Le roman est la grande tentation des débutants. Aucun genre de

production n’offre une plus riche perspective de développements faciles.

Et pourtant le roman ne s’est pas beaucoup modifié depuis Balzac. Ce

qu’on cherche encore, ce qu’on doit toujours chercher à peindre, c’est

la vérité, la vie, le réalisme, le vrai réalisme, celui qui admet ce que

la nature a de bon et non pas seulement ce qu’elle a de mauvais. Il faut

bien se rendre compte qu’il existe une autre réalité que celle de la

_Garçonne_ et du _Journal d’une femme de chambre_. Il faut arriver à

comprendre le réalisme comme le comprenait Balzac. L’auteur du _Père

Goriot_ a peint des êtres bons et des êtres méchants, des gens dévoués

et des coquins, les vertus et les vices, les dévouements et les

bassesses, d’abominables créatures comme Mme Marneffe, et d’idéales

jeunes filles comme Mlle Claës, Modeste Mignon, Ursule Mirouet, Eugénie

Grandet. Balzac a vu l’humanité complète, l’humanité de tous les temps.

Il a incarné dans ses personnages les éternelles passions humaines.

«Comme Eschyle, dit Théodore de Banville, comme Aristophane, comme

Shakespeare, comme Molière, comme tous les maîtres, Balzac a pris pour

ses héros l’Avidité, la Luxure, la Haine, l’Amour de l’or, l’Ambition,

et il prête à ces démons toujours jeunes les oripeaux, les modes et le

langage de l’époque où il a vécu; tout en les montrant terribles comme

ils sont, il a su les rendre comiques et amusants, Balzac seul a montré

comment on peut appliquer à la vie contemporaine les procédés éternels

de la poésie, et créer des types modernes, généraux et absolus, en ne

tenant pas compte des petites circonstances par trop frivoles et

transitoires[44].»

[44] BANVILLE, _Critiques_, p. 451 et 454.

George Sand a indiqué avec finesse en quoi consiste le vrai réalisme.

«L’art, dit-elle, doit être la recherche de la vérité, et la vérité

n’est pas la peinture du mal. Elle doit être la peinture du mal et du

bien. Un peintre qui ne voit que l’un est aussi faux que celui qui no

voit que l’autre. La vie n’est pas bourrée que de monstres. La société

n’est pas formée que de scélérats et de misérables[45].»

[45] _Correspondance avec Flaubert_, p. 450.

Si le fond et la forme du roman sont à peu près restés les mêmes depuis

Balzac, on peut dire cependant que Flaubert a renouvelé le roman, en y

ajoutant l’effort d’écrire, le souci plastique, le parti pris d’en faire

un objet d’art et de n’y mettre que de l’observation pessimiste et des

personnages médiocres. Malgré l’exemple de certains écrivains

scandaleusement dédaigneux du style, comme Marcel Proust, il est bien

difficile aujourd’hui de concevoir le roman sous une autre forme que

_Madame Bovary_, qui date de 1857, et de ne pas adopter l’esthétique de

Flaubert, ses procédés d’exécution, sa sensation descriptive, la vérité

de ses personnages. Il existe certainement d’autres héros qu’Emma

Bovary; on peut rêver un abbé Bournisien moins bête, un Rodolphe moins

grossier, un Léon moins nigaud, des caractères plus nobles, moins

d’automatisme psychologique; en d’autres termes, je crois qu’il serait

parfaitement possible d’écrire, avec les procédés de Flaubert, un roman

qui serait plus moral et tout aussi vrai que _Madame Bovary_.

Mais Flaubert n’a pas suffi; il a été dépassé; on a outré sa manière, et

nous avons vu Zola, au nom d’un faux naturalisme, que Flaubert lui-même

répudiait, ne plus peindre que la bassesse et l’ignominie. C’est Zola et

les Goncourt, dans _Germinie Lacerteux_ (1865), qui ont inauguré ce que

Weiss appelait la littérature brutale, ces interminables épopées de vice

et d’ennui, qui ont fini par engendrer les œuvres à gros numéros de

notre temps.

Après «avoir cru découvrir le premier l’observation et la vérité

humaine», Zola a fini par remplir artificiellement des cadres épiques et

industriels, comme les grands magasins, la Terre, les chemins de fer,

les mines. Avec un spiritualisme plus lyrique et des préoccupations plus

sociales, Paul Adam a continué la tradition de ces grandes fresques,

tandis que l’ancien fond de Zola inspirait Mirbeau et toute une école de

nouveaux romanciers, Chérau, Hirsch, Lapaire, Maran, Margueritte, etc.

