S’il est malaisé de faire, à soi tout seul, un bon plan, il est encore

plus difficile de le faire en collaboration avec deux ou trois

personnes. On l’a tenté. _La Croix de Berny_ fut écrite par Gautier,

Méry, Sandeau et Mme de Girardin, et le livre n’en fut pas meilleur. La

même tentative a été renouvelée de nos jours. _Le Roman des quatre_, on

le sait, a pour auteurs Paul Bourget, Gérard d’Houville, Duvernois et

Pierre Benoit. Ces écrivains établirent un plan d’ensemble, puis,

convenant qu’ils représenteraient chacun l’un des personnages du drame,

ils s’écrivirent des lettres, et Gérard d’Houville raconte dans une

interview que les lettres de ses collaborateurs étaient toujours par

elle impatiemment attendues.

Cette collaboration piquante n’a pas produit un chef-d’œuvre. Le plan

avait été pourtant minutieusement fixé et scrupuleusement suivi par le

noble quatuor. Quatre, c’était trop. «On ne voit pas bien, me disait

Jean Giraudoux, un roman écrit par les _quatre frères Tharaud_.»

Gœthe, qui s’y connaissait, disait que tout dépendait du plan, et

Flaubert répétait le mot avec enthousiasme. Gœthe n’a pas toujours suivi

le conseil qu’il donnait aux autres. _Wilhem Meister_ et _les Affinités

électives_ restent des œuvres à peu près fermées à des tournures

d’esprit françaises; mais Gœthe a fait _Werther_. Les rêveries qui

encombrent certaines lettres de ce court récit sont là pour montrer le

caractère du héros et justifier sa fin tragique. Cette part faite à la

psychologie, l’histoire est un chef-d’œuvre d’émotion et d’intérêt.

Et maintenant une question se pose, une question très discutée et qui a

son importance. Quel ton faut-il prendre quand on écrit un roman?

L’auteur doit-il intervenir, juger ses personnages, commenter leurs

actes, ou garder la froideur d’un procès-verbal, l’indifférence d’un

historien qui enregistre des faits? Flaubert voulait que l’auteur fût

absent de son œuvre, comme Dieu est absent de l’univers, qu’on sente

partout sa main, sans qu’on la voie nulle part. «Les grandes œuvres,

disait-il, sont impassibles. L’art est la peinture des choses

éternelles.» Flaubert voulait donner aux lecteurs une impression de

stupeur, et qu’on se demandât en fermant le livre comment cela s’était

fait.

Cette doctrine de l’impassibilité, Flaubert ne l’a pas inventée. Barbey

d’Aurevilly croyait qu’il la tenait de Gœthe: «Théophile Gautier,

dit-il, Sainte-Beuve, Leconte de Lisle, Flaubert, tous ces petits

soldats de plomb de la littérature réaliste d’hier et naturaliste

d’aujourd’hui, les impassibles, relèvent tous plus ou moins de Gœthe,

qui est naturellement le dieu des secs et des pédants[63].»

[63] BARBEY D’AUREVILLY, _Gœthe et Diderot_. Cité par Alfred MORTIER.

Non, ce n’est pas chez Gœthe que Flaubert a pris sa théorie de

l’impassibilité; c’est dans l’_Odyssée_ et l’_Iliade_. Il n’avait même

pas besoin d’aller si loin. La vie de Jésus-Christ, ses souffrances, la

passion, le Calvaire, tout cela est raconté dans les _Évangiles_ sans

intervention d’auteur, sans un mot de pitié pour la victime, sans un mot

d’indignation contre les bourreaux. L’impassibilité des _Évangiles_ est

plus frappante encore que celle d’Homère, qui a, du moins, de temps à

autre, une approbation, un compliment pour le prudent Ulysse.

