inconvénients. A force d’archéologie, Jean Lombard a sombré dans le
peinturlurage criard. Évitez le bric-à-brac; n’oubliez jamais que le
roman historique, comme les autres romans, n’a de valeur que par la
clarté, le plan, la composition, l’intérêt, et qu’il ne faut jamais
écrire en style byzantin, même pour raconter l’histoire de Byzance.
Le bibliophile Jacob avait raison de dire «qu’un auteur de romans
historiques doit être à la fois archéologue, alchimiste, philologue,
linguiste, peintre, architecte, financier, géographe, théologien, et
qu’il doit avoir «une teinture de toutes sciences, suffisante pour une
appréciation vraie des choses»[69].
[69] _Romans relatifs à l’histoire de France_. Préface.
* * * * *
Je crois utile de terminer ce chapitre par quelques réflexions sur le
conte et la nouvelle, qui sont, au fond, des romans en réduction.
La «nouvelle» exige de grandes qualités d’exécution. Certains auteurs de
nouvelles, comme Paul Arène, sont incapables de réussir un roman, témoin
_Domnine_. Par contre, quand Flaubert a fait des nouvelles, il nous a
donné trois chefs-d’œuvre: _Saint Julien l’Hospitalier_, _Hérodias_ et
_Un Cœur simple_; et quand un conteur de nouvelles comme Maupassant a
abordé le roman, il a réalisé des œuvres supérieures, comme _Pierre et
Jean_ et _Fort comme la mort_. Je crois donc qu’on aurait tort de dire:
«Je puis écrire une nouvelle; je ne pourrais pas écrire un roman.» Si on
a assez de talent pour faire court, on doit avoir assez de talent pour
faire long. Un conte n’est qu’un chapitre de roman, qui a, comme lui,
son plan, son début et son dénouement.
L’habitude de publier des contes dans les journaux remonte à la
fondation du _Gil Blas_, il y a une quarantaine d’années. Ce qui fit
leur succès, c’est qu’ils furent d’abord licencieux. Peu à peu cependant
le scandale s’apaisa et la nouvelle continua à sévir. Le nombre des
lecteurs qu’elle intéresse encore diminue de jour en jour. Je suis
convaincu qu’on pourrait la supprimer sans aucun inconvénient; mais la
routine l’emporte et les journaux persistent à encombrer leurs colonnes
de ces puérils et monotones récits. La nouvelle est certainement en ce
moment le genre de production littéraire le plus médiocre. Comment en
serait-il autrement? Qui peut être sûr de découvrir chaque semaine un
sujet original? Si encore ces fabricateurs à la grosse étaient de
pauvres débutants obligés de gagner leur vie! Mais la plupart n’ont pas
besoin de ce superflu. Comment de vrais écrivains peuvent-ils accepter
une pareille besogne?
Il est pitoyable de voir tant de contes insignifiants jetés en pâture à
un public rassasié qui ne les lit plus que par routine. Les trois quarts
méritent à peine le nom de littérature. «La littérature, dit très
justement Pierre Veber, est en train de _mourir écrasée sous le poids de
la nouvelle_, ou plutôt _des nouvelles_. On range sous ce nom tous les
petits essais que chaque journal publie en troisième page: la longueur
varie d’une demi-colonne à deux colonnes. C’est, dans le quotidien, la
part sacrifiée à la littérature. Et rien n’est moins littéraire! Et rien
n’est moins séant au journalisme!... L’effort quotidien du journaliste
est fécond, parce qu’il se renouvelle sans cesse à même la vie; l’effort
quotidien du conteur se stérilise peu à peu, parce qu’il s’exerce sur
des souvenirs, sur des impressions. Les Maupassants à la petite semaine
travaillent à la grosse; ils fabriquent leurs nouvelles en quelque sorte
au pochoir. Petites anecdotes, petits récits vagues, petits étalages de
sensibilité mesquins, petits fragments d’autobiographie, petites
imitations, petits plagiats, petites poussières d’énergies
paresseuses... Littérature au compte-gouttes, littérature de commerce,
littérature agonisante[70].»
[70] _Figaro_, 15 mars 1923.
