Or, ces _et_ sont presque tous dans le texte. On raille sa dureté,
l’archaïsme de ses noms propres, Zeus pour Jupiter, Akhilleus pour
Achille, Poséidon (Neptune), Athéné (Minerve), Andromakè (Andromaque),
Akhaïen (grec), Arès (Mercure), Aïneias (Énée), Aidès (Enfer), Heré
(Junon), Ouranos (le Ciel), Okeanos (Océan), Aias (Ajax), Peleus
(Pelée), Menelaos (Ménélas), etc. Ces vieux noms sont évidemment
inutiles et le traducteur eût très bien pu dire: _Vénus_, au lieu
d’_Aphrodite_, _Vulcain_ pour _Hephaïstos_, _Saturne_ pour _Kronos_. Il
ne faut voir dans ce parti-pris, auquel on s’habitue très vite, qu’un
excès de réaction un peu puéril contre les fades appellations des
mythologistes à la Desmoustiers.
On reproche encore à Leconte de Lisle ses infidélités et ses
contre-sens. Il est possible, en effet, qu’il n’ait pas très bien su le
grec, et cela n’a pas beaucoup d’importance[114]. Valait-il mieux ne
point faire de contre-sens et être illisible? Ce qui est sûr, c’est que,
malgré tous ses défauts, sa traduction est certainement celle qui donne
avec le plus d’intensité la sensation d’Homère. Grâce à Leconte de
Lisle, nous avons enfin une traduction faite par un écrivain et un
artiste, comme le demandait Taine, qui regrettait qu’on n’ait eu
jusqu’alors que des traductions signées par des érudits et des hommes de
cabinet.
[114] Traduire une langue ne prouve pas qu’on sache cette langue. Tout
homme qui a fait ses classes peut traduire de l’italien sans savoir
l’italien.
Le grand mérite de Leconte de Lisle, c’est son effort de littéralité. Il
a osé faire ce que ses devanciers n’avaient pas fait. Il l’explique dans
son avertissement. «Le temps des traductions infidèles est passé,
dit-il. Il se fait un retour manifeste vers l’exactitude du sens et la
littéralité. Ce qui n’était, il y a quelques années, qu’une tentative
périlleuse, est devenu un besoin réfléchi de toutes les intelligences
élevées. La traduction de l’_Iliade_ que nous publions aujourd’hui
offrira, ce nous semble, une idée plus nette et plus vraie de l’œuvre
homérique, que celle qu’en ont donnée les versions élégantes de tant
d’écrivains, remarquables et savants, sans doute, mais qui n’ont pas cru
devoir reproduire dans son caractère héroïque et rude la poésie des
vieux rapsodes connue sous le nom collectif d’Homère.»
Leconte de Lisle a été fidèle à son programme. Sa traduction est celle
qui se rapproche le plus du mot à mot original. On peut s’en convaincre
en la comparant aux traductions interlinéaires d’Hachette à l’usage des
lycées. Prenons au hasard dans l’_Odyssée_ (ch. XXII) le passage de la
mort des prétendants:
Traduction littérale et
juxta-linéaire Traduction Leconte de Lisle
Il dit, et dirigea contre Antinoüs Il parla ainsi et il dirigea la
une flèche amère. Or celui-ci flèche amère contre Antinoüs. Et
allait enlever une belle coupe celui-ci allait soulever à deux
d’or à deux anses; et déjà il la mains une belle coupe d’or à
maniait entre ses mains, afin deux anses, afin de boire du
qu’il bût du vin; et le meurtre vin, et la mort n’était point
n’était pas à souci à lui dans son présente à son esprit; et, en
cœur. Qui aurait pensé qu’un effet, qui eût pensé qu’un
(homme), seul au milieu de homme, seul au milieu de
plusieurs parmi des hommes convives nombreux, eût osé,
convives, même s’il était tout à quelle que fût sa force, lui
fait fort, devoir apprêter à lui envoyer la mort et la Ker noire?
et la mort mauvaise et la Parque
Noire?