_Madame Bovary_ a inauguré le premier modèle de ce genre de roman

automatique, dont _l’Assommoir_ et _Germinie Lacerteux_ sont le plus

brutal exemple. L’inconvénient de cette impassibilité, qui s’est

continuée avec Maupassant jusqu’à Charles-Louis Philippe et Marguerite

Audoux, c’est que le public, n’étant plus en communication avec

l’auteur, reste froid comme lui et résiste à l’émotion qu’on veut lui

donner sans être ému.

Je crois qu’il y a tout profit pour un romancier à ne pas se

désintéresser de ses personnages, à juger et à partager leurs

souffrances. Alphonse Daudet et Dickens ont toujours été en étroite

communion avec leurs lecteurs.

Il ne faut pas, bien entendu, pousser cette intervention jusqu’à

l’analyse des moindres actes de son héros; mais que l’auteur soit juge,

qu’il condamne, qu’il s’apitoie, qu’il prenne parti, je ne vois à cela

que des avantages pour le récit.

On exagérait autrefois ces familiarités. Un auteur se croyait obligé

d’accompagner son héros pour ainsi dire par la main. On excitait la

curiosité par le titre des chapitres: «Chapitre III: _Où notre héros va

subir une grande épreuve..._ Chapitre IV: _Où l’on fait une mauvaise

rencontre..._ Chapitre V: _Où le lecteur fait la connaissance d’un

personnage inattendu..._, etc.»

Balzac a toujours éprouvé le besoin d’être en tiers avec ses héros. Il

s’improvise leur témoin et leur biographe; il fait de l’histoire et de

la politique, ce qui ne l’empêche pas de savoir se taire quand il le

faut, et de tirer grand effet de son silence, comme dans son admirable

_Curé de village_, tout imprégné de mystère et d’émotion.

Barbey d’Aurevilly blâme cette rage d’intervention dans _les

Misérables_, ouvrage plein de vaticinations et de hors-d’œuvre. «Hugo,

dit-il, qui ne veut plus de l’art pour l’art, n’en a aucun dans sa

manière de conter. Il y intervient incessamment de sa personne. Or,

l’intervention personnelle d’un conteur dans ses récits donne à ces

récits éternellement l’air de préfaces. Il faut qu’ils soient

impersonnels dans le roman, ou faits par un personnage du roman même. Le

reste est inférieur, parce que le reste est commode. Hugo interrompt son

récit, l’arrête, le coupe de réflexions, de contemplations, qui durent

parfois tout un chapitre, puis il le reprend...»

* * * * *

Parmi les éléments indispensables à la composition d’un bon roman, il ne

faut pas oublier non plus la couleur locale. On ne conçoit plus

aujourd’hui un roman sans couleur locale, c’est-à-dire sans une peinture

fidèle du milieu, des circonstances et de l’époque où se passe le récit.

Jules Lemaître a spirituellement raillé la couleur locale des

romantiques, telle que la comprenaient Victor Hugo et le grand

«teinturier» Théophile Gautier. Dans _Notre-Dame de Paris_, Victor Hugo

a surtout décrit l’architecture et les cloches de la vieille cathédrale.

Vous ne trouverez pas un mot sur les chants, les offices et les orgues,

qui sont pourtant l’âme d’une église. Sa cathédrale n’est habitée que

par _Quasimodo_.

Les _Idylles_ de Théocrite peuvent passer pour le modèle de cette

couleur de mœurs et de langage que nous demandons à l’antique. Lisez ses

idylles dans la traduction Leconte de Lisle et comparez-les avec celles

de Virgile. Le poète latin a beau imiter servilement Théocrite, il n’a

fait que des bergers philosophes, tandis que ceux de Théocrite sont des

êtres réels, qui ont des âmes de bergers, la préoccupation de leurs

travaux, le dialogue de leur profession.

N’abusez pas cependant de la couleur locale; prenez bien garde surtout

qu’elle ne sente le plaqué, et tâchez de la mêler constamment à la trame

du récit.

