Je crois qu’il serait peut-être utile, en terminant ce chapitre,

d’indiquer les noms de quelques auteurs dont la lecture nous paraît

indispensable pour la bonne formation de l’esprit critique. Rien n’est

plus profitable que de connaître les jugements de ceux qui furent par

excellence des excitateurs littéraires. Il est important de savoir, par

exemple, ce que pensaient Faguet ou Jules Lemaître sur tel ou tel

écrivain, d’abord pour ne pas répéter ce qu’ils ont dit, ensuite pour

l’éveil d’idées que vous donneront leur tournure d’esprit et

l’originalité de leurs appréciations. Les critiques se peignent en

critiquant; on les lit pour leur talent; ils nous intéressent autant que

les auteurs qu’ils expliquent. Nous ne sommes pas fâchés, par exemple,

de savoir par quelles raisons Veuillot et Barbey d’Aurevilly peuvent

justifier leur violent éreintement des _Contemplations_ et de la

_Légende des siècles_.

Dire qu’il faut lire les critiques, c’est dire qu’il faut lire d’abord

Sainte-Beuve. Admirable pour l’étude des classiques, Sainte-Beuve ne fut

pas un homme d’avant-garde; il n’a pas pressenti l’avenir; il n’a

compris ni Stendhal, ni Baudelaire, ni Balzac, et il n’a pas soupçonné

le mouvement littéraire qui s’annonçait, à tort ou à raison, avec

Flaubert et Goncourt. On ne peut pas dire non plus que Sainte-Beuve ait

été un critique de métier spécialement attiré par l’étude du style, bien

qu’il ait quelquefois analysé de très près les procédés d’écrire, et

notamment, dans ses deux volumes sur Chateaubriand, le mécanisme

descriptif de la prose d’_Atala_ et des _Martyrs_.

Malgré ces hésitations et ces flottements, Sainte-Beuve reste le seul

juge qui fasse encore autorité de nos jours. La lecture de ce vaste

répertoire des lettres françaises, comparable aux _Mémoires_ de

Saint-Simon, à la _Comédie humaine_ de Balzac ou au théâtre de

Shakespeare, renouvellera votre inspiration et entretiendra votre verve,

car cette œuvre prend ses racines dans un champ de culture très étendu,

qui va des grandes idées classiques jusqu’au dernier renseignement

bibliographique. En général, Sainte-Beuve voit juste, en profondeur et

en nuances. Quelques-unes de ses sévérités, qui paraissaient choquantes,

il y a cinquante ans, sont aujourd’hui à peu près admises. Ainsi le

Chateaubriand qu’il nous a légué a bien des chances d’être

définitivement celui de la postérité.

Je ne recommanderai pas longuement la lecture de Jules Lemaître, Émile

Faguet et Brunetière, encore trop proches de nous pour qu’on les ait

oubliés.

Jules Lemaître est à lire, pour le ton extraordinaire de son style et sa

forte simplicité de diction. Personne n’a jamais écrit avec une étreinte

si familière, tant de bonhomie émue, tant de sensibilité contagieuse.

Pour Émile Faguet, ses _Politiques et Moralistes_ et ses _Études sur le

dix-huitième et le dix-neuvième siècles_ sont des œuvres de tout premier

ordre. Nous n’avons pas eu, depuis Sainte-Beuve, un critique qui ait

possédé à ce suprême degré l’esprit d’assimilation et de filtration. On

peut seulement regretter que Faguet, vers la fin de sa vie, ait trop

écrit d’articles sur un ton de conversation à la portée de tous les

mauvais imitateurs. On a effroyablement pastiché Faguet. J’en connais

qui croient s’être fait une originalité, en écrivant des phrases de ce

genre:

«Il est intéressant, très intéressant, de lire ces petits auteurs du

dix-huitième siècle. Ils sont souvent prétentieux, quelquefois même

ridicules; mais enfin ils ont des qualités, de très grandes qualités...

Leur sommes-nous vraiment supérieurs? C’est une autre question. Je n’en

suis pas très sûr. Je n’en suis pas très sûr, parce qu’au fond, avec

plus d’orgueil (c’est un fait), nous avons plus de vanité.»

