et exerce une influence dont, encore une fois, il faut sérieusement
tenir compte. «Cette influence peut être éducatrice ou corruptrice, dit
M. Georges Renard, mais dans quelle mesure? Le problème ne pourrait être
résolu qu’après une multitude d’enquêtes méthodiques, qui aurait établi
le bilan d’influence pour chacun des livres ayant remué une
génération[80].»
[80] _La méthode scientifique de l’histoire littéraire_, 1 vol.
Il y a certainement des ouvrages qui ont bouleversé l’imagination des
lecteurs, comme _la Femme de trente ans_, _Indiana_, _Werther_, _Lélia_,
_Volupté_, _Obermann_, _le Lys dans la vallée_. Antonin Bunand en fait
la remarque, en signalant les dangers de l’analyse à propos de Chambige
et de Paul Bourget; mais on peut se demander avec lui si la faute est
imputable au livre ou au lecteur qui a bu prématurément un breuvage trop
capiteux. «Non, dit-il, ces chefs-d’œuvre sont innocents du mal que les
réquisitoires leur attribuent trop gratuitement. L’écrivain nous donne
dans une œuvre sa conception personnelle de la vie, sa façon de la voir
et de la sentir. Il n’a pas à se préoccuper des sillons et des trous que
ses théories peuvent creuser dans une âme dont le terreau n’est pas
encore d’une essence préparée à recevoir une telle semence. Malgré
l’épidémie de suicide que Werther a fait éclater, au lendemain de sa
publication, il serait bien regrettable que Gœthe n’eût pas écrit ces
pages de verve délirante, _Werther_, noir flacon précieux, où le grand
poète a scellé le plus pur de ses larmes et de son sang[81]».
[81] _Petits Lundis_, p. 9.
Quelles que soient vos opinions et votre esthétique, votre devoir de bon
critique est donc de juger sans colère les productions qui vous
déplaisent. Si vous êtes classique, il faut arriver à aimer le
romantisme; si vous êtes romantique, il faut vous efforcer d’aimer les
classiques. La littérature française doit vous apparaître comme un vaste
enchaînement logique d’œuvres et de procédés, se développant suivant les
lois d’une filiation qui reste à étudier, mais qui ne mérite ni
indignation, ni colère. Filiation et descendance, ces deux mots doivent
résumer le programme de la Critique.
Jules Lemaître comprenait très bien l’importance que peut avoir en
littérature l’étude des lois et des causes; il suspectait seulement les
conclusions trop hâtives, et il ne pensait pas que ce genre de
diagnostic fût facile à établir.
«Nous ne pouvons, en ces matières, disait-il, tenir le vrai, mais
seulement imaginer le probable. Celui qui connaîtrait parfaitement
l’état actuel de la littérature et des esprits n’en serait pas moins
incapable de prévoir ce que sera la littérature dans cinquante ans, et
même cette impossibilité où nous sommes de deviner l’avenir est, quand
on y songe, pleine d’angoisse. Or, si nous ne pouvons, bien qu’ayant
dans le présent un point de départ solide, enchaîner avec quelque
certitude les effets aux causes dans l’avenir, comment le pourrions-nous
dans le passé, où tout est si confus et où nous manque même l’appui de
ce point de départ[82]?»
[82] J. LEMAÎTRE, _Impressions de théâtre_, 2e série, p. 121.
Jules Lemaître exagère. S’il est difficile, en effet, de préciser les
causes et les conséquences d’une évolution littéraire pour l’avenir,
nous avons tout de même plus de chance d’y parvenir pour le passé, parce
que, pour le passé, nous connaissons les points de _départ_ et les
points d’_arrivée_, et nous avons pour nous aider tout ce qui peut
éclaircir l’œuvre d’un écrivain, sa vie, ses lectures, sa
correspondance, ses amis...
Il est un principe, en tous cas, qui domine toutes les théories, un
principe sur lequel nous devons tous être d’accord, c’est l’effort
d’écrire, c’est le souci du style. On bâcle aujourd’hui la critique
comme on bâcle le roman. La critique n’est plus qu’une rubrique de
journal. On peut à la rigueur bâcler des articles de journaux; mais la
critique n’a d’autorité que si elle est honnêtement écrite, c’est-à-dire
écrite avec netteté, en toute conscience, avec l’amour de la forme, le
goût du travail, la volonté de dire quelque chose de nouveau.
