Démosthène et Bossuet, d’écrire ses discours. Un jour qu’on lui
demandait: «Quel est votre meilleur sermon?» Massillon répondit: «C’est
celui que je sais le mieux.» J’ignore s’il disait vrai; mais, si le
meilleur sermon n’est pas celui qu’on sait le mieux, c’est certainement
celui qui est le mieux écrit. L’art de bien parler n’est pas autre chose
que l’art de bien écrire, et c’est pour cela que nous avons voulu
consacrer un chapitre aux sermons. L’idéal serait le sermon _bien écrit_
et _bien appris par cœur_.
C’est par l’exercice de la mémoire qu’un orateur acquiert l’autorité de
la parole. Les prédicateurs dominicains savent par cœur une série de
sermons qu’ils adaptent à leurs différents auditoires. Ce sont des
spécialistes de l’éloquence religieuse.
Le _débit_ d’un sermon est une chose très importante, aussi importante
que le fond et la forme. Le meilleur discours du monde, s’il est mal
dit, ne produit aucun effet.
Un jeune abbé, neveu d’un prédicateur célèbre, étant venu saluer
l’archevêque de..., ce prélat lui demanda des nouvelles de son oncle et
ce qu’il faisait. «Monseigneur, dit l’abbé, il fait imprimer ses
sermons.--Dites-lui de ma part, répliqua le prélat, qu’il fasse aussi
imprimer le prédicateur, car les meilleurs sermons sans le prédicateur
ne sauraient plaire à personne[95].»
[95] VIGNEUL-MARVILLE, t. II, p. 58.
En général, messieurs les ecclésiastiques ne travaillent pas beaucoup
leurs sermons. Ils s’en débarrassent comme d’une corvée et ne sont pas
difficiles sur les procédés d’exécution. Au dix-septième siècle, un
professeur de style nommé Richesource se fit une réputation en
enseignant l’art de transposer la prose des grands orateurs et de
démarquer leurs expressions et leurs tours de phrases. On dit que
Fléchier prenait des leçons chez ce charlatan d’éloquence. Fléchier
n’était pas très regardant. D’Alembert dit qu’il n’hésitait pas à
prendre dans les vieux sermonnaires toutes les pensées heureuses qu’il y
trouvait et dont il ornait ses discours.
Il existe des manuels qui enseignent la manière de faire un sermon, qui
donnent des recettes pour bâtir un plan, organiser des divisions et des
subdivisions, avec des modèles sur les principaux sujets de morale et de
dogme. Le _patron_ n’a pas varié depuis le dix-septième siècle. Un
sermon se fait toujours de la même façon dans tous les diocèses de
France.
Ce qui n’a pas changé, non plus, c’est le mauvais style de ces discours,
ce style d’amplification facile, qui consiste à répéter, les mêmes
idées, comme dans ce morceau:
«Ce jour de ta justice, ce beau jour de lumière, qui éclairera, qui
illuminera, qui éblouira le monde, je l’attends, Seigneur, je l’espère,
je le désire avec toute l’ardeur, avec toute la fièvre de ma foi
invincible et inébranlable. Oui, je le sais, j’en suis sûr, nous en
avons l’assurance, ce jour viendra confondre la folie humaine, assoupie
dans son indifférence, endormie dans sa volupté, engourdie dans l’oubli
de Dieu. Réveil terrible, inouï, imprévu... Que ferons-nous? Que
dirons-nous? Que répondrons-nous à ce justicier apparu sur les nuées
avec la rapidité, la soudaineté, la violence de l’éclair? Quelles
paroles aurons-nous sur les lèvres? Quelle justification sortira de
notre bouche?»
Ou encore cet autre exemple pris dans un _Sermonnaire_:
«Mes très chers frères, je voudrais, en traitant ce magnifique sujet,
chanter un hymne à la gloire du Créateur, vous faire bien comprendre
comme est belle et grande cette royauté qu’il nous a _donnée_ sur tout
ce qui nous entoure... Ne parlons plus du corps humain, de ce port noble
et majestueux _donné_ à l’homme, de cette tête élevée, de ces yeux
appelés à contempler le ciel... Non, je ne veux plus revenir sur ces
bras, sur ces mains, instruments de tout progrès, _donnant_ au corps de
l’homme une supériorité incomparable sur celui des autres animaux.
