articles» et donner son opinion sur la situation européenne. Notez qu’il
y serait peut-être parvenu: il suffisait d’une interview ou d’un
reportage politique réussi pour le mettre tout de suite sur un autre
plan. Mais il n’avait pas la patience d’attendre. Il se sentait humilié
de travailler dans le «fait-divers». Il ne comprenait pas le métier. Il
n’avait donc, et c’était justice, aucune chance d’y réussir[117].»
[117] André BILLY et Jean PIOT, _le Monde des journaux_.
Émile Zola considérait le journalisme comme un excellent exercice
d’assouplissement. Il est possible que le journalisme enseigne à écrire
vite; je crois qu’il enseigne surtout à écrire mal.
L’article de journal est, par sa nature, voué à l’oubli. Henri Fouquier
gagna une fortune à publier plusieurs articles par jour, pendant des
années. Qui le lit aujourd’hui? Et qui se souvient de Timothée Trimm?
Voyez Rivarol. Celui-là fut un maître et méritait de survivre. Esprit
léger et profond, espèce de Joseph de Maistre du journalisme, comme dit
à peu près Sainte-Beuve, causeur étincelant, auteur d’une sérieuse étude
sur la langue française, Rivarol n’a brillé que par la conversation et
l’esprit journalistique. Presque rien de ce qu’il a écrit n’intéresse
aujourd’hui le public. Son _Almanach des grands hommes_ n’est plus
qu’une lecture d’érudition.
On est effrayé quand on songe à l’énorme production que peut fournir une
carrière de journaliste. Louis Veuillot a laissé plus de vingt volumes
de _Mélanges_. M. de Sacy a écrit aux _Débats_, pendant trente ans, à
peu près la valeur de trente volumes in-folio, à deux colonnes. «Dans
cette vie laborieuse et dévorante qui use les plus forts, dit Labiche,
M. de Sacy a trouvé le temps de dépenser, en mille sujets divers, et
comme un prodigue, des trésors de talent qui, concentrés en une œuvre
unique, eussent été peut-être un monument parmi les chefs-d’œuvre de
notre littérature... Au nom des Lettres, regrettons, ce n’est pas assez,
gémissons de voir tant de grands et beaux esprits ne pas faire le livre
qu’ils nous doivent, éparpiller, émietter leur talent, leur verve, leur
bon sens, leurs passions même, dans des œuvres que le soleil d’un jour
doit seul éclairer, et qui vont aussitôt s’ensevelir dans ce que M. de
Sacy appelait tristement «les catacombes du journalisme»[118].
[118] LABICHE, _Discours de réception à l’Académie_.
Voilà les inconvénients du journalisme; voilà les dangers contre
lesquels il faudra vous défendre.
Mais si vous avez réellement la vocation; si vous aimez le journalisme
pour lui-même; si vous voulez à tout prix suivre cette carrière, alors
la question change. Il s’agit de tirer parti d’une inclination
impérieuse et de vous créer une notoriété dans un monde composé de
personnes profondément indifférentes aux questions d’art et de
perfection. Or, cette notoriété, vous ne l’obtiendrez que par le style,
l’expression, la forme, l’originalité, l’esprit, autant de choses, comme
nous le disions, qui n’ont pas, en général, une grande valeur d’utilité
dans un journal d’informations.
Il est difficile de bien écrire, quand on est forcé d’écrire tous les
jours, à la hâte, presque sans retouches. A première vue, la plupart des
articles de journaux semblent parfaitement bien écrits. Le lendemain,
ils ont perdu leur saveur; un an après, ils sont illisibles. Aucun
article d’actualité ne survit à l’actualité. L’intérêt cesse avec
l’intérêt du moment. Je ne connais que Veuillot qui supporte l’épreuve
d’une seconde lecture.
Il faut donc, de toute nécessité, si vous choisissez la carrière
journalistique, soigner votre improvisation, écrire lentement, ne rien
laisser au hasard, se maîtriser, se condenser, ne pas craindre de
refaire ses phrases et surtout (ceci est essentiel pour bien se juger)
ne jamais livrer un article avec des ratures et des corrections, mais le
recopier soigneusement, afin de pouvoir le relire sur page propre; sans
cela vous serez étonné, ayant cru bien écrire, de n’avoir produit qu’un
style plein de négligences, un style à escaliers et à régimes indirects,
contourné, bistourné, qui choquera ceux qui ont encore quelque souci de
la diction et de la grammaire.
