traduirai: les ombres tombent plus grandes des montagnes[102]. S’il y a:
_Per amica silentia lunæ_, je ne dirai pas: «Un clair de lune ami et
silencieux,» mais «les silences amis de la lune.» Le mot _silence_ au
pluriel peut sembler hardi. Il a pourtant été magnifiquement employé par
Chateaubriand: «Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers
murmures du jour luttent sur les coteaux...» (_Génie du christianisme_)
et par Victor Hugo: «Parmi les noirs déserts et les mornes silences»
(_Légende des Siècles_, _la Défiance d’Onfroy_) et par Tailhade: «La
brande verte et rose dort immobile dans les silences de midi» (_Le
Paillasson_, p. 104). Si Tacite dit: _Luna visa est languescere_, je
dirai: On vit la lune languir. Si je lis dans une comédie grecque: Mets
un bœuf sur ta langue, pour signifier: Tais-toi, je dirai: «Mets un bœuf
sur ta langue,» quitte à expliquer l’expression en note. Si je trouve
dans Lucrèce: _Rota solis_, je n’écrirai pas: le char du soleil, mais:
la roue du soleil, et je dirai: «Les astres tombants» pour le _cadentia
sidera_ de Virgile. Dante a dit: _Per me si va nella citta dolente...
Per me si va nel eterno dolore_, je n’aurais pas traduit comme l’a fait
Canudo: «On va par moi dans l’éternelle douleur... On va par moi,
etc...» J’aurais conservé le tour si expressif qui existe en français:
«Par moi l’on va dans la cité dolente... Par moi l’on va dans
l’éternelle douleur...» Rivarol l’avait bien vu: «Il faut admirer,
dit-il, ces formes de style: «C’est moi qui vis tomber... C’est moi qui
vois passer... C’est par moi qu’on arrive...» Je n’aurais cependant pas
traduit comme lui l’_aer senza stelle_ par la _nuit_ sans étoiles, sous
prétexte «qu’il n’y a pas association dans notre esprit entre air et
étoiles»; j’aurais fidèlement écrit: _l’air sans étoiles_. Je ne ferai
pas dire non plus, comme Vertot à Cicéron, s’adressant aux sénateurs
romains: «Messieurs», mais: «Citoyens».
[102] La Fontaine a admirablement rendu ce vers:
Et déjà les vallons
Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
«Jamais je ne sentis davantage les _grandes ombres qui descendent
des monts_, le froid des dernières feuilles». MICHELET, _Lettres
inédites_, p. 41.
Prenons comme exemple le passage de Françoise de Rimini dans _l’Enfer_
de Dante:
Noi leggevamo un giorno per diletto
Di Lancillotto, come amor lo strinse;
Soli eravamo o senza alcun sospetto.
Per piu fiate gli occhi ci sospinse
Questa lettura et scolorocci il viso:
Ma un sol punto fu quel che ci vinsa.
Quando leggemmo il disiato riso
Esser bacciato da cotanto amante,
Questi che mai da me non fia diviso,
La bocca mi bacciò tutto tremante.
Galeotti fu il libro et chi lo scrisse.
Quel giorno piu non vi leggemmo avante.
Mentre che l’uno spirto questo disse,
L’altro piangeva si, che di pietade
Io venni men, cosi com’io morisse;
E caddi come corpo morto cade
Voici la traduction de Rivarol. Je souligne tout ce qu’il ajoute au
texte:
«Nous lisions un jour dans un _doux loisir_ comment l’amour vainquit
Lancelot. J’étais seul _avec mon amant_ et nous étions sans défiance.
Plus d’une fois nos visages pâlirent et nos yeux troublés _se
rencontrèrent_; mais un seul instant nous _perdit tous deux_.
Lorsqu’enfin l’_heureux Lancelot cueille_ le baiser désiré, alors celui
qui ne me sera plus _ravi colla_ sur ma bouche _ses lèvres tremblantes_,
et _nous laissâmes échapper ce livre par qui nous fut révélé le mystère
d’amour_.»