Jusques ici, ô mon Dieu, nous admirons les belles formes que vos mains
divines ont _données_ à ce limon dont vous avez voulu former nos
membres. Mais vous vous inclinez de nouveau sur votre œuvre; quelles
paroles allez-vous donc prononcer, ô Créateur à jamais adorable?
Qu’ai-je entendu? Frères bien-aimés, écoutons et méditons chacune de ces
paroles; faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance.
_Faciamus hominum ad imaginent et similitudinem nostram_, etc.»
Le discours continue sur ce ton. Un pareil style suffirait à ridiculiser
les sermons les plus sérieux. Un prédicateur raillait certainement cet
abus des énumérations et des divisions, quand il disait: «Il y a,
messieurs, trois têtes coupées dans les Écritures: la première, tête en
pique ou tête de Goliath, signifie l’orgueil; la seconde, tête en sac ou
tête d’Holopherne, est le symbole de l’impureté; la troisième, tête en
plat ou tête de saint Jean, est la figure de la sainteté. Je dis donc:
plat, sac et pique; pique, sac et plat; sac, pique et plat, et c’est ce
qui va faire le partage de ce discours.»
La parodie du sermon est aussi une chose très facile. Ce genre de charge
avait même un moment gagné le théâtre. Boursault considérait comme un
vrai sermon, dans _l’École des femmes_, le discours d’Arnolphe à Agnès,
où il est question de l’enfer et de chaudières bouillantes.
«Je ne me porterais pas garant, dit Jules Lemaître, de l’entière
orthodoxie de la pensée et des intentions de Molière. Si l’on met à part
les chefs-d’œuvre de nos grands orateurs chrétiens, il est certain que
le «discours moral» d’Arnolphe ne ressemble pas mal à la moyenne des
sermons religieux, en reproduit avec un peu d’exagération scénique le
tour et le style, surtout le ton affirmatif et la grossièreté des
arguments. Arnolphe prenant tout à coup pour exécuter son abominable
plan le langage de la chaire chrétienne, et ce langage s’adaptant le
mieux du monde à la pensée de l’ingénieux tyran et paraissant lui être
naturel, voilà qui donnait à songer. Nous comprenons que les «faux
dévots» et peut-être aussi quelques dévots sincères se soient
scandalisés, et que les ennemis de Molière aient exploité et traduit
cette indignation[96].»
[96] Jules LEMAÎTRE, _Impressions de théâtre_, 2e série, p. 67.
C’est ce moule-cliché, ce sont ces procédés artificiels du sermon, avec
ses divisions et subdivisions arbitraires, qui continuent à maintenir
l’éloquence de la chaire dans un état d’incroyable décadence. Il
faudrait avoir le courage de supprimer ces vieux gaufriers. Tout le
monde en demeure d’accord, et chacun reconnaît qu’une pareille réforme
est une chose impossible. L’habitude est prise. Hors de ces conditions
de facture, un sermon ne serait plus un sermon. Il faut donc en prendre
son parti; et, puisqu’on ne peut briser le cadre, tâcher du moins de
sauver le sermon par le style.
C’est ce qu’a fait Bossuet. Le grand orateur a beau conserver les
anciennes formules, rhétorique podagre, amplifications surannées,
allégories, subtilités et commentaires, il a vaincu l’artifice, et, à
force de génie, il a eu la gloire d’être, dans le plus faux de tous les
genres, le plus grand créateur de style qui ait jamais paru. Sa phrase
foudroyante, la magnificence de sa diction, sa perpétuelle explosion
d’images gardent une modernité qui fait dire, par exemple, à des
spécialistes de la langue comme M. Brunot, que Bossuet a plus abusé du
substantif que les romanciers réalistes de notre époque. La splendeur de
cette prose fait oublier la routine des démonstrations.
C’est donc Bossuet qui doit être le modèle des orateurs chrétiens, et ce
n’est que par l’éclat de la forme qu’ils arriveront comme lui à rajeunir
le sermon. Pour cela, il faut renoncer à tout prix au style banal, au
style poétique, qui est le style obligatoire des prédicateurs.
