HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME HUITIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
LIVRE XV
CHAPITRE PREMIER
LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE--CHARLES LE TÉMÉRAIRE RUINE DINANT ET
LIÉGE
1466-1468
Un royaume à deux têtes, un roi de Rouen[1] et un roi de Paris,
c'était l'enterrement de la France. Le traité était nul[2]; personne
ne peut s'engager à mourir.
[Note 1: Les Normands ne demandaient pas mieux que de l'entendre
ainsi. Ils firent lire au duc dans leurs Chroniques: «Que jadis y ot
ung roy de France qui voulut ravoir la Normandie (_donnée en apanage à
son plus jeune frère_); ceux de la dicte duché guerroyèrent tellement
le dict roy que par puissance d'armes, ils mirent en exil le roy de
France, et firent leur duc roy.» Jean de Troyes.--Le 28 déc., Jean de
Harcourt livre à M. le duc les Chroniques de Normandie que l'on
conservait à la maison de ville; il s'engage à les rendre à la ville,
quand Monseigneur les aura lues, sous peu de jours (Communiqué par M.
Chéruel). _Archives munic. de Rouen, Reg. des délibérations._]
[Note 2: Le Parlement avait protesté contre les traités; ils n'avaient
pas été légalement enregistrés, ni publiés. Les ligués eux-mêmes
avaient fait leurs réserves contre certains articles; par exemple, le
duc de Bretagne contre celui des trente-six réformateurs. Quant aux
régales, le roi, un mois avant le traité, avait eu la précaution de
les donner pour sa vie à la Sainte-Chapelle: les détourner de là,
c'était un cas de conscience. (Ordonnances, XVI, 14 septembre 1465.)]
Il était nul et inexécutable. Le frère du roi, les ducs de Bretagne et
de Bourbon, intéressés à divers titres dans l'affaire de la Normandie,
ne purent jamais s'entendre.
Le 25 novembre, six semaines après le traité, le roi, alors en
pèlerinage à Notre-Dame de Cléry[3], reçut des lettres de son frère.
Il les montra au duc de Bourbon: «Voyez, dit-il, mon frère ne peut
s'arranger avec mon cousin de Bretagne; il faudra bien que j'aille à
son secours, et que je reprenne mon duché de Normandie.»
[Note 3: Pensant qu'il n'aurait jamais échappé à de tels périls sans
l'aide de Notre-Dame de Cléry, il alla lui rendre grâces. C'est
probablement à elle qu'il offre à cette époque un Louis XI d'argent:
«Paié à André Mangot, nostre orfèvre... reste de certain voeu
d'argent, représentant nostre personne.» _Bibl. royale, mss. Legrand,
17 mars 1466._--Autre oeuvre pie: le 31 oct. 1466, il exempte d'impôts
tous les chartreux du royaume. Ordonn., XVI,--Il devient tout à coup
bon et clément; il accorde rémission à un certain Pierre Huy, qui a
dit: «Que Nous avions destruit et mengé nostre pais du Dauphiné et que
nous destruisions tout nostre royaume, et n'estions que ung follatre,
et que nous avions ung cheval qui nous portoit et tout nostre
conseil.» _Archives, Trésor des chartes, J. registre, CCVIII, ann.
1466._]
Ce qui facilitait la chose, c'est que les Bourguignons venaient de
s'embarquer dans une grosse affaire qui pouvait les tenir longtemps;
ils s'en allaient en plein hiver châtier, ruiner, Dinant et Liége. Le
comte de Charolais, levant le 3 novembre son camp de Paris, avait
signifié à ses gens, qui croyaient retourner chez eux, «qu'ils eussent
à se trouver le 15 à Mézières, sous peine de la hart.»
Liége, poussée à la guerre par Louis XI, allait payer pour lui. Quand
il eût voulu la secourir, il ne le pouvait. Pour reprendre la
Normandie malgré les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il lui fallait
au moins regagner le duc de Bourbon, et c'était justement pour
rétablir le frère du duc de Bourbon, évêque de Liége, que le comte de
Charolais allait faire la guerre aux Liégeois.
J'ai dit avec quelle impatience, quelle âpreté, Louis XI, dès son
avénement, avait saisi de gré ou de force le fil des affaires de
Liége. Il les avait trouvées en pleine révolution, et cette révolution
terrible, où la vie et la mort d'un peuple étaient en jeu, il l'avait
prise en main, comme tout autre instrument politique, comme simple
moyen d'amuser l'ennemi.
Il m'en coûte de m'arrêter ici. Mais l'historien de la France doit au
peuple qui la servit tant, de sa vie et de sa mort, de dire une fois
ce que fut ce peuple, de lui restituer (s'il pouvait!) sa vie
historique. Ce peuple au reste, c'était la France encore, c'était
nous-mêmes. Le sang versé, ce fut notre sang.
Liége et Dinant, notre brave petite France de Meuse[4], aventurée si
loin de nous dans ces rudes Marches d'Allemagne, serrée et étouffée
dans un cercle ennemi de princes d'Empire, regardait toujours vers la
France. On avait beau dire à Liége qu'elle était allemande et du
cercle de Westphalie, elle n'en voulait rien croire. Elle laissait sa
Meuse descendre aux Pays-Bas[5]; elle, sa tendance était de remonter.
Outre la communauté de langue et d'esprit, il y avait sans doute à
cela un autre intérêt, et non moins puissant, c'est que Liége et
Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos provinces du Nord;
elles y trouvaient sans doute meilleur débit de leurs fers et de leurs
cuivres, de leur taillanderie et _dinanderie_[6], qu'elles n'auraient
eu dans les pays allemands, qui furent toujours des pays de mines et
de forges. Un mot d'explication.
[Note 4: Une des grâces de la France, qui en a tant, c'est qu'elle
n'est pas seule, mais entourée de plusieurs Frances. Elle siége au
milieu de ses filles, la Wallonne, la Savoyarde, etc. La France mère a
changé; ses filles ont peu changé (au moins relativement); chacune
d'elles représente encore quelqu'un des âges maternels. C'est chose
touchante de revoir la mère toujours jeune en ses filles, d'y
retrouver, en face de celle-ci, sérieuse et soucieuse, la gaieté, la
vivacité, la grâce du coeur, tous les charmants défauts dont nous nous
corrigeons et que le monde aimait en nous, avant que nous fussions des
sages.]
[Note 5: Il est juste de dire que la Meuse reste française, tant
qu'elle peut. Elle tourne à Sedan, à Mézières, comme pour s'éloigner
du Luxembourg. Entraînée par sa pente, il lui faut bien couler aux
Pays-Bas, se mêler, bon gré, mal gré, d'eaux allemandes; n'importe,
elle est toujours française jusqu'à ce qu'elle ait porté sa grande
Liége, dernière alluvion de la patrie.]