Si bien qu’aujourd’hui, si l’on veut éviter l’excès réaliste, c’est

encore à Flaubert qu’il faut revenir.

L’écrivain qui veut faire du roman ne doit donc perdre de vue ni les

romans de Balzac ni les romans de Flaubert.

On a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal de _Madame Bovary_. Évitons

le dénigrement et l’idolâtrie. Ce qu’on reproche surtout à Flaubert,

c’est sa conception pessimiste des passions et des personnages. Comment

expliquer ce goût de médiocrité morale chez un homme qui n’a connu que

des êtres d’une parfaite honnêteté? C’est qu’au fond, comme Baudelaire

et Leconte de Lisle, Flaubert était un romantique, et un romantique qui

détestait le bourgeois. Sa haine le portait à prendre le contre-pied des

opinions reçues et, par conséquent, à faire des romans qui étaient la

négation de l’idéal bourgeois. Ceci est curieux à constater chez un

artiste qui ne fut jamais lui-même qu’un bourgeois ayant horreur de la

vie de bohème. «La glorification de la libre et joyeuse bohème, dit

Albert Cassagne, n’est qu’un thème littéraire, un souvenir de 1830,

époque où la bohème et l’art pour l’art se confondirent quelque temps.

Mais, pour la vraie bohème, celle du présent, que l’on rencontre et que

l’on coudoie dans la vie réelle, il en va autrement. C’est justement au

nom de l’art pur qu’on la rejette. Joignez-y, si vous voulez, un

sentiment que Flaubert ou les Goncourt ne se seraient pas avoué

volontiers: le sentiment de la distance qui sépare l’homme dont la vie

matérielle est assurée, dont les affaires sont en ordre, de l’irrégulier

qui vit on ne sait trop comment, de besognes hâtives et de revenus

incertains. N’étaient-ils pas, eux, quant à la condition matérielle

s’entend, des bourgeois, de vrais bourgeois, vivant bourgeoisement?»

C’est la vérité. Flaubert tremblait à l’idée de perdre la fortune qui

lui assurait la possibilité du travail régulier qu’il appréciait chez

les autres, chez George Sand notamment. A l’époque où ils se lièrent

d’amitié, l’auteur d’_Indiana_ avait depuis longtemps dit adieu à la

bohème des Musset et des Pagello, pour devenir la bonne dame de Nohan,

pacifiquement installée, comme Flaubert, dans ses chères habitudes de

travail. Cette vie laborieuse formait leur idéal commun. Quant à la

littérature, ils étaient tous deux aux antipodes, non seulement pour la

_forme_, comme nous le disions plus haut, mais pour le fond. _Madame

Bovary_ n’est qu’une effroyable satire de tous les romans de George

Sand, _Indiana_, _Valentine_, _Jacques_ ou _Lelia_. J.-J. Weiss a

signalé cette contradiction dans une étude injuste, mais

originale[46]... Flaubert, direz-vous, était bien pourtant un

romantique? Oui, mais un romantique désabusé. Il y a en lui une Emma

Bovary, mais une Emma Bovary qui n’est plus dupe, qui sait le néant de

l’amour, et dont la vie et la mort proclament la faillite de la passion.

A chaque page du roman, à travers les regrets d’un ancien croyant, on

sent une foi qui blasphème et une désillusion qui se venge. Les ravages

de ce mensonge s’étendent à tous les personnages. Amour, rêves,

sentiments, conversations, tout s’exprime dans ce livre en clichés

ironiques, en moquerie sourde et féroce. Les femmes ne s’y trompent

point; elles n’aiment pas _Madame Bovary_[47].

[46] _Essais sur l’histoire et la littérature françaises_.

[47] Le tempérament de Flaubert n’avait rien de féministe. Il parle

des toilettes de Mme Bovary, mais il n’est jamais question de sa

couturière. Où Emma s’habille-t-elle? On ne le dit pas. Pour

justifier ses voyages à Rouen, elle invente des visites, non pas

chez sa couturière, mais chez sa maîtresse de piano. Elle porte un

costume d’amazone. D’où lui vient ce costume? Elle monte à cheval et

galope. Quand a-t-elle appris à monter à cheval? Ces contingences ne

préoccupent pas Flaubert. Il voit humain, cela lui suffit.