Au fond, la couleur locale n’est pas autre chose que la description qui,

appliquée aux contrées lointaines, a pris le nom d’exotisme. Faire

l’histoire de la couleur locale, ce serait faire l’histoire de

l’exotisme, depuis les _Incas_ jusqu’à Chateaubriand et Loti. C’est le

contraste et l’éloignement qui créent l’exotisme. Une dame, qui a

longtemps habité Beyrouth, me disait un jour: «Ah! votre couleur

d’Orient! Si vous la voyiez de près! Si vous saviez à quel point c’est

sale et répugnant!»

«L’exotisme, dit Joseph Aynard, est aussi vieux que le monde. Toujours,

l’étrange et le lointain aura eu un attrait; on se sera raconté avec

émerveillement des récits fabuleux sur les joyaux, les royaumes, les

capitales de rêve des pays inconnus. Vers la fin de la civilisation

antique comme à son commencement, les récits des navigateurs, les

importations de cultes mystérieux venaient flatter l’espoir d’un

merveilleux nouveau, comme dans Baudelaire. L’ignorance augmente le

charme et la puissance de cette illusion; les traités de géographie

s’intitulent _Abrégé des merveilles_; les récits de Marco Polo, de

Mandeville, enchantent le moyen âge, qui distingue mal entre les

réalités et les fables.»

L’attrait de l’exotisme remonte à _Robinson Crusoé_ et aux _Mille et une

nuits_. Au dix-huitième siècle, on en mettait déjà partout, et je ne

suis pas sûr que les _Lettres persanes_, si artificiellement persanes,

n’aient pas exercé un certain mirage exotique. Le public parisien devait

garder longtemps ce goût du mystère «persan». Un siècle plus tard, en

1845, Gustave Claudin nous dit dans ses _Mémoires_ qu’il y avait au

passage de l’Opéra un Persan légendaire, qui intriguait aussi

étrangement son quartier «et que tout Paris connaissait». Il vivait

riche, seul, sans parler à personne, sans fréquenter personne. Il mourut

sous le second Empire. Après les Persans, ce sont les Turcs qui furent à

la mode. On écrivit des _Lettres turques_. Après les _Incas_ et les

_Lettres péruviennes_, vint le tour de l’Ile de France avec Bernardin de

Saint-Pierre, et les sauvages d’Amérique avec Chateaubriand. L’Égypte

fut à la mode après le _Roman de la momie_, et le _Sahara_ après

Fromentin; et il n’y a pas si longtemps que Loti nous a bouleversés avec

l’Océanie et l’Islam. Aujourd’hui, c’est le Maroc qui triomphe dans les

livres des Farrère, Tharaud, Bertrand, Adès, Elissa Rhaïs, Naudeau,

Daguerches, etc...

L’exotisme offre d’inépuisables ressources. Chacun ayant sa façon de

sentir, il est toujours possible d’écrire quelque chose de nouveau sur

l’Orient.

La première condition pour faire de la bonne description exotique, c’est

de voyager, de prendre des notes, d’utiliser ses souvenirs. _Paul et

Virginie_ a été fait avec le _Voyage à l’Ile de France_, de Bernardin de

Saint-Pierre. La forte sensation de Pierre Loti provient des notes de

voyages dont il composait parfois tout un livre, comme _Mon frère Yves_

et _le Désert_. _Atala_ fut extrait d’un manuscrit de notes. Si l’on ne

décrit pas _sur place_ et _d’après la chose vue_, on fait du mauvais

exotisme, l’exotisme livresque de _Séthos_, _Aménophis_, _les Incas_, la

_Guerre du Nizam_...