[Note 6: Ce mot de _dinanderie_ indique assez que nous ne tirions
guère la chaudronnerie d'ailleurs. V. Carpentier, _Dynan_, usité en
1404.]
La fortune de l'industrie et du commerce de Liége date du temps où la
France commença d'acheter. Lorsque nos rois mirent fin peu à peu à la
vieille misère des guerres privées, et pacifièrent les campagnes,
l'homme de la glèbe, qui jusque-là vivait, comme le lièvre, entre deux
sillons, hasarda de bâtir; il se bâtit un âtre, inaugura la
crémaillère[7], à laquelle il pendit un pot, une marmite de fer, comme
les colporteurs les apportaient des forges de Meuse. L'ambition
croissant, la femme économisant quelque monnaie à l'insu du mari, il
arrivait parfois qu'un matin les enfants admiraient dans la cheminée
une marmite d'or, un de ces brillants chaudrons tels qu'on les battait
à Dinant.
[Note 7: Cérémonie importante dans nos anciennes moeurs.--Le chat,
comme on sait, ne s'attache à la maison que lorsqu'on lui a
soigneusement frotté les pattes à la crémaillère.--La sainteté du
foyer au moyen âge tient moins à l'âtre qu'à la crémaillère qui y est
suspendue. «Les soldats se détroupèrent pour piller et griffer,
n'épargnant ny aage, ny ordre, ny sexe, femmes, filles et enfans,
_s'attachans à la crémaillère des cheminées, pensans échapper à leur
fureur_.» Mélart, Hist. de la ville et du chasteau de Huy.]
Ce pot, ce chaudron héréditaire, qui pendant de longs âges avaient
fait l'honneur du foyer, n'étaient guère moins sacrés que lui, moins
chers à la famille. Une alarme venant, le paysan laissait piller,
brûler le reste; il emportait son pot, comme Énée ses dieux. Le pot
semblait constituer la famille dans nos vieilles coutumes; ceux-là
sont réputés parents qui vivent «à un pain et à un pot[8].»
[Note 8: V. Laurière, I, 220; II, 171. Michelet, Origines du droit, p.
XCI, 47, 268. Voir particulièrement pour le Nivernais: Guy Coquille,
question 58; M. Dupin, Excursion dans la Nièvre; Le Nivernais, par
MM. Morellet, Barat et Bussière.]
Ceux qui forgeaient ce pot ne pouvaient manquer d'être tout au moins
les cousins de France. Ils le prouvèrent lorsque, dans nos affreuses
guerres anglaises, tant de pauvres Français affamés s'enfuirent dans
les Ardennes, et qu'ils trouvèrent au pays de Liége un bon accueil, un
coeur fraternel[9].
[Note 9: «Omnes pauperes, a regno profugos propter inopiam,
liberalissime sustentasse.» C'est l'aveu même du roi de France.
Zantfliet, ap. Martène.]
Quoi de plus français que ce pays wallon? Il faut bien qu'il en soit
ainsi, pour que là justement, au plus rude combat des races et des
langues, parmi le bruit des forges, des mineurs et des armuriers,
éclate, en son charme si pur, notre vieux génie mélodique[10]. Sans
parler de Grétry, de Méhul, dès le XVe siècle, les maîtres de la
mélodie ont été les enfants de choeur de Mons ou de Nivelle[11].
[Note 10: Comme mélodistes, les Wallons et les Vaudois, Lyonnais,
Savoyards, semblent se répondre de la Meuse aux Alpes. Rousseau a son
écho dans Grétry. Même art, né de sociétés analogues; Genève et Lyon,
comme Liége, furent des républiques épiscopales d'ouvriers.--Si les
Wallons ont semblé plus musiciens que littérateurs dans les derniers
siècles, n'oublions pas qu'au quatorzième, Liége eut ses excellents
chroniqueurs, Jean d'Outre-Meuse, Lebel et Hemricourt. (Voir dans
celui-ci l'amusant portrait de ce magnifique et vaillant chanoine
Lebel.) Froissart déclare lui-même avoir copié Lebel dans les
commencements de sa chronique.--Le XVIIe siècle n'a pas eu de plus
savants hommes ni de plus judicieux que Louvrex; on sait que Fénelon,
en procès avec Liége pour les droits de son archevêché, se désista sur
la lecture d'un mémoire du jurisconsulte liégeois.--De nos jours, MM.
Lavalleye, Lesbroussart, Polain et d'autres encore, ont prouvé que cet
heureux et facile esprit de Liége n'en était pas moins propre aux
grands travaux d'érudition.]
[Note 11: Les plus anciens de ces musiciens sont: Josquin des Prez,
doyen du chapitre de _Condé_; Aubert Ockergan, du _Hainaut_, trésorier
de Saint-Martin de Tours (m. 1515); Jean le Teinturier, de _Nivelle_
(qui vivait encore en 1495), appelé par Ferdinand, roi de Naples, et
fondateur de l'école napolitaine; Jean Fuisnier, d'_Ath_, directeur de
musique de l'archevêque de Cologne, précepteur des pages de
Charles-Quint; Roland de Lattre, né à _Mons_ en 1520, directeur de la
musique du duc de Bavière (Mons lui éleva une statue), etc. On sait
que Grétry était de _Liége_, Gossec de _Vergnies_ en Hainaut, Méhul de
_Givet_. Le physicien de la musique, Savart, est de _Mézières_.--Quant
à la peinture, c'est la Meuse qui en a produit le rénovateur: Jean le
Wallon (Joannes Gallicus), autrement dit Jean de Eyck, et très-mal
nommé Jean de Bruges. Il naquit à _Maseyck_, mais probablement d'une
famille wallonne. Voir notre tome VI.--V. Guicchardin, Description des
Pays-Bas; Laserna, Bibliothèque de Bourgogne, p. 102-208; Fétis,
Mémoire sur la musique ancienne des Belges, et la Revue musicale, 2e
série, t. III 1830, p. 230.]
Aimable, léger filet de voix, chant d'oiseau le long de la Meuse... Ce
fut la vraie voix de la France, la voix même de la liberté... Et sans
la liberté, qui eût chanté sous ce climat sévère, dans ce pays
sérieux? Seule, elle pouvait peupler les tristes clairières des
Ardennes. Liberté des personnes, ou du moins servage adouci[12];
vastes libertés de pâtures, immenses communaux, libertés sur la terre,
sous la terre, pour les mineurs et les forgerons[13].
