Quand on dit: «Ayez un style original», cela signifie: «Ayez un style

vivant, un style en relief, qui frappe, qui attache. Ce besoin

d’originalité a rendu les romantiques injustes envers nos classiques. On

reprochait aux classiques leur imitation des Anciens. «Dans la vieille

école, disait Raynaud en 1839, on se faisait un titre de gloire de

l’absence d’originalité, on se disait nourri de la lecture des Anciens,

quand on les avait imités: de là toutes ces copies de batailles, de

tempêtes, cette imitation des épisodes des épopées grecques et latines

dans les essais qui ont été tentés chez nous. Boileau copiait Horace et

Juvénal; Fénelon puisait dans l’_Iliade_ et l’_Odyssée_; ces facilités

que se procurait l’écrivain tournaient à sa gloire; et, nourri comme on

le disait alors, de la lecture des Anciens, sa mémoire pouvait en toute

sûreté venir au secours de son génie. Aujourd’hui il faut de

l’originalité; aujourd’hui que toutes les idées et toutes les images ont

été importées dans nos livres, si l’on se bornait à ressasser ce qui a

été imprimé, autant vaudrait-il ne pas prendre la plume[31].»

[31] RAYNAUD, _Manuel du style_, p. 119.

Il n’y a peut-être pas plus de trois ou quatre écrivains par siècle qui

ont vraiment ce qu’on peut appeler un talent original: les autres en

vivent et l’exploitent. Dieu sait la quantité de romans épistolaires qui

suivirent l’_Héloïse_ de Rousseau, et ce qu’on a publié après

Montesquieu de lettres persanes, turques ou péruviennes! Un poète

anglais a dit: «Nous naissons tous originaux et nous mourons tous

copistes.»--«Ce poète, ajoute Villemain, est dépité de ce que tous et

lui-même nous ne pouvons échapper à l’action des hommes de génie qui

nous ont précédés, et secouer le joug de leur idée[32].»

[32] _Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle_, t. III,

p. 229.

Ce serait une grosse erreur de croire que le travail et l’étude des

procédés suffisent à créer l’originalité. L’originalité consiste surtout

dans la façon personnelle de sentir. C’est la force de la sensation qui

crée la force de l’expression.

La soif d’originalité engendre la bizarrerie; et cependant la nouveauté

sera toujours la première condition de l’art. «Lorsqu’une technique a

produit son chef-d’œuvre, dit très justement M. Cocteau, elle est

épuisée et il faut chercher autre chose.» C’est ainsi que l’art se

transforme: classiques, romantiques, réalisme, symbolisme, cénacles et

petites chapelles, tout passe, tout se renouvelle.

Ce serait une autre erreur de s’imaginer que, pour rester personnel et

éviter les réminiscences, il faut s’abstenir de lire. On doit, au

contraire, se tenir très au courant. Tout connaître est le meilleur

moyen, non seulement de tout éviter, mais de tout apprendre. On ne

diminue pas l’originalité de Montaigne, quand on constate qu’il s’est

formé par l’étude d’Amyot et de Sénèque, comme Bossuet par Tertullien et

la Bible. Le _Socrate chrétien_ de Balzac a précédé les _Pensées_ de

Pascal, et Chateaubriand sort de Bernardin de Saint-Pierre.

«Certes, dit un bon critique d’art, si un peintre doit à un autre

peintre, on peut dire que Van Dyck doit à Rubens. Ajoutez à cela que les

Italiens marquèrent sur lui d’une façon formidable, et que Samuel Cooper

lui donnera peut-être la clef de sa dernière manière, dite manière

anglaise. Van Dyck est-il pour cela un plagiaire, ou l’un des maîtres du

portrait, au génie le plus pur, à la plus aristocratique personnalité?

Titien a-t-il moins de grandeur parce que Giorgione, en quelques œuvres,

a exprimé une forme d’art par lui reprise durant une longue vie? Pater

et Lancret n’ont-ils pas une personnalité, bien qu’ils ne soient sortis

ni du genre ni de la technique de Watteau? Fragonard aussi a emprunté à

Watteau, comme Delacroix à Rubens et Prudhon à Corrège, et ils ont une

grande personnalité[33].»

[33] J.-G. GOULINAT, _La Technique des peintres_, p. 158.

Rien de plus vrai.

Il n’en reste pas moins certain qu’un artiste doit toujours avoir le

souci de dégager sa personnalité et de ne pas ressembler aux autres.