On a poussé si loin la manie de l’exotisme à notre époque, qu’un certain

mouvement de réaction s’est produit contre la description de Bernardin

et de Chateaubriand. MM. Cario et Régismanset ont pris la peine de

publier un livre pour la discréditer. Chateaubriand ayant fait beaucoup

de descriptions emphatiques, ou simplement banales et féneloniennes, ces

messieurs ne veulent plus distinguer entre lui et Marchangy, et se

moquent de Sainte-Beuve qui, avec toute la critique française, admire le

talent des deux plus grands peintres de notre littérature. MM. Cario et

Régismanset citent une des belles descriptions d’_Atala_, la nuit dans

les solitudes d’Amérique, et trouvent que c’est du «fatras», et qu’elle

est aussi «insipide que celle de Bernardin». Cela prouve qu’il y a

encore des gens qui ne savent pas reconnaître les bonnes et les

mauvaises descriptions. Le phénomène n’est pas nouveau. Morellet et

Ginguené se sont rendus célèbres par leur critique d’_Atala_. Les vieux

classiques voltairiens critiquèrent Chateaubriand, non pas tant à cause

de ses descriptions (puisqu’ils admettaient Rousseau, Delille et

Saint-Lambert) qu’en haine du christianisme présenté comme une thèse.

Plus tard, on continua à attaquer Chateaubriand, mais ses ennemis

littéraires furent presque toujours des adversaires politiques.

Persuadés que le romantisme a défiguré le style français et que la prose

n’est pas faite pour la couleur, mais pour l’exactitude, MM. Cario et

Régismanset ont voulu rajeunir ces attaques surannées. Toute l’école qui

nous vient de Bernardin et de Chateaubriand serait du «faux exotisme»,

Mais alors où est le «vrai exotisme»? Il en existerait très peu, ou même

pas du tout, puisque toute notre littérature descriptive procède de

Chateaubriand. Comment donc faut-il écrire, et qui faut-il admirer?

C’est bien simple. Les modèles sont Stendhal, Mérimée, les écrivains

secs et précis, les voyageurs comme Charlevoix. Dix lignes de

Charlevoix, paraît-il, sont supérieures au «style gonflé et prétentieux

de Chateaubriand». Stendhal allait plus loin. Il ne se contentait pas de

railler le style de Chateaubriand, qu’il confondait avec Marchangy et

d’Arlincourt; il déclarait qu’il préférait les mémoires du maréchal

Gouvion de Saint-Cyr à Homère!

Voilà où on en arrive, quand on n’aime ni la description, ni la couleur

locale, et qu’on ne veut voir partout que de la rhétorique.

CHAPITRE VI

Quels romans faut-il lire?

_Paul et Virginie_.--_Don Quichotte_.--_La Nouvelle Héloïse_.--_Clarisse

Harlowe_.--Tourguénieff.--Balzac.--_Manon Lescaut_ et Barbey

d’Aurevilly.--Le roman d’aventures.--Le roman rustique.--Ferdinand

Fabre.--Le roman mondain.--Le roman et la couleur historiques.--Le roman

et la «nouvelle».

Résumons-nous. Voulez-vous faire du roman? Prenez des notes, copiez la

vie et les personnages, choisissez bien votre sujet, soignez le plan, la

composition, la couleur et le style.

C’est quelque chose; mais ce n’est pas tout.

Pendant votre travail de rédaction, pendant l’élaboration de votre

œuvre, il est profitable, il est nécessaire d’entretenir vos facultés

d’écrivain, de tenir en éveil votre inspiration; et, par conséquent,

vous ferez bien de lire, de temps à autre, quelques romans, quelques

bons romans.

Quels sont les meilleurs romans à lire?

Pour la description vivante, je conseillerai d’abord _Paul et Virginie_.

Il y a quelques années, un grand journal parisien demandait à ses

lecteurs de vouloir bien indiquer quel était, à leur avis, le faux

chef-d’œuvre de la littérature française. La majorité dénonça _Paul et

Virginie_!

Je ne sais si ce petit livre est réellement un chef-d’œuvre; mais c’est

certainement une œuvre extraordinaire de réalité et de vérité. Vous ne

retrouverez ce ton nulle part.