[Note 12: Les guerres continuelles donnaient une grande valeur à
l'homme et obligeaient de le ménager. La culture, déjà fort difficile,
ne pouvait avoir lieu qu'autant que le serf même serait, en réalité, à
peu près libre. Le servage disparut de bonne heure dans certaines
parties des Ardennes.--La coutume de Beaumont (qui du duché de
Bouillon se répandit dans la Lorraine et le Luxembourg) accordait aux
habitants le libre usage des eaux et des bois, la faculté de se
choisir des magistrats, de vendre à volonté leurs biens, etc.--Au
commencement du XIIIe siècle (1236), le seigneur d'Orchimont
affranchit ses villages de Gerdines, _selon les libertés de Renwez_
(Concessi, ad legem Renwex, libertatem); il réduit tous ses droits au
terrage, au cens, à un léger impôt de mouture. Saint-Hubert et Mirwart
suivirent cet exemple.--Originaire moi-même de Renwez, j'ai trouvé
avec bonheur dans le savant ouvrage de M. Ozeray cette preuve des
libertés antiques du pays de ma mère. Ozeray, Histoire du duché de
Bouillon, p. 74-75, 110, 114, 118.]
[Note 13: Les grands propriétaires qui attaquent les communes aux
Ardennes ou ailleurs devraient se rappeler que, sans les plus larges
priviléges communaux, le pays fût resté désert. Ils demandent partout
des titres aux communes, et souvent les communes n'en ont pas,
justement parce que leur droit est très-antique et d'une époque où
l'on n'écrivait guère.--Vous demanderez bientôt sans doute à la terre
le titre en vertu duquel elle verdoie depuis l'origine du monde.]
Deux églises, le pèlerinage de Saint-Hubert[14] et l'asile de
Saint-Lambert, c'est là le vrai fonds des Ardennes. À Saint-Lambert de
Liége, douze abbés, devenus chanoines, ouvrirent un asile, une ville
aux populations d'alentour, et dressèrent un tribunal pour le maintien
de la paix de Dieu. Ce chapitre se fit, en son évêque, le grand juge
des Marches. La juridiction de l'_anneau_ fut redoutée au loin. À
trente lieues autour, le plus fier chevalier, fût-il des quatre fils
Aymon, tremblait de tous ses membres quand il était cité à la ville
noire, et qu'il lui fallait comparaître au _péron_ de Liége[15].
[Note 14: L'image naïve de l'Église transformant en hommes, en
chrétiens, les bêtes sauvages de ces déserts, se trouve dans les
légendes des Ardennes. Le loup de Stavelot devient serviteur de
l'évêque; ce loup ayant mangé l'âne de saint Remacle, le saint homme
fait du loup son âne et l'oblige de porter les pierres dont il bâtit
l'église: dans les armes de la ville, le loup porte la crosse à la
patte.--Au bois du cerf de Saint-Hubert fleurit la croix du Christ; le
chevalier auquel il apparaît est guéri des passions mondaines.--Le
pèlerinage de Saint-Hubert était, comme on sait, renommé pour guérir
de la rage. Nos paysans de France, comme ceux des Pays-Bas, allaient
en foule, mordus ou non mordus, se faire greffer au front d'un morceau
de la sainte étole. Les parents de saint Hubert, qui vivaient toujours
dans le pays, guérissaient aussi avec quelques prières. Délices des
Pays-Bas (éd. 1785), IV, p. 50, 172.]
[Note 15: Le _péron_ était, comme on sait, la colonne au pied de
laquelle se rendaient les jugements. Elle était surmontée d'une croix
et d'une pomme de pin (symbole de l'association dans le Nord, comme la
grenade dans le Midi?) Je retrouve la pomme de pin à l'hôtel de ville
d'Augsbourg et ailleurs.]
Forte justice et liberté, sous la garde d'un peuple qui n'avait peur
de rien, c'était, autant que la bonne humeur des habitants, autant que
leur ardente industrie, le grand attrait de Liége; c'est pour cela que
le monde y affluait, y demeurait et voulait y vivre. Le voyageur qui,
à grand'peine, ayant franchi tant de pas difficiles, voyait enfin
fumer au loin la grande forge, la trouvait belle et rendait grâce à
Dieu. La cendre de houille, les scories de fer lui semblaient plus
douces à marcher que les prairies de Meuse... L'Anglais Mandeville,
ayant fait le tour du monde, s'en vint à Liége et s'y trouva si bien
qu'il n'en sortit jamais[16]. Doux lotos de la liberté!
[Note 16: Comme le disait son épitaphe: «Qui, toto quasi orbe
lustrato, Leodiidiem vitæ suæ clausit extremum, anno Domini MCCCLXXI.»
Ortelius, apud Boxhorn. De rep. Leod. auctores præcipui, p. 57.]
Liberté orageuse, sans doute, ville d'agitations et d'imprévus
caprices. Eh bien, malgré cela, pour cela peut-être, on l'aimait.
C'était le mouvement, mais, à coup sûr, c'était la vie (chose si rare
dans cette langueur du moyen âge!), une forte et joyeuse vie, mêlée de
travail, de factions, de batailles: on pouvait souffrir beaucoup dans
une telle ville, s'ennuyer? jamais[17].
[Note 17: Cette terrible histoire n'en est pas moins très-gaie. V.
Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 139, 288, 350, etc.
«Défense de violer les demeures des citoyens: En _lansant_, _ferrant_
ou _jettant_ aux maisons, ou personnes extantes en icelles, à peine
d'un voiage de S. Jacques. Le régiment des bastons, 1442, apud
Bartollet, Consilium juris, etc., artic. 34. Je dois la possession de
ce précieux opuscule, qui donne l'analyse de presque toutes les
chartes liégeoises, à l'obligeance de M. Polain, conservateur des
archives de Liége.]
Le caractère le plus fixe de Liége, à coup sûr, c'était le mouvement.
La base de la cité, son _tréfoncier_ chapitre, était, dans sa
constance apparente, une personne mobile, variée sans cesse par
l'élection, mêlée de tous les peuples, et qui s'appuyait contre la
noblesse indigène d'une population d'ouvriers non moins mobile et
renouvelée[18].
[Note 18: In stylo curiarum sæcularium Leod., c. V., art. 8, c. XIII,
art. 20, et alibi, _seigneurs_ TRESFONCIERS dicuntur ii quorum propria
sunt decimæ, reditus, census, justicia, prædium, licet alii sint
usufructarii.--TREFFONCIERS et lansagers peuvent deminuer pour faute
de relief.» Cout. de Liége, c. XV, art. 17.--Et est à savoir que cil
qui ara suer l'iretage le premier cens, l'on apele le TREFFONS.
Usatici urbis Ambianensis, mss. Ducange, verbo TREFFUNDUS.