C’est par la nouveauté des procédés que l’art évolue et qu’on arrive à

Cézanne. Il y a en art et en littérature une part d’inspiration et une

part de volonté.

«La principale cause des changements esthétiques est un simple jeu

d’action et de réaction. Il s’agit de faire autre chose que ses

prédécesseurs immédiats, et une école artistique et littéraire se

définit surtout par opposition à une autre école, celle qui régnait

jusqu’alors, celle qui triomphait et dont on juge qu’elle a trop

duré[34].»

[34] Maurice BRILLANT, _Le Procès de l’intelligence_, p. 51.

«Edgard Poë, dit Baudelaire, répétait volontiers, lui, un original

achevé, que l’originalité était chose d’apprentissage[35].» Dans sa

_Philosophie de la composition_, Poë ajoute textuellement ces paroles:

«Le fait est que l’originalité... n’est nullement, comme quelques-uns le

supposent, une affaire d’instinct ou d’intuition. Généralement, pour la

trouver, il faut la chercher laborieusement, et, bien qu’elle soit un

mérite positif du rang le plus élevé, c’est moins l’esprit d’invention

que l’esprit de négation qui nous fournit les moyens de l’atteindre.»

[35] BAUDELAIRE. Traduction des _Histoires grotesques et sérieuses_.

Nous avions, dans nos premiers livres, essayé de démontrer qu’à force

d’assimilation et de volonté, Taine était parvenu à modifier son style.

Remy de Gourmont contesta le fait, en disant qu’on ne change pas son

style, et que si Taine était devenu un descriptif, c’est qu’il avait

sans le savoir la vocation descriptive. A l’époque où Gourmont écrivait

ceci, le tome II de la _Correspondance_ de Taine n’avait pas encore

paru. Or, c’est Taine lui-même, cette fois, qui s’est chargé de nous

donner raison, en racontant dans ce volume par quel travail il a réussi

à changer toutes les allures de sa pensée et à apprendre le style

descriptif. Taine était persuadé qu’on peut apprendre à écrire[36].

[36] _Correspondance_, t. II, p. 261, 81, 76, 77, 240 et 250.

Répétons-le donc en finissant: Rien n’est plus nécessaire que

l’originalité, et rien n’est plus périlleux que la recherche de

l’originalité. On dépasse le but, le bizarre vous séduit, et l’on tombe

dans le Cubisme, l’Orphéisme, Naturisme, Simultanéisme, Futurisme et

jusqu’au récent Dadaïsme, c’est-à-dire, d’après Nicolas Bauduin, à «une

phonétique personnelle proche des tressaillements de la subconscience».

Les symbolistes s’efforçaient de traduire les infinies nuances de

l’émotion ou de la sensation. Les dadaïstes veulent exprimer

l’inexprimable, traduire jusqu’au bégaiement et au silence. On prend le

cerveau pour une lanterne magique; on y rassemble des sensations et des

images. On obtient ainsi de singulières descriptions. Un homme se

promène sur le boulevard, on note le bruit des pieds que font les

passants, les affiches qu’il voit, les bouts de conversations entendues,

le ronflement des voitures, les feuilles qui tombent, les cris des

camelots, les mots échangés devant les kiosques, la poussière sur les

cils, le claquement d’un fouet, une mouche qui passe... On peut

évidemment avec cela faire quelque chose de très neuf; mais est-on bien

sûr que ce sera encore de la littérature? Outrer l’originalité n’est pas

une esthétique. Il faut _sentir_ les choses, les attirer à soi, et non

pas aller artificiellement à elles.

«Ce n’est point nécessairement, dit Jules Lemaître, une marque de génie

ni même de grand talent que d’inventer une forme d’art. Je dirai presque

que c’est à la portée de tout le monde, et que les inventions de cette

sorte ont été souvent le fait d’esprits médiocres, car les formes

anciennes suffisent presque toujours aux grands écrivains, ou, s’ils les

modifient, c’est sans trop s’en apercevoir. Boursault a inventé un

genre; Beauchamps dans les _Amants réunis_ a inventé un genre. Inventer

une forme, ce n’est donc rien. Il faut voir ce que vaut

l’invention[37].»

[37] _Impressions de théâtre_, 11e série, p. 116.