Évitez surtout la virtuosité facile. Le développement fantaisiste, si
étincelant qu’il soit chez un Barbey d’Aurevilly, fatigue à la longue.
Voyez, au contraire, comme Jules Lemaître vous étreint par sa sobriété
et sa bonhomie.
Il y a en critique un mauvais style, le style _contourné_, qu’il faut
fuir à tout prix, tel qu’on le trouve, par exemple, dans les phrases
suivantes:
«Il ne fallait pas voir dans cette méthode une raison de mépriser une
culture qui avait fait ses preuves intellectuelles et qu’avaient
adoptée, à travers la vicissitude des luttes et des partis, les hommes
les plus éminents par leurs œuvres et leur position sociale, auxquelles
tout le monde, à quelque opinion qu’il appartînt, rendait hautement
justice.»
Ou cette autre encore: «Cette théorie séduisit un certain nombre
d’écrivains, qui eussent cru manquer au respect des idées de progrès et
de démocratie, en défendant les doctrines d’un passé auquel ils devaient
une renommée, qu’ils ont le dépit de voir aujourd’hui mépriser par une
élite ayant adopté des idées de plus en plus en faveur par la jeunesse
toujours avide de nouveautés.»
Rien n’est pire que ce genre de phrases, qui manquent de point fixe et
pivotent sur elles-mêmes.
Un autre mauvais style est celui qui consiste à arrondir de beaux
clichés prétentieux comme ceux-ci:
«Aucune déclaration d’indépendance ne saurait _davantage nous émouvoir_.
Qu’il nous suffise, pour le moment, de _dégager quelques aspects_ de
cette _fructueuse démonstration_, qui est pour nous d’un _heureux
augure_ et qui nous apporte, en quelque sorte, les _prémices d’un
esprit_ à l’état naturel et _éminemment prime-sautier_. L’ouvrage, _tel
qu’il est_, atteste un _vaste dessein_, une œuvre totale où tout
_concourt à l’ensemble_ et qui, par sa propre vertu d’exécution, révèle
une _expérience consommée_, une imagination _débordante_. _Rompu avec la
familiarité_ des bons auteurs, il faut bien reconnaître l’_incomparable
maîtrise_ avec laquelle M. X... est _sorti victorieux de cette tâche
malaisée et délicate_. Quand nous aurons loué, _comme il sied_,
_l’éminente dignité_ de cette _conception magistrale_, nous pourrons
dire de ce livre qu’il est une _manière de chef-d’œuvre_.»
Et encore:
«Dans le _vaste dessein_ qu’il avait entrepris, ses idées
_s’alimentaient à la même source_. C’est dans ce creuset que se
retrempait sa sensibilité intérieure et _où s’affirmait_ le plus
fortement _sa maîtrise_. Ce dernier livre _mit le sceau à sa réputation_
et, s’il faut énumérer, en toute indépendance de jugement, le _bilan de
ses travaux_, nous dirons qu’il n’a pas démenti les _espoirs qu’on avait
fondés_ sur un talent qui _se meut avec aisance_ dans les plus hautes
spéculations et qui _s’apparente_ directement aux œuvres les _plus
authentiques_ de notre _patrimoine littéraire_... Il _sied_ donc de
louer _comme il convient_ cet observateur sagace, _rompu_ aux subtilités
d’analyse et à la _complexité des problèmes_. Esprit fougueux et
enthousiaste, d’une indépendance irréductible, il a exercé sa méthode
d’investigation sur les sujets les plus vastes et les moins connus du
domaine intellectuel. Son exemple _devait susciter_ de nombreux travaux,
etc... etc...»