Entrez de plain-pied dans votre sujet, contentez-vous d’un plan très
simple, et laissez jaillir les pensées qui se presseront certainement
sous votre plume, si votre sensibilité et votre imagination ont été
préparées et fécondées par les lectures avec lesquelles Bossuet lui-même
entretenait son propre génie. Suivez sa méthode. Bossuet était un grand
théologien qui affectait de ne voir dans la littérature qu’un moyen
d’enseignement doctrinal. Ce dédain de la beauté littéraire ne l’a pas
empêché de travailler sans cesse à perfectionner son style par la
lecture assidue des Pères de l’Église, comme nous le verrons plus loin,
au chapitre de la Traduction.
On peut suivre pas à pas l’évolution des procédés oratoires de Bossuet,
depuis les débuts de sa carrière. Avant d’atteindre la pompeuse
sécheresse des _Oraisons funèbres_, Bossuet avait déjà parcouru toutes
les étapes du réalisme. La trivialité de ses premiers discours, celui
sur saint Gorgon, par exemple, annonce l’audace et la verve des futurs
sermons sur la Passion, où l’orateur n’a pas peur des mots, les «coups
de bâton», la «casaque», son «corps écorché», les «crachats de la
canaille», etc...
Même plus tard, c’est-à-dire à partir de 1660, devenu plus sévère et
plus délicat, Bossuet ne renonce pas au réalisme. Il s’en excuse, mais
il l’emploie. «L’éloquence, dit l’abbé Maury, partage avec la poésie le
privilège de revêtir d’expressions nobles des objets et des images qui,
sans cet artifice, ne sauraient appartenir au genre oratoire. Bossuet
excelle dans ce talent ou dans cette magie d’assortir les récits les
plus populaires à la majesté de ses discours. Le songe de la princesse
palatine eût embarrassé, sans doute, un autre orateur; et il faut avouer
que l’histoire d’un poussin enlevé par un chien sous les ailes de sa
mère n’était pas aisée à ennoblir dans une oraison funèbre, où la
narration d’un pareil songe ne semblait guère pouvoir être admise.
Bossuet lutte avec gloire contre la difficulté de son sujet; et d’abord
il se hâte d’imprimer un respect religieux à son auditoire. «Écoutez,
s’écrie-t-il, et prenez garde surtout de n’écouter point avec mépris
l’ordre des avertissements divins et la conduite de la grâce. Dieu, qui
fait entendre ses vérités sous telles figures qu’il lui plaît, continue
à instruire la princesse comme autrefois Joseph et Salomon; et durant
l’assoupissement que l’accablement lui causa, il lui mit dans l’esprit
cette parabole, si semblable à celle de l’Évangile: elle voit paraître
ce que Jésus-Christ n’a pas dédaigné de nous donner comme une image de
sa tendresse, une poule devenue mère, empressée autour de ses petits,
qu’elle conduisait.»
«Voyez avec quel art admirable l’orateur rapproche toutes ces allégories
d’une imagination riche et brillante, l’intervention de la Divinité, la
préparation oratoire d’un sommeil mystérieux, _le songe de Joseph, celui
de Salomon, la parabole de l’Évangile_. Il vous familiarise d’avance
avec le merveilleux, en vous environnant d’un horizon qui vous présente
de tous les côtés de pareils prodiges; et, par ses ornements
accessoires, il vous prépare, il vous amène à entendre sans surprise les
détails d’un rêve où il n’est question que d’une poule, dont il semblait
impossible, ou, pour mieux dire, presque ridicule de parler[97].»
[97] MAURY, _Éloquence de la chaire_, p. 23.
Une autre fois, dans le même discours, Bossuet n’hésite pas à employer
les mots les plus familiers. «On ne peut retenir ses larmes, dit-il,
quand on voit cette princesse épancher son cœur sur de vieilles femmes
qu’elle nourrissait. _Otons vitement_, disait-elle, _cette bonne femme
de l’étable où elle est, et mettons-la dans un de ces petits lits_. Je
me plais à répéter ces paroles, malgré les oreilles délicates; elles
effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne plus
parler que ce langage. Malheur à moi, si dans cette chaire j’aime mieux
me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes
invitations, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de
cette princesse qui peuvent vous convertir! Je n’ai regret qu’à ce que
je laisse.»