M. Pierre Veber a essayé d’établir une statistique de cette effroyable
production. Il y aurait à peu près quinze grands journaux parisiens et
cinq grands journaux régionaux qui insèrent régulièrement un conte par
jour. Cela représente 7 200 nouvelles par an; or, comme cela dure depuis
quarante ans, cela fait au total 288 000 nouvelles. «J’ai horreur des
personnalités, dit Pierre Veber; je pourrais citer tel écrivain qui,
depuis trente ans, écrit au moins quatre nouvelles par semaine; il
donne, en conséquence, 208 nouvelles par an; il a donc à son compte
6 240 nouvelles, plus de 300 volumes. Et il continue, le malheureux! Il
a une dizaine de concurrents de son âge; voit-on ce que cela
représente?»
C’est qu’au fond, rien n’est plus facile que de bâcler une _nouvelle_.
Le difficile est de réaliser quelque chose qui ait de l’unité, de
l’intérêt, de l’émotion et de la facture. Alphonse Daudet et Paul Arène
nous ont laissé dans ce genre des modèles de grâce et de naturel. Le
grand point est d’éviter l’imitation. Je connais des écrivains qui, avec
le ton d’Arène et de Daudet, se sont fait une sorte de notoriété, comme
d’autres pour avoir attrapé le style d’Anatole France ou de Barrès. Il
en est qui affectent, au contraire, l’absence de procédés et continuent
ainsi à leur façon l’école impassible de Maupassant. C’est le cas de
Charles-Louis Philippe, Marguerite Audoux, Jules Renard, Tristan
Bernard, etc. On dit que Daudet et Arène travaillaient ensemble et
pouvaient échanger leurs signatures sans que le public s’en aperçût.
Leur facture est cependant très différente. L’auteur des _Lettres de mon
moulin_ est bien plus parisien; Paul Arène est bien plus provençal.
Daudet a la légèreté, la câlinerie, l’esprit français le plus fin. Arène
a la bonhomie tranquille de la langue provençale transposée dans la
prose française. Le style de Paul Arène est calqué sur le provençal.
Pour apprendre à écrire des nouvelles, il faut en lire beaucoup. On
relira toujours avec plaisir celles de Maupassant, Arène et Daudet, et
même celles de Mérimée. Très artiste malgré sa sécheresse, l’auteur de
_Carmen_ emploie peut-être un peu trop souvent, comme le lui reprochait
Flaubert, le style cliché et l’expression banale, surtout quand il fait
du récit mondain; mais c’est un beau conteur tout de même, et qui
cherchait avant tout la vie, le relief, la netteté. _Carmen_ et
_Colomba_ sont des œuvres, et la _Prise de la redoute_ un modèle à ne
pas perdre de vue. Larroumet a bien défini Mérimée quand il a dit: «Il
était romantique par les sujets, classique par la forme serrée, et
réaliste par la vie et la crudité.» Philarète Charles appelle Mérimée:
«Un grand maître de la réticence et d’une justesse admirable.»
(_Mémoires_, II, p. 97.) On pourrait extraire de _Carmen_ des
descriptions d’une concision homérique, comme ce duel au couteau, que
j’ai déjà cité quelque part:
«Il se lança sur moi comme un trait; je tournai le pied gauche et il ne
trouva plus rien devant lui; mais je l’atteignis à la gorge, et le
couteau entra si avant, que ma main était sous son menton. Je retournai
la lame si fort, qu’elle cassa. C’était fini. La lame sortit de la
plaie, lancée par un bouillon de sang gros comme le bras. Il tomba sur
le nez raide comme un pieu[71].»
[71] _Carmen_, p. 82.
Ces lignes pourraient être signées Maupassant ou Flaubert...
Nous avons aujourd’hui quelques conteurs, comme Henri Duvernois, qui
maintiennent la réputation du genre et se sont fait une place distinguée
dans la nouvelle. Un sonnet sans défaut vaut un long poème. Une nouvelle
parfaite vaut un long roman.
CHAPITRE VII
L’érudition et le livre d’histoire
Qu’est-ce que l’érudition?--M. Marcel Prévost et les fiches.--La fausse
érudition.--La vie et les idées générales.--La vie et l’érudition.--Le
style et l’Histoire.--Tacite, Carlyle, Michelet, Tillemont.
On a pu croire un moment, après la Grande Guerre, que la hausse du prix
des livres nuirait à la vente, sinon des romans, du moins des ouvrages
d’histoire. Il n’en a rien été. Les livres d’histoire ont gardé leur
public et sont toujours très lus.