Ou encore:

«Il y a beaucoup de poètes, il y a trop de poètes, il n’y a pas assez de

poètes. Ceci peut sembler un paradoxe; mais regardez les choses d’un peu

près, et vous tomberez d’accord avec moi que nous avons certainement

trop de poésies, et certainement aussi que nous avons très peu de bons

poètes.»

Ou encore ceci:

«Je disais dernièrement que les femmes ont l’esprit faux ou, si vous

aimez mieux, une sorte de faux esprit pratique. Je le disais, mais je

n’en étais pas très sûr, et, n’en étant pas très sûr, je suis heureux

d’avoir lu le livre de M. X..., livre original, touffu, ouvertement

écrit en faveur des femmes. L’auteur expose des arguments qui confirment

ma thèse, et d’autres arguments aussi qui la détruisent, je le

reconnais. Il est possible, il est très possible que j’aie tort, et que

j’aie tort même en ayant raison, etc...»

Voilà le pastiche-Faguet. Il est devenu une profession.

Quelqu’un qu’on ne songe pas à pasticher, c’est Brunetière. Celui-là

n’eut d’autre mérite que d’être un érudit qui a passé sa vie à étudier,

non pas la littérature, mais l’histoire de la littérature. En dehors de

son attirail livresque, Brunetière représente assez bien l’absence de

toute espèce d’originalité. Il prenait pour des idées personnelles la

manie du classement, l’abus de la logique et certaines inventions

stériles, comme sa théorie de l’évolution des genres, qui n’avait pas

l’ombre du sens commun et à laquelle il fut promptement obligé de

renoncer. Ses conférences à l’Odéon et son _Manuel de l’histoire de la

littérature française_ restent néanmoins d’excellents guides de travail.

Il y a un critique injustement oublié et qu’on a le tort de lire

toujours trop tard. C’est Philarète Chasles, un passionné d’histoire et

d’érudition, qui a débroussaillé bien des sentiers où l’on se promène

aujourd’hui à l’aise, et qui fut un des premiers à propager le goût des

littératures étrangères et l’amour de nos vieux classiques. Philarète

Chasles avait un style fruste, pédant, mais sanguin et dont la forte

allure éclate surtout dans ses _Mémoires_ trop peu lus.

Philarète Chasles n’est pas le seul critique oublié. On ne fréquente

plus beaucoup Villemain, qui a pourtant laissé une réputation

respectable. Villemain a rôdé toute sa vie autour de la littérature, et,

s’il est vrai qu’il n’en a compris que les idées et les doctrines, son

goût, sa noblesse d’esprit, son éducation classique lui donnèrent

pendant très longtemps l’autorité d’un patriarche intellectuel. Son

mérite (Philarète Chasles le signale)[88], c’est d’avoir fondé en France

l’_Histoire littéraire_, et «d’avoir ouvert la route des littératures

comparées», que Chasles lui-même devait encore exploiter et agrandir.

Villemain a fait rentrer la Critique dans l’Histoire, comme Buffon et

Montesquieu ont fait rentrer la Science et le Droit dans la Littérature.

[88] _Mémoires_, t. II, p. 173.

Les vieux articles de Gustave Planche ne sont pas non plus à dédaigner

et, bien que froidement écrits, contiennent des enseignements du plus

vif intérêt. Le recul du temps permet aujourd’hui de ne plus trouver si

injustes les sévérités avec lesquelles ce négateur impitoyable a jugé

l’œuvre de Victor Hugo, et particulièrement son théâtre.

Nisard est lui aussi un homme à connaître. Auteur d’une _Histoire de la

littérature française_ qui, malgré ses parti-pris et ses lacunes,

demeure un spécimen très séduisant de jansénisme littéraire, Nisard

n’était pas du tout le cuistre que nous dénoncent les boutades

romantiques de Victor Hugo et de Vacquerie. C’était un homme aimable et

de beaucoup d’esprit, qui garda toujours quelque chose de sa première

jeunesse élégante. Même à l’époque où il dirigeait l’École normale, on

le voyait au café Voltaire, en «habit noir, lorgnon, pantalon

gris-perle, bottes fines et luisantes», en homme qui «a lu le _Brummel_

de son ami secret, le romantique Barbey d’Aurevilly».

