«Eh bien, moi dit-il, je demanderai la permission de rester assis, au

beau milieu de cette farandole universelle, et de ne pas me lever devant

cette Hélène, cette ignoble Hélène de Manon Lescaut... Alfred de Musset,

qui a osé traiter de Sphinx cette fille, au cœur ouvert comme la rue et

dans lequel il est aussi facile de descendre, a dit là une sottise de

poète. Ne mettons pas une sottise de critique par-dessus... Ce n’est pas

Manon qui est un sphinx, c’est son succès! Et c’est incroyable, car, ce

succès, on le tuerait peut-être en l’expliquant; et certes, avec les

mœurs et les idées de ce temps, il n’est pas difficile de l’expliquer.»

Barbey d’Aurevilly accuse Manon Lescaut d’avoir produit les _Dame aux

camélias_, les _Madame Bovary_, les _Fanny_; il traite Dumas fils de

«sauvage», Sainte-Beuve de «tricoteur», Gustave Planche «d’ivrogne

infiltré de madère». «Il a fallu, dit-il, le dévergondage romantique

pour voir dans ce livre, que je ne crains point d’appeler une pauvreté

littéraire, des beautés qui n’y étaient pas... Les benêts corrompus

s’attendrissent sur l’histoire naturelle de Manon... Il faut flétrir

cette sale histoire qui révoltait le génial bon sens de Napoléon et où,

dit-il, le grotesque, l’incroyable et le ridicule s’ajoutent

agréablement au crapuleux.»

Quand on a lu les romans de Barbey d’Aurevilly, _Une histoire sans nom_,

_Ce qui ne meurt pas_, _le Prêtre marié_ et _la Vieille Maîtresse_, on

se demande qui ce prétendu moraliste a voulu mystifier. Je crois qu’on

trouverait peu d’exemples d’une pareille inconscience.

* * * * *

Lire les romans anciens, remonter aux traditions classiques ne signifie

pas qu’on doive négliger la lecture des romanciers contemporains. Il

faut suivre, au contraire, avec attention le mouvement de notre époque,

sa production, son effort d’originalité, tout en gardant la conviction

qu’aucun de nos conteurs n’est supérieur aux grands créateurs du

dix-neuvième siècle.

Quelques auteurs de notre temps nous ont apporté du nouveau et méritent

leur réputation. Lisez Estaunié, Jaloux, Vaudoyer, Boylesve, Duvernois,

Henriot et bien d’autres encore; et, pour des qualités d’originalité

plus aiguë, lisez aussi Giraudoux et la nouvelle école humoristique et

pince-sans-rire, Morand, Cocteau, Ramuz, Max Jacob, Soupault, etc... Il

y a là des écrivains sérieux, d’autres qui caricaturent la vie, font de

l’observation comme on fait du cubisme et continuent la tradition du

roman rosse de Toulet, en supprimant toute sentimentalité, toute poésie,

tout paysage.

Ces nouveautés de procédés et de visions sont dignes de curiosité,

d’étude et d’estime. Mais ce sont des chemins de traverse, des sentiers

dangereux, souvent des impasses. Ne quittez jamais le grand chemin de

l’observation humaine, la grande route des chefs-d’œuvre, celle qu’ont

suivie Marivaux, Prévost, Bernardin, Constant, Balzac et Flaubert.

Quant aux auteurs réalistes actuels, Hirsch, Chérau et leur école, il

n’est pas permis non plus de les ignorer. Ils n’ont pas dépassé,

d’ailleurs, la facture et l’esthétique de Zola, qui sort lui-même de

_Germinie Lacerteux_ et de _Madame Bovary_, et nous voilà de nouveau

ramenés à Flaubert...

Deux livres, _l’Assommoir_ et _Germinal_, peuvent suffire à connaître

Zola: ce sont ses deux grandes créations.

Il est des auteurs, comme Guy de Maupassant, qui résument à la fois le

réalisme brutal (_Bel-Ami_, _la Maison Tellier_) et la psychologie

pénétrante (_Fort comme la mort_, _Pierre et Jean_). On sent un talent

bien plus qu’une âme dans l’œuvre de Maupassant, qui ne travaillait

pourtant pas beaucoup sa prose. Il avait commencé par écrire des vers,

et Louis Bouilhet eût fait de lui un poète, si Flaubert ne lui eût donné

le goût du roman.