C’est qu’on s’aperçoit de jour en jour que l’histoire est mille fois
plus passionnante que le roman. «Si j’avais le talent d’écrire
l’histoire, disait Mérimée, je ne ferais pas de contes.» L’histoire
abonde en situations dramatiques; ses héros ont existé; ils ont leur
psychologie; on peut discuter leurs crimes, réviser les légendes,
reprendre les thèses et les problèmes. Les plus insignifiantes
personnalités sont aujourd’hui l’objet d’énormes études qui rappellent
les agrandissements de Victor Cousin et de Louis Vitet, contre lesquels
protestait déjà Philarète Chasles. «Vitet, dit-il, a été de ceux qui ont
mis à la mode les immenses monographies; un volume pour un atome;
Boisrobert trois volumes; Mlle de Soudéry cinq volumes. On emprunte à la
science ce défaut de proportion. Des moindres réputations du passé on
fabrique des volumes sérieux; les plus inconnus ou les moins méritants
du temps passé, d’Assoucy ou Trublet ou même La Calprenède deviennent
prétextes à documents, à dissertations infinies et à prix d’académie. Le
mémoire à consulter nous déborde. Dans un siècle on refera tous nos
livres[72].»
[72] Ph. CHASLES, _Mémoires_, t. I, p. 186.
Philarète Chasles voyait juste. On n’a pas attendu un siècle pour
refaire les anciens livres. On publie aujourd’hui des volumes sur
n’importe quelle personne ayant joué un bout de rôle dans la tragédie du
passé. On immortalise même les parents des grands hommes; nous avons un
gros ouvrage sur le père de Richelieu!
L’exécution d’un livre d’histoire demande des qualités très spéciales de
jugement, de patience et de travail. Malgré l’abus qu’on a fait du
renseignement et des papiers d’archives, le public attache de plus en
plus d’importance à la documentation de l’œuvre historique. Il n’admet
plus qu’on puisse écrire un travail un peu sérieux en dehors des
éléments d’informations paléographique, archéologique et épigraphique.
L’histoire présentée comme une simple suite de vulgarisations aimables
n’a presque plus de partisans et trouverait peu, de lecteurs. C’est la
documentation seule qui maintient encore l’autorité de certaines œuvres,
comme celle de M. Thiers, par exemple, qui peut certainement passer pour
un des premiers modèles de l’histoire officiellement renseignée. Le
style prudhommesque de M. Thiers n’est pas parvenu à discréditer
l’intérêt que présente, par exemple, le grand tableau d’ensemble des
campagnes militaires de Napoléon Ier, établies sur les rapports du
ministère de la guerre. Des volumes comme ceux de Fustel de Coulanges
supposent des années de labeur et de lectures. Renan a inauguré dans ses
_Origines du christianisme_ une méthode d’exposition dont il n’est plus
possible de s’écarter et qu’ont suivie Camille Jullian et Gsell et, sur
un plan plus modeste, les orthodoxes Fouard et Le Camus.
Quoi qu’il en soit, qu’on le veuille ou non, faire de l’histoire,
aujourd’hui, c’est faire de l’érudition. Et alors la question se pose:
Quel est le rôle de l’érudition dans l’histoire? Quel genre d’érudition
faut-il avoir, et comment l’employer?
Une érudition générale n’est évidemment pas nécessaire pour traiter un
point d’histoire particulier; mais, sur un sujet donné, il est de toute
nécessité d’être renseigné à fond, de connaître les sources et les
travaux qui se rapportent à ce sujet.
On croit généralement que l’érudition est une affaire de mémoire. La
mémoire est une faculté précieuse, plus précieuse peut-être que
l’intelligence, puisqu’elle arrive quelquefois à la suppléer. Nous
connaissons tous des personnes dont la mémoire est une sorte de
bibliothèque qu’on peut toujours consulter. Mais tout le monde n’a pas
le bonheur d’avoir une excellente mémoire. On se dit à chaque instant:
«Où donc ai-je lu cela?» La mémoire peut être considérée comme une
faculté qui oublie ou, si l’on veut, qui ne retient que pour oublier.
Elle ne consiste pas à se rappeler, mais à retrouver ce qu’on a oublié.
Or, pour _retrouver_ ce qu’on a oublié, il n’y a qu’une ressource, qu’un
moyen: prendre des notes, faire des fiches.