Voici maintenant la traduction que je proposerais comme la plus
littérale possible:
«Nous lisions un jour par plaisir l’histoire de Lancelot et comment
l’amour l’étreignit. Nous étions seuls et sans aucun soupçon. Plusieurs
fois cette lecture nous troubla les yeux et nous décolora le visage;
mais un seul passage nous vainquit. Quand nous lûmes que ce sourire
désiré était baisé par un tel amant, celui-ci, qui ne sera jamais séparé
de moi, me baisa la bouche tout tremblant. Galeotti fut l’auteur et le
livre. Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant. Pendant que l’un des
esprits disait cela, l’autre pleurait tellement, que, de pitié, je
perdis connaissance, comme si je mourais, et je tombai comme tombe un
corps mort.»
Le principe de la littéralité a des ennemis. Renan était du nombre.
Voici ce qu’il dit à propos de Tacite:
«Quand vous traduirez Tacite, écrivez du français dans l’esprit de
Tacite, car tous les styles ont leur caractère dans toutes les langues.
_Seulement ce n’est pas en traduisant mot par mot que vous aurez ce
style._ En un mot, que ce soit le style qui corresponde en français à
celui de Tacite, appliqué aux pensées de Tacite, présentées sous le jour
et dans l’ordre général de Tacite, voilà tout[103].»
[103] _Nouveaux Cahiers de jeunesse_.
Oui, voilà tout. Seulement, je crois que c’est une erreur de s’imaginer
qu’en s’éloignant du mot à mot on aura plus de chance de reproduire le
style de Tacite; c’est, au contraire, en se rapprochant le plus possible
du mot à mot qu’on arrivera à rendre non seulement la force de chaque
expression de Tacite, mais même son tour de style, puisque le style de
tout écrivain, en fin de compte, se compose de mots.
Le style de Tacite est, d’ailleurs, si condensé et d’une telle énergie,
qu’il faudrait évidemment être déjà soi-même grand écrivain pour le bien
traduire. «Sainte-Beuve, dit Welschinger, fait observer que, pour
obtenir une résurrection de cet auteur original, il faudrait, entre le
traducteur et lui, une égalité, une identité de talent; et quand même on
l’obtiendrait par une sorte de métempsycose, le peu de ressemblance des
idiomes empêcherait le succès.»
Rousseau, qui n’était pourtant pas très bon latiniste, essaya ce tour de
force. Il osa, dit-il, traduire le premier livre des _Histoires_ de
Tacite, «pour apprendre à écrire», suivant le conseil de Boileau, qui
demandait que les traductions fournissent des modèles pour bien écrire.
«Entendant médiocrement le latin, j’ai dû faire, dit-il, bien des
contresens particuliers sur ses pensées; mais, si je n’en ai point fait
en général sur son esprit, j’ai rempli mon but; car je ne cherchais pas
à rendre les phrases de Tacite, mais son style, ni de dire ce qu’il a
dit en latin, mais ce qu’il eût dit en français.»
C’était très bien pour le but spécial que se proposait Rousseau. Il
savait trop peu de latin pour aborder la littéralité.
On dit: La traduction littérale est une illusion. On ne traduit rien
adéquatement; on ne peut donner que des équivalents approximatifs.
«_Turannos_, disait Péguy, ne signifie pas _roi_; _iereus_ n’est pas
_prêtre_; _polis_ n’est pas _la ville_ d’aujourd’hui; ni _techna_ les
enfants de nos jours; _trophé_ non plus n’est pas _nourriture_.»