Et Ulysse ayant atteint frappa lui Mais Odysseus le frappa de sa
d’une flèche au gosier, et la flèche à la gorge, et la pointe
pointe alla d’outre en outre à traversa le cou délicat. Il
travers le cou tendre. Et il fut tomba à la renverse et la coupe
penché de l’autre côté, et la s’échappa de sa main inerte, et
coupe tomba à lui de la main, un jet de sang sortit de sa
(lui) ayant été frappé; et narine et il repoussa des pieds
aussitôt un jet épais de sang la table, et les mets roulèrent
humain vint à travers les narines, épars sur la terre, et le pain
et promptement (l’) ayant frappée et la chair rôtie furent
du pied, il écarta de lui la table souillés. Les prétendants
et renversa les mets à terre; et frémirent dans la demeure quand
le pain et les viandes grillées ils virent l’homme tomber. Et,
furent souillées. Et les se levant en tumulte de leurs
prétendants firent du tumulte dans sièges, ils regardaient de tous
le palais, quand ils eurent vu les côtés sur les murs sculptés,
l’homme tombé; et ils se levèrent cherchant à saisir des boucliers
des sièges, s’étant élancés dans et des lances...
la salle, cherchant des yeux de
tous côtés vers les murailles bien
construites; et ni bouclier
n’était quelque part ni lance
solide pour prendre...
Eurymachos tira (son) glaive acéré Eurymakos tira son épée aiguë à
d’airain, aiguisé des deux côtés; deux tranchants, et se rua sur
et il s’élança sur lui en criant Odysseus, en criant
d’une façon terrible; mais en même horriblement, mais le divin
temps le divin Ulysse, envoyant Odysseus, le prévenant, lança
une flèche, (lui) frappa la une flèche et le perça dans la
poitrine auprès de la mamelle et poitrine, auprès de la mamelle,
enfonça dans le foie à lui le et le trait rapide s’enfonça
trait rapide, et donc il laissa dans le foie. Et l’épée tomba de
tomber (son) glaive de (sa) main à sa main contre terre et il
terre et, se renversant en tournoya près d’une table,
arrière, il tomba sur la table en dispersant les mets et les
tournant; et il répandit à terre coupes pleines; et lui-même se
les mets et la coupe double, et renversa en se tordant et en
celui-ci frappa la terre de (son) gémissant, et il frappa du front
front étant affligé en (son) cœur la terre, repoussant un thrône
et ruant de (ses) deux pieds, il de ses deux pieds et l’obscurité
ébranla (son) siège et l’obscurité se répandit sur ses yeux.
se répandit sur ses yeux.
Et Amphinome fondit sur le Alors Amphinomos se rua sur le
glorieux Ulysse, s’étant élancé en magnanime Odysseus, après avoir
face; et il tira (son) glaive tiré son épée aiguë, afin de
acéré, (pour voir) si de quelque l’écarter des portes; mais
façon (Ulysse) se retirerait à lui Telemakos le prévint en le
de la porte. Mais donc Télémaque frappant dans le dos entre les
prévint lui et, frappant par épaules, et la lance d’airain
derrière, avec une lance garnie traversa la poitrine, et le
d’airain, entre les épaules, et Prétendant tomba avec bruit et
fit passer (la lance) à travers la frappa la terre du front. Et
poitrine et, étant tombé, il Telemakos revint à la hâte,
retentit et frappa la terre de ayant laissé sa longue lance
tout son front. Mais Télémaque dans le corps d’Amphinomos, car
s’élança loin (de lui) ayant il craignait qu’un des Achaïens
laissé là même des Amphinome la l’atteignît, tandis qu’il
lance à la longue ombre, car il l’approcherait et le frappât de
craignait grandement que l’épée sur sa tête penchée.
quelqu’un des Achéens ou, s’étant
élancé, ne frappât de (son)
glaive ou ne blessât (du glaive)
penché en avant (lui) retirant la
longue lance.
(Traduction littérale
juxtalinéaire par S. Sommer.
Hachette.)
Citons encore le passage qui suit la mort des prétendants:
Traduction juxta-linéaire par
E. Sommer Traduction Leconte de Lisle
_Ulysse dit ces paroles ailées_: _Ulysse dit ces paroles ailées_:
«Commencez maintenant à emporter «Commencez à emporter les
les cadavres et ordonnez aux cadavres et donnez des ordres
femmes _de les emporter_; puis aux femmes. Puis avec de l’eau
ensuite _songez à_ purifier les et des éponges poreuses purifiez
sièges très-beaux et les tables les beaux thrônes et les tables.
avec de l’eau et des éponges Après que vous aurez tout rangé
aux-trous-nombreux. Mais après que dans la salle, conduisez les
déjà vous aurez mis-en-ordre toute femmes hors de la demeure, entre
la maison, ayant emmené les le dôme et le mur de la cour, et
servantes du palais frappez-les de vos longues épées
solidement-établi, entre et le aiguës, jusqu’à ce qu’elles
pavillon et l’enceinte aient toutes rendu l’âme, et
irréprochable de la cour _songez à oublié Aphrodite, qu’elles
les_ frapper avec des épées à goûtaient en se livrant en
longues pointes, jusqu’à ce que secret aux prétendants.»
vous ayez enlevé la vie à toutes
et qu’elles aient oublié Vénus
(les plaisirs) que donc elles
offraient aux prétendants et
s’unissaient _avec eux_ en
cachette.»