Il existe des préjugés contre les fiches d’érudition. On a raison
évidemment de railler les maniaques, et M. Marcel Prévost n’a pas tort
de penser que les fichards ont une mentalité de clercs d’huissiers:
«Vous savez, dit-il, ce que c’est que de faire des fiches: c’est
découper de petits cartons identiques, les numéroter, les classer dans
une boîte ad hoc et les couvrir de notes, extraits de livres qu’on a
lus[73].» Et il ajoute: «L’erreur du fichard, c’est de s’imaginer qu’on
est un savant dès qu’on a constitué un répertoire... La science puisée
aux livres, ce n’est pas dans une boîte à fiches qu’il importe de la
transférer, mais dans sa tête. Je sais un jeune docteur de lettres qui a
noté ainsi tous les couchers de soleil dans l’œuvre de J.-J. Rousseau;
il en a constitué de belles et copieuses fiches; après quoi il a de ses
fiches élaboré sa thèse. On l’a reçu docteur pour cela. Moi, la seule
idée qu’on puisse lire Jean-Jacques dans cet esprit, me consterne.»
[73] _L’Art d’apprendre_, p. 131.
Oui, il y aura toujours des Bouvard et des Pécuchet, des collectionneurs
de bilboquets et de manches à parapluies. Il n’en reste pas moins vrai
qu’il n’existe pas d’autre moyen de faire des travaux historiques
sérieux, et qu’on ne devient un savant qu’avec des fiches. C’est grâce à
des milliers de fiches que Boislisle a préparé sa monumentale édition de
Saint-Simon, Regnier son Molière et Camille Jullian son _Histoire de la
Gaule_. J’ai vu, chez M. Camille Jullian, dans un grand tiroir, les
fiches de son dernier volume. «Vous voyez, me disait-il, le livre est
fait. Je n’ai plus qu’à l’écrire.»
Une fiche peut être très bête. Tout dépend de ce qu’on y inscrit. Elle
est faite pour retenir ce qu’on lit, pour fixer des documents et des
citations. La première fois que j’ai lu Balzac dans ma jeunesse, j’ai
pris la peine de résumer le sujet de chaque roman, et je m’en suis
félicité. Il y a longtemps sans cela que j’aurais tout oublié.
J’ai sous les yeux les deux volumes des _Mémoires_ de Gibbon. C’est un
bel exemple de fiches bien faites. Gibbon notait au jour le jour les
impressions de lectures qu’il se proposait d’utiliser pour son grand
ouvrage sur la décadence de l’empire romain.
M. Marcel Prévost admet cependant qu’on lise «la plume à la main»; qu’on
prenne «des notes»; qu’on résume ce qu’un livre contient, et qu’on
réduise ce contenu à «quelques pages, à une page» qui remplacera tout le
livre. Eh bien, mais c’est cela, les fiches, des notes, des résumés,
citations justificatives, appréciations, renseignements,
éclaircissements, détails. Prendre ce genre de notes, c’est faire des
fiches. M. Prévost ajoute que, pour retenir, il faut écrire. «La chose
qu’on a écrite remplace d’abord la chose qu’on devrait se rappeler; il
suffit de se rappeler qu’on l’a écrite et de savoir la retrouver[74].»
Et voilà les fiches justifiées... Alors pourquoi se moquer des fichards?
[74] _L’Art d’apprendre_, p. 157.
Évidemment, tant vaut l’homme, tant vaut la fiche; mais, en soi, le
procédé est bon et, encore une fois, il n’y en a pas d’autres; et si on
enseignait aux élèves à faire des fiches, ils retiendraient infiniment
plus de choses, et beaucoup plus facilement, parce que l’obligation
seule de les écrire les leur graverait dans l’esprit, parce que relire
c’est continuer à apprendre, et parce qu’enfin il y a toujours quelque
chance de mieux retenir ce qu’on a pris la peine de ne pas perdre de
vue.
Le travail des fiches est donc absolument nécessaire pour l’exécution
d’un livre d’histoire dont on doit préparer à l’avance les matériaux,
les documents et les reports. Ce labeur de documentation, dût-il n’être
pas utilisé, est déjà en soi une occupation attrayante, qui suffirait à
vous passionner.
«Apprendre n’est pas une duperie, dit M. Marcel Prévost, même quand
l’objet n’est pas de gagner son pain ou de la gloire avec ce qu’on
apprend. Apprendre, c’est s’accroître; apprendre, c’est agrandir sa vie.