Hemricourt se plaint (vers 1390?) de ce que le _quart_ de la
population de Liége, loin d'être né dans la ville, n'est pas même de
la principauté. Patron de la temporalité, cité par Villenfagne,
Recherches (1817), p. 53.]
Curieuse expérience dans tout le moyen âge: une ville qui se défait,
se refait, sans jamais se lasser. Elle sait bien qu'elle ne peut
périr; ses fleuves lui rapportent chaque fois plus qu'elle n'a
détruit; chaque fois la terre est plus fertile encore, et du fond de
la terre la Liége souterraine, ce noir volcan de vie et de
richesse[19], a bientôt jeté, par-dessus les ruines, une autre Liége,
jeune et oublieuse, non moins ardente que l'ancienne et prête au
combat.
[Note 19: On tire la houille de dessous Liége même. Un ange a indiqué
la première houillère. Une de celles du Limbourg s'appelle
vulgairement _Heemlich_, autrefois _Hemelryck_ (royaume du ciel), à
cause de sa richesse.--Ernst., Histoire du Limbourg (éd. de M.
Lavalleye I, 119). V. aussi le mémoire de l'éditeur sur l'époque de la
découverte.]
Liége avait cru d'abord exterminer ses nobles; le chapitre avait lancé
sur eux le peuple, et ce qui en restait s'était achevé dans la folie
d'un combat à outrance[20]. Il avait été dit que l'on ne prendrait
plus les magistrats que dans les métiers[21], que, pour être consul,
il faudrait être charron, forgeron, etc. Mais voilà que des métiers
même pullulent des nobles innombrables, de nobles drapiers et
tailleurs, d'illustres marchands de vin, d'honorables houillers[22].
[Note 20: Voir, à la suite du Miroir des nobles de Hasbaye, le beau
récit de la guerre des Awans et des Waroux, si bien préparé par les
généalogies qui précèdent, et par la curieuse préface de ces
généalogies.]
[Note 21: Les exemples abondent dans Hemricourt, pour les changements
de condition, pour les alliances de bas en haut et de haut en bas,
etc.--En voici deux prises au hasard.--Corbeau Awans (l'un des
principaux chefs dans cette terrible guerre des nobles) épouse la
fille de «M. Colar Barkenheme, chevalier quy fut sornomeis delle
Crexhan, par tant qu'il demoroit en la maison con dit le Crexhan à
Liége, en la quelle _ilh avoit longtemps vendut vins_ (car ilh est
_viniers_), anchois qu'il presist l'ordenne de chevalerie.»--Ailleurs,
le très-noble et vaillant Thomas de Hemricourt s'excuse d'entrer dans
la guerre civile, sur ce qu'il est marchand de vin; et il est visible
qu'il s'agit d'un véritable commerce, et non d'une vente fortuite,
comme les étudiants avaient le privilége d'en faire dans notre
Université de Paris. Ce Thomas «de plusieurs gens estoit acoincteis
par tant qu'il estoit _vinir_... Ilh répondit que c'estoit un
_marchands_ et qu'il pooit très mal laissier sa chevanche por entrer
en ces werres...» Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 256,
338, et p. 55, 141, 165, 187, 189, 225, 235, 277, 296, etc.]
[Note 22: Au commencement du XVe siècle, époque de la proscription de
Wathieu d'Athin, ses amis paraissent être des propriétaires de
houillères. V. dans M. Polain un récit très-net de cette affaire, si
obscure partout ailleurs.]
Liége fut une grande fabrique, non de drap ou de fer seulement, mais
d'hommes; je veux dire une facile et rapide initiation du paysan à la
vie urbaine, de l'ouvrier à la vie bourgeoise, de la bourgeoisie à la
noblesse. Je ne vois pas d'ici l'immobile hiérarchie des classes
flamandes[23]. Entre les villes du Liégeois, les rapports de
subordination ne sont pas non plus si fortement marqués. Liége n'est
pas, ainsi que Gand ou Bruges, la ville mère de la contrée, qui pèse
sur les jeunes villes d'alentour, comme mère ou marâtre. Elle est pour
les villes liégeoises une soeur du même âge ou plus jeune, qui, comme
église dominante, comme armée toujours prête, leur garantit la paix
publique. Quoiqu'elle ait elle-même par moments troublé cette paix,
abusé de sa force, on la voit, dans telles de ses institutions
juridiques les plus importantes, limiter son pouvoir et s'associer les
villes secondaires sur le pied de l'égalité[24].
[Note 23: Autre différence essentielle entre les deux peuples: si les
révolutions de Liége semblent montrer plus de mobilité, moins de
persévérance et d'esprit de suite, que celles de la Flandre, il est
pourtant juste de dire qu'en plusieurs points la constitution de Liége
reçut des développements qui manquèrent à celles des villes flamandes:
par exemple, l'élection populaire du magistrat et la responsabilité
ministérielle. Nul ordre de l'évêque n'avait force s'il n'était signé
d'un ministre auquel le peuple pût s'en prendre.--Je dois cette
observation à M. Lavalleye, aussi versé dans l'histoire des Pays-Bas
en général que dans celle de Liége.]
[Note 24: Les vingt-deux institués en 1372 pour juger les cas de force
et violence, furent composés de _quatre_ chanoines (qui étaient
indifféremment indigènes ou étrangers), de quatre nobles et de quatre
bourgeois (_huit indigènes liégeois_), enfin, de _deux_ bourgeois de
Dinant et _deux_ d'Huy; Tongres, Saint-Trond et quatre autres villes
envoyaient _chacune un_ bourgeois.]
Le lien hiérarchique, loin d'être trop fort dans ce pays, fut
malheureusement faible et lâche; faible entre les villes, entre les
fiefs ou les familles, au sein de la famille même[25]. Ce fut une
cause de ruine. Le chroniqueur de la noblesse de Liége, qui écrit tard
et comme au soir de la bataille du XIVe siècle pour compter les
morts, nous dit avec simplicité un mot profond qui n'explique que
trop l'histoire de Liége (et bien d'autres histoires!): «Il y avait
dans ce temps-là, à Visé-sur-Meuse, un prud'homme qui faisait des
selles et des brides, et qui peignait des blasons de toute sorte. Les
nobles allaient souvent le voir pour son talent, et lui demandaient
des blasons. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que les frères ne
prenaient pas les mêmes, mais de tout contraires d'emblèmes et de
couleurs; pourquoi? je ne le sais, si ce n'est que chacun d'eux
_voulait être chef_ de sa branche, et que l'autre n'eût pas seigneurie
sur lui.»