Le grand vice de l’article de journal est sa rapidité. On le fait
toujours trop long, parce qu’on n’a pas le temps de le faire plus court.
Que de choses pourraient être dites en moins de mots! Un article ne
_porte_ que s’il _fait balle_, s’il va droit au but, si c’est un tout
bien construit. M. Gauvain publie dans les _Débats_ des modèles de ce
genre.
Parmi les conditions essentielles à la rédaction d’un bon style de
journal, le respect de la langue s’impose par-dessus tout. L’influence
des journaux est désastreuse pour la langue française. Au nom des pures
traditions classiques, par patriotisme autant que par goût, on doit
réagir contre ce mouvement de décadence et de corruption qui déshonore
l’art d’écrire. L’américanisme, les sports, l’automobile, l’aviation, la
politique ont fait de la prose de journal une espèce de jargon, argot de
courses et d’industries, anglicismes ridicules, néologismes barbares,
imbécillités verbales, dont un collectionneur d’aberrations formerait un
recueil scandaleusement drolatique. Jamais la langue française ne subit
de tels ravages.
Ces habitudes de style nous ont fait oublier les spirituels articles des
bons journalistes d’autrefois, car il y en a eu d’excellents et qui ont
enchanté nos pères. Se rappelle-t-on le succès de Jules Lecomte dans _le
Monde illustré_? Qui relit Émile de Girardin ou Albert Wolff? On s’est
moqué des causeries anecdotiques que Jules Claretie alimentait par un
intelligent système de fiches. Aurélien Scholl est mort tout entier. Qui
lit Henri Fouquier et Armand Silvestre? Rochefort lui-même est déjà bien
loin de nous. Le journalisme ne laisse après lui que quelques rares
noms, qui surnagent, comme les naufragés de Virgile, dans un océan
d’oubli.
Encore une fois (ce sera la conclusion de ces courtes lignes), les
écrivains de journaux doivent bien se persuader qu’on ne peut se faire
un nom que par le talent, le souci du style, la facture, la forme. C’est
toujours par la littérature qu’on arrive, même dans le journalisme,
qu’on écrive ou qu’on parle, qu’on fasse des articles, des sermons ou
des conférences.
Rarement improvisées, presque toujours écrites, les conférences sont un
genre de littérature comme un autre et qui relève, par conséquent, lui
aussi, de l’enseignement du style et de l’art d’écrire.
La manie des conférences nous vient d’Angleterre. Le sermon et le speech
laïque furent toujours à la mode dans ce pays de discussion en plein
air. La conversation publique y fut d’abord religieuse, et prit très
vite une tournure politique qui élargit son champ d’action et son
auditoire. Firmin Maillard nous a laissé là-dessus d’intéressants
renseignements[119]. Dickens parcourut l’Amérique en lisant ses œuvres,
comme plus tard Jean Aicard récitant chez nous sa _Chanson de l’enfant_
et ses _Poèmes de Provence_. La mode des conférences commença sous le
second Empire, avec Weiss, Philarète Chasles, Louis Ulbach, Élisée
Reclus, Pelletan, Deschanel, Hébrard, Prévost-Paradol, Vallès, Méry,
Weill, Baudelaire... Legouvé et Sarcey furent de célèbres conférenciers.
Sarcey s’était fait une popularité avec sa brusquerie bon enfant, qui
allait jusqu’à s’interrompre pour se plaindre d’un courant d’air. Mais
le type du conférencier pour dames, celui que nul ne surpassera, c’est
Caro. Qui n’a pas vu les pâmoisons qui accueillaient le cours de M.
Caro, ignorera toujours la gloire que peut donner un public féminin. M.
Caro enseignait la morale, la philosophie, la métaphysique. C’était du
délire. M. Bergson lui-même n’a pas connu de pareils transports.
[119] _Cité des intellectuels_, p. 137.
Tout le monde n’est pas destiné à devenir l’idole des dames. Il y a des
conférenciers sérieux qui cherchent le succès sans l’atteindre et il y a
des conférenciers folâtres qui sont cependant très écoutés. On sait
l’histoire de ce plaisantin, qui, commençant une conférence sur la
littérature lapone, arrive sur l’estrade, une gorgée d’eau et prononce
cette phrase: «Mesdames et Messieurs, il n’y a pas de littérature
lapone.»