Il dit ainsi; et les femmes Il parla ainsi et toutes les
vinrent toutes serrées, se femmes arrivèrent en gémissant
lamentant terriblement, versant lamentablement et en versant des
des larmes abondantes. D’abord larmes. D’abord, s’aidant les
donc elles emportaient les corps unes les autres, elles
morts, et _les_ déposaient donc emportèrent les cadavres,
sous le portique de la cour qu’elles déposèrent sous le
à-la-belle-enceinte, s’appuyant portique de la cour. Et Odysseus
les unes sur les autres; et leur commandait et les pressait
Ulysse _leur_ commandait, _les_ et les forçait d’obéir.
pressant lui-même; et celles-ci
_les_ emportaient aussi par
nécessité.
Puis ensuite elles purifiaient Puis elles purifièrent les beaux
les sièges très-beaux et les thrônes et les tables avec de
tables avec de l’eau et des l’eau et des éponges poreuses.
éponges aux-trous-nombreux. Et Telemakhos, le bouvier et le
Cependant Télémaque et le porcher nettoyaient avec des
bouvier et le porcher raclaient balais le pavé de la salle, et
avec des pelles le sol de la les servantes emportaient les
demeure construite solidement; et souillures et les déposaient
les servantes enlevaient (_les hors des portes. Puis, ayant
ordures_) et _les_ déposaient tout rangé dans la salle, ils
dehors. Mais après que ils eurent conduisirent les servantes hors
mis-en-ordre tout le palais, ayant de la demeure, entre le dôme et
fait-sortir alors les servantes du le mur de la cour, les
palais solidement établi entre et renfermant dans ce lieu étroit
le pavillon et l’enceinte d’où on ne pouvait s’enfuir. Et
irréprochable de la cour, ils alors le prudent Telemakhos
_les_ rassemblaient à l’étroit, parla ainsi le premier:
(_dans un endroit_) d’où il
n’était pas _possible_ de
s’échapper. Et le sage Télémaque
commença à eux à parler:
«Que donc je n’enlève pas la vie «Je n’arracherai point par une
par une mort pure à celles qui mort non honteuse l’âme de ces
donc ont versé les opprobres sur femmes qui répandaient
ma tête et sur notre mère et _qui_ l’opprobre sur ma tête et sur
dormaient auprès des prétendants.» celle de ma mère et couchaient
avec les prétendants.»
Il dit donc ainsi; et ayant Il parla ainsi et il suspendit
attaché à la grande colonne du le câble d’une nef noire, et il
pavillon le câble d’un vaisseau le tendit autour du dôme, de
à-la-proue-azurée il _le_ jeta façon à ce qu’aucune d’entre
autour _d’elles_, _l’_ayant elles ne touchât du pied la
tendu en haut, de peur que terre.»
quelqu’une n’arrivât jusqu’au sol
avec _ses_ pieds.
Et comme lorsque ou des grives De même que les grives aux ailes
aux-larges-ailes ou des colombes déployées et les colombes se
ont donné dans un filet, qui se prennent dans un filet au milieu
trouvait sur un buisson, entrant des buissons de l’enclos où
(voulant entrer) dans _leur_ nid, elles sont entrées et y trouvent
et une couche odieuse _les_ a un lit funeste; de même ces
reçues; ainsi celles-ci avaient femmes avaient le cou serré dans
_leurs_ têtes à-la-file, et des les lacets afin de mourir
nœuds étaient autour de tous les misérablement; et leurs pieds ne
cous afin qu’elles mourussent s’agitèrent point longtemps.
de-la-façon-la-plus-déplorable; et
elles se débattirent avec les
pieds un moment, non fort
longtemps.
On peut continuer ces citations. Partout la comparaison du texte
montrera que le seul reproche ou plutôt le plus bel éloge qu’on puisse
faire de la traduction Leconte de Lisle, c’est d’être la plus littérale,
celle qui se rapproche le plus du mot à mot d’Homère.