Il faudrait peut-être lire aussi un ouvrage qui eut du succès autrefois,

les _Profils et Grimaces_ d’Auguste Vacquerie, si l’on veut voir à quel

excès de violence l’École romantique a poussé le mépris de nos grands

classiques. De pareilles négations dépassent les bornes de la cécité et

font aujourd’hui sourire; il faut cependant savoir les comprendre;

l’ouvrage de Vacquerie est à cet égard un document très curieux.

* * * * *

Résumons-nous:

Ce n’est pas tout que de lire et de chercher du profit dans la lecture

des autres. Il faut soi-même apporter sa pierre à la construction

commune. Le grand reproche qu’on fait à la Critique, c’est d’être

stérile. La critique explique, commente, mais n’enseigne rien; et, quand

elle se pique d’enseigner, elle se noie dans l’idéologie ou le

didactisme, comme le prouvent _l’Art d’écrire_ de Rondelet et _l’Art

d’écrire_ de M. Payot.

Un vrai critique doit proposer une doctrine, dégager une démonstration.

Taine eut des théories; Villemain faisait de l’histoire. Chasles

comparait les valeurs. Jusqu’ici on n’a rien bâti de solide, faute de

tuf et de fondations.

«La Critique n’existe pas encore, dit George Sand, et fait généralement

plus de bruit que de besogne. Si vous pouviez mettre la main sur la

vraie, vous feriez une fière trouvaille et une révolution en

littérature. Mais où la pêcher? Je ne saurais vous dire. Avec la

réflexion pourtant, vous verriez pourquoi, avec tant de talent et de

savoir, les critiques ne font que donner des coups d’épée dans

l’eau[89].»

[89] Cité par Mme PAILLERON, _les Derniers Romantiques_.

«La Critique est encore à créer, dit Flaubert; on n’arrivera à rien tant

qu’on n’aura pas fait l’anatomie du style. J’ai frappé sur la poitrine

de tous ces cocos-là, les Villemain, les Cuvillier-Fleury, les

Saint-Marc Girardin; il n’y a rien là dedans.»

Dans sa correspondance avec Gœthe, Schiller parle d’une «critique

nouvelle» qu’il voulait «fonder sur une méthode génésiaque, si toutefois

cette méthode est possible, ce que je ne sais pas encore».

Je crois, pour ma part, qu’elle est possible, et que c’est même la seule

bonne, la seule vraie, celle qui permettra d’en finir avec les idées

générales et les explications abstraites. Étudions les ouvrages de

style, non en dehors du style, mais par le style, non par les idées,

mais par la forme. La matière est sous nos yeux: interrogeons-la,

décomposons-la. Si l’on publiait une _Histoire de la littérature

française_ d’après ces principes, on se convaincrait aisément qu’il n’y

a jamais eu chez nous qu’une seule école, et que depuis trois siècles

tous nos auteurs se sont engendrés les uns les autres par une unité de

procédés qui s’est perpétuée jusqu’à Flaubert. Il s’agirait, en somme,

de fonder une sorte d’embryogénie des talents, qui enseignerait comment

ils se forment, quel est leur noyau constitutif, les éléments qu’y

ajoutent l’assimilation et les lectures, et peut-être alors

arriverait-on à reconstituer les procédés d’exécution d’une œuvre et

l’originalité productrice d’un écrivain.

J’ai moi-même essayé, avec mes faibles moyens, de mettre en pratique

cette méthode, en expliquant dans mes ouvrages comment on peut se former

soi-même et comment se sont formés les grands écrivains. Malgré les

railleries de certains confrères, qui persistent à ne vouloir connaître

que les titres de mes livres, je reste plus que jamais convaincu avec

Flaubert que l’anatomie du style doit être le grand principe des études

littéraires, comme l’anatomie humaine et la dissection sont le fondement

des bonnes études médicales.

CHAPITRE X

Comment on fait un sermon

Les mauvais sermons.--Le style de la chaire.--Les sermons

ridicules.--L’improvisation et le travail.--Les procédés de

Bossuet.--Les Sermonnaires.--Le sermon au théâtre--Nécessité du

style.--Le réalisme de Bossuet.--Bossuet le grand modèle.

Les grands genres de production littéraire, comme le Roman, la Poésie et

le Théâtre, se sont développés en France selon une loi constante de

transformation et de progrès. Seule l’éloquence de la chaire, depuis le

dix-septième siècle, est restée à peu près stationnaire et médiocre.