Mais ce n’est pas tout de lire les auteurs, les vieux et les jeunes,

ceux d’autrefois et ceux d’aujourd’hui; il faut se décider et bien

savoir quel genre de roman vous voulez écrire, celui qui répond le mieux

à votre tournure d’esprit.

Le roman d’aventures semble avoir reconquis la faveur publique. A vrai

dire, le goût ne s’en est jamais perdu; il s’est même produit une sorte

de surenchère, due à l’influence de Wells et de Kipling et à

l’introduction de nouveaux éléments modernes, torpillages, aviation,

découvertes scientifiques, etc. Les timides audaces des Robida et des

Jules Verne font aujourd’hui sourire les lecteurs des Wells, Farrère,

Bizet, Mac Orlan, Arnoux et autres amusants inventeurs de voyages dans

la lune. D’autre part, Rosny, dans le genre préhistorique, a montré que

le roman d’aventures pouvait être aussi une œuvre littéraire; et qui

sait si le roman feuilleton lui-même n’entrera pas dans la littérature,

le jour où un bon prosateur se donnera la peine de l’écrire?

Le roman d’aventures, c’est le règne de la fantaisie et de l’invention.

On peut tout imaginer, explorations fantastiques, dernier jour de la

terre, les espaces astronomiques, cataclysmes, destruction du globe...

Il faut du nouveau, «n’en fût-il plus au monde». La difficulté est de

donner à l’extravagance l’apparence du vrai.

Le défaut du roman d’aventures, c’est la digression. On bavarde, on

éparpille l’intérêt, on oublie que la valeur d’un récit est dans la

sobriété des épisodes. Toute description inutile doit être

impitoyablement bannie. La rapidité du dialogue est également une chose

importante dans le roman d’aventures. On abuse du dialogue. Tout se

passe en conversations; on impatiente le lecteur.

Pierre Benoit a donné au roman d’aventures un ton de distinction auquel

nous n’étions pas habitués et qui relève singulièrement l’intérêt des

situations dramatiques. Le succès de Pierre Benoit est une spirituelle

réaction contre les lourds romans psychologiques dont on a tant abusé et

dont le public a si stoïquement supporté l’ennui.

Un autre genre de roman tente encore les débutants de province. C’est le

roman rustique.

Le roman rustique n’a jamais obtenu que des succès d’estime, et peu

d’auteurs y excellent, parce qu’il est très difficile de peindre les

mœurs rurales. Le paysan garde le mutisme de la terre. Il ne se livre

pas; il faut le deviner. Faites-le parler comme dans la vie, vous

choquez les lecteurs; ennoblissez son langage, vous tombez dans les

délicieux mensonges de George Sand, _François le Champi_, _la Petite

Fadette_, _la Mare au Diable_, où des paysannes disent élégamment:

«Germain, vous n’avez donc pas deviné que je vous aime?» Il faut une

façon de parler qui ne soit ni artificielle ni triviale. Les dialogues

de Maupassant représentent assez bien la note juste.

Le vrai roman «paysan» est rare. Balzac lui-même raconte dans ses

_Paysans_ l’histoire d’une rivalité entre le château et une poignée de

gredins et de braconniers, mais il n’a pas fait la peinture des mœurs

rurales. La vie des champs est absente de son récit.

Quand Zola a voulu peindre les paysans, il a écrit un livre immonde: _la

Terre_; et, par contre, l’idéalisme d’Henri Conscience n’a produit

qu’une insignifiante grisaille.

Quelques romanciers contemporains ont le tort de considérer les paysans

comme des monstres de dépravation. Le paysan n’est pas un être raffiné,

mais il est foncièrement honnête. Ne cherchez ni à l’idéaliser, ni à le

rabaisser. Ne lui prêtez surtout ni raisonnement, ni psychologie; il ne

discute pas, il va droit son chemin.

«On sait, dit Jacques Boulenger, que, depuis _la Terre_, depuis les

nouvelles de Maupassant, il s’est créé un type artificiel et littéraire

de paysan avare, âpre, d’une dureté inhumaine à l’égard des pauvres et

des vieux qui ne peuvent plus travailler et gagner leur vie, fussent-ils

même le père et la mère. C’est là un poncif de l’école et qui n’est pas

moins conventionnel, dans son genre, que les bergers de _l’Astrée_ et

les pâtres de Gessner, les bons villageois du dix-huitième siècle et les

laboureurs de George Sand[67].»