Bossuet est encore un bel exemple du profit qu’on peut retirer du
travail des traductions. C’est par la lecture ou la traduction des
textes étrangers que Bossuet a trouvé ses hardiesses d’expressions, ses
surprises d’images, ses audaces si personnelles, ses transpositions de
mots, ses intarissables ressources de style. L’originalité de Bossuet
s’est formée par l’étude familière des Pères de l’Église, Cyprien,
Tertullien, Chrysostome et surtout saint Augustin, comme il le dit
lui-même dans sa _Lettre au cardinal de Bouillon_. C’est à cette source
qu’il a, pendant la première moitié de sa carrière, incessamment
retrempé son imagination créatrice. Ce sont les Pères de l’Église qui
lui ont donné ces singularités de style dont s’étonnaient ses
contemporains, quand ils l’entendaient appeler Dieu, d’après Tertullien,
le _souverain grand_, Jésus _l’Illuminateur des antiquités_, le corps de
la Vierge _une chair angélisée_. «Il s’appuie sur la doctrine des Pères,
dit Gandar; il se sert même de leurs expressions; il les imite, il les
traduit ou les paraphrase. Et il nous faut les indications de l’orateur
lui-même pour distinguer, dans la trame unie de son discours, ce qu’il
emprunte de ce qu’il a tiré de son propre fonds... tant Bossuet est dans
son naturel, lorsqu’il reprend la pensée des Pères.»
Mais ce que Bossuet doit aux Pères de l’Église n’est rien, à côté du
travail de _transfusion_ auquel il s’est livré en lisant la Bible,
pendant la seconde partie de sa carrière d’orateur. Aucune littérature
n’offre un tel exemple d’assimilation.
Et, notons-le tout de suite, Bossuet n’a pas hésité un instant entre les
deux méthodes de traduction. Comme Chateaubriand, Leconte de Lisle et
Henri Heine, et malgré les partisans du bon français, le père Bouhours,
la Bible de Mons et les fades élégances de Sacy, Bossuet a adopté le
principe de la littéralité pour ses traductions de l’Apocalypse, du
_Cantique des cantiques_, des versets bibliques et celles des
_Évangiles_ faites au cours de ses Sermons.
Dans son remarquable ouvrage, _la Bible et Bossuet_, le père de La
Broise montre par une série d’exemples jusqu’à quel point le grand
orateur a poussé cet effort de littéralité: «Bossuet, dit-il, cherche à
rendre fidèlement la phrase de l’auteur sacré, lors même qu’elle est
obscure et hardie. Loin d’ajouter quoi que ce soit, comme Bouhours et
Sacy, le grand orateur préfère rester obscur et bizarre, quitte à
s’expliquer ensuite en marge ou en notes.»
Ainsi il est dit dans l’_Apocalypse_ (XIII, 10): _Hic est patientia et
fides sanctorum._ La version de Mons traduit: «C’est ici que doit
paraître la patience et la foi des saints.» Le père Bouhours: «Voici le
temps de la constance et de la fidélité des saints.» Bossuet dit
littéralement: «C’est ici la patience et la foi des saints.»
Les traductions de Bossuet, dit La Broise, l’emportent presque toujours
sur celles de ses contemporains, parce qu’elles serrent davantage le
texte, et qu’elles sont plus brèves et plus fortes.
L’_Apocalypse_ dit: _Et stellæ de cœlo ceciderunt super terram, sicut
ficus emittit grossos suos, cum a venti magno movetur_ (VI, 13). Le P.
Amelotte traduit: «Les étoiles du ciel tombèrent en terre, comme les
figues tombent d’un figuier, lorsqu’il est agité par un grand vent.» Le
P. Bouhours: «Les étoiles tombèrent du ciel sur la terre, de même que
les figues _qui ne mûrissent point tombent_ d’un figuier agité par un
grand vent.» Richard Simon: «Les _étoiles du ciel_ tombèrent sur la
terre, comme les figues encore vertes tombent d’un figuier lorsqu’il est
agité par un grand vent.» Godeau: «Et les étoiles tombèrent du ciel
_comme on voit tomber_ les figues-fleurs du figuier, lorsqu’elles sont
secouées par un grand vent.» Bossuet dit: «Les étoiles tombèrent du ciel
en terre, comme lorsque le figuier, agité par un grand vent, laisse
tomber ses figues vertes.» Évidemment, c’est Bossuet qui est le plus
près du texte. Pour ma part, j’aurais même dit, pour serrer de plus près
les mots: «Et les étoiles tombèrent du ciel sur la terre, comme le
figuier laisse tomber ses figues vertes, _quand il est_ agité par un
grand vent.»