Un jour, un de nos amis essaya de démontrer devant un public mondain que
_Cyrano de Bergerac_ n’était pas un chef-d’œuvre. Il choisit et lut les
vers les plus ridicules. Tous furent applaudis, et le succès de la
conférence fut pour Rostand.
Depuis 1890, avec Faguet, Brunetière et Jules Lemaître, le fléau des
conférences s’est scandaleusement propagé. La conférence est devenue
aujourd’hui une profession internationale. Le conférencier boucle sa
valise, touche des cachets, fait partie d’une troupe et, tout rayonnant
de projections cinématographiques, parcourt la France et l’étranger,
Hollande, Belgique, République Argentine ou Côte d’azur. Il existe des
sociétés de conférences musicales, philosophiques, historiques,
archéologiques, littéraires, pour dames, pour jeunes filles, pour
enfants, pour rien du tout, pour le plaisir de débiter des anecdotes qui
traînent dans tous les livres. Modes, chapeaux, toilettes, cuisine,
érudition, grammaire, tous les sujets sont bons. Le temps d’ouvrir un
volume et de prendre des notes, et on court se faire applaudir.
La conférence a un avantage: elle supprime l’effort. C’est à peine si
l’on s’aperçoit qu’on vous enseigne quelque chose. Ce n’est pas
apprendre, ce n’est pas s’instruire: c’est aller au théâtre ou dans le
monde. On y retrouve l’atmosphère d’un salon où l’on cause. On ne
prendrait pas la peine de lire une conférence dans une revue; on va
l’écouter parce que c’est la mode, parce qu’on y rencontre Mme X... ou
Mme Z... et qu’on peut en parler chez ses amies: «Ah! ma chère, vous y
étiez? C’était exquis!»
La conférence est à la portée de tout le monde. On n’a même pas besoin
d’être orateur. Il suffit de savoir lire. Jules Lemaître lisait
admirablement et avait toujours l’air d’improviser. Il faut que la
lecture donne cette illusion; sans cela les auditeurs restent froids. On
l’a bien vu pour Alexandre Dumas père. Ce fut une joie dans Paris, quand
on apprit que le célèbre écrivain, l’intarissable causeur, allait
probablement raconter de vive voix les pittoresques souvenirs de sa vie!
Au lieu de cela, qu’on se figure la déception de l’auditoire, lorsqu’on
entendit l’auteur de _Monte-Cristo_ parler tranquillement de Jules
César, Virgile, Cicéron, Delacroix, etc. Ces amplifications furent
froidement accueillies. «Dumas file sur la province, dit Firmin
Maillard, le froid le suit à Valenciennes, à Lille où les ouvriers
typographes l’ont prié de faire une conférence à leur bénéfice et
auxquels il répond: «Mes enfants, vous êtes les mains avec lesquelles je
mange depuis quarante ans; il est bien naturel que la tête vienne au
secours des mains.» Malgré cela, le froid persiste, Dumas gagne
l’étranger; Venise et Vienne ont pour lui le même climat, il ne retrouve
un peu de chaleur qu’en Hongrie, où il a l’heureuse idée d’apparaître
costumé en Hongrois. Cette attention lui concilie tous les cœurs.
Pourquoi cet insuccès, lorsque tant d’autres... Tout simplement parce
qu’au contraire de ce qu’on attendait de lui, il ne parle point, il lit,
à la papa, sans lever les yeux, le nez dans ses papiers, trébuchant à
travers les lignes et ne sortant des endroits difficiles qu’après un
silence mortel pour celui qui lit et pour celui qui l’écoute...[120].»
[120] Firmin MAILLARD, _La Cité des intellectuels_, p. 141.
«Les conférences, disait Mme Ancelot en 1860, c’est le monologue
installé sur les ruines de la conversation.» Les radoteurs ont remplacé
la conversation, en racontant ce que tout le monde sait. «Je ne connais
pas ce sujet. Je vais écrire un livre là-dessus», disait un plaisant
auteur.