A chacun de nous de choisir le bonheur de Gœthe ou le bonheur du
lazzarone; mais sachons qu’apprendre est bien un outil de bonheur.»
On a raison de railler les mauvais faiseurs de fiches. Tous les
documents, en effet, ne sont pas intéressants. Il ne s’agit pas de
compiler. On n’est ni un critique ni un savant parce qu’on a secoué la
poussière des vieux livres, commenté des choses insignifiantes,
ressuscité des auteurs de cinquième ordre. Philarète Chasles signale
avec indignation ces maniaques de l’érudition, «pesant les syllabes,
comptant les virgules, se claquemurant dans le technique, amoureux d’une
variante, pleins de scrupules sur la manière dont s’écrit Pocquelin ou
Poquelin, préférant Suétone à Tacite, Dangeau à Suétone et ne pardonnant
pas à Saint-Simon de s’être trompé sur la date de l’exil d’un courtisan.
Mme de Sévigné s’écrivait-elle Sévigny? La cour de Blois avait-elle deux
cent cinquante-six ou deux cent cinquante et un pieds de large? La belle
affaire! et les beaux problèmes à résoudre! Et comme cela importe à la
littérature, à l’humanité, à l’histoire!»
Philarète Chasles a mille fois raison de dénoncer ces grignoteurs
d’écorces, qui s’intéressent «à la chasse et non à la prise», qui font
des travaux sur Racine et Molière, sans s’occuper de leur talent, et qui
ne recherchent que le document, la bibliographie, l’édition, le
commentaire...
Il faut aussi blâmer ceux qui, pour trop se documenter, s’encombrent;
ceux qui font leur feu avec trop de broussailles, battent tous les
sentiers, rabâchent ce qui a été dit, répètent ce que chacun sait, et
noient l’intérêt de leur livre en racontant l’histoire d’une époque bien
plus que celle d’un personnage.
D’autres font des inventaires, comme les Goncourt, cataloguent les
meubles et les chaussettes, comme Frédéric Masson.
D’autres pèchent par sécheresse, et, pour ne pas sortir de leur sujet,
négligent des détails intéressants. Il n’est pas admissible, par
exemple, que, dans une grande histoire du duc d’Épernon, on n’accorde
que quelques lignes à la journée des barricades ou à l’assassinat
d’Henri III.
L’emploi de l’érudition exige du tact et de la modestie. On perd tout
crédit à vouloir éblouir le lecteur. Le public n’aime pas qu’on lui en
impose. Il sait très bien que rien n’est plus facile que de paraître
érudit. Il suffit de quelques bons répertoires.
L’érudition aura toujours pour ennemis les faiseurs d’hypothèses, les
pontifes et les philosophes, ceux qui méprisent les faits et voudraient
surtout enseigner l’histoire par les idées générales. Certes l’historien
a le devoir d’expliquer les causes et de dégager les conséquences des
événements; mais on ne doit pas uniquement considérer l’histoire comme
un champ d’abstraction et de généralisation. Faire la synthèse de
l’Europe, bâtir des systèmes, suivre le développement des doctrines, ce
sont de beaux programmes, mais d’une application délicate, si l’on veut
éviter le pédantisme et le paradoxe. Tout peut se soutenir; on peut tout
justifier, la théorie des milieux, l’évolution des genres, les
dragonnades, le despotisme, l’inquisition. On ne prouve rien quand on
prouve trop. Jules Lemaître a bien vu le côté artificiel de ces
explications paradoxales. «Vous savez, dit-il, ce que c’est que la
philosophie de l’histoire. Cela consiste à démontrer les effets et les
causes et toute la liaison des événements humains, à expliquer comme
quoi tout ce qui arrive ne pouvait arriver autrement. On y réussit
toujours, car la matière de l’histoire est infinie et d’ailleurs très
malléable. On prend dans cette multitude de faits ce qui se suit, ce qui
s’enchaîne, ce qui peut être expliqué; on néglige tout ce qui ne peut
pas l’être[75].» Ce qui veut dire, au fond, que ceux qui font de la
philosophie de l’histoire ont toujours tort,--parce qu’ils ont toujours
raison.
[75] _Impressions de théâtre_, 2e série, p. 107.