[67] _... Mais l’art est difficile_, 3e série, p. 165.

Je voudrais mettre en garde les débutants contre ce faux réalisme qui va

jusqu’à peindre l’inceste comme un vice particulier aux paysans. Non,

quoi qu’on dise, il n’est pas encore prouvé qu’on soit un être

abominable parce qu’on habite la campagne, au lieu d’habiter la ville.

Évitez cette brutalité mensongère. Tâchez de peindre chez le paysan les

luttes de conscience, les réactions passionnelles, les souffrances que

dégagent les grands sentiments naturels: l’amour, la maternité, le

travail, l’esprit de famille. Ne quittez pas les bons terrains où

poussent les belles plantes humaines. Ferdinand Fabre se contentait

d’une donnée très simple et, sans rien déformer, il a fait des romans

qui méritent de franchir le cercle des lettrés et d’aller jusqu’au grand

public. Malheureusement Fabre a abusé de la description et, pour garder

le ton paysan, tout en évitant la grossièreté, il employait un dialogue

hybride, faussement naïf, sorte de bégaiement à phrases courtes, qui

consiste surtout à supprimer les articles:

«Il me faudra travailler pour gagner pain...

«Point ne m’était arrivé de l’embrasser et désormais possible ne serait

de la rencontrer...»

«Poules picoraient sur la table, pintades sautelaient sur les chaises,

lapins grignotaient sous le bahut, dindonneaux becquetaient au long des

murailles...

«Vrai est que Félice possédait mon âme...

«Après telles réflexions avec moi-même, me fut avis que je devais

secouer mon chagrin...

«Possible ne m’avait été de me débarrasser de ma charge...

«Oui, monsieur, le pays est triste, la culture misérable; raison

pourquoi Cévenols dès le berceau s’endurcissent le corps...»

Ce dialogue rend la lecture du _Chevrier_ insupportable. Par contre, le

dialogue ecclésiastique est admirable chez Fabre.

La plupart des paysans s’exprimant en patois, le plus simple serait de

traduire leur langue en français, en conservant le plus fidèlement

possible les expressions originales.

En tous cas, il y a une chose aussi dont on abuse: c’est la description

rustique. Les trois quarts des romanciers ne résistent pas à la

tentation de décrire le milieu champêtre, les travaux de la campagne,

fêtes, saisons, récoltes, larges fresques, tableaux plaqués qui

paralysent le récit. L’art consiste, au contraire, à distribuer

habilement la description à travers les faits, l’épisode ou l’état d’âme

que vous peignez. Tâchez que le lecteur soit dupe et qu’il ne remarque

pas le procédé. Rien n’est ennuyeux comme une longue description

rustique.

Évitez encore, dans les peintures villageoises, de prendre vous-même le

ton de vos personnages; ne vous croyez pas obligé de parler en paysan,

sous prétexte que vous faites parler des paysans, et de dire à chaque

instant, par exemple: «Ah! elle était fière, la Rosalie... Il ne fallait

pas s’attaquer à elle... Ah! mais non!... Ah! pour un beau gars, c’était

un beau gars, etc...» Cette affectation est choquante. Gardez toujours

le ton d’un simple narrateur.

Voulez-vous faire de bons romans rustiques? Allez au village;

écrivez-les sur place. On ne sait pas toutes les ressources que peut

offrir l’observation de la vie villageoise. Il existe dans beaucoup de

communes des amateurs archéologues, qui consacrent leurs loisirs à

écrire l’histoire de leur pays. C’est en groupant ces louables travaux

qu’on arrivera peut-être un jour à avoir un tableau complet de

l’ancienne France. Mais pourquoi s’en tenir au passé? Le récit des mœurs

d’aujourd’hui serait tout aussi intéressant que l’histoire des mœurs

d’autrefois. J’ai connu une jeune femme très intelligente, qui, habitant

un village avec sa famille, a écrit au jour le jour tout ce qui se

passait dans ce bourg perdu où il ne se passait rien. A la fin de

l’année, cela faisait le journal le plus curieux que j’aie jamais lu.

Quel cadre pour un roman paysan!...

Quant à avoir la prétention d’être lu par les gens de la campagne, il

faut y renoncer. Mistral déclarait qu’il ne chantait que «pour les

pâtres et les gens des bastides». J’ignore ce qui se passe dans le

Comtat et à Arles; mais dans tout le département du Var, et sur tout le

littoral, que je connais bien, on ne trouverait pas un paysan qui ait lu

_Mireille_ ou qui sache à peu près ce que c’était que Mistral.