Sacy atténuait les comparaisons trop imagées en ajoutant un: _comme_.
«Votre nom est _comme_ une huile qu’on a répandue... Mon bien-aimé est
pour moi _comme_ un bouquet de myrrhe... Vos yeux sont _comme_ les yeux
des colombes...» Bossuet traduit exactement: «Votre nom est un parfum
répandu... Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe... Vous avez
des yeux de colombe...»
Le grand orateur ne recule jamais devant l’expression forte. On lit dans
_Jérémie_ (XXXI, 7): _Exsultate in lætitia Jacob, et hinnite contra
caput gentium._ Sacy traduit: «Jacob tressaillez de joie, faites
retentir des cris d’allégresse à la tête des nations.» Bossuet ose
écrire: Réjouissez-vous, ô Jacob, _hennissez_ contre les gentils», comme
il a dit ailleurs: «Les _hennissements_ de la passion.»
Bossuet dit le P. de la Broise, «semble prêt à faire violence à toute
construction française. Il va aussi loin qu’il peut et ne s’arrête que
devant l’impossible.» En signalant ses «hardiesses de mots ou de
constructions», le P. de la Broise ne cesse de louer le grand orateur
«d’avoir été littéral, d’avoir enrichi par une heureuse audace notre
vocabulaire et notre syntaxe, d’avoir brisé les moules convenus».
«Les traductions de Bossuet, dit-il, où les expressions de l’original
sont si scrupuleusement respectées, ont par là même une certaine couleur
locale. Cette qualité manquait souvent aux traducteurs du dix-septième
siècle; elle a été portée par ceux du nôtre jusqu’à l’exagération. Au
temps de Louis XIV, on habillait les auteurs anciens à la française...
De nos jours, on s’applique à conserver à Homère la barbarie de son
époque, à Eschyle l’énergie sauvage de son style, aux historiens la
valeur exacte de leurs termes militaires et administratifs; et parfois,
à force de traduire le latin par le latin et le grec par le grec, on
fait une version inintelligible à quiconque ignore la langue originale.
Bossuet est entre les deux, se ressentant parfois des défauts de son
temps, ne tombant jamais dans les excès du nôtre[115]...»
[115] P. 29.
Bossuet, en effet, a souvent employé, lui aussi, pour son royal élève et
devant son auditoire de Versailles, des traductions banales en «style
poli de la Cour»; mais ce n’est pas son habitude et il revient vite à
ses règles ordinaires, qui sont, dit La Broise: «Recherche de la
précision, plus que de la correction, langue légèrement archaïque,
respect des traductions anciennes et traditionnelles.»
Bossuet va jusqu’à conserver le plus qu’il peut les hébraïsmes de son
modèle. Vous retrouvez chez lui: «Le sang de Jésus a inondé nos têtes,
(_Innundaverunt aquæ super caput meum_) «Versez des larmes avec des
prières (_Effundo orationem meam_) et surtout l’incessant emploi des
substantifs bibliques, que nous avons souvent signalés: «Nos ignorances
(_ignorantias meas_), les _profondeurs_ de Satan» (_altitudines
Satanæ_).
L’exemple de Bossuet suffirait seul à prouver que traduire, c’est
apprendre à écrire, et que les meilleurs traductions seront toujours les
traductions littérales.
Chapitre XIII
Le journalisme et les conférences
Le métier de journaliste.--Les grands journalistes.--Le journalisme et
le style.--La manie des conférences.--Alexandre Dumas conférencier.--Le
style et les conférences.
Un ensemble de conseils sur le métier de journaliste demanderait un
volume. Jamais sujet ne fut plus d’actualité. Le journalisme a tout
envahi. C’est plus qu’une carrière: c’est une immense réserve d’hommes,
une salle d’attente où s’abritent, se préparent et s’_épuisent_ les
trois quarts des jeunes écrivains contemporains. Non seulement les
débutants cherchent à gagner leur vie dans le journalisme; mais des gens
très arrivés, poètes, romanciers, auteurs dramatiques ou simples
fonctionnaires, sont enchantés de remplir une rubrique dans un journal
et d’aborder une carrière qui n’exige aucune compétence et où «il y a de
la place pour tout le monde». Un journal comprend une infinité de
besognes, articles politiques, articles littéraires, grand et petit
reportage, interviews, chroniques, échos, informations, dépêches,
tribunaux, correspondances, théâtres. Celui qui a la vocation d’écrire
ne demande qu’à entrer dans un journal pour assurer son indépendance et
attendre l’avenir.