Qu’il ait eu tort ou non de railler la passion et de scandaliser le

bourgeois, Flaubert n’en a pas moins fait une œuvre vivante, et créé un

type de femme qui existe en province à des milliers d’exemplaires. On

peut répondre à J.-J. Weiss: «Y a-t-il en province des femmes qui rêvent

la passion? Oui. L’adultère et la passion finissent-ils, les trois

quarts du temps, dans l’oubli et dans la boue? Oui. Alors que

reprocherez-vous à Flaubert? Son pessimisme n’est-il pas justifié? En

quoi a-t-il déshonoré l’amour?»

Si _Madame Bovary_ n’était qu’une œuvre de scandale, il y a longtemps

qu’elle serait oubliée. Deux autres romans eurent à cette époque

l’honneur de partager son succès, la _Fanny_ de Feydau et l’_Antoine

Quérard_ de Charles Bataille. Histoire à la fois sentimentale et brutale

d’une épouse qui veut garder le mari et l’amant, l’affection et la

sensualité, _Fanny_ n’est qu’une production d’amateur, dont tout

l’intérêt se réduit à une scène équivoque qu’on retrouve dans _Sous les

tilleuls_ d’Alphonse Karr. Quant à _Antoine Quérard_, c’est tout

simplement _Madame Bovary_ à rebours; un médecin de campagne

intelligent, romanesque, marié à une calme créature, a pour maîtresse sa

jeune belle-sœur, une vraie Madame Bovary qui, non seulement aime le

médecin, mais adore aussi un jeune homme à peine sorti du collège.

Henriette Quérard meurt empoisonnée par une drogue suspecte que le

docteur lui donne pour la deuxième fois. Tous les éléments de _Madame

Bovary_ semblent réunis dans ce long roman, description, paysages,

lyrisme d’amour, la passion sombrant dans la platitude; il y a même une

sorte d’Homais plus provincial encore, une distribution de prix et un

grand enterrement! Plus réalistes que le roman de Flaubert, ces deux

livres sont aujourd’hui aussi oubliés que _Sous les tilleuls_ d’Alphonse

Karr.

Ce qui fait, au fond, de _Madame Bovary_ un chef-d’œuvre, c’est qu’elle

est non seulement un modèle d’exécution, mais un modèle d’observation

humaine. M. Thibaudet a mis la question au point dans un excellent

livre[48]. Le chapitre sur le style de Flaubert, ses constructions, sa

langue et ses phrases, est d’une démonstration définitive. M. Thibaudet

appelle Flaubert «un des plus grands créateurs de formes qu’il y ait

dans les Lettres françaises», et il se moque agréablement de ceux qui

prétendent que Flaubert écrit mal. «_Madame Bovary_, dit-il, reste une

merveille de style français.» Le livre de M. Thibaudet est un monument

élevé à la gloire de Flaubert, un monument qui écrase les ironies et les

attaques, y compris les vaines négations de Pierre Gilbert, où M.

Thibaudet ne voit qu’un «jeu habile, mais un jeu».

[48] _Gustave Flaubert_, 1 vol.

Jules Lemaître avait magistralement résumé ce qu’il faut penser sur ce

sujet:

«Je crois, dit-il, que Gustave Flaubert a réalisé pleinement et dans

toute sa pureté une espèce de roman qui est tout simplement la peinture

de la vie humaine telle qu’elle est (qu’on appelle cela si l’on veut le

roman réaliste). On dira que, si la réalité est laide, il ne faut pas la

peindre telle qu’elle est, parce que cette peinture ne saurait être

belle. En quoi l’on se trompe. D’abord, l’homme étant un être imitatif

par nature, une imitation exacte, même d’un vilain objet, lui fait

plaisir, je ne sais comment, par la surprise qu’elle lui cause, par la

clairvoyance et l’habileté qu’elle suppose chez l’imitateur; et ce

plaisir, ceux mêmes qui ne l’avouent pas le sentent toujours, à moins

que leur sincérité n’ait été altérée par l’affectation de dégoûts bien

portés... La peinture de la réalité non arrangée, mais complète, donne

l’idée de la beauté, parce qu’elle nous présente quelque chose de

compliqué, un jeu de causes et d’effets, de forces subordonnées les unes

aux autres. La beauté naît encore de ce que les traits, tous copiés sur

la réalité, sont cependant choisis, sinon modifiés... La beauté est

encore dans les forces naturelles et fatales que le roman réaliste est

toujours amené à peindre. Elle est aussi dans le style, dès qu’il

possède certaines qualités, force, concision, harmonie, couleur, qui

sont belles indépendamment des sujets où elles s’emploient. La beauté

peut être enfin dans l’attitude dédaigneuse, bienveillante ou impassible

de l’écrivain, attitude que l’on pressent aisément à travers son œuvre.