Mais, direz-vous, prendre le contre-pied, écrire tout bêtement, tout
simplement, n’est-ce pas tomber dans un autre genre de clichés
prosaïques et plus terre à terre? Certainement non. Je prends au hasard
quelques phrases d’un simple critique courriériste: «Dans ce roman de
mœurs parisiennes et sentimentales, l’auteur évoque de jolis croquis du
Paris qui s’amuse, et de délicates silhouettes de femmes un peu folles,
aimées et même adorées avec un élégant et conciliant scepticisme.» Ou
encore: «Cet ouvrage, grand travail d’érudition, ironiquement et
spirituellement écrit, aura certainement beaucoup de lecteurs.» Ou
encore: «Livre étrange, d’allure mystérieuse, où une créature
énigmatique traîne sa passion et ses rêves dans les lassitudes de la vie
parisienne...» Ou encore: «M. X... nous transporte en plein désert, dans
un poste avancé, dont le pauvre commandant, affolé par la coquetterie
d’une infernale Parisienne, perd la tête et se suicide. M. de Maigret
peint ardemment la vie passionnante du Sahara, dans la flamme de l’amour
et du soleil.» Ou ceci: «M. Géniaux se délasse cette fois dans le roman
d’aventures. Il nous raconte une pittoresque histoire de contrebandiers
pyrénéens, haines et rivalités de familles, l’amour triomphant au milieu
des mœurs brutales d’une ancienne population qui compte des ascendants
arabes, récit plein de péripéties mystérieuses et romanesques,
brillamment écrites et dialoguées.»
Écrire ainsi, ce n’est pas faire du cliché. Dire, par exemple: «Il
pleut. Je vais prendre mon parapluie. Le temps sera mauvais. Je suis
pressé», ce n’est pas du tout parler par clichés, c’est employer, au
contraire, le mot propre, le style simple. Le cliché, c’est l’expression
qui a servi, mais pompeuse et prétentieuse, et qu’on emploie au lieu du
mot propre[83].
[83] Au surplus, répétons ici ce que nous avons dit cent fois: On ne
peut pas écrire sans clichés. C’est la continuité et l’_abus_ qui
sont insupportables.
Le style-cliché prend parfois des apparences dogmatiques qui le rendent
encore plus ridicule. Je lis dans un volume sur l’art d’écrire les
pensées suivantes:
«Corneille, c’est la vigueur et la sublimité;
«Racine, c’est la pureté, la grâce, la profondeur et l’harmonie;
«Molière, c’est la facilité, la souplesse, la vivacité et la profondeur;
«Boileau, c’est la sobriété et la propriété;
«La Fontaine, c’est l’esprit de détail et la naïveté;
«Lamartine, c’est l’élévation, la facilité et l’harmonie;
«Victor Hugo, c’est la recherche et l’invention du nouveau et de
l’étonnant, l’ampleur, l’énergie, le trait, la verve, le relief et le
coloris;
«Alfred de Musset, c’est la jeunesse désillusionnée, la facilité, la
grâce et l’envolée;
«Béranger, c’est la finesse, l’esprit de détail et le calcul de l’effet;
«Bossuet, c’est l’amplitude de l’envergure, la vigueur et la majesté;
«Fénelon, c’est l’abondance, l’élégance et le calme;
«Pascal, c’est l’exactitude, la concision et la clarté;
«Montaigne, c’est la pénétration et le naturel.»
Ces jugements sont insignifiants, parce qu’ils font double emploi et
s’appliquent aussi bien à un auteur qu’à un autre. On peut tout aussi
bien dire de Bossuet, comme de Lamartine, qu’il a la _facilité_,
l’_élévation_ et l’_harmonie_; Pascal a, comme Montaigne, de la
_pénétration_ et du _naturel_, et Fénelon autant de _pureté_, de _grâce_
et d’_harmonie_ que Racine, etc. Tout cela ne signifie rien. Il
faudrait, au contraire, tout différencier et ne dire que ce qui
caractérise chaque auteur.
Mme de Staël faisait également de la mauvaise critique quand elle
écrivait: «Fénelon accorde ensemble les sentiments doux et purs avec les
images qui doivent leur appartenir; Bossuet les pensées philosophiques
avec les tableaux imposants qui leur conviennent; Rousseau les passions
du cœur avec les effets de la nature qui les rappellent; Montesquieu est
bien près, surtout dans le dialogue d’Eucrate et de Sylla, de réunir
toutes les qualités du style, l’_enchaînement des idées_, la _profondeur
des sentiments_ et la _force des images_. On trouve dans ce dialogue ce
que les grandes pensées ont d’autorité et d’élévation, avec l’expression
figurée nécessaire au développement complet de l’aperçu philosophique;
et l’on éprouve, en lisant les belles pages de Montesquieu, non
l’attendrissement ou l’ivresse que l’éloquence passionnée doit faire
naître, mais l’émotion que cause ce qui est admirable en tout genre,
l’émotion que les étrangers ressentent quand ils entrent pour la
première fois dans Saint-Pierre de Rome et qu’ils découvrent à chaque
instant une nouvelle beauté, qu’absorbaient pour ainsi dire la
perfection et l’effet imposant de l’ensemble[84].»