Paul et Virginie s’égarent dans la forêt. Paul, désespéré, monte au

sommet d’un arbre et crie au milieu de la solitude: «Venez, venez au

secours de Virginie!» comme si tout le monde connaissait Virginie. «Mais

les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix et répétèrent à

plusieurs reprises: «Virginie! Virginie!» La négresse marronne, le corps

tout rouge des coups de fouet qu’elle a reçus, vient implorer Virginie,

qui lui dit: «Pauvre misérable, j’ai envie d’aller demander votre grâce

à votre maître. En vous voyant, il sera touché de pitié,» comme si ce

n’était pas son maître qui l’avait mise dans cet état... Après les

imprécations romanesques de Paul apprenant le prochain départ de

Virginie, avec quel art l’auteur reprend le ton des détails domestiques:

«Je n’y puis tenir, dit Mme de La Tour. Mon âme est déchirée. Ce

malheureux voyage n’aura pas lieu. Mon voisin, tâchez d’amener mon fils.

Il y a huit jours que personne ici n’a dormi.» Relisez la lettre de

Virginie à ses parents. Il faut faire effort pour se persuader que c’est

une lettre inventée. C’est l’illusion même, cette petite sauvage

inconsolable, qui envoie des semences et des noyaux dans son pays natal,

et à qui on apprend à monter à cheval à Paris: «J’ai de si faibles

dispositions pour toutes ces sciences, et je crois que je ne profiterai

pas beaucoup avec ces messieurs...» On comprend que le vieux Flaubert,

qui s’y connaissait, n’ait jamais pu lire cette lettre sans «fondre en

larmes». Quant au célèbre naufrage, il est traité comme un fait-divers,

avec les particularités d’un procès-verbal...

Parmi les anciens romans dont on peut encore recommander la lecture, le

plus intéressant est peut-être celui qui n’a qu’un seul personnage:

_Robinson Crusoé_. Voilà une histoire où il ne se passe rien, où on voit

seulement un homme vivre dans une île déserte, avec sa chèvre, son chien

et son perroquet; et la force du détail est telle, la précision si

vivante, que ce simple récit est aussi émouvant que n’importe quel roman

d’aventures.

Les imitations de _Robinson_ n’ont pas manqué. On a doublé les

personnages, on a mis des enfants, une famille, le _Robinson suisse_, le

_Robinson de douze ans_, etc. Rien ne vaut le monologue de Daniel de

Foë.

Il y a un autre ouvrage qui devrait être le livre de chevet de tous les

futurs écrivains: c’est _Don Quichotte_, l’histoire la plus

impersonnelle et la plus illusionnante que nous ayons depuis

l’_Odyssée_, Jamais auteur n’a si étonnamment disparu de son œuvre. Don

Quichotte et Sancho ont une sorte «d’existence historique, comme César»,

dit Flaubert. «Quel gigantesque bouquin! ajoute-t-il. Y en a-t-il un

plus beau?» Le peintre Delacroix l’appelle «le chef-d’œuvre des

chefs-d’œuvre»[64]. Une pareille création dépasse les possibilités du

talent humain. Nous ne connaîtrions pas mieux les deux héros de cette

aventure, eussent-ils été nos contemporains et les eût-on fréquentés

pendant des années. Scènes, dialogues, ton, milieu, tout est génial.

Voilà le grand modèle qu’il faut étudier pour apprendre à créer de la

vie.

[64] _Œuvres littéraires_, t. I, p. 97.