Voilà à peu près pour quelles raisons la peinture de la vie toute crue

peut n’être pas si répugnante[49].»

[49] _Les Contemporains_, 8e série, p. 92.

Répétons-le donc pour en finir: il faut étudier et adopter _Madame

Bovary_ comme un modèle, non pas pour l’imiter servilement, mais pour

faire des romans différents, des romans honnêtes au besoin, où l’on

peindra dans toute leur réalité les êtres, les choses et les paysages.

Il s’agit d’appliquer en littérature ce que le grand pastelliste La Tour

disait à Diderot. Il lui disait que «la fureur d’embellir et d’exagérer

la nature s’affaiblissait à mesure qu’on acquérait plus d’expérience et

d’habileté, et qu’il venait un temps où on la trouvait si belle, qu’on

penchait à la rendre telle qu’on la voyait».

Suivez le conseil de La Tour: copiez la nature telle qu’elle est, telle

que vous la voyez, d’aussi près que vous le pourrez... Mais, direz-vous,

ce sera de la photographie!... Non, ce ne sera pas de la photographie,

parce que la photographie est une reproduction mécanique et sans

interprétation, tandis que c’est avec vos yeux et votre cerveau que vous

copiez, c’est-à-dire avec une lentille qui _interprète_ et _transpose_.

Vous croirez copier, vous interpréterez malgré vous. Mettez dix peintres

devant le même paysage. Ils feront tous un paysage différent. «Au musée

de Montpellier, dit Alfred Mortier, j’ai vu une dizaine de portraits

d’un Mécène, que peignirent successivement Delacroix, Ricard, Courbet et

d’autres artistes éminents. Pas une de ces figures ne ressemble à

l’autre. On dirait parfois que ce n’est pas le même individu qui a posé.

Et cependant, tous ces artistes s’efforçaient de copier, de faire

ressemblant[50].» Ingres lui-même et ses disciples s’illusionnaient, en

croyant être «les très humbles serviteurs du modèle». Ils copiaient tout

simplement dans le modèle la beauté qu’ils y voyaient ou croyaient y

voir[51]. Un peintre ne peint jamais la réalité, mais sa propre

interprétation. De là, tant de façons de peindre. La couleur même ne

signifie plus rien; on peut peindre en bleu ou en noir.

[50] A. MORTIER, _Dramaturgie de Paris_.

[51] _Essai sur le principe et les lois de la critique d’art_, par

André FONTAINE.

Il ne saurait donc y avoir, pour le peintre et l’écrivain, aucune espèce

d’inconvénient à copier la nature. Des fantaisistes, comme Théodore de

Banville, peuvent seuls déconseiller l’étude de la réalité. L’auteur des

_Odes funambulesques_ dit, à propos d’une comédie: «On assure (ô triste

infirmité de la réclame!) que le type de Mme Calendel a été copié ou

plutôt photographié sur nature. C’est donc pour cela qu’il est si faux

et si chimérique[52].» Déplorable malentendu!... D’abord, il n’est pas

vrai du tout qu’un personnage soit faux parce qu’il est copié sur

nature. Même servile, la copie n’est qu’une adaptation involontaire.

Théophile Gautier prétend qu’un acteur, qui parviendrait à imiter

parfaitement le langage et les gestes d’un savetier, ne l’amuserait pas

plus qu’un savetier. Ce n’est pas sûr. Une imitation est toujours

amusante.

[52] _Critiques_, p. 251.

Il faut donc copier la vie, pour rendre la vie; et copier vos

personnages dans la vie, si vous voulez que vos personnages vivent. On

n’invente ni un personnage ni un caractère. On doit ou les prendre tels

qu’ils sont, ou les imaginer d’après ceux que l’on connaît. Et ne dites

pas qu’un portrait particulier n’est pas un type général. Un individu

peut parfaitement représenter un type général, puisque cet individu

existe certainement à des milliers d’exemplaires.

Des personnages inventés ne seront jamais que des fantoches. Faites, au

contraire, une liste de vos héros, donnez-leur le caractère, le langage,

les manies de telle ou telle personne que vous connaissez. Celui-ci sera

Mlle X..., celui-là M. Z... Vous verrez alors le relief que prendra

votre récit et comme il vous sera facile de savoir ce que vos

personnages devront dire et penser dans telle ou telle circonstance.