C’est souvent pour forcer l’attention et faire du nouveau que l’on fonde

une école. L’éclosion du roman réaliste au commencement du dix-septième

siècle en France est certainement due à un mouvement de réaction contre

le roman chevaleresque. «Il faut compter avec cette perpétuelle

démangeaison du changement qui agite les hommes en des âges trop

civilisés, avec le besoin enfin de frapper violemment l’attention. Il

n’y a d’abord que l’ordinaire bouleversement d’une technique. Puis le

rationalisme doctrinal et le culte de l’intelligence sont venus à point

pour donner de la cohésion au mouvement et lui fournir une belle

théorie, chose essentielle, comme on sait[38].»

[38] Maurice BRILLANT, _le Procès de l’intelligence_, p. 56.

On croit quelquefois qu’il suffit d’être sincère pour atteindre

l’originalité; on peut être pourtant parfaitement sincère et écrire

quelque chose de très banal. C’est très sincèrement qu’on croit avoir du

talent, même quand on n’en a pas. La sincérité d’auteur n’a rien à voir

avec la sincérité d’homme. L’athéisme du Pérugin ne l’empêchait pas de

peindre de beaux sujets religieux. Léonard de Vinci, qui a donné le même

sourire équivoque à saint Jean-Baptiste, à Bacchus, à Léda et à la

Joconde, n’en a pas moins réalisé dans la _Cène_ la plus idéale figure

de Christ qui existe peut-être en peinture. En littérature et en art,

être sincère, c’est arriver _à sentir ce qu’on veut se faire sentir_.

Une page est _sincère_, quand elle est _sentie_, et c’est la qualité de

l’expression qui révèle si elle est sentie.

Ne confondons pas surtout la sincérité avec la naïveté. «Ce qui est

insupportable, dit Sayous, c’est la naïveté contrefaite, la naïveté

singée, celle par exemple qu’à une certaine époque on s’évertuait à

produire en imitant les vieux auteurs français, en supprimant les

articles et en usant puérilement d’inversions réputées naïves. Il

semblait à Rivarol voir un poltron dans la cuirasse de Bayard.»

Cette naïveté _singée_ exerce encore aujourd’hui ses ravages sous le

masque du _style archaïque_, que nous avons dénoncé dans notre dernier

livre: _Comment il ne faut pas écrire_.

On arrive quelquefois par l’imitation à se faire une fausse réputation

d’originalité; c’est le cas de Lamennais. Le style de l’_Essai sur

l’indifférence_, qui fit tant de bruit, n’est qu’un naïf pastiche de

l’_Émile_. Lamennais venait de lire l’_Émile_ et les _Lettres de la

montagne_, quand il écrivit son fameux ouvrage. «On voit, dit Villemain,

que Lamennais s’est formé d’abord à cette école bien plus qu’à celle des

Pères. L’imitation du style est parfois si marquée, qu’elle rappelle ces

ouvrages de la Renaissance où un moderne s’appropriait sous un cadre

chrétien soit Florus, soit Térence[39].»

[39] _Tableau de la Littérature du dix-huitième siècle_, t. II,

p. 308.

On n’imagine pas à quel point Lamennais a poussé le pastiche de

Rousseau. On retrouve dans l’_Essai sur l’indifférence_ les tours de

phrases de Rousseau, ses antithèses, sa dialectique, ses interjections,

son éloquence insolente, la même emphase et jusqu’à ce ton romanesque

que le philosophe de Genève conservait dans ses discussions les plus

abstraites. C’est du Rousseau, moins le charme et l’harmonie. Lamennais

ne fut jamais qu’un imitateur. Après Rousseau, c’est la Bible qu’il a

imitée dans les _Paroles d’un croyant_.

On a raison, certes, de chercher l’originalité; mais l’originalité qu’il

faut éviter à tout prix, c’est celle qui résulte de l’imitation étroite

et servile[40].

[40] Sur les _Paroles d’un croyant_, pastiche du style biblique, voir

le _Bossuet et la Bible_, du père DE LA BROISE, p. 73.

Malgré leur soif du nouveau et leurs efforts d’originalité, nos

romanciers contemporains ne sont pas parvenus à renouveler le roman. Les

surenchérisseurs ont beau se démener, tous nos romans se ressemblent;

quand on en a lu un, on les a tous lus; ils n’ont qu’un thème: l’amour;

qu’un héros: l’amant; qu’un type de femme: la maîtresse. On n’écrit des

romans que pour exalter l’amour, pour déshonorer l’amour, pour peindre

l’amour dans tous ses gestes, sous toutes ses formes. Quelques auteurs

gardent bien encore le culte du mariage et des bonnes mœurs (_Maria

Chapdelaine_, etc); la majorité ne voit dans un roman qu’une histoire

sexuelle. On dédaigne les sentiments et les caractères; le but, l’idéal,

c’est l’alcôve.