On est stupéfait de songer qu’il y a des jeunes filles qui entendent
quelquefois deux conférences par jour! Dans quelle confusion doivent se
débattre ces pauvres cervelles féminines qui croient pouvoir retenir
quelque chose! Si encore on prenait des notes! Mais qui a le courage de
prendre des notes? Et puis, noter quoi? L’histoire de France, l’histoire
de la littérature? A quoi bon? On trouve tout cela dans les livres.
«Il ne faut pas s’imaginer, dit Marcel Prévost, que les conférences vont
remplacer l’étude chez les auditeurs. Il ne faut pas même s’imaginer
qu’elles peuvent remplacer des cours. Elles sont, sans plus, un studieux
plaisir: ce qui est bien quelque chose. Même les parcelles de savoir
qu’elles sèment dans telles têtes de linottes empanachées ne sont pas
entièrement perdues; snobisme pour snobisme, j’aime mieux celui
d’Armande que le snobisme du bridge ou du tango. Vive la mode du savoir,
de l’intelligence, de la culture, ne fût-ce qu’une mode pour
quelques-uns et quelques-unes! Le côté dangereux de la mode
conférencière, c’est que, sous ce nom de conférences, on puisse abriter
des denrées si diverses--quelques-unes nuisibles. Le choix des sujets
n’exclut pas les pires niaiseries: on a conférencié sur la _matchiche_.
Le choix des conférenciers est souvent quelconque, guidé surtout par le
désir d’allécher le public en l’étonnant. Beaucoup de conférences sont
préparées à la hâte, débitées au petit bonheur par des façons de
bègues[121].»
[121] _l’Art d’apprendre_, p. 117.
Tout cela n’est que trop vrai; et que de choses il y aurait encore à
dire!
Mais à quoi bon récriminer? Prenons la conférence pour ce qu’elle est.
Bonne ou mauvaise, c’est une œuvre littéraire. Tâchons donc de la bien
écrire. Étudiez votre sujet; efforcez-vous d’être original; soignez le
fond et la forme, et ne vous contentez pas de répéter ce que vos
auditeurs peuvent lire dans n’importe quel ouvrage. Il est scandaleux de
voir des conférenciers résumer tranquillement l’histoire grecque ou
romaine, ou de simples manuels de littérature française.
Les conférences sont ordinairement fort mal écrites. Elles font illusion
sur le moment; en réalité, elles ne supportent pas la lecture.
On doit écrire une conférence comme on écrit un livre, et appliquer à ce
genre de discours ce que nous disions des _Sermons_: «Ce sont les bons
écrivains qui font les bons orateurs[122].»
[122] En blâmant les conférences, je fais une exception, bien entendu,
pour les leçons d’enseignement professionnel, conférences agricoles
ou autres, qui peuvent être si utiles aux cultivateurs ou aux
ouvriers.
Chapitre XIV
Le guide et les conseils
Nécessité d’un guide.--Les conseillers de Flaubert.--Maupassant et
Flaubert.--Racine et Boileau.--La docilité de Chateaubriand.--Les
enquêtes de Mme de Staël.--La vanité littéraire.--Les avantages d’un bon
conseiller.
Je voudrais, en terminant ce livre, présenter quelques réflexions sur
l’utilité qu’il y aurait pour les débutants de lettres à s’assurer un
guide dévoué et clairvoyant.
En général, on s’imagine avoir du talent, parce qu’on prend pour du
talent le don d’assimilation et la facilité d’écrire.
Comment peut-on arriver à savoir si l’on a vraiment du talent et si ce
qu’on écrit vaut quelque chose? Il n’y a qu’un moyen: c’est de le
demander aux autres.
Peu de gens sont capables de juger leurs propres ouvrages. Qu’on se loue
ou qu’on se critique, on se trompe presque toujours: ou on est indulgent
ou on est injuste. Lord Lytton, par exemple, se trompait, quand il
écrivait à lady Blessington, à propos des _Derniers jours de Pompéi_:
«Je crains que cet ouvrage ne plaise pas aux femmes. Elles n’aiment que
les intrigues bien conduites; elles demandent du sentiment et de
l’esprit, et _Pompéi_ n’a ni l’un ni l’autre.» Les auteurs, il faut bien
l’avouer, n’ont pas l’habitude d’avoir si mauvaise opinion d’eux-mêmes.