* * * * *

Si le roman rustique tente l’observateur de province, le roman mondain

exerce encore plus d’attraction sur les débutants qui viennent vivre à

Paris.

Pour faire du roman mondain, il est absolument nécessaire d’aller dans

le monde. Vous aurez beau, si vous n’y allez pas, traiter les sujets les

plus aristocratiques, il vous manquera toujours ce ton d’autorité,

d’élégance et de distinction qui doit caractériser le roman mondain.

Paul Hervieu avait vécu dans le monde et l’avait étudié de près, avant

d’en devenir le peintre impitoyable.

Balzac lui-même, malgré tout son génie, n’a pu réussir à écrire de vrais

romans mondains. Ses artificielles duchesses de Langeais et de

Maufrigneuse ne donnent ni la sensation de la haute élégance, ni le ton

des conversations aristocratiques. Balzac excelle, au contraire, dans la

peinture de la vie bourgeoise, qui est à peu près le milieu naturel de

la moyenne des écrivains.

On a nié ces diverses nécessités de compétence, comme on a nié qu’il

existe une vocation spéciale d’auteur dramatique. Flaubert avait tort de

les contester. On n’a qu’à relire _l’Education sentimentale_ pour voir

ce qui manque au salon de Mme Dambreuse. Le ton humain y est; le ton

mondain n’y est pas.

Je ne défends pas ici les gens du monde. Je connais leur aimable néant,

et je suis tout à fait persuadé qu’ils n’ont jamais eu que l’esprit

qu’on leur prête. Je dois reconnaître cependant qu’il y a un ton de

conversation et des manières qu’il faut absolument _attraper_, si l’on

veut peindre les personnes du monde.

Les romans d’Octave Feuillet sont restés, dans ce genre, des modèles de

romans distingués.

On reproche à Octave Feuillet d’être romanesque. «C’est un étrange

reproche, dit justement Franc-Nohain. On a pu se mettre à écrire des

livres, en racontant n’importe comment n’importe quelles histoires

arrivées à n’importe qui. Pourquoi ne représenterait-on pas des

personnages à qui il arrive quelque chose, des personnages solidement

établis, des aventures solidement construites[68]?»

[68] _Le Cabinet de lecture_, p. 38.

On aurait tort de s’imaginer que tout est mensonge dans le roman

romanesque. Il contient certainement lui aussi une part de vérité

humaine qui mérite d’être prise au sérieux et qui l’a été, depuis la

_Princesse de Clèves_ jusqu’à _Dominique_ et _Julia de Trécœur_. Peindre

des sentiments héroïques, c’est encore faire de l’art, et même du grand

art. Corneille l’a prouvé, et Racine n’a pas supprimé Corneille. Le

roman romanesque et mondain a eu ses heures de légitime succès. Le beau

existe. Il s’agit de le rendre vraisemblable par les mêmes procédés

d’observation qu’on emploie à peindre le vrai. En d’autres termes, il

faut ajuster le romanesque à la vie. C’est une question de talent.

Ce qui est vraiment trop facile, c’est le mauvais roman mondain, le

roman-snob, celui qui continue à exploiter l’éternel vieux jeu, la femme

fatale, la contessina, l’aventurière, jalousies gantées, passions

tragiques, adultères de balcon, lacs italiens, Florence, Venise, voyages

en sleeping, étrangères énigmatiques, la criarde Riviera, le Brésilien

exalté, byronisme de palace et de wagons-lits, défroque usée et rapiécée

dont s’habille encore de nos jours la néo-banalité romantique.

Il faut voir le ton idolâtrement prétentieux que prennent nos faiseuses

de romans-snobs, pour dire: «My dear... Dearest... Darling... chère

petite chose.» Ou: «Smoking? en tendant une cigarette. Les amies

s’appellent _Daisy_... On affecte l’esprit, le laconisme: «Étrange,

cette impression qu’elle m’a donnée... Inouïe, la figure qu’elle a

prise... Très curieux, ce paysage... Oh! très. Pas très... Oh!

combien!...» C’est à grand renfort de five o’clocks, footings, tennis et

dancings qu’on excite l’admiration des petits jeunes gens qui

s’imaginent que c’est distingué de retrousser ses gants, et des petites

femmes qui affectent de porter une canne dont elles ne savent pas se

servir.