«Voilà pourquoi, dit Claveau, le roman paraît souvent faux et fade aux

hommes mûrs, qui ont généralement sous les yeux des réalités toutes

différentes de ces chimères. Voilà pourquoi le rôle que l’amour y joue,

et, je le répète, la place qu’il y tient se présentent à leurs yeux

désabusés comme un rôle et une place de convention, une sorte

d’usurpation sentimentale et littéraire où la vérité n’a rien à voir, un

mensonge pour les dames. Entre nous, est-ce que l’amour, tel qu’on le

rencontre dans les romans, gouverne notre existence aussi complètement

que les romanciers veulent bien le dire? Est-ce que vraiment il

l’accapare et l’absorbe, d’un bout à l’autre, au point où ils le

prétendent? Et surtout est-ce qu’il y fait autant de bruit qu’il en fait

chez eux? Les vrais héros de roman, les agités, les emballés, les

romantiques d’autrefois, les Antonys qui poussent des cris et commettent

des crimes, sont des exceptions. Nous ne voyons rien de pareil autour de

nous.»

On s’explique très bien, au fond, que les trois quarts des écrivains

écrivent des romans d’amour. Tout le monde n’est pas capable de créer

des personnages vrais, mais chacun se croit compétent en amour, parce

que l’amour est la passion la plus générale, la plus littéraire, bien

qu’elle soit absente de pièces de théâtre comme _Athalie_ et _Mérope_.

Un auteur de talent, Gaston Chérau, consacre deux volumes à décrire les

vertiges de la corruption la plus basse chez une malheureuse créature,

qui parcourt toute la carrière du vice, jusqu’au couronnement conjugal,

offert par un idéaliste et peu scrupuleux militaire. On n’a pas besoin

d’expérience pour écrire des romans d’amour; l’imagination suffit. Voilà

pourquoi les jeunes gens font des œuvres fausses. Ces brûlants Eliacins

sont peut-être de parfaits amants; en littérature ce sont presque

toujours de mauvais auteurs.

Les femmes et les jeunes filles, quand elles se mêlent d’écrire, tombent

dans le même travers. On n’imagine pas la quantité de romans

ultra-passionnés que ces sentimentales bas-bleus viennent proposer aux

grands journaux.

J’en connais une, la plus honnête créature du monde, qui, non seulement

n’écrit que du roman passionnel, mais à qui l’amour ordinaire ne suffit

pas; elle complique les crises les plus raffinées par des efforts

d’analyse qui n’arrivent pas à leur donner la vie, parce qu’il n’y a

rien de plus difficile que de donner la vie à ce qui est faux ou

exceptionnel. Son talent (car elle en a) cherche de préférence les

terrains stériles où ne pousse aucune fleur respirable; si bien qu’après

avoir fermé ses livres, on ne sait plus trop ce qu’on a lu et qu’il n’en

reste absolument rien. Et cette aimable personne s’étonne de n’avoir pas

de succès!

Et non seulement tous les romans se ressemblent, mais chaque auteur

recommence le même livre. Très peu éprouvent le besoin de se renouveler

comme Flaubert. L’auteur de _Madame Bovary_, qui semblait destiné à

publier toute une suite de romans modernes, donne un roman antique,

_Salammbô_; puis, revenant au genre contemporain, il écrit _l’Education

sentimentale_, récit haché menu, train-train du détail quotidien, qui

devait servir de modèle à toute l’école réaliste. Continuant son

évolution, Flaubert produit la _Tentation de saint Antoine_, un dialogue

d’érudition historique, _Trois contes_, dont un antique, et _Bouvard et

Pécuchet_, œuvre d’une originalité déconcertante. Ce besoin de

renouvellement ne tourmente pas nos romanciers contemporains.

Mais la vraie et la grande cause de la décadence du roman français, ce

qui l’empêche de se renouveler, on ne le redira jamais assez, c’est son

rabâchage autour du même et éternel sujet: l’amour.

Les écrivains anglais ont, sous ce rapport, une compréhension bien plus

large des réalités qui peuvent entrer dans le roman.