Cet abus des idées générales rend certains sujets ridicules, parce
qu’ils sont trop faciles à traiter. Comment prendre au sérieux des
ouvrages ayant pour titres: «Du sentiment de l’honneur ou du sentiment
du devoir dans la littérature française. La famille dans le théâtre
français... Le rôle de la jeune fille dans notre littérature... Histoire
du sentiment rationaliste à travers les lettres françaises... L’adultère
au théâtre ou dans le roman, etc...»
Documentaire, anecdotique ou philosophique, de quelque façon qu’on
envisage l’histoire, ce qu’il faut chercher, la première condition à
réaliser, c’est la vie. Faire vivant, voilà le grand point. Faire
vivant, c’est-à-dire animer la documentation, imposer l’illusion du
vrai. Les historiens français ne perdent jamais tout à fait de vue cette
nécessité. Autant l’érudition allemande est inorganique, autant
l’érudition française possède le sens de la réalité et le souci de la
couleur. Taine est sous ce rapport un excellent modèle. Quoi de plus
vivant que la Jeanne d’Arc et les guerres d’Italie de Michelet? De nos
jours, M. Lenôtre a su, lui aussi, rendre l’histoire séduisante comme un
roman. Peut-être même arrange-t-il un peu trop les choses et donne-t-il
quelquefois à la vérité l’air d’une aimable fiction? Ces défauts seront
toujours préférables à l’ennui que dégagent certaines compilations, et
mieux vaut écrire des récits pittoresques, comme le réveil du château
après la fuite de Louis XVI à Varennes, que d’empiler de mornes herbiers
diplomatiques, destinés à la poussière des bibliothèques
administratives.
Voyez avec quel art Voltaire met en valeur ses sources d’information
dans l’étonnante _Histoire de Charles XII_. L’abondante documentation
n’empêche pas les Sorel et les Vandal d’avoir peint d’admirables
tableaux, comme le passage du Niémen, notamment... _Napoléon et
Alexandre_ et _l’Avènement de Bonaparte_ sont, sous ce rapport, de purs
chefs-d’œuvre.
Le _Port-Royal_ de Sainte-Beuve (cinq gros volumes) peut encore passer
pour un modèle de mise en œuvre. «C’est, dit Brunetière, un tableau
complet au-dessus duquel on ne peut mettre aucun roman de Balzac, aucune
histoire de Michelet, aucun drame d’Hugo[76].» C’est très juste. Avec
des doctrines et des idées, avec des dévots et des érudits, Sainte-Beuve
a fait un roman passionnant. Il est intéressant de le constater, quand
on songe au violent article que publia Balzac dans sa _Revue parisienne_
contre le célèbre ouvrage de Sainte-Beuve. Celui-ci répondit en
signalant les incompétences et les sottises de Balzac, à qui il refusait
surtout la qualité de génie. Sainte-Beuve n’abuse jamais de sa
documentation; il n’a pas l’air de s’y complaire; on ne sent jamais chez
lui, comme chez Brunetière, le lettré et le pédant.
[76] _Évolution des genres_, t. I, p. 234.
Mais le document n’est pas tout. On ne peut pas avoir la prétention de
découvrir toujours du nouveau. L’élévation des jugements, la noblesse
des tableaux suffisent quelquefois à établir la réputation d’un ouvrage.
Nous avons dans ce genre de beaux livres, comme le _Siècle de Louis XIV_
de Voltaire, le _Discours_ de Bossuet, les _Études_ de Chateaubriand et
_Grandeur et décadence des Romains_. Par sa seule compréhension
politique et sans le secours de l’archéologie, Montesquieu a renouvelé
l’histoire et fondé la sociologie en France. La magnificence du style a
fait de Chateaubriand un vulgarisateur de génie. Ferrero nous a montré
dans _Rome_ la crise économique et sociale, trop négligée chez Mommsen;
et Saint-Évremond, par sa seule observation piquante, a mérité le titre
de prédécesseur de Montesquieu. Ces auteurs n’ont pas eu besoin de
documents nouveaux pour être de bons historiens, tandis que les Rollin
et les Vertot, qui n’ont ni style ni document, ne seront jamais que de
funèbres compilateurs. Gibbon lui-même, si épris de renseignements et
d’érudition, avait énormément corrigé son style et faisait tous ses
efforts pour s’assimiler la prose de Pascal et de Montesquieu.