[Note 25: Mélart en donne un exemple curieux. La petite ville de
Ciney, qui devait porter ses appels aux échevins d'Huy, finit par
obtenir d'en être dispensée. Huy, à son tour, prétend qu'un de ses
évêques lui a donné ce privilége, qu'aucun de ses bourgeois ne pût
être jugé par les échevins de Liége; et cet autre, qu'ils ne seraient
tenus d'aller en guerre (_en ost banni_), à moins que les Liégeois ne
les eussent précédés de huit jours. Mélart, Histoire de la ville et du
chasteau de Huy, p. 7 et 22.
Hemricourt, dit qu'à partir de la fin de la grande guerre des nobles
(1335), ils négligèrent généralement leurs parents pauvres, n'ayant
plus besoin de leur épée. Miroir de la noblesse de Hasbaye, p. 267.]
Chacun _voulait être chef_, et chacun périssait[26]. Au bout d'un
demi-siècle de domination, la haute bourgeoisie est si affaiblie qu'il
lui faut abdiquer (1384). Liége présenta alors l'image de la plus
complète égalité qui se soit peut-être rencontrée jamais; les petits
métiers votent comme les grands, les ouvriers comme les maîtres; les
apprentis même ont suffrage[27]. Si les femmes et les enfants ne
votaient pas, ils n'agissaient pas moins. En émeute, parfois même en
guerre, la femme était terrible, plus violente que les hommes, aussi
forte, endurcie à la peine, à porter la houille, à tirer les
bateaux[28].
[Note 26: «Ils ne voloyent nient que nus deauz awist sor l'autre
sangnorie, ains voloit cascuns d'eaz estre chief de sa branche.»
Hemricourt, p. 4. Voir les passages relatifs aux continuels
changements d'armes, p. 179, 189, 197, etc. Aussi dit-il: «À poynes
soit-on al jour-duy queis armes, ne queile blazons ly nobles et gens
de linage doyent porteir.» Ibidem, p. 355.]
[Note 27: Hemricourt, Patron de la temporalité, cité par Villenfagne.
Recherches (1817), p. 54.]
[Note 28: On sait le proverbe sur Liége: _Le paradis des prêtres,
l'enfer des femmes_ (elles y travaillent rudement), _le purgatoire des
hommes_ (les femmes y sont maîtresses).--Plusieurs passages des
chroniques de Liége et des Ardennes témoignent du génie viril des
femmes de ce pays, entre autres la terrible défense de la tour de
Crèvecoeur. Galliot, Hist. de Namur, III, 272.--«Près Treit, aucunes
femmes Liégeoises vindrent en habits d'homme, avec les armes, et
firent au pays si grandes thirannies qu'elles surmontoient les hommes
en excès.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de Stavelot, fol. 159._]
La chronique a jugé durement cette Liége ouvrière du XIVe siècle; mais
l'histoire, qui ne se laisse pas dominer par la chronique et qui la
juge elle-même, dira que jamais peuple ne fut plus entouré de
malveillances, qu'aucun n'arriva dans de plus défavorables
circonstances à la vie politique. S'il périt, la faute en fut moins à
lui qu'à sa situation, au principe même dont il était né et qui avait
fait sa subite grandeur.
Quel principe? nul autre qu'un ardent génie d'action, qui, ne se
reposant jamais, ne pouvait cesser un moment de produire sans
détruire.
La tentation de détruire n'était que trop naturelle pour un peuple qui
se savait haï, qui connaissait parfaitement la malveillance unanime
des grandes classes du temps, le prêtre, le baron et l'homme de loi.
Ce peuple enfermé dans une seule ville, et par conséquent pouvant être
trahi, livré en une fois, avait mille alarmes, et souvent fondées. Son
arme en pareil cas, son moyen de guerre légal contre un homme, un
corps qu'il suspectait, c'était que les métiers _chômassent_ à son
égard, déclarassent qu'ils ne voulaient plus travailler pour lui.
Celui qui recevait cet avertissement, s'il était prudent, fuyait au
plus vite.
Liége, assise au travail sur sa triple rivière, est comme on sait
dominée par les hauteurs voisines. Les seigneurs qui y avaient leurs
tours, qui d'en haut épiaient la ville, qui ouvraient ou fermaient à
volonté le passage des vivres, lui étaient justement suspects. Un
matin, la montagne n'entendait plus rien de la ville, ne voyait ni feu
ni fumée; le peuple _chômait_, il allait sortir, tout tremblait.....
Bientôt, en effet, vingt à trente mille ouvriers passaient les portes,
marchaient sur tel château, le défaisaient en un tour de main et le
mettaient en plaine[29]; on donnait au seigneur des terres en bas, et
une bonne maison dans Liége.
[Note 29: C'est ce qui arriva au chevalier Radus. Au retour d'un
voyage qu'il avait fait avec l'évêque de Liége, il chercha son château
des yeux, et ne le trouva plus: «Par ma foi! s'écria-t-il, sire
évêque, ne sais si je rêve ou si je veille, mais j'avois accoutumance
de voir d'ici ma maison sylvestre, et ne l'aperçois point
aujourd'hui.--Or, ne vous courroucez, mon bon Radus, répliqua
doucement l'évêque; de votre château, j'ai fait faire un moustier;
mais vous n'y perdrez rien.--Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain,
dans ses Récits historiques.--Voir aussi dans le même ouvrage comment
ce brave évêque, venant baptiser l'enfant du sire de Chêvremont, fit
entrer ses hommes d'armes couverts de chapes et de surplis, s'empara
de la place, etc.--«Les Dinantais entre eux divisés à l'occasion de
Saint-Jean de Vallé, chevalier, duquel ils furent contraints de
destruire la thour et chasteaux.» _Bibl. de Liége, ms. 183, Jean de
Stavelot, ann. 1464._]
L'un après l'autre descendirent ainsi tours et châteaux. Les Liégeois
prirent plaisir à tout niveler, à démolir eux-mêmes ce qui couvrait
leur ville, à faire de belles routes pour l'ennemi, s'il était assez
hardi pour venir à eux. Dans ce cas, ils ne se laissaient jamais
enfermer; ils sortaient tous à pied, sans chevaliers, n'importe. De
même que la ville de pierre n'aimait point les châteaux autour d'elle,
la ville vivante croyait n'avoir que faire de ces pesants gendarmes,
qui, pour les armées du temps, étaient des tours mouvantes. Ils n'en
allaient pas moins gaiement, lestes piétons, dans leurs courtes
jaquettes, accrocher, renverser les cavaliers de fer.