Évidemment, les mots d’une langue ancienne ne correspondent plus aux
mots des langues modernes. Foyer, maison, cirque, parents, clients,
citoyens, n’ont plus en français le même sens qu’en latin. Rien de plus
vrai et, sans remonter jusqu’au latin, que de mots ont changé de sens
dans notre propre langue! _Gendarmes_ et _sergents_ ne signifient plus
ce qu’ils signifiaient il y a trois cents ans... Et Péguy concluait:
«C’est pour cela que toute opération de traduction est essentiellement,
irrévocablement, irrémissiblement, une opération misérable et vaine, une
opération condamnée.»
Il faudrait donc renoncer à toute espèce de traduction, et ce serait
tomber dans une autre absurdité. Efforçons-nous, au contraire, de rendre
autant que possible les choses identiquement, et n’employons les
équivalents que lorsqu’on ne peut faire autrement. On a beaucoup
reproché à Amyot l’emploi des équivalents. M. Sturel l’en félicite. Il
cite en exemple le mot grec _ipparkos_. Traduisez-le par l’_hipparque_,
vous ne serez pas compris du public, qui ignore le grec. Amyot le
traduit par _capitaine de gendarmerie_, et il a raison, parce qu’au
seizième siècle, les troupes à cheval s’appelaient la _gendarmerie_;
seulement aujourd’hui _gendarmerie_ n’a plus tout à fait le même sens
que du temps d’Amyot.
On ne peut, même dans une traduction littérale, avoir la prétention de
rendre les tours de phrases et l’ordre des mots de son modèle. Tout ce
qu’on demande est de s’en rapprocher le plus possible. On ne doit
employer deux mots pour un, ou recourir à la périphrase, que si l’on y
est matériellement obligé, et surtout ne rien déblayer, ne rien
raccourcir, ne pas imiter d’Ablancourt, qui supprimait tranquillement ce
qu’il jugeait inutile.
Nous ne prétendons pas qu’un mot à mot de Platon ou d’Euripide soit
l’idéal de la traduction. Non. Il y faut encore autre chose: il faut
tâcher de donner une idée d’ensemble de la phrase écrite. Cela va de
soi.
Nous recommandons l’effort vers la littéralité, parce que c’est la seule
méthode qui permette de faire passer dans une langue quelque chose de
l’originalité d’une autre langue, et de réaliser ce qui doit être pour
vous le but de toute traduction: la formation et l’enrichissement du
style.
Quand Chateaubriand, dans son _Paradis_ de Milton, écrit: «Le parfum de
la terre, après les _molles_ pluies d’été», je ne sais si le mot est
dans le texte; s’il y est, je dis que c’est une bonne acquisition de
style, de même que ces expressions de Dante: «Le soleil qui se tait...
Un endroit muet de lumière... Une clarté enrouée... L’air noir... Le
marais livide;» et de Milton: «Les ténèbres visibles... Le silence
ravi... Les ruisseaux fumants...» Comment ne pas savourer la traduction
de Job par Chateaubriand: «La pourriture est dans mes os et les vers du
sépulcre sont entrés dans ma chair. Le poil de mon corps s’est hérissé
et j’ai senti passer sur ma face comme un petit souffle.»
«J’ai donné le plus souvent possible, dit M. Dauzat, des traductions
personnelles dans lesquelles je me suis efforcé de serrer les originaux
de très près, pour conserver le relief et la couleur, fût-ce au prix de
quelque rudesse d’expression et d’alliances de mots inhabituelles en
français. Jamais je n’avais autant remarqué combien les traducteurs
sabotent et banalisent les textes[104].»
[104] _Le Sentiment de la nature_, préface, p. 6.
Chateaubriand déclare dans la préface du _Paradis perdu_
(avertissement):
«La traduction littérale me paraît toujours la meilleure: une traduction
interlinéaire serait la perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce
qu’elle a de sauvage.» Dans une lettre qu’il écrivait à Hippolyte Lucas
(29 août 1836), Chateaubriand déclare qu’il à voulu faire «une
traduction mot à mot, un ouvrage stéréotype»[105]. Il n’a peut-être pas
tout à fait réalisé son rêve. Mais ceci est une autre affaire.