Littérairement, personne ne se connaît, personne ne se voit. Pour se
connaître et pour se voir, il faut faire appel aux lumières d’autrui.
«Les Romains, dit Vigneul-Marville, avaient une coutume fort louable et
très utile, tant qu’on sut bien en user: c’était de réciter les ouvrages
de leur composition en la présence de leurs amis, avant que de le donner
au public. Ils avaient en cela deux fins: la première de recevoir les
avis et les corrections, dont les plus habiles gens ont toujours besoin;
et la seconde, qui était une suite de la première, de ne publier rien
qui ne fût fort accompli... On envoyait des billets pour inviter les
gens à ces sortes de récits. Les empereurs honoraient quelquefois de
leur présence ces assemblées[123].»
[123] _Mélanges d’histoire et de littérature_, t. I, p. 310.
Les plus grands maîtres ont éprouvé le besoin de soumettre leurs œuvres
à des personnes éclairées. Il n’y a que les esprits médiocres qui sont
toujours sûrs d’eux-mêmes. Avant de les offrir au public, Fontenelle
voulut lire ses comédies dans le salon de Mme de Tencin; on les jugea
indignes de sa réputation, et c’est Mme de Tencin qui fut chargée de lui
dire la vérité. Fontenelle s’inclina.
Quand Montesquieu eut terminé _Arsace et Isménie_, il se demanda si
cette publication aurait du succès. «Tout bien pesé, écrit-il, à l’abbé
de Guasco, je ne puis encore me déterminer à lire mon roman d’_Arsace_ à
l’imprimeur. Le triomphe de l’amour conjugal de l’Orient est peut-être
trop éloigné de nos mœurs pour croire qu’il serait bien reçu en France.
Je vous apporterai le manuscrit; nous le lirons ensemble, et je le
donnerai à lire à quelques amis.»
Roman, dialogue, poésie, nouvelles, on ne peut juger son œuvre qu’après
l’avoir laissé refroidir pendant quelque temps. Il faudrait la relire
six mois au moins après qu’on l’a écrite. Comme on ne peut attendre
indéfiniment, le mieux est de soumettre sa production à des personnes de
confiance.
On sait l’histoire de Flaubert. Le futur auteur de _Madame Bovary_
réunit un soir ses amis, Bouilhet et Ducamp, pour leur lire la première
version de _la Tentation de saint Antoine_. Le résultat de cette lecture
fut désastreux. On jugea que c’était de la pure rhétorique et qu’il
fallait tout recommencer. Le bon Flaubert n’accepta pas ce verdict sans
résistance. Il se soumit cependant, et c’est alors qu’il se décida à
écrire _Madame Bovary_, sujet réaliste qui devait refréner son
tempérament lyrique.
La vie de Flaubert est le plus bel exemple de modestie et de travail que
nous offre l’histoire des Lettres françaises. Il avait une confiance
absolue dans les conseils de Bouilhet et lui soumettait tout ce qu’il
écrivait.
Flaubert et Bouilhet se complétaient l’un l’autre, «Il est avéré, dit
Cassagne, que le bon sens de Bouilhet a souvent tempéré les outrances
d’imagination de Flaubert. _Madame Bovary_ et _Salammbô_ furent écrits
sous les yeux et sous le contrôle de Bouilhet; et, quand son ami mourut,
Flaubert put dire avec raison qu’il «avait perdu sa conscience
littéraire[124]». En revanche, Bouilhet, de _Mælenis_ aux _Dernières
Chansons_, ne composa rien sans consulter Flaubert; et, aux heures de
découragement et de lassitude, c’est Flaubert qui lui rendait confiance
et le réconfortait.
[124] A. CASSAGNE, _la Théorie de l’art pour l’art_, p. 132.
«Pendant trente ans, dit Étienne Frère, Flaubert n’a rien écrit sans le
soumettre à Bouilhet, se conformant toujours à son avis. C’est Bouilhet
qui lui trouva le sujet de _Madame Bovary_. Son influence a été énorme
sur le talent de Flaubert: il l’a discipliné, il l’a émondé, châtié; il
en a fait ce qu’il est. Quand il mourut, Flaubert disait: «J’ai enterré
ma conscience littéraire, mon cerveau et ma boussole[125].»
[125] _Louis Bouilhet_, p. 230.