Aucun genre ne fut plus universellement exploité; et cependant, parmi

les milliers de prêtres qui prêchent, vous n’en trouverez peut-être pas

dix qui sortent de l’ordinaire. Rien n’est plus déconcertant que cette

immuable banalité de l’éloquence religieuse, non seulement en France,

mais dans presque tous les pays d’Europe. Pourquoi n’y a-t-il pas de

bons prédicateurs, comme il y a de bons critiques et de bons romanciers?

Une pareille décadence est inexplicable. En dehors de Bossuet,

Bourdaloue et Massillon, quels noms peut-on citer au dix-huitième et

même au dix-neuvième siècle, quand on aura nommé le grisâtre Frayssinous

et le romantique Lacordaire, qui fut célèbre à juste titre par son

audace et son magnifique romantisme?

Née avec Du Perron au seizième siècle, l’éloquence de la chaire mit

longtemps à dépouiller la vulgarité qui déshonora les premières

improvisations bouffonnes des prédicateurs mendiants.

On cite un sermon de cette époque, qui est le comble de l’extravagance.

L’orateur prend pour texte l’exclamation du prophète Gérémie: «Ah! Ah!

Ah!...» et ensuite il s’écrie: «Telles sont les paroles, chrétiens, mes

frères, que Marie entendit aujourd’hui dans le ciel, lorsqu’elle y

parut, habillée depuis la tête jusqu’aux pieds de toutes les vertus et

de toutes les grâces dont la puissance divine peut enrichir une âme d’un

ordre tout singulier: _Ah! Ah! Ah!_ Le père Éternel lui dit: _Ah!_

bonjour ma fille! Jésus-Christ lui dit: _Ah!_ bonjour ma mère. Le

Saint-Esprit lui dit: _Ah!_ bonjour mon épouse... _Ah! Ah! Ah!_ seront

les trois parties de ce discours.»

Les grands orateurs n’ont pas toujours évité ces puérilités. S’il faut

en croire l’abbé Ledieu, Bossuet lui-même aurait prêché à Jouarre, pour

la Toussaint, un discours ayant pour sujet: _Amen_ et _Alléluia_.

L’éloquence de la chaire n’eut un peu d’éclat qu’au dix-septième siècle,

avec Bossuet, Bourdaloue, Massillon, Fléchier. Avant Bossuet, on

bourrait les sermons de citations profanes et latines; la trivialité

sévissait partout, malgré les efforts de Mgr Camus, du père Coton, du

père Senault et de Claude de Lingendes.

Dans son discours de réception à l’Académie française, Massillon eut le

courage de l’avouer: «La chaire, dit-il, semblait disputer ou de

bouffonnerie avec le théâtre ou de sécheresse avec l’école; et le

prédicateur croyait avoir rempli le ministère le plus sérieux de la

religion, quand il avait déshonoré la majesté de la parole sainte, en y

mêlant ou des termes barbares qu’on n’entendait pas, ou des

plaisanteries qu’on n’aurait pas dû entendre.»

Au dix-huitième siècle, d’Alembert signalait le mauvais style

académique, «ce langage poétique chargé de métaphores et d’antithèses et

qu’on pourrait appeler avec bien plus de raisons le _style de la

chaire_. C’est, en effet, celui de la plupart de nos prédicateurs

modernes. Il fait ressembler leurs sermons, non à l’épanchement d’un

cœur pénétré des vérités qu’il doit persuader aux autres, mais à une

espèce de représentation ennuyeuse et monotone, où l’acteur s’applaudit

sans être écouté... Voilà l’image de la foule des prédicateurs. Leurs

fades déclamations doivent paraître encore en dessous des pieuses

comédies de nos missionnaires, où les gens du monde vont rire et d’où le

peuple sort en pleurant. Ces missionnaires semblent du moins pénétrés de

ce qu’ils annoncent; et leur élocution brusque et grossière produit son

effet sur l’espèce d’hommes à laquelle elle est destinée. Faut-il

s’étonner, après cela, que l’éloquence de la chaire soit regardée comme

un mauvais genre par un grand nombre de gens d’esprit, qui confondent le

genre avec l’abus[90].»

[90] D’ALEMBERT, _Mélanges de littérature et d’histoire_, t. II,

p. 354.

Ce n’est pas seulement chez nous que l’éloquence religieuse est en

décadence, mais en Angleterre, en Italie, et surtout en Espagne, où

l’exagération méridionale se donne libre carrière et où la grossièreté

corrompt davantage un clergé moins instruit que le nôtre.