[105] _Portraits et souvenirs_, par H. LUCAS, p. 10.
Henri Heine poussait très loin le principe de la littéralité: «Il
cherchait, dit Gohin, à faire passer dans notre langue des audaces de
mots, des «accouplements étranges que l’allemand peut se permettre, mais
que le français ne peut accepter à aucun prix.» C’était là, prétendait
l’auteur des _Reisebilder_, «un moyen de rajeunir notre langue et
d’étendre nos idées»[106]. Et M. Gohin cite à l’appui ce que dit Édouard
Grenier dans ses _Souvenirs littéraires_: «J’eus des luttes à supporter,
dit E. Grenier, avec l’auteur pour cette traduction comme pour les
autres. Il s’obstinait à vouloir faire passer dans le français des
audaces de mots... Je ne pouvais lui faire entendre raison sur ce
chapitre-là. Il s’en était fait un système, qu’il a exposé dans la
préface de ses _Reisebilder_[107].»
[106] _La langue française_, p. 26.
[107] GRENIER, _Souvenirs littéraires_, p. 58.
Voici ce que dit Heine dans cette préface[108]:
[108] _Reisebilder_, 1re édition, 1834. Préface.
«Il sera toujours difficile de déterminer comment on doit traduire un
auteur allemand en français. Doit-on modifier les images et les pensées,
lorsqu’elles ne répondent pas au goût civilisé des Français, ou qu’elles
leur semblent exagérées, désagréables et même ridicules? Ou bien doit-on
introduire dans le beau monde de Paris l’Allemagne mal léchée, avec
toute son originalité d’outre-Rhin, avec tous ses germanismes
fantastiquement coloriés, chargés de parures ultra-romantiques? Pour ma
part, je ne pense pas qu’on doive traduire l’allemand mal léché dans un
français bien apprivoisé, et je me présente moi-même dans ma barbarie
native. Le style, l’enchaînement des idées, les transitions, les
saillies burlesques, les expressions inaccoutumées, tout le caractère de
l’originalité allemande a été rendu mot à mot dans cette traduction
française des _Reisebilder_, avec une fidélité qu’il était impossible de
pousser plus loin. L’esthétique, l’élégance, le charme et la grâce ont
été sacrifiés partout impitoyablement à la fidélité littérale. C’est
maintenant un livre allemand en langue française, et ce livre n’a pas la
prétention de plaire au public français, mais bien de faire connaître à
ce public une originalité étrangère. Bref, je veux instruire et non pas
seulement amuser. C’est de telle manière que nous autres, Allemands,
avons traduit les auteurs étrangers, et nous avons eu l’avantage
d’acquérir ainsi de nouveaux points de vue, de nouvelles formes de mots
et des tournures nouvelles. Une acquisition semblable ne saurait vous
nuire.»
Henri Heine a raison: c’est par la traduction littérale qu’on obtient
l’enrichissement de la langue et du style.
Ce qui est certain, en tous cas, c’est que la traduction est un travail
très difficile, et la traduction des poètes plus encore que celle des
prosateurs. Le talent poétique consistant surtout dans l’expression,
plus un poète est original, plus il semble difficile à traduire. Je ne
m’explique pas très bien, à ce propos, le mot de Gœthe, que cite M.
Maurevert[109].
[109] _Le Livre du plagiat_, p. 73.
«Honneur sans doute au rythme et à la rime, caractères primitifs et
essentiels de la poésie. Mais ce qu’il y a de plus important, de
fondamental, ce qui produit l’impression la plus profonde, ce qui agit
avec le plus d’efficacité sur notre moral, dans une œuvre poétique,
c’est ce qui reste du poète dans une traduction en prose; car cela seul
est la valeur réelle de l’étoffe dans sa pureté, dans sa perfection.»