[84] Cité par RAYNAUD, _Manuel du style_, p. 362.
On voit l’insignifiance de pareils jugements. Pourquoi louerait-on chez
Montesquieu plutôt que chez Buffon, Bossuet ou Rousseau,
«l’_enchaînement des idées_, la _profondeur des sentiments_, la _force
des images_, l’_autorité_, l’_élévation_, l’éloquence _passionnée_»?
etc.
CHAPITRE IX
Ce que doit être la critique littéraire
(Suite)
Les difficultés de la critique.--L’envahissement des livres.--Comment
juger un livre.--Un devoir d’élèves.--La critique irascible.--Les
critiques à lire: Sainte-Beuve, Jules Lemaître, Émile Faguet, Philarète
Chasles, Gustave Planche, Vacquerie.--George Sand et la critique.--Les
enseignements de la critique.
La vérité, c’est que la Critique est un art très difficile, qui exige
non seulement une tournure d’esprit spéciale, mais beaucoup de culture
et de goût. On s’étonne que le premier venu puisse se croire capable
d’apprécier un roman ou une pièce de théâtre, sans avoir jamais fait du
roman ni du théâtre. Pour être réellement bon juge, ne faudrait-il pas
avoir mis soi-même la main à la pâte, comme le voulait Flaubert?
Tout bien réfléchi, je ne le crois pas. La compétence technique a aussi
ses inconvénients. Les gens du métier sont injustes pour leurs rivaux.
On se heurte aux antagonismes d’écoles et de procédés. «Si on est
soi-même producteur et artiste, dit Sainte-Beuve, on a un goût décidé
qui atteint vite la restriction; on a son œuvre propre derrière soi; on
ne perd jamais de vue ce clocher-là.» Et Sainte-Beuve conclut en disant:
«Pour être un grand critique, le plus sûr serait de n’avoir jamais
concouru, en aucune branche, sur aucune partie de l’art.» Les deux
théories peuvent se défendre. Sainte-Beuve n’a pas été plus mauvais
critique pour avoir écrit _Volupté_ et _Joseph Delorme_, et Gœthe fut à
la fois bon auteur et bon critique.
Je crois qu’on peut être en même temps mauvais producteur et bon juge,
et qu’un écrivain ordinaire est parfaitement capable de comprendre le
style et les procédés des grands écrivains. Le don critique est très
différent du don de production. L’idéal serait d’avoir les deux
vocations, comme Fromentin, qui fut également bon peintre et bon
critique d’art.
On nous trouvera peut-être un peu sévère pour la Critique et messieurs
les critiques. J’admire pourtant sincèrement ceux qui ont le courage de
donner publiquement leur opinion. C’est une mission délicate, qui
n’aboutit trop souvent qu’à mécontenter tout le monde. Le public
reproche aux critiques de faire très mal leur métier, de louer des
œuvres insignifiantes, de ne pas mentionner les œuvres de valeur. On ne
soupçonne pas les angoisses du malheureux bibliographe chargé de mettre
les lecteurs au courant de la production contemporaine.
«Personnellement, dit M. de Pawlowski, je rends compte de dix volumes
par mois, alors que j’en reçois dix par jour. Le critique littéraire
doit donc faire une formidable sélection. Il choisit les œuvres
intéressantes, il ne parle que de celles-là. Imaginez un instant qu’il
lui faille rendre compte indistinctement de tous les livres nouveaux qui
paraissent, qu’il soit contraint de parler un jour du nouvel indicateur
d’été des chemins de fer, le lendemain du guide des plaisirs nocturnes
de Paris et le surlendemain d’un recueil de calembours pour le jour de
l’an, on aurait vite fait de parler de l’abaissement inouï de la
critique littéraire.
«C’est exactement ce qui se passe pour la critique dramatique. Nos
journaux quotidiens ont presque supprimé la critique littéraire,
l’ouvrage le plus considérable passe inaperçu; quant à la critique
d’art, c’est à peine si l’on consacre, dans le compte-rendu des Salons,
trois lignes à un tableau ou à une sculpture qui réclama de son auteur
dix ans de travail désintéressé. On se croit obligé, au contraire, par
habitude, de rendre compte du plus insignifiant vaudeville joué par un
théâtre d’amateur, qui prend pour la circonstance un nom ronflant
d’avant-garde[85].»