Il faut lire dom Gerondio, dans le _Journal étranger_ (t. VII, 1757).

«Cet ouvrage, dit l’auteur des _Aménités littéraires_, met sous les yeux

des lecteurs toutes les inepties et toutes les idées gigantesques de

certains prédicateurs espagnols... On y trouve un sermon sur

l’Annonciation qu’on peut appeler le comble du burlesque. Le

prédicateur, après avoir débuté par l’exode le plus extravagant, peint

l’archange Gabriel comme une poupée que toutes les planètes et toutes

les étoiles ont habillée d’une manière ravissante. Il lui fait parcourir

toutes les grandes villes du monde, sans pouvoir y trouver une personne

digne d’être la mère du Messie, jusqu’à ce qu’enfin il arrive à

Nazareth, où, loin de s’arrêter aux portes du palais, il va tout droit à

une petite chaumière où il se présente en faisant tic tac. A ce bruit,

la très sainte Vierge qui se trouvait en compagnie avec Mme Prudence,

Mme Chasteté, Mme Oraison et Mme Humilité, délibère si elle ouvrira sa

porte ou si elle ne l’ouvrira pas. Les vertus confèrent et enfin il est

résolu qu’on verra de quoi il s’agit. Mais quelle surprise, lorsqu’on

aperçoit une figure radieuse comme le soleil! Alors on tremble, on

repousse la porte avec précipitation et l’on s’approche de la cheminée.

Cependant Gabriel est le député du ciel même; il l’annonce, il se fait

entendre, de sorte que, pour s’en assurer, on le prie de montrer ses

ailes afin qu’on examine quel en est le tissu et la qualité. Ce

n’étaient ni des plumes de phénix, ni des plumes de faisan, mais un

plumage qui n’avait pas son pareil... Cela ne contente point encore, et

il faut que l’archange montre ses lettres-patentes qu’il tenait du père

Éternel. Eh! quelles lettres! Elles étaient écrites en caractères de

lumière, scellées de quatre étoiles et paraphées de la Sainte Trinité. A

cet aspect, Marie ne peut plus douter de la vérité du grand événement

dont Gabriel est le porteur et le messager. Elle s’excuse, elle

s’incline et s’humilie, et prononce enfin le bon mot qui nous a tous

sauvés.»

Il n’est pas bien sûr que ce conte du dix-huitième siècle n’obtiendrait

pas aujourd’hui le même succès dans une église de village espagnol.

* * * * *

Tel qu’il est, le sermon est un genre faux. Il faudrait avoir le courage

de le remplacer par une simple allocution familière, prise dans les

choses de la religion ou l’expérience de la vie.

«Je constate, dit le père Longhaye, qu’à la suite des

pseudo-Lacordairiens, très factices et très convenus, le factice et le

convenu ont pénétré et règnent souvent dans la chaire contemporaine...

Je ne rejette de la chaire aucun ton, aucune nuance d’éloquence; je veux

seulement y entendre un homme qui parle, une âme qui parle à mon âme,

selon les très vraies et très profondes lois de la légitime nature, et

non d’après une pure forme traditionnelle[91].»

[91] Cité par Pierre LHANDE, _le Père Longhaye_, p. 117.

Ce qu’il faudrait peut-être supprimer, c’est la chaire, ce tremplin en

bois qui n’est bon qu’à dénaturer la voix humaine et à déformer le

débit. Quittez le spectacle de la rue, où tout est naturel, les rumeurs

et les gestes, et entrez dans une église où l’on prêche. Vous voilà

immédiatement transporté dans l’artificiel. Ces déclamations menaçantes,

ce ton chromatique, cette emphase pédante, ce retentissement de mots

vides, vous les retrouvez dans toutes les églises, dans toutes les

chaires de France.

Rien n’est plus facile à faire qu’un sermon. Bossuet prêchait à l’âge de

douze ans dans le salon de Mme Rambouillet. Diderot écrivait des sermons

pour des prêtres qu’il connaissait. Un missionnaire les lui payait

cinquante écus pièce. «A ce prix, disait-il, j’en ferais tant qu’on

voudra.»