Je me demande ce qui resterait des _Orientales_ et des _Contemplations_
traduites en prose anglaise ou allemande, et si ce qui pourrait en
rester agirait avec «efficacité» sur le «moral» du lecteur et pourrait
légitimement représenter la «valeur réelle» de ces poèmes. Je crois que
c’est tout le contraire; et Gœthe aurait dû dire: «Ce qui reste
ordinairement d’un bon poète dans une traduction, ce n’est rien ou
presque rien, car le talent d’un grand poète réside surtout dans la
magie des mots et l’originalité de la forme.»
Chapitre XII
La traduction comme moyen de former son style
(Suite)
Les bonnes traductions.--La valeur d’Amyot.--Homère et Leconte de
Lisle.--Leconte de Lisle et la littéralité.--Les traductions de
Bossuet.--Bossuet et la Bible.
La France est un frappant exemple de l’influence que la traduction peut
exercer sur la littérature et sur l’art d’écrire. C’est dans nos
traductions grecques et latines qu’il faut chercher les origines et la
formation de notre première grande renaissance littéraire au seizième
siècle.
Ce sont les traducteurs, les Amyot, les Saliat, Vigenère, Seyssel,
Pressac, etc., qui, en faisant passer dans leur style l’audace et
l’originalité des textes, comme le conseillaient Ronsard et la Pléiade,
ont été, plus encore que Rabelais et Calvin, les véritables fondateurs
de la prose française. Notre prose française a débuté par être
traductrice, et ce mouvement s’est continué longtemps encore au
dix-septième siècle, avec la vogue de Machiavel, des Italiens et des
Espagnols. Montaigne lui-même ne vient qu’après Amyot; c’est un Amyot de
génie, un Amyot supérieur, un Amyot rhétoricien et classique. Dieu sait
tout ce qu’il devait à l’auteur français des _Œuvres morales_ de
Plutarque et plus étroitement encore à la langue latine, que Montaigne
parlait depuis sa jeunesse. Un volume ne suffirait pas à montrer
l’influence des grands traducteurs sur notre langue. Un spécialiste de
Montaigne, M. Willey, a effleuré ce beau sujet d’étude dans un petit
livre qui contient de précieux extraits d’auteurs.
La traduction est certainement le meilleur des exercices de style.
Malheureusement tout le monde n’est pas capable de traduire. En ce cas,
on peut parfaitement se contenter de lire de bonnes traductions. La
lecture d’une bonne traduction est également un excellent moyen
d’apprendre les secrets de l’art d’écrire.
Il y a peu de très bonnes traductions. On cite le _Faust_ de Gérard de
Nerval, qui, disait Gœthe à son secrétaire Eckermann, est un véritable
prodige. Son auteur deviendra l’un des plus purs écrivains de la
France». Gœthe devinait juste. Tous ceux qui ont aimé et qui aiment
encore le délicieux Virgile, liront avec plaisir la traduction des
_Bucoliques_ de M. Gaston Armelin. Après avoir fait dans sa préface une
juste critique des mauvaises traductions de Virgile, bon français
élégant, embellissements ou travestissements du texte, M. Armelin nous
présente une traduction qui a ceci d’original qu’elle rend vers par vers
le texte latin. M. Armelin a réussi ce tour de force. Il a fait passer
chaque vers latin dans un vers français.
Citons encore la traduction de Shakespeare par François Victor Hugo, la
meilleure et la plus fidèle. «J’ai simplement tâché, dit-il, d’être
littéral et littéraire» et le _Corbeau_ d’Edgard Poë par Baudelaire:
«Ceux des Américains qui connaissent bien notre langue, disent qu’ils
préfèrent lire les contes d’Edgard Poë dans la traduction de Baudelaire,
et que c’est depuis cette lecture que leur compatriote leur est apparu
comme un grand styliste.»
