efforts; je refais vingt fois la même page et j’en suis toujours
mécontent. Je n’ai pas la moindre confiance en moi; peut-être même ai-je
trop de facilité à recevoir les avis qu’on veut bien me donner; il
dépend presque du premier venu de me faire changer ou supprimer tout un
passage: je crois toujours que l’on juge ou que l’on voit mieux que
moi.»
Et il ajoute, à propos de sa traduction de Milton:
«J’ai quelques amis, que depuis trente ans je suis accoutumé à
consulter: je leur ai encore proposé mes doutes sur ce dernier travail;
j’ai reçu leurs notes et leurs observations; j’ai discuté avec eux les
points difficiles; souvent je me suis rendu à leur opinion, quelquefois
ils sont revenus à la mienne.»
Mme de Staël, toujours si sûre d’elle-même, non seulement consultait ses
amis, mais elle les interviewait pour utiliser ensuite leur avis en
écrivant ses chapitres. On eût rendu un immense service à Victor Hugo en
lui montrant l’absurdité de ses conceptions dramatiques, les longueurs
descriptives de _l’Homme qui rit_ et des _Travailleurs de la mer_. Il
eût fallu à ce torrentiel poète un conseiller toujours prêt à lui crier
la vérité, comme ces esclaves antiques chargés d’insulter l’orgueil des
triomphateurs romains. Il a manqué à beaucoup d’écrivains un gardien
vigilant de leur production et de leur gloire.
L’incommensurable vanité des auteurs empêche, la plupart du temps, cet
échange de directions et de bons conseils. Et pourtant les meilleurs
écrivains ne font pas tous les jours des chefs-d’œuvre. Vous lisez un
roman; les cent premières pages sont parfaites, le ton excellent; tout à
coup, sans raison, c’est brutal, c’est faux; on est consterné, on se
dit: «Ah! si l’auteur avait consulté quelqu’un qui l’eût remis dans le
bon chemin!»
On connaît la légendaire vanité de Victor Hugo, Dumas père, Lamartine et
Chateaubriand. Ceux-là, du moins, eurent du talent et même du génie;
mais, en général, ce sont les auteurs les plus médiocres qui sont les
plus orgueilleux. J’en sais qui parlent d’eux-mêmes comme ils
parleraient de Byron ou de Shakespeare. Personne n’est dupe des
compliments qu’ils recherchent; seuls à prendre au sérieux la fausse
monnaie qu’on leur donne, ils passent leur vie superbement ridicules,
sans le savoir, sans qu’on le leur dise, et «ils mourront sans que les
honnêtes gens soient vengés».
L’orgueil d’écrire et l’amour de la gloire développent singulièrement ce
mépris des conseils, ces sentiments de vanité et de suffisance si
naturelles au cœur de l’homme et qui donnent aux âmes les plus hautes
des faiblesses parfois étranges. Édouard Grenier raconte «qu’en se
promenant avec Lamartine dans le petit jardin du Chalet, il le voyait
s’approcher de la grille, sous prétexte d’admirer le mont Valérien ou
les cimes du bois de Boulogne, et c’était, visiblement, pour s’exposer à
la curiosité et à l’admiration des promeneurs qui passaient».
Aucun compliment, dit-on, ne fit plus de plaisir à Bourdaloue que ce
qu’il entendit dire à une poissarde qui le vit sortir de Notre-Dame, au
milieu d’une foule de monde qui venait l’entendre: «Ce b... là,
dit-elle, remue tout Paris quand il prêche.»
Je connais des écrivains qui se font gloire de leur orgueil. Il n’y a
vraiment pas de quoi. Rien n’est plus ridicule que l’orgueil. C’est un
sentiment qui ne va jamais sans envie et qui n’est que l’hypertrophie
puérile de la vanité.
Les concours littéraires, les réclames, la concurrence exaspèrent
l’amour-propre des écrivains--grands ou petits. On ne rencontre plus des
modestes comme Berryer, «uniquement préoccupé de faire briller ses
amis... et qui possédait au plus haut degré cette vertu si rare: le
détachement de soi. Plus qu’à aucun des autres hommes de son temps, on
peut lui appliquer ce mot de Bossuet: «L’Univers n’a rien de plus grand
que les grands hommes modestes[127]».