* * * * *
En résumé, il n’existe qu’un modèle et qu’un _Sermonnaire_: c’est
Bossuet. En dehors de lui, toute imitation est inutile, tout
enseignement est vain, Bossuet représente à lui seul la langue oratoire,
la forme souveraine, la leçon totale, le plus beau spectacle de création
parlée que nous offrent les Lettres françaises.
Quant aux autres orateurs classiques, je ne crois pas qu’on trouve
beaucoup de profit à lire des sermons comme ceux de Massillon, qui sont
des modèles de banalité supérieure, ou ceux de Bourdaloue, dont la belle
éloquence laïque est essentiellement inféconde.
C’est à Bossuet qu’il faut toujours en revenir.
Quand on dit qu’il faut étudier Bossuet, il s’agit, bien entendu, de
s’assimiler sa tournure d’esprit, son effort d’écrire, son besoin
d’originalité, la séduction de sa forme, et non pas de copier des
passages de ses sermons. Il existe des _Répertoires_ qui contiennent des
passages entiers de Bourdaloue ou de Bossuet, destinés à être appris par
cœur par MM. les ecclésiastiques. Le fait s’est produit, il y a quelques
années à Toulon; un prédicateur étranger se fit pendant le Carême une
réputation de grand orateur dont tout le mérite revenait à Bossuet.
On peut étudier Bossuet sans tomber dans de pareils plagiats. Les
sermons de Bossuet devraient être le bréviaire de tous les prédicateurs.
Ses sujets n’ont pas vieilli et ne peuvent pas vieillir, parce que ce
sont les thèmes éternels de l’éloquence chrétienne, grandes fêtes,
dogmes catholiques, la Pénitence, la Purification, la Rédemption, la
Passion, la Providence, l’Épiphanie, Noël, Pâques, nos péchés, nos
repentirs, l’orgueil et la misère de l’éternel cœur humain. L’Église n’a
pas varié son enseignement. Ses sources d’inspiration s’épanchent
intarissablement par la voix immortelle de Bossuet. C’est là qu’il faut
aller se former, se retremper, se renouveler et se rajeunir.
CHAPITRE XI
La traduction comme moyen de former son style
La traduction et l’art d’écrire.--Les contre-sens.--La traduction et les
savants.--Les traductions littérales.--La vraie traduction.--Tacite et
Rousseau.--Péguy et la traduction.--Chateaubriand et la
littéralité.--Henri Heine et la littéralité.--Les idées de Gœthe.
Nous croyons répondre au désir de bien des lecteurs en consacrant ici
quelques pages à l’art de traduire et à la lecture des traductions,
considérés comme moyens directs de formation littéraire. Le souci du
resserrement, l’obligation de choisir ses mots, de varier ses tournures,
de pétrir sa forme sur la forme d’autrui, font de la traduction un
vivant enseignement de l’art d’écrire. Ce perpétuel effort contre la
difficulté d’expressions est non seulement un travail utile aux
traducteurs, mais la simple lecture d’une traduction peut être encore
pour tout le monde un précieux exercice de style.
C’était l’avis de Rivarol. «La langue française, dit-il, ne recevra
toute sa perfection qu’en allant chez ses voisins pour commercer et pour
reconnaître ses vraies richesses, en fouillant dans l’antiquité, à qui
elle doit son premier levain, et en cherchant les limites qui la
séparent des autres langues. La traduction seule lui rendra de tels
services. Un idiome étranger, proposant toujours des tours de force à un
habile traducteur, le tâte pour ainsi dire dans tous les sens; bientôt
il sait tout ce que peut ou ne peut pas sa langue; il épuise ses
ressources, mais il augmente ses forces, surtout lorsqu’il traduit les
ouvrages d’imagination, qui secouent les entraves de la construction
grammaticale et donnent des ailes au langage[98].»
[98] RIVAROL, préface de _l’Enfer_.