Le plus célèbre de nos traducteurs français est notre vieil Amyot qui
nous a donné la _Vie des grands hommes_ et les _Œuvres morales_ de
Plutarque. Il existe encore des préjugés contre Amyot. On dit: «C’est un
autre Plutarque; il ne savait pas le grec; il a fait deux mille
contre-sens.» Reproches injustes. Le fameux philologue Lambin disait
qu’Amyot connaissait le grec mieux que tous les savants de son époque.
Huet, dont on sait la haute compétence, louait la fidélité de cette
traduction. Auteur d’un des meilleurs livres que nous ayons sur cette
question, M. René Sturel affirme qu’Amyot est bien réellement le
meilleur traducteur de Plutarque. C’est aussi l’opinion de Blignières
dans son remarquable ouvrage resté classique[110]. Sans doute Amyot ne
savait pas aussi bien le grec qu’Henri Estienne; mais, quoique ne
faisant pas profession d’érudition, il avait une chaire de grec et il
étudia Plutarque pendant des années sur les manuscrits, avant de publier
sa traduction de 1559.
[110] _Essai sur Amyot_, p. 193.
Dire que cette traduction n’est pas bonne, parce qu’il y a des
contre-sens, c’est comme si on disait que Saint-Simon est un mauvais
écrivain parce qu’il est incorrect. Sait-on à quoi se réduit cette
légende des contresens d’Amyot, qui fait sourire avec raison M. Sturel?
Elle remonte à l’académicien Mériziac, écrivain obscur et lui-même
auteur d’une traduction qui ne vit jamais le jour. Ce Mériziac, pour
préparer son propre succès, ne trouva rien de mieux que de dénigrer
Amyot; et en 1635, dans un célèbre discours dont _Ménagiana_ nous a
conservé le texte, il refusa tout crédit à Amyot et se fit une gloire de
signaler pompeusement ses prétendues faussetés, erreurs, additions et
ignorances. Mériziac affirmait avoir découvert chez Amyot plus de deux
mille contre-sens. Ce chiffre augmenta; on le porta à huit mille, puis à
dix mille. «Aucune critique, dit Blignières, n’avait établi ce chiffre.
C’était un compte qui grossissait, comme il arrive, sous la plume des
écrivains qui le rapportent (p. 202). «Et savez-vous, dit Blignières, à
quoi se réduisent ces contre-sens, ces «méprises», ces «injustices»? A
quelques erreurs de mythologie ou d’histoire, traductions inexactes d’un
mot sans valeur, altérations d’un obscur nom propre, quelque
inadvertance qui bien rarement intéresse gravement le sens: voilà à quoi
se réduisent ces fautes.» Blignières cite tout au long les erreurs et
les bévues de Mériziac, qui a «tout grossi et dénaturé»; et, en bon
helléniste qui a vu les textes, il dit qu’il faut s’étonner, au
contraire, qu’Amyot ait fait si peu de fautes.
Non seulement Amyot savait le grec; mais, s’il faut en croire des juges
compétents, son style prolixe et diffus est celui qui se rapprocherait
le plus du style de Plutarque.
«La langue dont Amyot faisait usage, dit Philarète Chasles, s’accordait
avec le caractère de l’écrivain original. La tournure d’esprit du
traducteur se prêtait si bien à l’expression des pensées, à la
reproduction du style de Plutarque, que souvent l’aumônier de Bellosane
et l’écrivain de Cheronée semblent se confondre: vous êtes tenté de
croire qu’Amyot, devenu Plutarque, vous parle en son propre nom. Cette
harmonie du style et des idées, malgré l’inexactitude assez fréquente de
la version et la prodigieuse abondance du style d’Amyot, a fait et
conservé sa renommée. Jamais traducteur ne s’est plus intimement associé
à son modèle: dans cette métamorphose, le génie national ne l’abandonne
jamais... Amyot invente avec goût et ce qu’il tire du grec est encore
français; ses tournures, ses périodes ont toujours le caractère de notre
idiome. Il fond si heureusement avec son français les expressions
helléniques, qu’il semble nous rendre ce qu’il nous donne et retrouver
ce qu’il emprunte[111].»