[127] Edmond BIRÉ, _Mémoires_, p. 203, 204.
Le fameux d’Arlincourt, l’auteur du _Solitaire_, a passé sa vie dans
l’admiration de lui-même. «Ce qu’il disait et faisait imprimer sur ses
œuvres, traduites dans toutes les langues, sur l’incalculable débit
qu’elles obtenaient, il l’avait répété tant de fois, qu’il avait
probablement fini par le croire. Les compliments, si renforcée que fût
la dose d’encens, ne lui étaient jamais suspects de malicieuse
hyperbole; mais il était toujours prêt à vous en rendre; il vous louait
presque aussi volontiers qu’il se louait lui-même[128].»
[128] Th. MURET, _Souvenirs et propos divers_, p. 35.
C’est encore une forme de vanité très commune, celle qui consiste à
louer les autres pour mieux se louer soi-même.
Les écrivains, depuis Horace, ont toujours été des personnes très
susceptibles qui ne demandent jamais de conseils et sont même humiliés
d’en recevoir. On regimbe à l’idée de retrancher un chapitre, de
corriger une phrase. On cite le mot de Boileau: «Aimez qu’on vous
conseille et non pas qu’on vous loue», mais on ne le met guère en
pratique. Rien ne coûte plus à un homme de lettres que de demander
l’avis d’un confrère. Chacun croit avoir plus de talent que le voisin.
Un auteur vint un jour me soumettre un manuscrit. Je me permis, après
l’avoir lu, de lui faire remarquer que cela avait peut-être été un peu
trop rapidement écrit et qu’une seconde rédaction me paraissait
nécessaire. L’auteur indigné sortit en faisant claquer la porte: «C’est
la première fois, cria-t-il, que quelqu’un se permet de me dire que
j’écris mal.»
J’entends l’objection: «Les conseillers ne sont pas infaillibles, ils
peuvent se tromper, eux aussi, comme tout le monde.» Oui, sans doute,
les conseillers peuvent se tromper, mais moins souvent que vous, qui
êtes ébloui par votre œuvre. On ne saura jamais tous les défauts qu’on
peut éviter en écoutant des juges qui n’ont aucune raison de
s’illusionner, qui représentent la majorité des lecteurs et dont il vous
reste, en somme, le droit de contrôler vous-même l’arrêt. Il est de
votre intérêt que le public ne soit pas trompé, et, pour ne pas tromper
les autres, il faut d’abord ne pas se tromper soi-même.
Donc choisissez un juge. C’est de toute nécessité, Mais qui choisir? Un
professionnel ou un simple amateur? L’un ou l’autre, tous les deux même,
si c’est possible. L’essentiel est de choisir quelqu’un d’intelligent,
qui ait sincèrement le souci de votre réputation et de votre avenir. Je
ne crois pas qu’il soit absolument nécessaire d’être du métier pour bien
juger une œuvre littéraire, la qualité d’un récit, la vie des
personnages. Un simple dilettante aura peut-être quelque difficulté à
s’expliquer; mais, en l’aidant de vos questions, vous arriverez
facilement à lui faire dire ce que vous voulez savoir. Par certains
côtés, cependant, l’avis d’un professionnel pourrait être plus
profitable, parce qu’un professionnel mêle à ses conseils
d’intéressantes raisons techniques d’exécution et de facture.
C’est un grand bonheur, pour un homme de lettres de rencontrer un pareil
guide. Il faut tout faire pour le trouver.