Avec un peu d’imagination et de style, on arrive aisément à rédiger un

sermon à peu près passable. Cette facilité explique qu’il y ait tant de

mauvais sermons, mais n’explique pas qu’il y en ait si peu de bons, et

qu’un esprit mieux doué ne s’y montre pas tout à coup supérieur. Il y a

là des raisons de facture et de procédés qu’il serait intéressant

d’éclaircir.

Et d’abord, comment fait-on un sermon? Rien de plus simple. On prend un

texte; de ce texte on tire des développements, on fait sortir des idées,

un plan, des divisions, des subdivisions, premier point, deuxième point,

troisième point; on établit ses preuves, on affirme, on démontre, on

accumule les paraphrases, les interprétations, les allégories et les

clichés... Et cela s’appelle un sermon.

Il y a deux sortes de sermons: le sermon improvisé et le sermon écrit.

Les partisans de l’improvisation prétendent qu’elle est la pierre de

touche de l’éloquence. «On n’est orateur, disent-ils, que si l’on parle

d’abondance. La véritable éloquence consiste dans le don immédiat de la

parole, et non pas dans une rédaction de phrases savamment et longuement

préparées. Un Lamartine soulevant l’enthousiasme, un avocat réfutant un

adversaire, voilà la vraie éloquence... L’éloquence est une inspiration

spontanée et non un ajustage laborieux qui calcule ses effets, ses

arguments, ses exclamations. Sans cela, avec du travail et de la

patience, tout le monde pourrait être orateur.»

Certaines personnes croient, en effet, qu’avec de l’aplomb et en

possédant bien son sujet, tout le monde est capable de parler. C’était

l’avis de Socrate.

«Socrate, dit un critique de bon sens, tenait ce langage après que

l’étude, la méditation, l’exercice, la connaissance de l’homme et des

hommes, et tout ce que la culture peut ajouter à un beau naturel,

avaient fait de lui, non seulement le plus subtil des dialecticiens,

mais le plus éloquent des sages. Bon Socrate, aurait-on pu lui dire,

vous qui méprisez l’art dans l’éloquence, croyez-vous ne devoir qu’à la

simple nature les agréments, la variété, l’abondance, qu’on admire dans

vos discours? Vous êtes riche; laissez-nous travailler à le

devenir[92].»

[92] _Rhétorique nouvelle_, par M. ORDINAIRE, p. 200.

Me Henri-Robert n’a pas grande confiance dans la facilité oratoire que

de fortes études n’ont point précédée et que le travail ne soutient pas.

«Elle pourra, dit-il, donner des premiers succès éclatants, gros de

promesses en apparence. Mais, grisé par ses débuts, l’avocat qui se

fiera uniquement à sa facilité pour réussir n’ira pas loin[93].»

[93] _L’Avocat_, par HENRI-ROBERT, p. 29.

Quelques auteurs conseillent la demi-improvisation, c’est-à-dire la

méthode qui consiste à faire d’abord un plan, à noter les points de

repère et les idées principales, en laissant la porte ouverte aux

développements possibles. Le conseil n’est pas non plus sans danger; on

peut toujours se demander s’il ne vaut pas mieux se fier à sa mémoire

plutôt qu’à sa verve.

Ces questions seront encore longtemps discutées. Ce qui est sûr, c’est

que les maîtres de l’art oratoire, Démosthène, Cicéron, Bossuet,

Bourdaloue, écrivaient d’avance leurs discours et les apprenaient par

cœur, et la plupart de ces discours restent encore très séduisants,

tandis que les plus célèbres improvisations de Vergniaud, Mirabeau ou

Gambetta ne supportent plus la lecture.

Bossuet écrivait toujours ses sermons. «Les manuscrits de Bossuet, dit

l’abbé Vaillant, démontrent un travail pénible, tandis que le texte

imprimé ferait croire à une improvisation où l’orateur, oubliant les

règles de l’art, ne repousse aucun des termes, aucune des images qu’il

croit propres à rendre sa pensée. Il reproduisait des morceaux, les

mêmes dans plusieurs sermons; il les répétait mot à mot ou quelquefois

corrigés, tant pour l’idée que pour la forme[94].»

[94] _Études sur les sermons de Bossuet_, p. 32, 38. Voir aussi nos

deux ouvrages: _Le Travail du style_ et _Comment il faut lire les

classiques_.

Comment on devient écrivain · 第 11 / 16 段