Cela ne veut pas dire que ce genre de roman est faux en soi. Il est

simplement ridicule par sa prétention, et aussi parce qu’on n’y trouve

jamais la moindre parcelle de vérité humaine. Autrement le roman mondain

pourrait très bien être une œuvre de talent, comme le roman rustique ou

le roman bourgeois.

En somme, le roman mondain demande des dispositions particulières et

l’expérience personnelle d’un genre de vie qui n’est pas à la portée de

chacun.

* * * * *

Le roman historique non plus n’a rien perdu de sa vogue et peut

rivaliser d’intérêt avec le roman mondain. J’entends par roman

historique un récit de faits accompagné d’une reconstitution du passé.

Le roman historique peut fournir des thèmes d’inspiration très variée.

Alexandre Dumas voulait mettre en romans toute l’histoire de France, et

il était parfaitement capable de réaliser ce beau dessein, du moment

qu’il ne cherchait que l’action et les aventures. L’exemple de

_Salammbô_ nous a malheureusement donné d’autres exigences. L’exécution

d’un roman historique est devenu un travail auquel tout le monde n’est

pas disposé à consacrer, comme Flaubert, quatre années de sa vie.

D’autre part, il n’est plus possible de se soustraire aux nécessités de

couleur et de vraisemblance qu’on demande aujourd’hui à l’évocation

d’une époque. Vous n’avez plus le droit de faire du roman historique

sans documentation archéologique.

«Tout, dit M. Marcel Prévost, prépare les générations actuelles au roman

historique documenté, respectueux de l’histoire: aussi bien le

renouvellement des méthodes de nos modernes historiens que les habitudes

quasi scientifiques introduites dans le roman par les naturalistes et

les psychologues du dix-neuvième siècle. Il fallait donc s’attendre à

voir se dessiner une formule neuve du roman historique. Les

caractéristiques en sont les suivantes: une documentation aussi exacte

et, s’il est possible, aussi nouvelle que pour un ouvrage d’histoire

proprement dite;--toutes les facultés imaginables de l’auteur concourant

à ressusciter le milieu, les faits, les mœurs, les personnages qu’il

raconte; exclusion de tout procédé théâtral. En somme, raconter ce que

raconterait un témoin qui aurait su voir. L’imagination, cette fois,

s’interdit d’inventer: elle a assez affaire d’évoquer, de reconstituer,

de donner au passé la vie du présent.

«Il y a très peu d’exemples de tels romans historiques dans la

littérature du siècle dernier. Il y a Balzac, naturellement, qui, par

fragments, dans sa _Comédie humaine_, a tracé des scènes de la

Restauration et du temps de Louis-Philippe que nul historien ne fera

oublier. (Relisez aussi: _Sur Catherine de Médicis_.)»

Il est de mode aujourd’hui, dans une certaine école, de mépriser la

documentation historique. A propos d’une conversation de M. Paul Morand

avec un banquier qu’il avait consulté pour _Lewis et Irène_, un écrivain

original, M. t’Sterstevens, déclare que la documentation lui apparaît

comme l’erreur la plus manifeste de cette littérature indigente qui a

rempli la seconde moitié du dix-neuvième siècle». Ce que M.

t’Sterstevens appelle la littérature _indigente_, c’est tout simplement

Flaubert, Daudet, Zola, Goncourt, Leconte de Lisle, Renan, Taine,

Michelet... «C’est Flaubert» dit-il, qui a commencé. Il s’imaginait que,

pour écrire un livre, il fallait, au préalable, avaler trois cents

bouquins sur la matière... Il y avait en Flaubert bien plus de Bouvard

qu’il ne le croyait lui-même, et j’ai quelquefois l’idée qu’on pourrait

intituler son dernier livre: _Flaubert et Pécuchet_, par Bouvard.»

«Cette honnête conscience le paralyse, il n’ose plus rien écrire sans

être appuyé sur un texte.» Il en résulte (pour _Salammbô_) «une

antiquité conventionnelle, livresque, évidemment, puisqu’elle est tout

entière sortie des livres.»

M. t’Sterstevens aurait pu se contenter de blâmer l’abus du document, et

surtout du document insignifiant ou encombrant. Pense-t-il sérieusement

qu’un roman historique, purement fantaisiste et sans documentation, sera

moins livresque et plus vrai qu’un roman documenté?