Paris, février 1925
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE I
CHAPITRE PREMIER
La vocation et le succès
L’ambition d’écrire.--La carrière littéraire.--Les dispositions
littéraires.--La question du talent.--La vraie vocation.--Le
public et le succès.--Comment se fait le succès.--Le rôle de la
critique.--Le lancement d’un livre.--Les prix littéraires.--La
réclame et la vente 1
CHAPITRE II
Le style et le roman
L’envahissement du roman.--L’argent et le roman.--La loi du
travail: George Sand, Villiers de l’Isle-Adam, Paul Arène,
Baudelaire.--Le mauvais style 24
CHAPITRE III
Comment on fait un roman
La prose actuelle.--Doit-on bien écrire le roman?--L’effort et
l’originalité.--La sincérité littéraire.--Le cas de
Lamennais.--L’éternel roman d’amour.--Le roman drôle.--Le
roman psychologique 43
CHAPITRE IV
Comment on fait un roman
(Suite)
Balzac et le vrai réalisme.--Flaubert et le roman.--La
signification de _Madame Bovary_.--Faut-il copier la
vie?--Le procédé de Tourguénieff.--Les caractères et les
personnages.--Balzac copiait-il?--La «documentation».--Les
noms des personnages 66
CHAPITRE V
Comment on fait un roman
(Suite)
Faut-il écrire ses souvenirs?--L’emploi du _je_.--Le choix du
sujet.--Faut-il écrire pour le public?--Le public et
Théophile Gautier.--Le plan et la composition.--Flaubert et
l’impassibilité.--La couleur locale.--La description exotique 87
CHAPITRE VI
Quels romans faut-il lire?
_Paul et Virginie_.--_Don Quichotte_.--_La Nouvelle
Héloïse_.--_Clarisse Harlowe_.--Tourguénieff.--Balzac.--_Manon
Lescaut_ et Barbey d’Aurevilly.--Le roman d’aventures.--Le
roman rustique.--Ferdinand Fabre.--Le roman mondain.--Le
roman et la couleur historiques.--Le roman et la «nouvelle» 109
CHAPITRE VII
L’érudition et le livre d’histoire
Qu’est-ce que l’érudition?--M. Marcel Prévost et les fiches.--La
fausse érudition.--La vie et les idées générales.--La vie et
l’érudition.--Le style et l’Histoire.--Tacite, Carlyle,
Michelet, Tillemont 140
CHAPITRE VIII
Ce que doit être la critique littéraire
La vraie critique.--La lecture et la critique.--Les divergences
d’opinions.--Lamartine critique.--Dante et Tolstoï.--La
morale et la critique.--Les parti-pris de la
critique.--L’influence de la littérature.--Les lois
littéraires.--La mauvaise critique.--La critique-cliché 155
CHAPITRE IX
Ce que doit être la critique littéraire
(Suite)
Les difficultés de la critique.--L’envahissement des
livres.--Comment juger un livre.--Un devoir d’élèves.--La
critique irascible.--Les critiques à lire: Sainte-Beuve,
Jules Lemaître, Émile Faguet, Philarète Chasles, Gustave
Planche, Vacquerie.--George Sand et la critique.--Les
enseignements de la critique 178
CHAPITRE X
Comment on fait un sermon
Les mauvais sermons.--Le style de la chaire.--Les sermons
ridicules.--L’improvisation et le travail.--Les procédés
de Bossuet.--Les _Sermonnaires_.--Le sermon au
théâtre.--Nécessité du style.--Le réalisme de
Bossuet.--Bossuet le grand modèle 194
CHAPITRE XI
La traduction comme moyen de former son style
La traduction et l’art d’écrire.--Les contre-sens.--La
traduction et les savants.--Les traductions littérales.--La
vraie traduction.--Tacite et Rousseau.--Péguy et la
traduction.--Chateaubriand et la littéralité.--Henri Heine et
la littéralité.--Les idées de Gœthe 218
Chapitre XII
La traduction comme moyen de former son style
(Suite)
Les bonnes traductions.--La valeur d’Amyot.--Homère et Leconte
de Lisle.--Leconte de Lisle et la littéralité.--Les
traductions de Bossuet.--Bossuet et la Bible 220
Chapitre XIII
Le journalisme et les conférences
Le métier de journaliste.--Les grands journalistes.--Le
journalisme et le style.--La manie des conférences.--Alexandre
Dumas conférencier.--Le style et les conférences 250
Chapitre XIV
Le guide et les conseils
Nécessité d’un guide.--Les conseillers de Flaubert.--Maupassant
et Flaubert.--Racine et Boileau.--La docilité de
Chateaubriand.--Les enquêtes de Mme de Staël.--La vanité
littéraire.--Les avantages d’un bon conseiller 264
PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--31686.