Et pourtant, que servait cette bravoure? Ce vaillant peuple, rangé en
bataille, pouvait apprendre qu'il était, lui et sa ville, donné par
une bulle à quelqu'un de ceux qu'il allait combattre, que son ennemi
devenait son évêque. Dans sa plus grande force et ses plus fiers
triomphes, la pauvre cité était durement avertie qu'elle était terre
d'église. Comme telle, il lui fallut maintes fois s'ouvrir à ses plus
odieux voisins; s'ils n'étaient pas assez braves pour forcer l'entrée
par l'épée, ils entraient déguisés en prêtres.
Le nom suffisait, sans le déguisement. On donnait souvent cette église
à un laïque, à tel jeune baron, violent et dissolu, qui prenait évêché
comme il eût pris maîtresse, en attendant son mariage. L'évêché lui
donnait droit sur la ville. Cette ville, ce monde de travail, n'avait
de vie légale qu'autant que l'évêque autorisait les juges. Au moindre
mécontentement, il emportait à Huy, à Maëstricht[30], le bâton de
justice, fermait églises et tribunaux: tout ce peuple restait sans
culte et sans loi.
[Note 30: Maëstricht était sous la souveraineté indivise de l'évêque
de Liége et du duc de Brabant, comme il résulte de la vieille formule:
Een heer, geen heer (_un seigneur, point de seigneur_),
Twen heeren, een heer (_deux seigneurs, un seigneur_).
Trajectum neutri domino, sed paret utrique.
V. Polain, De la Souveraineté indivise, etc., 1831; et Lavalleye,
extrait d'un mém. de Louvrex sur ce sujet, à la suite du tome III de
l'Histoire du Limbourg, de Ernst.]
Au reste, la discorde et la guerre où Liége va s'enfonçant toujours ne
s'expliqueraient pas assez, si l'on n'y voulait voir que la tyrannie
des uns, l'esprit brouillon des autres. Non, il y a à cela une cause
plus profonde. C'est qu'une ville qui se renouvelait sans cesse devait
perdre tout rapport avec le monde immobile qui l'environnait. N'ayant
plus d'intermédiaire avec lui[31], ni de langue commune, elle ne
comprenait plus, n'était plus comprise. Elle repoussait les moeurs et
les lois de ses voisins, les siennes même peu à peu. Le vieux monde
(féodal ou juriste), incapable de ne rien entendre à cette vie
rapide, appela les Liégeois _haï-droits_[32], sans voir qu'ils avaient
droit de haïr un droit mort, fait pour une autre Liége, et qui était
pour la nouvelle le contraire du droit et de l'équité.
[Note 31: Les chevaliers leur faisaient faute en paix plus encore
qu'en guerre. S'agissait-il d'envoyer une ambassade à un prince, ils
ne savaient souvent qui employer. Louis XI les priant de lui envoyer
des ambassadeurs avec qui il pût s'entendre, ils répondent qu'ils ont
peu de noblesse du parti de la cité, et que ce peu de nobles est
occupé à Liége dans les emplois publics. _Bibl. royale, mss. Baluze_,
165, 1er août 1467.]
[Note 32: Dans les deux poèmes de la Bataille de Liége, et les
Sentences de Liége, ils sont nommés _hé-drois_. Mémoires pour servir à
l'histoire de France et de Bourgogne, I, 375-376. Les chefs des
_haï-droits_ sous Jean de Bavière sont: un écuyer, un boucher qui
avait été bourgmestre, un licencié en droit civil et canonique, un
paveur à la chaux. Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Collect., V, 363.
Au reste, les ennemis du droit strict trouvaient de quoi s'appuyer
dans la loi même, puisque la Paix de Fexhe (1316) portait que les
Liégeois devaient être traités par jugement d'échevins ou _d'hommes_,
et que le changement dans les lois qui peuvent être ou trop larges, ou
trop roides, ou trop étroites, doit être _attempéré par le sens du
pays_. Dewez, Droit public, t. V des Mém. de l'Acad. de Bruxelles.]
Apparaissant au-dehors comme l'ennemie de l'antiquité, comme la
_nouveauté_ elle-même, Liége déplaisait à tous. Ses alliés ne
l'aimaient guère plus que ses ennemis. Personne ne se croyait obligé
de lui tenir parole.
Politiquement, elle se trouva seule et devint comme une île. Elle le
devint encore sous le rapport commercial, à mesure que tous ses
voisins, se trouvant sujets d'un même prince, apprirent à se
connaître, à échanger leurs produits, à soutenir la concurrence contre
elle. Le duc de Bourgogne, devenu en dix ans maître de Limbourg, du
Brabant et de Namur, se trouve être l'ennemi des Liégeois, et comme
leur concurrent pour les houilles et les fers, les draps et les
cuivres[33]. Étrange rapprochement des deux esprits féodal et
industriel! Le prince chevaleresque, le chef de la croisade, le
fondateur de la Toison d'or, épouse contre Liége les rancunes
mercantiles des forgerons et des chaudronniers.
[Note 33: Il semblerait, d'après les devises, que la guerre de Louis
d'Orléans et de Jean sans Peur peut se rattacher à la concurrence du
charbon de bois et de la houille, du Luxembourg et des Pays-Bas:
Monseigneur d'Orléans, _Je suis mareschal de grant renommée, Il en
appert bien, j'ay forge levée_: Monseigneur de Bourgogne, _Je suis
charbonnier d'étrange contrée, J'ai assez charbon pour faire fumée.
Bibl. royale, mss. Colbert 2403, regius 9681-5._
Les tisserands du Liégeois n'étaient pas moins anciens que ceux de
Louvain. La chronique de Saint-Trond nous montre des tisserands en
1133, à Saint-Trond, à Tongres, etc.»Est genus mercenariorum quorum
officium ex lino et lana tecere telas; hoc procax et superbum supra
alios mercenarios vulgo reputatur.» Spicilegium, II, 704 (éd.
in-folio).
«Survint une grosse guerre entre les Bourguignons et les Dinantois,
pour la marchandise de cuivre.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de
Stavelot, f. 152 verso._]
Il ne fallait pas moins qu'une alliance inouïe d'états et de principes
jusque-là opposés, pour accabler un peuple si vivace. Pour en venir à
bout, il fallait que de longue date, de loin et tout autour, on fermât
les canaux de sa prospérité, qu'on le fît peu à peu dépérir. C'est à
quoi la maison de Bourgogne travailla pendant un demi-siècle.
D'abord elle tint à Liége, trente ans durant, un évêque à elle, Jean
de Heinsberg, parasite, _domestique_ de Philippe le Bon. Ce Jean, par
lâcheté, mollesse et connivence, énerva la cité en attendant qu'il la
livrât. Lorsque le Bourguignon, ayant acquis les pays d'alentour et
presque enfermé l'évêché, commença d'y parler en maître, Liége prit
les armes; l'évêque invoqua l'arbitrage de son archevêque, celui de
Cologne, et souscrivit à sa sentence paternelle, qui ruinait Liége au
profit du duc de Bourgogne, la frappant d'une amende monstrueuse de
deux cent mille florins du Rhin (1431)[34].