[111] Ph. CHASLES, _Études sur le seizième siècle en France_, p. 136.
C’est ce que dit Blignières: «Amyot imite et semble inventer; il
emprunte, et vous diriez que c’est son bien qu’il retrouve; lisez ce
passage, voici le tour grec, voilà la locution latine, et pourtant la
phrase est toute française. C’est que ces nouvelles formes de langage
sont si bien naturalisées dans notre idiome, qu’elles paraissent y avoir
pris naissance[112]...»
[112] _Essai sur Amyot_, p. 193.
Universelle au seizième siècle, la réputation d’Amyot s’est continuée
jusqu’à nos jours. Sa traduction, dit Vigneul-Marville, fera toujours
«les délices des personnes qui préfèrent la naïveté d’un style qui n’est
plus en usage à l’exactitude d’un auteur plus moderne». Les vrais
écrivains préféreront toujours Amyot à la traduction froide et correcte
de Ricard[113].
[113] A Rome, à la table de l’ambassadeur de France, Montaigne
défendit les mérites d’Amyot.
Cette naïveté dont parle Vigneul-Marville, on ne la trouve pas seulement
chez Amyot, mais dans Montaigne, Rabelais et les auteurs du seizième
siècle. Sainte-Beuve fait observer (M. Sturel le rappelle) que toutes
les langues vieillies paraissent naïves. Rabelais, Montaigne, Amyot ne
songeaient pas le moins du monde à être naïfs. Ils étaient naïfs sans le
savoir, comme les peintres primitifs qui, dans la campagne florentine,
copiaient en réalistes les paysages et les figures qu’ils voyaient.
Ce que nous disons de la traduction d’Amyot, nous pouvons le dire de la
traduction de Saliat. L’_Histoire d’Hérodote_ de Saliat est écrite dans
une prose merveilleusement souple, moins touffue peut-être, mais plus
dense que la prose d’Amyot. Saliat aussi a commis des contre-sens et il
est peu fidèle, dit M. Villey; mais son style, comme celui d’Amyot, a
gardé la naïveté du texte grec.
Il y a une autre traduction qu’il faut absolument connaître, si l’on
veut apprendre à écrire, ou même tout simplement si on veut se rendre
compte de ce que c’est qu’une vraie description: c’est la traduction
d’Homère par Leconte de Lisle. Le manque d’une bonne traduction a créé
autour d’Homère une réputation d’ennui qui suffit à expliquer la
querelle des Anciens et des Modernes et les blasphèmes académiques de
Perrault. C’est ce qu’avait très bien compris Boileau, quand il
précisait avec tant de compétence en quoi consistait le génie d’Homère,
et quand il affirmait que, si on en donnait une belle traduction, il
ferait certainement «l’effet qu’il doit faire et qu’il a toujours fait».
(Lettre à Brossette, 10 novembre 1699.)
Il n’existe qu’une traduction d’Homère qui soit réellement vivante:
c’est celle de Leconte de Lisle. Les autres traducteurs (de Mme Dacier à
Bitaubé) ne se sont jamais préoccupés de rendre ce qu’il y a de
personnel et de réaliste dans Homère, ce qui constitue vraiment Homère,
la vie, le relief, car il ne faut pas oublier qu’Homère est un réaliste
à la façon de Gautier et de Flaubert. Homère détaille le fait, décompose
le mouvement humain, isole la sensation, s’y complaît en peintre
impassible. On a même signalé la vérité anatomique des blessures
décrites dans l’_Iliade_. Ne reprochons donc pas à Leconte de Lisle une
brutalité qui se trouve dans Homère. Qu’il manque à cette traduction la
fluide douceur de la plus belle des langues, c’est incontestable; mais
il manque bien autre chose aux traductions classiques dont on vante la
platitude blafarde et la niaiserie élégante.