[85] _Candide_, 8 mai 1924.
Il faut bien le dire aussi: Beaucoup de lecteurs de journaux ne lisent
pas la critique littéraire. «C’est pourquoi, à notre époque, où le
journal est devenu un agent d’information universelle, faisant voisiner
dans ses colonnes les radio-télégrammes de Tombouctou avec les questions
d’hygiène scolaire et les derniers «tuyaux» de Chantilly, la place de la
critique littéraire s’y trouve calculée d’une façon tout empirique et
arbitraire, d’après l’importance relative qu’elle est censée avoir pour
la moyenne des lecteurs. Une colonne et demie ou deux colonnes par
semaine, c’est la mesure adoptée un peu partout.
«Au surplus, si les critiques dramatiques sont tous peu ou prou auteurs
dramatiques, les critiques littéraires font tous des livres, pour
lesquels leurs confrères en critique ont des égards, ce qui entraîne à
des politesses réciproques, à toute une politique, à toute une
comptabilité. Il ne s’agit pas ici d’intérêts littéraires, mais
d’intérêts sociaux, d’intérêts mondains, car un livre peut très bien
réussir sans la critique et même contre elle, et la critique ne
contribue guère à la formation des réputations. Elle ne peut que les
contrôler, ce qui est déjà beaucoup. La critique ne «lance» plus les
livres[86].»
[86] André BILLY et Jean PIOT, _le Monde des Journaux_, p. 96.
Ne pouvant faire un choix dans l’avalanche des volumes qui se publient,
le critique littéraire est obligé de signaler d’abord les ouvrages qu’on
lui recommande, ceux qui portent un nom connu, ceux qui ont obtenu des
prix littéraires. Il tâche ensuite de parcourir les autres volumes, et
il s’aperçoit, au bout de l’année, qu’il n’a pas lu le quart des livres
parus, et qu’il est, par conséquent, dans l’impossibilité matérielle de
découvrir le fameux chef-d’œuvre toujours si impatiemment attendu. Et
les rancunes qui poursuivent le malheureux rédacteur bibliographique!
Qu’un exemplaire dédicacé tombe entre les mains d’un confrère qui le
prête ou le vende, l’auteur le retrouve sur les quais, et le lendemain
un écho de l’_Intransigeant_ vous reproche votre indélicatesse. Si l’on
faisait un ouvrage sur les critiques critiqués, on verrait qu’ils
reçoivent peut-être plus de coups qu’ils n’en donnent, et que les plus
tolérants ne sont pas toujours les plus épargnés...
Enfin, pour l’instant, le livre est là, entre vos mains. Vous l’avez lu
et bien lu. Qu’allez-vous faire? Comment en parler? Que faut-il dire?...
Il y en a qui font de l’esprit et causent de toute autre chose. D’autres
découragent les lecteurs par leur cuistrerie fatigante.
Le mieux est de résumer d’abord le sujet. Résumez l’ouvrage, jugez-le en
toute simplicité; dites en quoi et pourquoi il vous paraît bon ou
mauvais. Le lecteur se méfie. C’est à vous de gagner sa confiance.
Tous les auteurs n’aiment pas qu’on raconte à l’avance leur sujet. Le
vicomte d’Arlincourt écrivait au journaliste Charles Maurice, en lui
envoyant son livre _Les Écorcheurs_: «Veuillez constater le succès des
_Écorcheurs_ dans une annonce pour demain, en attendant les grands
articles. Vous seriez bien aimable d’en faire plusieurs. Mais, je vous
le demande en grâce, point d’analyse. Cela déflore mon roman et ôte
l’envie de le lire. Quand les secrets du livre sont sus d’avance, le
charme est détruit. Traitez-moi en ami[87].»
[87] _Histoire anecdotique du théâtre et de la littérature_, t. II,
p. 54.
D’Arlincourt avait tort. Beaucoup de lecteurs, les femmes surtout, sont
impatients de connaître le sujet, et vont d’abord à la dernière page,
pour savoir «comment ça finit», sans que cela leur ôte l’envie de lire
le volume.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les conseils qu’on peut donner, pour l’enseignement d’une bonne méthode
critique, peuvent se ramener à deux ou trois principes très simples.