Nous rencontrons tous les jours des types; chacun de nous est un type;

pourquoi en met-on si peu dans les livres? C’est qu’en art, le

difficile, c’est de voir. Un romancier doit, comme un peintre, prendre

des notes et écrire d’après l’esquisse. Don Juan, Faust, Hamlet,

Tartuffe, Othello ont certainement existé[53].

[53] cf. A. MORTIER, _Faust_, p. 10.

«Je tiens de M. Paul Bourget, dit Edmond Jaloux, ce détail, que

Tourguénieff écrivait la biographie complète de ses personnages, même

des moindres. C’est là, justement, ce qui fait leur extraordinaire

vérité; ils ne prononcent jamais ces paroles vaines, ni ne font ces

gestes hasardeux que nous voyons accomplir dans la majorité des

romans... Tourguénieff poussa si loin ce scrupule, que, lorsqu’il

écrivit _Pères et Enfants_, il fit plus encore: il tint un journal de

Bazaroff (son principal personnage). Quand il lisait un livre nouveau,

quand il rencontrait un homme intéressant, ou bien s’il arrivait un

événement politique ou social important, il l’inscrivait aussitôt, en le

jugeant du point de vue de Bazaroff. Il en résulta un cahier volumineux,

qu’il finit, bien entendu, par perdre; mais on se rend mieux compte

maintenant des raisons profondes qui donnent une telle vie aux créations

de Tourguénieff... Quel que soit le don, seul un travail de cette

conscience et de cette subtilité donne aux œuvres cette solidité que

rien ne remplace[54].»

[54] _Dimitri Roudine_, préface.

La première condition d’un caractère ou d’un personnage (on l’oublie

toujours et on ne saurait trop le redire), c’est sa permanence, sa

fidélité à lui-même. Harpagon et Othello restent jusqu’au bout des

avares et des jaloux. Alceste et le baron Hulot ne se démentent jamais,

ou, s’ils se démentent, c’est par certaines contradictions conformes à

leur nature. Ulysse est, sous ce rapport, une création étonnante, «le

plus fort caractère de l’antiquité», dit Flaubert. La dissimulation, qui

résume les qualités de sa race, ne l’abandonne pas un instant. «Ce que

les Grecs estimaient surtout en lui, c’est la souplesse et les

ressources inépuisables de son génie. L’Avisé, le Sage, l’Ingénieux,

l’Artisan de ruses, le Patient, l’Éprouvé, l’Esprit aux mille nuances,

l’Homme qui sait se retourner, tels sont les surnoms que leur admiration

lui prodigue, comme si, en le louant, ils sentaient qu’ils font leur

propre éloge. Tous les peuples apprécient la ruse presque à l’égal du

courage. Mais, pour un peuple fin et délié comme les Grecs, la ruse est

un don divin, qui se confond avec la sagesse[55].»

[55] ORDINAIRE, _Rhétorique nouvelle_, p. 63. Voyez dans _Philoctète_

jusqu’à quel point Ulysse pousse la fourberie.

Homère avait du génie. Le génie n’est pas donné à tout le monde. A

défaut de génie, on peut toujours, avec du talent, animer des fictions,

inventer des êtres humains. Voyez par quel effort Flaubert arrive à

mettre en scène et à faire agir et parler deux insignifiants personnages

comme Bouvard et Pécuchet, destinés à supporter seuls le poids d’une

érudition ennuyeuse. Zola avait raison de répéter qu’un ouvrage n’est

vivant qu’à la condition d’être vrai, d’être vécu par un auteur

original... «On gagne, dit-il, l’immortalité en mettant debout des

créatures vivantes, en créant un monde à son image.» Oui, sans doute;

mais Zola avait tort d’ajouter que le style ne faisait rien à l’affaire,

sous prétexte «que nous ne pouvons pas aujourd’hui juger du style

d’Homère et de Virgile». C’est une erreur de croire qu’on peut créer des

œuvres durables sans le secours du style; et, précisément, répétons-le,

Homère et Virgile ne sont parvenus jusqu’à nous que grâce à la

réputation de leur forme. Sans le style, ce qu’ils ont mis de vivant

dans leurs œuvres n’eût pas suffi à les immortaliser.