Le talent d’un homme faisait autrefois la réputation d’un journal. Du
temps de Timothée Trimm, on achetait le journal pour lire un article. Il
y avait de grands journalistes, comme Louis Veuillot, Carrel, Girardin,
Hervé, John Lemoinne, qui furent la gloire de leur profession et
quelquefois les maîtres de la politique. Un volume entier n’aurait pas
eu plus de retentissement que le fameux article de Chateaubriand dans le
_Mercure_: «En vain Néron prospère, Tacite est né...» L’avènement des
feuilles d’information, la partie matérielle, publicité, dépêches,
nouvelles, ont rejeté au second plan l’importance de l’élément
littéraire, et peu à peu supprimé le rôle du talent personnel dans la
presse. Le public a perdu l’habitude de penser et se contente d’être mis
au courant de ce qui se passe. Les dispositions intellectuelles les plus
géniales ne résistent pas aux déplorables conséquences de
l’improvisation quotidienne. Les meilleurs dons d’un écrivain sont à peu
près inutilisés dans un journal. On fait simplement partie d’un rouage
qui fonctionne. Comme personne, pas même Émile de Girardin, n’est
capable d’avoir une idée par jour, on use inutilement ses forces à
remonter l’éternel rocher de Sisyphe, qui vous retombe sur les épaules.
Flaubert, dans sa _Correspondance_, parle des dures besognes auxquelles
le journalisme condamne aujourd’hui un poète qui ne veut pas mourir de
faim. «Qu’est-ce qu’ils vont encore nous faire faire?» disait Gautier en
arrivant à son journal.
Georges Duval conte, à propos des besognes journalistiques, une amusante
anecdote:
«De retour à Paris, je trouvai un mot d’Émile de Girardin me priant de
passer à la _Liberté_, rue Montmartre. Il me demande s’il me
conviendrait d’entrer dans sa rédaction. J’accepte avec enthousiasme; il
me fait asseoir et me dit:
«--Écrivez de suite un article sur la marine du Brésil. Deux colonnes.
Vite. Nous sommes en retard.
«Je n’oublierai jamais ma confusion. Je ne possédais sur la marine du
Brésil aucun renseignement. Girardin m’aurait proposé d’improviser un
discours sur les dépôts pélagiques de la Méditerranée, mon embarras
n’eût pas été plus grand. Je lui avoue mon ignorance en la matière; il
rajuste son binocle, fronce les sourcils, resserre son nœud de cravate
et, de sa petite voix grêle que j’entends encore:
«--Si vous voulez réussir dans le métier, il faut vous habituer à
traiter tous les sujets, même ceux que vous ne connaissez pas. Le
lecteur les connaissant encore moins, le journaliste a toujours sur lui
la supériorité d’un professeur, fût-il mauvais, sur des élèves qui sont
des cancres.
«J’avais, tout jeune, passé mes examens pour l’École navale, avant de
préparer Polytechnique; je réunis mes souvenirs et entrai bravement dans
le vif de mon sujet, agrémenté d’expressions techniques qui me valurent
les compliments de Girardin. L’article ne souleva pas une protestation;
pas une rectification n’en détruisit l’heureux effet et, pour que la
honte fût complète, trois mois après, je recevais l’ordre du Christ du
Brésil! Girardin m’en félicita[116].»
[116] G. DUVAL, _Mémoires d’un Parisien_, p. 130.
Quelquefois, c’est le contraire qui arrive: on oblige un homme
intelligent à écrire des articles stupides.
«Si beaucoup de jeunes gens se croient destinés à briller dans la
carrière, c’est qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est le journalisme. Un
jeune licencié ès lettres, candidat à l’agrégation, fut admis un jour
dans un journal. Il assista au premier «rapport». Il lui échut une
enquête à faire sur un cambriolage dans une bijouterie. Le lendemain, il
eut à suivre un drame passionnel. Le surlendemain...
«Le surlendemain, il vint trouver son rédacteur en chef et lui expliqua
naïvement:
--C’est que... je vais vous dire: mon affaire, à moi, c’est plutôt la
politique.