La supériorité du roman anglais, c’est que l’adultère, la passion,

l’amour, y sont choses secondaires, qui n’accaparent ni toutes les

situations du récit, ni toutes les préoccupations de l’auteur. En

France, un roman a toujours pour sujet l’idée d’une faute. Le roman

anglais, au contraire, vit d’honnêteté et tire des gens honnêtes

l’intérêt que les auteurs français tirent d’un coquin ou d’une femme

équivoque.

En dehors des sujets à thèse, nos romanciers ne prennent au sérieux ni

le mariage, ni la famille, ni les enfants, ni la vie domestique, ni les

caractères, ni les manies, ni les types. C’est avec cela, au contraire,

que les Anglais composent leurs livres. Ils savent regarder autour

d’eux, sans quitter leur salle à manger, sans sortir de leur maison. La

valeur qu’ils accordent à l’honnêteté et à la famille non seulement leur

crée une originalité, mais leur donne un ton que nous ne connaissons

pas, un ton de naïveté et de profondeur qui rend parfois leur dialogue

d’une drôlerie inimitable. En France, nous nous imaginons être profonds

quand nous sommes ennuyeux, et nous jugeons toujours le vice plus

intéressant que l’honnêteté. Sauf de rares publications, dont l’audace

dépasse alors notre réalisme, la passion est presque toujours au second

plan dans la production anglaise, et elle est rarement cynique.

Sous peine de stérilité ou de rabâchage, il faut donc absolument réagir

contre cette tournure d’esprit qui consiste à ne concevoir le roman

français que sous sa forme passionnelle, et à croire que le roman

honnête ne relève pas des procédés d’observation. On a le plus grand

tort de considérer comme des données invraisemblables les sentiments

nobles et supérieurs qui sont l’honneur de la nature humaine. Le

sacrifice, l’héroïsme, le devoir, le désintéressement, l’idéal sont des

choses qui existent et qui peuvent devenir des réalités vivantes, comme

le prouve le succès du _Rosaire_ de Mme Barclay, de _Maria Chapdelaine_

et des œuvres d’Henry Bordeaux.

Au surplus, quel qu’il soit, il faudra vous décider et savoir bien

choisir, le genre de romans que vous voulez écrire. Tout dépendra de

votre tournure d’esprit. Si vous êtes un homme sérieux, vous ferez du

roman sérieux; si vous avez de la verve et de l’esprit, vous ferez du

roman gai. Le roman gai est un genre spécial. Il n’est pas facile

d’émouvoir le lecteur; il est encore plus difficile de le faire rire,

bien que le rire «soit le propre de l’homme». Le roman d’observation est

généralement peu compatible avec le rire, «La plaisanterie, dit Pierre

Lasserre, ne va pas sans une certaine charge, qui est très vite de la

fiction et du mensonge. L’observation vraie n’est, au fond, ni

spirituelle ni bouffonne: elle est volontairement sérieuse[41].»

[41] _Cinquante ans de pensée française_, p. 41.

Pour un Courteline, qui s’est fait un nom dans le genre comique, cent

auteurs grimacent et végètent. Rien ne vieillit comme l’esprit. Le

persiflage ne survit pas à l’actualité. On me dispensera de citer les

noms des malheureux auteurs qui s’évertuent à être amusants sans

parvenir à dérider le public. L’inconvénient du comique est de forcer la

note. La plaisanterie est toujours déformatrice de vérité, et, quand

elle n’est pas ennuyeuse, elle est menteuse. Même à dose discrète,

l’esprit fatigue. Voyez comme Sterne et Xavier de Maistre paraissent

aujourd’hui insignifiants. On se demande comment on a pu admirer des

livres comme le _Voyage autour de ma chambre_.

Évitez avant tout ce genre d’esprit facile, qui fait dire à un jeune

auteur, à propos de son chien et à la manière de Sterne: «Je résolus de

lui faire observer que la vie qu’il menait autour de nous ne convenait

guère à un chien de bonne maison. Asseyez-vous, lui dis-je. Il s’assit.

Écoutez-moi bien. Il retourna la tête et affecta de ne pas m’entendre.

Je lui expliquai les raisons qui devaient le forcer à réfléchir et à se

mieux conduire. Il n’eut pas l’air de me comprendre et je commençai à

suspecter sa bonne foi... etc.»

Ce ton est démodé.

Mais prenons garde de ne pas tomber dans l’outrance pour vouloir éviter

la fadeur. La drôlerie est à la mode; on cultive le baroque et le

pince-sans-rire. Laissons ces clowneries à l’esprit anglais. Une

caricature géniale comme _Ubu roi_ finit par n’être plus qu’une farce de

collégien. On ne se maintient pas longtemps dans la drôlerie. Le roman

vit de vérité, non de déformation.