Un livre d’un autre genre et qui passe pour ennuyeux, _la Nouvelle

Héloïse_, mérite pourtant d’être lu, pour la sincérité, la passion et le

style. Émile Faguet a hautement rendu justice à cette œuvre trop oubliée

et dont Nisard s’est complu à relever les défauts. J.-J. Weiss reproche

à Nisard d’avoir le goût triste. «Avoir le goût triste, dit-il, c’est,

quand on arrive à une œuvre aussi mêlée que _la Nouvelle Héloïse_,

s’arrêter à ce qui n’est que sentiment faux, style impropre, expression

déplacée, absence de tact et de délicatesse; ne lire que les lettres,

fort nombreuses, il est vrai, «où les mots sont brûlants et les choses

sont froides»; s’étendre à l’aise sur les déclamations consciencieuses

et à la Prudhomme en l’honneur de la «vertu et du sexe»; et c’est, alors

qu’on a subi tout ce dégoût, ne pas se donner la peine de tourner le

feuillet pour arriver enfin à ce qui est de l’inventeur de génie. Oh!

que j’aurais bien envie de venger Claire d’Orbe et Julie d’Étanges des

mépris de M. Nisard! Ce sont des chefs-d’œuvre que la plupart des

lettres de Claire, et presque rien après cent ans n’en paraît fané.

C’est tout un roman, d’une simplicité et d’une passion admirable que la

première lettre écrite par Julie à Saint-Preux, après son mariage avec

M. de Wolmar. Viendra-t-il jamais un temps où elle cessera d’être

trempée des larmes de ceux qui aiment! A peine _Werther_ est-il

au-dessus. Dans cette lettre, comme dans les riants tableaux de vie

intime que retrace Claire, comme dans les pages les plus pénétrantes des

_Confessions_, on sent naître et se développer un monde qui n’existait

pas encore[65].»

[65] _Essais sur l’histoire de la littérature française_, p. 57.

Le grand tort de _la Nouvelle Héloïse_, c’est d’être un interminable

roman épistolaire. En dehors du roman-feuilleton, qui est un genre

spécial, le public, en général, n’aime pas les romans trop longs. La

plupart des grands romans qui ont enchanté nos pères, comme _Clarisse

Harlowe_ et _Gil Blas_, ont mis longtemps à paraître. Les quatre volumes

de _Gil Blas_ furent publiés de 1715 à 1735, et les dix volumes de

_Clarisse Harlowe_ de 1734 à 1741. On attendait la suite. Richardson

recevait des lettres où on le suppliait de ne pas faire succomber son

héroïne. _Gil Blas_ et _Clarisse_ n’eussent peut-être pas eu le même

succès, si on avait dû les lire d’un trait, comme nous les lisons

aujourd’hui. Les redites et les longueurs encombrent les dix volumes de

Richardson. Jules Janin a eu l’heureuse idée de réduire l’ouvrage en

deux volumes parfaitement lisibles.

Avec un peu de persévérance, on s’aperçoit vite que _Clarisse Harlowe_

est une œuvre de premier ordre, et qu’il fallait avoir du génie pour

faire vivre jusqu’à l’obsession un sujet aussi invraisemblablement

romanesque et qui se résume à une situation unique, toujours la même, la

poursuite, le péril de la chute, situation que Clarisse peut dénouer

d’un moment à l’autre, en allant trouver un pasteur, un prêtre, ou tout

simplement son amie miss Howe.

Il ne s’agit pas de lire beaucoup de romans, il s’agit d’en lire

d’excellents et qui soient de bons excitateurs d’idées. Pour tout le

monde, la lecture est une agréable distraction. Pour un écrivain, elle

doit être un moyen de fécondation perpétuel. Ce que vous devez

rechercher dans un livre, c’est le talent et l’exécution.

Il est bien entendu qu’un romancier doit avoir lu Tolstoï, Stendhal et

leur source commune, la fameuse _Marianne_, de Marivaux. Nous n’en

reparlerons pas. Mais il y a un auteur russe qu’il faut particulièrement

recommander: c’est Tourguénieff.

Vous ne saurez vraiment ce que c’est que la vie et l’observation, que le

jour où vous aurez lu les _Eaux printanières_, _Fumées_, une _Nichée de

gentilshommes_, _Mémoires d’un chasseur_, etc... Si vous n’admirez pas

ces récits, si vous ne trouvez pas avec Flaubert que _l’Abandonnée_ est

un chef-d’œuvre; si vous ne vous écriez pas avec lui: «Ce Scythe est un

immense bonhomme!», la question est jugée: vous n’êtes pas né pour le

roman. Faites de l’histoire ou de la critique, et laissez là le roman.