[Note 34: Mélart lui-même, si partial pour les évêques, avoue que
cette paix a été «infâme, et où l'évesque s'est abaissé trop vilement,
blasmé en cela de... s'avoir laissé mettre la chevestre au col.»
Mélart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 245.
Cet argent venait à point pour cette maison, si riche et si
nécessiteuse, dont la recette (sans parler de certaines années
extraordinaires, et vraiment accablantes) paraît avoir flotté: de 1430
à 1442, entre 200,000 et 300,000 écus d'or,--de 1442 à 1458, entre
300,000 et 400,000. C'est du moins ce que je crois pouvoir induire du
budget annuel qui m'a été communiqué par M. Adolphe Le Gay. _Archives
de Lille, Comptes de la recette générale des finances des ducs Jean et
Philippe._]
Liége baissa la tête, s'engagea à payer tant par terme; il y en avait
pour de longues années. Elle se fit tributaire, afin de travailler en
paix. Mais c'était pour l'ennemi qu'elle travaillait, une bonne part
du gain était pour lui. Ajoutez qu'elle vendait bien moins; les
marchés des Pays-Bas se fermaient pour elle, et la France n'achetait
plus, épuisée qu'elle était par la guerre.
Il résulta de cette misère une misère plus grande. C'est que Liége,
ruinée d'argent, le fut presque de coeur. Voir à chaque terme le
créancier à la porte, qui gronde et menace si vous ne payez, cela met
bien bas les courages. Cette malheureuse ville, pour n'avoir pas la
guerre, se la fit à elle-même; le pauvre s'en prit au riche,
proscrivant, confisquant, faisant ressource du sang liégeois, alléché
peu à peu aux justices lucratives[35]. Et tout cela pour gorger
l'ennemi.
[Note 35: C'est là, selon toute apparence, la triste explication qu'il
faut donner de l'affaire si obscure de Wathieu d'Athin, de la
proscription de ses amis, les maîtres des houillères, d'où résulta un
conflit déplorable entre les métiers de Liége et les ouvriers des
fosses voisines. La ville, déjà isolée des campagnes par la ruine de
la noblesse, le devint encore plus lorsque l'alliance antique se
rompit entre le houiller et le forgeron.]
La France voyait périr Liége, et semblait ne rien voir. Ce n'est pas
là ce qui eût eu lieu au XIIIe ou XIVe siècle; les deux pays se
tenaient bien autrement alors. À travers mille périls, nos Français
allaient visiter en foule le grand saint Hubert. Les Liégeois, de leur
part, n'étaient guère moins dévots au roi de France, leur pèlerinage
était Vincennes. C'est là qu'ils venaient faire leurs lamentations,
leurs terribles histoires des nobles brigands de Meuse, qui, non
contents de piller leurs marchands, mettaient la main sur leurs
évêques, témoin celui qu'ils lièrent sur un cheval et firent courir à
mort... Parfois, la terreur lointaine de la France suffisait pour
protéger Liége; en 1276, lorsque toute la grosse féodalité des
Pays-Bas s'était unie pour l'écraser, un mot du fils de saint Louis
les fit reculer tous. Nos rois, enfin, s'avisèrent d'avoir sur la
Meuse contre ces brigands un brigand à eux, le sire de La Marche,
prévôt de Bouillon pour l'évêque, quelquefois évêque lui-même, par la
grâce de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois.
Ce fut aussi La Marche qu'employa Charles VII. N'ayant repris encore
ni la Normandie ni la Guienne, il ne pouvait rien, sinon créer au
Bourguignon une petite guerre d'Ardennes, de lui lancer le
Sanglier[36]. Lorsque ce Bourguignon insatiable, ayant presque tout
pris autour de Liége, prit encore le Luxembourg, comme pour fermer son
filet, La Marche mit garnison française dans ses châteaux, défia le
duc. Qui n'aurait cru que Liége eût saisi cette dernière chance
d'affranchissement? Mais elle était tellement abattue de coeur ou
dévoyée de sens, qu'elle se laissa induire par son évêque à combattre
son allié naturel[37], à détruire celui qui, par Bouillon et Sedan,
lui gardait la haute Meuse, la route de la France (1445).
[Note 36: Il serait curieux de suivre l'action progressive de la
France dans les Ardennes, depuis le temps où un fils du comte de
Rethel fonda Château-Renaud. Nos rois, de bonne heure, achetèrent
Mouzon à l'archevêque de Reims. Suzerains de Bouillon, et de Liége
pour Bouillon, voulant fonder sur la Meuse la juridiction, de la
France, ils y prirent pour agents les La Marche (et non La Mark,
puisque La Marche est en pays wallon), les fameux _Sangliers_. Nous
les tenions par une chaîne d'argent, et nous les lâchions au besoin.
Ils grossirent peu à peu de la bonne nourriture qu'ils tirèrent de la
France. Par force ou par amour, par vol ou par mariage, ils eurent les
châteaux des montagnes. Lorsque Robert de Braquemont quitta la Meuse
pour la Normandie (la mer et les Canaries), il vendit Sedan aux La
Marche, qui le fortifièrent, et en firent un grand asile entre la
France et l'Empire. De ce fort, ils défiaient hardiment un Philippe le
Bon, un Charles-Quint. Le terrible ban de l'Empire les terrifiait peu.
Ces _Sangliers_, comme on les appelait du côté allemand, donnèrent à
la France plus d'un excellent capitaine; sous François Ier, le brave
Flemanges qui, avec ses lansquenets, fit justice des Suisses. Par
mariage enfin, les La Marche aboutissent glorieusement à Turenne.--En
1320, Adolphe de la Marche, évêque de Liége, reconnaît recevoir du roi
1,000 livres de rentes; 1337, il donne quittance de 15,000 livres, et
promet secours contre Édouard III. En 1344, Engilbert de la Marche
fait hommage au roi, puis en 1354, pour 2,000 livres de rente, qu'il
réduit à 1,200 en 1268. _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J.
527.]
[Note 37: Sous le prétexte que si Liége n'aidait le duc, il garderait
pour lui ces châteaux qui étaient des fiefs de l'évêché. Zantfliet,
ap. Martène, Ampliss. Coll., V, 453. Voir aussi Adrianus de Veteri
Bosco, Du Clercq, Suffridus Petrus, etc.]