Signalons également le goût de la complication psychologique, qui séduit

si souvent les jeunes gens et les femmes. Nous avons dit dans notre

dernier volume ce qu’il fallait penser de la psychologie; nous avons

essayé de montrer par quelques exemples en quoi consiste la mauvaise

psychologie. Nous ne reviendrons pas là-dessus.

La vraie psychologie est une décomposition des mouvements de l’âme par

petits faits réels et précis. Elle consiste à montrer les sentiments _en

marche et en action_. C’est la psychologie de Marivaux dans _Marianne_,

de Stendhal et de Tolstoï. Elle ne vieillira pas.

La mauvaise psychologie n’est qu’un énoncé de motifs, le commentaire des

dispositions intérieures d’un personnage, un train-train narratif, un

examen sur place d’hypothèses monotones. Un personnage est-il en face

d’une situation donnée, aussitôt le bavardage commence; on rôde autour,

on pèse le pour et le contre, on déduit les possibilités et les

conséquences. Qu’allait-il faire? Où irait-il? Qu’adviendrait-il? Et

ainsi pendant trois cents pages. N’en eût-il que cent, un tel roman

serait encore trop long. Avec _Fumées_ de Tourguénieff et _Notre cœur_

de Maupassant, qui n’en font qu’un, le mauvais psychologue trouvera le

moyen de faire un livre de radotages qui n’aura plus l’apparence de la

vie.

Il faut donc très sérieusement se méfier de ce qu’on appelle

pompeusement la psychologie, le _point de vue psychologique_. L’abbé

Prévost se préoccupait très peu du point de vue psychologique quand il

écrivait _Manon Lescaut_, ni Richardson non plus, ni Cervantès, ni même

Balzac dans _Eugénie Grandet_ et les _Parents pauvres_. Ils ont

simplement créé des personnages vivants.

Il est des auteurs qui surenchérissent, à qui la psychologie ne suffit

pas et qui ont la prétention de mettre dans le roman de la philosophie

et même de la sociologie. C’est le comble. Un roman évidemment a

toujours une portée philosophique ou sociale. Quelle œuvre eut plus

d’influence sociale que _Werther_ et _René_? Ni Gœthe ni Chateaubriand

n’ont pourtant voulu faire de la philosophie. Quant à écrire des romans

pour moraliser le peuple, c’est une chimère qui ne pouvait tenter que

des esprits généreux, comme Lamartine et George Sand[42].

[42] Voir la préface de _Geneviève_.

La philosophie n’est ni un but ni un programme. Balzac appelait _Études

philosophiques_ des romans d’observation comme les autres. Celui qui

porte le titre le plus abstrait, _la Recherche de l’absolu_, est

justement un de ses récits les plus profondément humains, celui où il a

dessiné quelques-unes de ses créations les plus humaines, Balthazar

Claës, Mlle et Mme Claës. Les romans proprement philosophiques, comme

_Louis Lambert_ et _Séraphita_, condamnent le genre par l’ennui qu’ils

dégagent. Presque tous les romans philosophiques de George Sand ont

vieilli, tandis que _Valentine_, le _Marquis de Villemer_, _François le

Champi_, la _Petite Fadette_, la _Mare au diable_, conservent toute leur

fraîcheur.

«George Sand, dit très justement Mazade, fait des ouvriers déclamateurs,

des paysans presque philosophes. Dans ses personnages on cherche des

hommes; on trouve des sophismes qui marchent[43].»

[43] Cité par Mme PAILLERON, _Les Derniers Romantiques_, p. 19.

Laissons donc de côté la philosophie. Elle n’a rien de commun avec la

littérature et ne peut que lui nuire. Mieux vaudrait plutôt transporter

dans le roman les mœurs électorales de notre temps. Nous avons sur ce

sujet quelques livres excellents, et le champ est loin d’être épuisé. Le

monde de la politique est un bon terrain pour la peinture des ambitions

et des caractères.

CHAPITRE IV

Comment on fait un roman

(_Suite_)

Balzac et le vrai réalisme.--Flaubert et le roman.--La signification de

_Madame Bovary_.--Faut-il copier la vie?--Le procédé de

Tourguénieff.--Les caractères et les personnages.--Balzac

copiait-il?--La «documentation».--Les noms des personnages.

Comment on devient écrivain · 第 3 / 16 段