Mais le grand modèle, la lecture formatrice par excellence, c’est encore

et toujours Balzac. Quand vous serez las des surenchérisseurs et des

raffinés, des Mirbeau et des Goncourt, des pince-sans-rire et des

fumistes, vous reviendrez à Balzac. Celui-là vous délivrera des formules

et vous enseignera vraiment l’art de faire un livre. Il faut lire

_Eugénie Grandet_, _Pierrette_, _la Vieille Fille_, _les Parents

pauvres_, _le Curé de Tours_, etc... Une création comme le père Grandet

suffit à immortaliser un homme.

On a critiqué le style de Balzac. Son intempérance descriptive, son

mauvais goût même prouvent pourtant qu’il savait écrire. S’il ne

travaillait pas sa prose sur le papier, il se rattrapait sur les

épreuves et faisait toujours son profit des critiques qu’on lui

adressait. Sainte-Beuve se donna le malin plaisir de citer la phrase

suivante, extraite de la première page d’_Eugénie Grandet_: «S’il y a de

la poésie dans l’atmosphère de Paris, où tourbillonne un simoun qui

enlève les cœurs, n’y en a-t-il pas aussi dans la lente action du siroco

de l’atmosphère provinciale, qui détend les plus fiers courages, relâche

les fibres et désarme les passions de leur acutesse.»

Balzac supprima docilement cette phrase dans toutes les éditions

postérieures[66].

[66] André HALLAYS, _Eugénie Grandet_. Préface.

Un roman qui n’a pas vieilli non plus et qu’il faut relire, c’est _Manon

Lescaut_.

Excepté Lamartine, tout le monde est d’accord sur _Manon Lescaut_. Des

Grieux et Manon sont deux petits escrocs si naïvement sincères, qu’on

n’a pas la force de les mépriser et que leur inconscience fait oublier

leur indélicatesse. Tout le livre n’est qu’un cri d’adoration éperdue.

Des Grieux a des mots inoubliables. Il sait que sans argent on ne peut

pas compter sur Manon. Quand on lui vole sa fortune, il n’a qu’une

pensée: «Je vais perdre Manon.» Il parle d’elle comme d’une divinité.

Manon lui est si nécessaire, qu’il trouve lui-même naturel de vivre avec

l’argent de ses adorateurs. Le livre est écrit sur un ton d’exaltation

qui oscille entre ces deux cris: «Cruelle, perfide Manon!» «Adorable,

divine Manon!» Le plus étonnant, c’est que Manon aussi est sincère, et

on avouera qu’il fallait quelque talent pour nous faire admettre la

sincérité d’une créature si ignominieusement infidèle. Manon n’a pas

l’ombre de sens moral jusqu’à sa mort. C’est seulement au moment de

mourir que lui revient la conscience de son indignité. Alors le

sentiment de ses fautes, le pardon qu’elle demande, sa vie misérable, sa

suprême expiation arrachent la pitié et la sympathie du lecteur.

Ce roman est unique. On le relira toujours; et le comble de l’art, c’est

qu’avec un tel sujet l’auteur ait fait une œuvre si chaste.

_Manon Lescaut_ n’est pourtant pas compris de tout le monde. Qu’il ait

déplu à des poètes comme Lamartine, cela peut s’admettre; mais que ce

roman ait été méconnu par un homme comme Barbey d’Aurevilly, voilà qui

passe la vraisemblance. Transporté d’indignation vertueuse, Barbey

d’Aurevilly ne pardonne pas à Sainte-Beuve, Gustave Planche, Arsène

Houssaye, Jules Janin, Dumas fils, etc., d’avoir fait l’éloge d’un

pareil ouvrage.

Comment on devient écrivain · 第 6 / 16 段