A côté des nouvelles nécessités du roman historique, renseignements,

exactitude et couleur, la formule de Walter Scott, romancier pourtant

très supérieur à Dumas, nous paraît bien insuffisante. L’idéal serait le

mélange des deux méthodes. On peut très bien concevoir un roman genre

Walter Scott, où l’on atténuerait le romantisme des personnages et où

l’on accorderait plus de place à la description plastique, tout en

maintenant l’intérêt, l’action et le dialogue, choses indispensables au

succès d’un livre. Depuis Maurice Maindron, qui a fait si

voluptueusement revivre la sensualité violente du seizième siècle, on a

publié de nombreux romans historiques sur des époques diverses remontant

jusqu’aux plus vieux âges; aucun ne fera oublier l’éclatante couleur de

Maindron.

Il ne faut pas surtout, dans un roman historique, que le document et les

tableaux de mœurs étouffent la narration. Trop de description éloigne le

public, qui demande avant tout le drame et la vie.

Voyez l’exemple de Léon Cahun. Visionnaire du passé, sorte de Zola

épique, Cahun a évoqué avec une extraordinaire intensité la ruée des

Barbares, les invasions mongoles, batailles furieuses, migrations des

peuples, incendies des villes et des châteaux... Ses livres sont

cependant restés ignorés du public. Le récit se perd dans des matériaux

en fusion. La virtuosité seule n’a pu faire vivre de pareilles œuvres,

parce qu’elles ont été écrites, non pour plaire au public, mais pour la

satisfaction personnelle de brosser de truculents tableaux de batailles.

C’est un peu ce qui est arrivé à Judith Gautier. Les ruissellements

d’images, la splendeur féerique n’ont pas suffi à populariser ces

fresques éblouissantes, qui enthousiasmaient Heredia.

Rappelez-vous, au contraire, le succès de _Quo Vadis_. Loin de moi la

pensée de conseiller la froide imitation d’un roman qui compte déjà deux

modèles: _Fabiola_, de Wisemau et _Acté_, d’Alexandre Dumas. Je ne dis

pas non plus que tout le roman historique consiste dans l’affabulation,

l’intrigue et le dialogue. Je dis seulement que la description

archéologique, devenue désormais une condition du roman historique, ne

doit ni submerger l’action ni être plaquée ou distribuée par morceaux.

Je connais un auteur qui s’est spécialisé dans l’évocation antique et

qui n’a écrit que des œuvres ennuyeuses. Il recommence les _Quo Vadis_,

les _Acté_ et les _Fabiola_, et il s’étonne de n’avoir pas de succès.

Avec un bon Dezobry, Flaubert nous eût donné une admirable

reconstitution du monde romain. Il a préféré choisir le monde

carthaginois, qui était à peu près inconnu.

Faut-il classer dans le genre historique des livres comme _le Capitaine

Fracasse_, de Théophile Gautier, et certaines œuvres d’Henri de Régnier?

Pastiche du _Roman comique_, _le Capitaine Fracasse_ n’a évidemment rien

de commun avec les romans de Walter Scott, et ne rentre dans l’histoire

que par la peinture des mœurs et le ton du style. Le pastiche avoué, à

la façon d’Henri de Régnier, est intéressant. Ce sont les imitateurs des

imitateurs qui sont haïssables. Pas un élève de Pierre Loüys n’est

parvenu à se faire un nom.

La couleur historique a ses adversaires. «Vos visions sont fausses!

disent-ils. La Carthage de Flaubert n’est pas la vraie Carthage; la

Grèce de Pierre Loüys n’est pas la vraie Grèce.» C’est possible, et on

peut gloser là-dessus. Laissons dire; tenons-nous-en aux principes. La

méthode est bonne, et on n’a pas le droit de supprimer l’effort, sous

prétexte que la réalisation est difficile.

Mais, encore une fois, l’exactitude seule ne donne pas la vie, et la

couleur seule n’est que la moitié de la vérité. Il faut réunir les deux

choses, établir sa documentation d’après des sources de première main,

et se familiariser avec les mœurs d’une époque, de façon à en être

saturé. Alors seulement vous aurez quelque chance de rendre la vérité du

langage et des mœurs, telle qu’on la trouve, par exemple, dans les

dialogues de Walter Scott.

Comment on devient écrivain · 第 7 / 16 段