L'évêque, désormais moins utile et sans doute moins ménagé, semble
avoir regretté sa triste politique. Il eut l'idée de relever La
Marche, lui rendit le gouvernement de Bouillon[38]. Le Bourguignon,
voyant bien que son évêque tournait, ne lui en donna pas le temps; il
le fit venir et lui fit une telle peur qu'il résigna en faveur d'un
neveu du duc, le jeune Louis de Bourbon[39]. Au même moment, il
forçait l'élu d'Utrecht de résigner aussi en faveur d'un sien bâtard,
et ce bâtard, il l'établissait à Utrecht par la force des armes, en
dépit du chapitre et du peuple[40].
[Note 38: La Marche se présenta au chapitre pour faire serment le 8
mars 1455; date importante pour l'explication de tout ce qui suit.
Explanatio uberior et Assertio juris in ducatum Bulloniensem, pro Max,
Henrico, Bavariæ duce, episc. Leod. 1681, in-4º, p. 121.]
[Note 39: Plusieurs disent qu'on le menaça de la mort, qu'on amena un
confesseur, etc. Ce qui est sûr, c'est que pour faire croire qu'il
était libre, on le fit résigner, non chez le duc, mais dans une
auberge, «Hospitium de Cygno. Et juravit quod nunquam contraveniret,
sub obligatione omnium bonorum suorum.» Adrianus de V. Bosco. Ampliss.
Coll. IV, 1226.]
[Note 40: Meyer, si partial pour le duc, dit lui-même: «Metu
potentissimi ducis.» Meyer, Annal. Flandr., f. 318 verso.]
Le duc de Bourgogne ne sollicita pas davantage pour son protégé le
chapitre de Liége, qui pourtant était non-seulement électeur naturel
de l'évêque, mais de plus originairement souverain du pays et prince
avant le prince. Il s'adressa au pape, et obtint sans difficulté une
bulle de Calixte Borgia.
Liége fut peu édifiée de l'entrée du prélat; celui qu'on lui donnait
pour père spirituel était un écolier de Louvain; il avait dix-huit
ans. Il entra avec un cortége de quinze cents gentilshommes, lui-même
galamment vêtu, habit rouge et petit chapeau[41].
[Note 41: «Indutus veste rubea, habens unum parvum pileum.» Adrianus
de Veteri Bosco, ap. Martène, Amplissima Collectio, IV, 1230. Comment
se fait-il que cet excellent continuateur des Chroniques de saint
Laurent, témoin oculaire et très judicieux, ait été généralement
négligé? Parce qu'on avait sous la main, dans le recueil de
Chapeauville, l'abréviateur Suffridus Petrus, _domestique_ de
Granvelle, lequel écrit plus d'un siècle après la révolution, sans la
comprendre, sans connaître Liége. Un seul mot peut faire apprécier
l'ineptie de l'abréviateur: il suppose que Raes de Linthres fait jurer
d'avance aux Liégeois d'obéir au régent quelconque qu'il pourra
nommer! il lui fait dire que ce régent (le frère du margrave de Bade)
est aussi puissant que le duc de Bourgogne! etc.--Outre Commines et Du
Clercq, les sources sérieuses sont, pour Liége, Adrien de Vieux Bois,
pour Dinant, la correspondance de ses magistrats dans les Documents
publiés par M. Gachard. La petite ville a conservé ses archives mieux
que Liége elle-même. Nous aurons bientôt une traduction d'Adrien, et
une traduction excellente, puisqu'elle sera de M. Lavalleye.]
On voyait bien, au reste, d'où il venait: il avait un Bourguignon à
droite et un à gauche. Tout ce qui suivait était Bourguignon,
Brabançon; pas un Français, personne de la maison de Bourbon. Autre
n'eût été l'entrée si le Bourguignon lui-même fût entré par la brèche.
S'ils ne crièrent pas: _Ville prise_, ils essayèrent du moins de
prendre ce qu'ils purent, coururent à l'argent, au trésor des abbayes,
aux comptoirs des Lombards; ils venaient, disaient-ils, emprunter
_pour le prince_. Après avoir si longtemps extorqué l'argent par
tribut, l'ennemi voulait, par emprunt, escamoter le reste.
L'évêque de Liége résidait partout plutôt qu'à Liége; il vivait à Huy,
à Maëstricht, à Louvain. C'est là qu'il eût fallu lui envoyer son
argent, en pays étranger, chez le duc de Bourgogne. La ville n'envoya
point; elle se chargea de percevoir les droits de l'évêché, droits
sur la bière, droits sur la justice, etc.
L'évêque seul avait le bâton de justice, le droit d'autoriser les
juges. Il retint le bâton, laissant les tribunaux fermés, la ville et
l'évêché sans droit ni loi. De là de grands désordres[42]; une justice
étrange s'organise, des tribunaux burlesques; partout, dans la
campagne, de petits compagnons, des garçons de dix-huit ou vingt ans
se mettent à juger; ils jugent surtout les agents de l'évêque[43].
Puis, la licence croissant, ils tiennent cour au coin de la rue,
arrêtent le passant et le jugent: on riait, mais en tremblant, et pour
être absous, il fallait payer.
[Note 42: Moins cruels pourtant que la justice de l'évêque, à en juger
par l'effroyable supplice infligé à deux hommes ivres, dont l'un avait
proféré des menaces contre l'évêque, l'autre avait approuvé: «Quod
factum fuit ad incutiendum timorem, versum fuit in horrorem.» Adrianus
de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1234.]
[Note 43: «Qui se vocaverunt _dy Clupslagher_, et fecerunt fieri pro
signo unum vagum virum cum fuste in manu, quem ponebant in vexillo, et
in pecia papyri depictum portabant, affixum super brachia et pilea
sua.» Ibidem, 1242.]
Le plus comique (et le plus odieux), c'est qu'apprenant que Liége
allait faire rendre gorge aux procureurs de l'évêché, l'évêque vint en
hâte... intercéder?--non, mais demander sa part. Il siégea, de bonne
grâce, avec les magistrats, jugea avec eux ses propres agents, et en
tira profit; on lui donna les deux tiers des amendes[44].
[Note 44: «Sedendo cum eis, juvit dictare, sicut aiebant, sententias.»
Ibidem, 1244.]
En tout ceci, Liége était menée par le parti français; plusieurs de
ses magistrats étaient pensionnés de Charles VII. La maison de
Bourbon, puissante sous ce règne, avait, selon toute apparence, ménagé
cet étrange compromis entre la ville et Louis de Bourbon. Le duc de
Bourgogne patientait, parce qu'il avait alors le dauphin chez lui, et
croyait que, Charles VII mourant, son protégé arrivant au trône, la
France tomberait dans sa main et Liége avec la France.