Pour bien juger un livre, il faut se demander d’où il vient, à quelle
école il se rattache, en quoi consiste son originalité, ce qu’il apporte
de nouveau, sa genèse, son histoire, son but, ses idées et son art. Vous
examinerez ensuite la valeur du sujet, la vie des personnages, la vérité
humaine, la qualité de la facture et du dialogue, les rapprochements que
dégage l’œuvre... Ces éléments d’examen suffisent pour un compte rendu
ordinaire; mais on peut élargir les points de vue. Prenons un devoir qui
a été donné dernièrement à des élèves de seconde. On demandait
d’indiquer le but que Bernardin s’était proposé en écrivant _Paul et
Virginie_. La réponse générale fut que l’auteur aurait voulu démontrer
que la vie champêtre était préférable à l’existence des grandes villes.
Que nous montre-t-on, en effet? Une famille vivant heureuse dans un
lointain pays, tant qu’elle demeure hors des atteintes de la
civilisation. Le bonheur de cette famille est détruit le jour où on cède
à la tentation d’envoyer Virginie faire fortune en France. Cette
résolution jette le trouble dans l’âme des parents et désespère deux
enfants, qu’un amour naissant rendait déjà inséparables. Virginie
s’embarque pour l’Europe. Douleurs de l’absence, attente du retour;
puis, le voyage, le naufrage et la mort. L’auteur a atteint son but...
Ce développement obtint de très bonnes notes. La thèse n’était pas
mauvaise.
Il y avait cependant quelque chose de plus à demander, même à des
élèves. On pouvait mettre en lumière des considérations aussi
intéressantes qu’une étude sur les intentions de l’écrivain. On eût pu,
par exemple, essayer d’indiquer les origines de Bernardin de
Saint-Pierre, qui sort directement de Rousseau, étudier son style
descriptif, fait de sensations si vivantes; signaler l’entrée en scène
de la description exotique, le sentiment de la nature, l’émotion si
profondément humaine de cette idylle, admirée par des réalistes comme
Maupassant et Flaubert. Enfin, chaque élève pouvait noter les qualités
d’exécution qui l’avaient frappé. Ces questions valaient la peine d’être
traitées, même par de jeunes esprits critiques.
* * * * *
Il y aurait encore bien des conseils à proposer. Il faut nous borner.
En tous cas, retenez bien une chose, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir
raison, de penser justement, d’être dans la vérité littéraire. Vos
opinions n’auront d’autorité que si vous les exprimez noblement,
impartialement, avec sévérité s’il le faut, mais sans méchanceté et sans
colère et, par conséquent, sans vous fâcher.
MM. les critiques sont, en général, des gens irritables. Il y en a qui
s’énervent et ne peuvent supporter la contradiction. Racine était très
sensible à la critique et avouait qu’elle lui donnait plus de chagrin
que les louanges ne lui causaient de plaisir. Montesquieu en souffrait
aussi. Pellisson raconte qu’un jeune auteur fut si malheureux de la
façon dont on jugea sa pièce, qu’il s’en retourna de dépit dans sa
province. Les jeunes gens d’aujourd’hui se découragent moins vite.
On a dit que Le Batteux avait tenté de se suicider en voyant le peu de
vogue de ses ouvrages. Newton ne voulait pas publier son _Traité sur
l’optique_, à cause des objections qu’on lui faisait. «Je me
reprocherais mon imprudence, disait-il, si j’allais perdre une chose
aussi réelle que mon repos pour courir après une ombre.» On dit que
Pythagore, ayant fait quelques remarques un peu rudes à un de ses
disciples, celui-ci alla se pendre, et depuis ce temps le grand
philosophe ne reprit plus personne en public. D’Israëli cite, dans son
Recueil, un homme qui «était tombé dans une si profonde tristesse, à
cause de quelques vers qu’on avait faits contre lui, qu’il en mourut».
Il ajoute que «George de Trébizonde mourut de chagrin après avoir vu les
fautes de sa traduction de Ptolémée censurées par Regiomontanus.»
«L’histoire littéraire, dit-il, fait connaître la destinée de beaucoup
de personnes qui, à proprement parler, sont mortes de la critique.»
Il faut avoir l’âme plus forte, ne tuer personne et ne pas se laisser
mourir soi-même.
* * * * *