Tous les grands écrivains, depuis Ronsard jusqu’à Chateaubriand,
recommandent la traduction comme un des meilleurs moyens de former son
style.
«Ce fut surtout par la traduction des auteurs anciens, dit Victor
Vaillant, que Malherbe prétendit donner à notre langue de la correction
et de l’élégance. Il estimait que les efforts et les luttes pénibles de
l’esprit, pour reproduire toutes les beautés d’un ancien auteur, étaient
merveilleusement propres à assouplir et à embellir le style[99].»
Malherbe renvoyait à sa traduction du vingt-troisième livre de Tite-Live
«ceux qui lui demandaient des règles pour bien écrire». Du Vair dans son
_Traité de l’éloquence française_ conseille les traductions d’anciens
auteurs.
[99] _Études sur les sermons de Bossuet_, p. 180.
Deux choses sont à envisager dans une traduction: le style et le
document. S’agit-il d’un poème, c’est le style qui importe. S’agit-il
d’histoire, le document a autant d’intérêt que le style. Un texte peut
être bien traduit et contenir cependant des contre-sens. Le contre-sens
regarde l’historien et l’archéologue; nous ne nous en occuperons pas.
Pour le lecteur vraiment artiste, une traduction qui s’efforce de rendre
la saveur originale, sera toujours supérieure, malgré ses contre-sens, à
une traduction incolore, mais fidèle. Il nous est parfaitement
indifférent que Plutarque nous dise que l’armée prit la droite, au lieu
de prendre la gauche, et qu’un général ait mis trois jours à chercher la
bataille, alors qu’il faisait tout son possible pour l’éviter, ou que
l’armée cheminait par une nuit sombre, alors qu’elle marchait par une
nuit claire. Ces infidélités n’ôtent rien à la valeur d’une traduction.
Ce que nous demandons à une traduction, c’est d’être avant tout une
œuvre de style. Les meilleurs traducteurs ne sont ni les grammairiens ni
les savants, mais les écrivains et les artistes. Grammairiens et
professeurs sont compétents pour le sens des phrases, mais très rarement
pour le style. Les traductions les plus célèbres sont des traductions
d’écrivains: le _Plutarque_ d’Amyot, le _Diodore_ de Seyssel,
l’_Hérodote_ de Saliat, le _Tacite_ de Lavigenère, l’_Homère_ de Leconte
de Lisle, le _Faust_ de Gérard de Nerval, le _Corbeau_ de Baudelaire,
les citations bibliques de Bossuet, le _Journal de Bernal Diaz_
d’Heredia, le _Shakespeare_ de François Victor Hugo, certains passages
de Saavedra où la phrase de Tacite est comme coulée vivante, l’_Aminta_
de Juan Jauregui, qui vaut presque son modèle, etc...
Je vais plus loin. Si un bon helléniste vous dit: «Cette traduction est
mauvaise,» ce n’est pas une raison pour le croire, parce que cet
helléniste est parfaitement capable de préférer une traduction banale,
mais exacte, à une traduction originale, mais fautive. Les savants sont
peu sensibles aux qualités littéraires. Leur compétence est souvent
dangereuse.
C’étaient des savants et de bons hellénistes, ceux qui propagèrent chez
nous les erreurs de Wolf, la pluralité des Homère, la formation de
l’_Iliade_ par superpositions de textes et collaborations de rapsodes.
C’est contre les savants, qui pendant plus d’un siècle enseignèrent ces
absurdités, que des littérateurs sans diplôme défendaient les droits du
bon sens et répétaient avec Chateaubriand: «Qu’il y ait eu plusieurs
Homère, je laisse aux érudits cette hérésie littéraire.» C’était au nom
de la science linguistique que ces messieurs déclaraient
péremptoirement: «Ceci est d’Homère. Ceci n’est pas d’Homère.»
Aujourd’hui encore, si les théories de Wolf sont à peu près abandonnées,
c’est grâce à l’effort de simples écrivains, préoccupés avant tout de
juger une œuvre par les procédés d’exécution, le métier et la
facture[100].
[100] M. Joseph Bédier a dû faire le même effort contre la science
philologique, qui avait embarrassé de tant de rédactions et de
traditions la formation de la _Chanson de Roland_.