On dira: «Vous enfoncez une porte ouverte. On sait très bien qu’il faut

écrire en bon style et faire vivre ses personnages.» Oui, le conseil est

vieux, mais on s’obstine à ne pas le suivre, et la preuve qu’on

l’oublie, ce sont les trois quarts des romans actuels. Y a-t-il là, sauf

exceptions, quelque souci des «types»? Se préoccupe-t-on des caractères?

Peint-on les choses d’après la vie?

Il y a peu de personnages, même dans les œuvres célèbres, qui soient des

figures vraiment vivantes.

La comédie et la musique ont immortalisé le Figaro de Beaumarchais.

Figaro n’est pourtant pas un _type_, mais un _rôle_. Il ne reste pas

dans la mémoire, et, hors de la scène, il n’existe plus. Figaro, c’est

Beaumarchais lui-même. Relisez sa fameuse tirade: elle résume la vie de

Beaumarchais. Intrigant, pamphlétaire, frondeur, il a fait tous les

métiers, se moque de tout, critique chacun, se rit du mépris et, malgré

ses vantardises et son persiflage, le moins qu’on puisse dire de lui,

c’est que c’est à peine un honnête homme.

Gil Blas aussi est moins un type qu’un porte-voix. On retient son nom;

on oublie le personnage. Ce n’est pas lui, ce sont les autres qui nous

intéressent, l’archevêque de Grenade, les comédiens, le chanoine,

Sangrado, etc...

Joseph Prudhomme, au contraire, est un type définitif. Henri Monnier

l’avait trouvé en se copiant lui-même. Faites de Prudhomme un

anticlérical, vous avez M. Homais, l’inoubliable Homais, un des

personnages les plus réussis que le roman ait créés, et qui pourtant ne

sera jamais populaire, parce que le peuple et la politique ont

aujourd’hui les idées de M. Homais. Poussez-le: vous avez le Tribulat

Bonhommet de Villiers de l’Isle-Adam, Bonhommet, le Joseph Prudhomme

macabre et bouffon, qui sourit de pitié en voyant des gens croire encore

à Dieu et à l’immortalité de l’âme.

Pour qu’un roman soit intéressant, il n’est pas absolument nécessaire

que les personnages soient nombreux. Un seul suffit pour l’intérêt,

comme l’inoubliable beau-père de _Fumées dans la campagne_ d’Edmond

Jaloux. Il n’a fallu que deux héros à Cervantès pour faire un

chef-d’œuvre. Avec une simple femme, directement prise sur la vie, un

certain Pecméja a écrit un livre admirable: l’aventure d’une pauvre

fille du peuple qui va rejoindre à pied son amant journaliste à Paris.

Flaubert dit dans sa lettre-préface que c’est «une chose exquise, à la

fois simple et forte, une histoire émouvante comme celle de Manon

Lescaut, moins l’odieux Tiberge, bien entendu».

On n’a plus réédité ce petit livre. Il devrait être entre toutes les

mains[56].

[56] _Rosalie_, par Ange PECMÉJA. Lettre-préface de Gustave FLAUBERT.

Balzac, dit-on, ne copiait pas ses modèles. Je n’en sais rien. C’est une

question à débattre. Balzac était évidemment avant tout un créateur et

un intuitif; mais le fond de son intuition consistait surtout à incarner

dans un type les traits observés chez d’autres. On peut parfaitement

peindre Eugénie Grandet, Modeste Mignon, Ursule Mirouet et Mlle Claës

d’après certaines jeunes filles de province. «Imaginer une composition,

dit Delacroix, c’est combiner les éléments d’objets qu’on connaît avec

d’autres qui tiennent à l’intérieur même, à l’âme de l’artiste.»

Est-il bien exact, d’ailleurs, que Balzac ait toujours inventé? On

ferait une belle étude, si l’on voulait relever tout ce qu’il a vraiment

pris dans la vie. Son mot sur _Eugénie Grandet_: «Puisque l’histoire est

vraie, comment veux-tu que je fasse mieux que la vérité?» pourrait

s’appliquer à beaucoup de ses romans. Le père Grandet a existé à Saumur.

Il s’appelait Niveleau. Balzac a profondément modifié son modèle. En

tous cas, il est allé écrire son roman sur les lieux et il «s’est

inspiré de plusieurs autres types que lui offrait la vie provinciale

d’alors»[57].

[57] Autour d’_Eugénie Grandet_, par Maurice SERVAL.

Comment on devient écrivain · 第 4 / 16 段