L’auteur de _Mælenis_ n’a peut-être pas laissé la réputation d’un poète
de tout premier ordre; mais on peut n’être pas un parfait exécutant et
être cependant un excellent conseiller.
Maupassant, à ses débuts, soumettait à Flaubert tout ce qu’il écrivait.
L’auteur de _Madame Bovary_ lui faisait un véritable cours de style,
supprimait les épithètes, enlevait les banalités, retranchait les
verbes, et surtout l’empêchait de rien publier avant qu’il ne fût tout à
fait mûr. C’est en écoutant docilement ces conseils que l’auteur de
_Boule-de-Suif_ se forma ce style d’une si admirable netteté, ce style
vigoureux et sain, que les jeunes gens d’aujourd’hui ne connaissent
plus.
Maupassant a raconté, avec sa modestie ordinaire, tout ce qu’il devait à
Flaubert:
«Je travaillais, dit-il, et je revins souvent chez lui, comprenant que
je lui plaisais, car il s’était mis à m’appeler en riant son disciple.
Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des
nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le
maître lisait tout, puis, le dimanche suivant, en déjeunant, développait
ses critiques et enfonçait en moi peu à peu deux ou trois principes qui
sont le résumé de ses longs et patients enseignements. Si l’on a une
originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager; si l’on n’en a
pas, il faut en acquérir une. Ayant posé cette vérité qu’il n’y a pas,
de par le monde entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains
ou deux nez absolument pareils, il me forçait à exprimer en quelques
phrases un être ou un objet, de manière à le particulariser nettement, à
le distinguer de tous les autres objets de même race ou de même espèce.
«Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa porte,
devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres,
montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur apparence
physique, contenant aussi, indiquée par l’adresse de l’image, toute leur
nature morale, de façon à ce que je ne les confonde avec aucun autre
épicier, ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir par un seul
mot en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres
qui le suivent et le précèdent.»
Imitez l’exemple de Flaubert, Bouilhet et Maupassant: imposez-vous
l’obligation de lire à quelqu’un ce que vous écrivez, dussiez-vous,
comme Molière, recourir à votre servante. Molière ne lui lisait pas les
vers d’_Alceste_; Musset a raison de dire qu’à sa place il les lui
aurait lus.
La Fontaine, Racine et Molière entretenaient leur amitié par un
perpétuel échange de conseils et de lectures. C’est Boileau qui apprit à
Racine à faire de beaux vers et à rompre la banalité de Quinault.
L’auteur d’_Andromaque_ ne publiait rien sans l’approbation de Boileau,
qui applaudissait à ses triomphes et le consolait dans ses défaites,
dont la dernière fut _Athalie_. La gloire de Racine ne fut pas du tout
ce qu’on croit. Les contemporains lui préférèrent toujours _Pradon_.
Ces échanges de bons conseils étaient réciproques[126]. Racine, «qui a
poussé le goût jusqu’au génie», dit Heredia, obligea Boileau à supprimer
de sa _Satire des femmes_ tout un passage réaliste qui ne figure pas
dans la première édition. Le voici:
Mais qui pourrait compter le nombre de haillons,
De pièces, de lambeaux, de sales guenillons,
De chiffons ramassés dans la plus noire ordure,
Dont la femme, aux bons jours, composait sa parure?
Décrirai-je ses bas, à trente endroits percés,
Ses souliers grimaçants, vingt fois rapetassés,
Ses coiffes d’où pendait au bout d’une ficelle
Un vieux masque pelé, presque aussi hideux qu’elle?
Prendrai-je son jupon, bigarré de latin,
Qu’ensemble composaient trois thèses de satin,
Présent qu’en un procès sur certain privilège
Firent à son mari les régents d’un collège,
Et qui, sur cette jupe, à maint rieur encor
Derrière elle faisait dire _Argumentabor_
[126] «Racine et Boileau doivent tout à un travail obstiné.» RIVAROL,
_Œuvres choisies_, p. 33. Édition Mercure.
La Rochefoucauld montrait ses brouillons à tous ses amis et rédigeait
avec eux ses _Maximes_. Chateaubriand suivait aveuglément les conseils
de Fontanes et de Joubert. Fontanes lui fit refaire des chapitres
entiers, notamment l’épisode de Velléda et le discours du père Aubry.