La traduction est un gros travail. Filbert Bretin disait dans son vieux
langage: «Je publierai hardiment que le travail de traduire est beaucoup
plus grand que d’inventer chose nouvelle, ayant déjà essayé et effectué
l’un et l’autre, autant que mes trente ans me l’ont permis; et si a tel
acte beaucoup plus d’audace que de récompense, et y a mille fois plus à
faire à suivre le frayer d’un autre que de passer librement son chemin.»
Qu’est-ce, en effet, que bien traduire? Ce n’est pas seulement donner le
sens des phrases; c’est rendre autant que possible les surprises de
style, l’audace des mots, le relief d’expressions d’un texte étranger.
Bien traduire, c’est faire appel à toutes les ressources de l’art
d’écrire; c’est enrichir sa propre langue de transpositions et
d’assimilations infiniment précieuses.
Ce résultat, il faut le dire nettement, ne peut être obtenu que par les
traductions qui se rapprochent le plus possible de la littéralité. Le
principe de la littéralité rencontre encore des oppositions dans le
monde universitaire, où l’on préfère, en général, la traduction bon
français, la traduction libre. Sayous a naïvement résumé les objections
de ces messieurs: «Je n’ai pas à mettre en présence, dit-il, pour les
juger, les deux systèmes de la traduction littérale et de la traduction
libre: il y a beaucoup à dire en faveur de l’un comme de l’autre. Chacun
a ses avantages. Pour ma part, j’incline à penser qu’à traduire
littéralement, le traducteur s’expose à être deux fois traître (vous
savez le proverbe italien: _traduttore traditore_), d’abord envers la
langue de son auteur, puis envers la sienne, et qu’il y a plus de
fidélité réelle à s’attacher au sens des choses qu’à la couleur des
mots[101].»
[101] _Conseils à une mère_, etc., p. 191.
J’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi traduire littéralement,
c’est s’exposer à être «deux fois traître», et je ne vois pas qu’il y
ait contradiction entre s’attacher au sens des choses et s’attacher à la
couleur des mots. En tous cas, Sayous demande qu’on «fasse passer dans
sa traduction autant que possible les qualités essentielles du maître,
celles qui font la physionomie de son style», et il avoue que, pour
obtenir ce résultat, il faut être soi-même écrivain. Nous voilà
d’accord. Mais ce que nous disons, nous, c’est que ce résultat ne peut
être atteint que par la méthode de littéralité, qui, seule, peut rendre
quelque chose des beautés de votre modèle. Nous ne demandons pas qu’un
traducteur soit grand écrivain; nous exigeons seulement qu’il soit
écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui ait le sens du style, qui sente
l’originalité, qui cherche à la rendre. On peut parfaitement avoir le
sens du style sans être précisément ce qu’on appelle un grand écrivain.
Le pire est de n’être pas écrivain du tout, comme la plupart des
grammairiens et des savants.
«Mais, dira-t-on, traduire littéralement, ce n’est pas bien écrire,
c’est même quelquefois très mal écrire.» Ce n’est peut-être pas, en
effet, très bien écrire, au sens où l’entendent les partisans de la
traduction bon français; mais ce sera toujours une façon de bien écrire
que de vouloir rendre la vie, le relief, la force expressive d’un texte
étranger.
Ne nous laissons pas troubler par les protestations surannées des
apologistes de la docte Mme Dacier. Sans nous attarder à des discussions
qui durent depuis le seizième siècle (Dolet, d’Ablancourt, Estienne
Pasquier, du Vair, etc.), je m’adresse ici aux personnes sans
parti-pris, qui aiment avant tout le style, et je leur dis: «Tenez pour
certain que la littéralité est la meilleure méthode pour bien traduire.»
Quand nous disons qu’il faut suivre la littéralité, nous voulons dire,
évidemment: _autant qu’on le peut_, car, prise à la lettre, la
littéralité conduit à la barbarie. Rivarol cite une traduction de Dante,
faite par un abbé Grangier, tellement calquée sur le texte, qu’elle est
plus difficile à entendre que le texte même.
Quelques exemples montreront bien ce que nous voulons dire.