les
diriger sur Louvain, où ils auraient peut-être été accueillis par les
mécontents; ils ne l'écoutèrent pas et s'en allèrent follement brûler
leurs voisins du Limbourg. Limbourg ou Brabant, l'essentiel pour le
roi était qu'ils attaquassent; ses deux hommes suivaient pour voir de
leurs yeux si la guerre commençait. Au premier village pillé, brûlé,
l'église en feu: «C'est bien, enfants, dirent-ils, nous allons dire au
roi que vous êtes des gens de parole; vous en faites encore plus que
vous ne promettez.»
Ils n'en faisaient que trop. Plus fiers de cette belle bataille du roi
que s'ils l'avaient gagnée, ils envoient leur héraut dénoncer la
guerre au vieux duc à Bruxelles, une guerre à feu et à sang. Autre
provocation, telle que Louis XI (s'il n'y eut part) la demandait sans
doute à Dieu, une provocation propre à rendre la guerre implacable et
_inexpiable_: les menus métiers de Dinant, les compagnons, les
apprentis, firent pour Montlhéry des réjouissances furieuses, un
affreux sabbat d'insultes au Bourguignon.
Tout cela, en réalité, était moins contre lui que pour faire dépit à
Bouvignes, ville du duc, qui était en face, de l'autre côté de la
Meuse. Il y avait des siècles que Dinant et Bouvignes aboyaient ainsi
l'une à l'autre: c'était une haine envieillie. Dinant n'avait pas tout
le tort; elle paraît avoir été la première établie; dès l'an 1112,
elle avait fait du métier de battre le cuivre un art qu'on n'a point
surpassé[55]. Elle n'en avait pas moins vu, en face d'elle, sous la
protection de Namur, une autre Dinant ouvrir boutique, ses propres
ouvriers, probablement ses apprentis, fabriquer sans maîtrise, appeler
la pratique, vendre au rabais[56].
[Note 55: On admire encore à Saint-Barthélemy de Liége les fonts
baptismaux où pendant huit siècles tous les enfants de Liége ont reçu
le baptême. «Lambert Patras, _le batteur de Dinant_, les fit en l'an
1212.» Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain, Liége pittoresque, ou
Description historique, etc., p. 204-205. C'est à Dinant que fut
fondue, au XVIIe siècle, la statue de bronze que Liége éleva à son
bourgmestre Beeckmann. Le même, Esquisses, p. 311.]
[Note 56: Rivalité sans doute analogue à celle des drapiers d'Ypres et
de Poperinghen, de Liége et de Verviers. Ceux de Liége reprochaient
aux autres: «Que leurs marchandises de drapperie n'estoient ni
fidelles ny loyalles ny aulcunement justifiées.»]
Une chose qui devait rapprocher avait tout au contraire multiplié,
compliqué les haines. À force de se regarder d'un bord à l'autre, les
jeunes gens des deux villes s'aimaient parfois et s'épousaient. Le
pays d'alentour était si mal peuplé qu'ils ne pouvaient guère se
marier que chez leurs ennemis[57]. Cela amenait mille oppositions
d'intérêt, mille procès, par-dessus la querelle publique. Se
connaissant tous et se détestant, ils passaient leur vie et
s'observer, à s'épier. Pour voir dans l'autre ville et prévoir les
attaques, Bouvignes s'avisa, en 1321[58], de bâtir une tour qu'elle
baptisa du nom de Crève-Coeur; en réponse, l'année suivante, Dinant
dressa sa tour de Montorgueil. D'une tour à l'autre, d'un bord à
l'autre, ce n'était qu'outrages et qu'insultes.
[Note 57: «Et si ne fesoient gueres de mariaiges de leurs enfans,
sinon les ungz avec les aultres: car ils estoient loing de toutes
aultres bonnes villes.» Commines.]
[Note 58: La date est importante. L'historien du Namurois,
naturellement favorable à Bouvignes, avoue pourtant qu'elle bâtit la
première sa tour de Crève-Coeur. (Galliot.)]
Le comte de Charolais n'avait pas encore commencé la campagne que déjà
Bouvignes tirait sur Dinant, lui plantait des pieux dans la Meuse,
pour rendre le passage impraticable de son côté (10 mai 1465)[59].
Ceux de Dinant ne commencèrent pourtant la guerre qu'en juin ou
juillet, poussés par les agents du roi. Vers le 1er août, quand il fit
dire à Liége qu'il avait gagné la bataille, quelques compagnons de
Dinant, menés par un certain Conart le _clerc_ ou le _chanteur_[60],
passent la Meuse avec un mannequin aux armes du comte de Charolais; le
mannequin avait au cou une clochette de vache; ils dressent devant
Bouvignes une croix de Saint-André (c'était, comme on sait, la croix
de Bourgogne), pendent le mannequin, et, tirant la clochette, ils
crient aux gens de la ville: «Larronailles, n'entendez-vous pas votre
M. de Charolais qui vous appelle? que ne venez-vous?... Le voilà, ce
faux-traître! Le roi l'a fait ou fera pendre, comme vous le voyez...
Il se disait fils de duc, et ce n'était qu'un fils de prêtre, bâtard
de notre évêque... Ah! il croyait donc mettre à bas le roi de France!»
Les Bouvignois, furieux, crièrent du haut des murs mille injures
contre le roi, et, pour venger dignement la pendaison du Charolais de
paille, ils envoyèrent, au moyen d'une grosse bombarde, dans Dinant
même, un Louis XI pendu[61].
[Note 59: Dinant s'en plaint au duc dans sa lettre du 16 juillet.]
[Note 60: _Le clerc, conart, le chanteur_, ces deux mots rappellent
l'_abbé des cornards_, qu'on trouve dans d'autres villes des Pays-Bas.
Celui-ci peut fort bien avoir été un chanteur ou ménétrier, un fol
patenté de la ville, comme ceux qui jouaient, chantaient et
_ballaient_, quand on proclamait un traité de paix ou qu'on faisait
quelque autre acte public (?).]
[Note 61: Du Clercq, livre V. ch. XLV. «Amplissant ung doublet plain
de feur, couvert d'un manteau armoiet des armes dudit sieur, et
mettant au-desseur un clockin de vache...» Documents publiés par M.
Gachard, II, 221, 252.--V. aussi ibid., lettres du 5 nov. 1465 et du
23 sept.]