CIII

Ci Génius lit sa sentence

Et sur tous l'anathème lance

Qui ne se veulent remuer

Pour l'espèce continuer.

Pour Dieu, barons, vite à l'ouvrage,

Et réparez votre lignage;

Retroussez-vous bien par devant[62],

Comme pour recueillir le vent,

Car il périra, je vous jure,

Si de labourer n'avez cure.

Voire, au besoin, tout nus soyez,

Mais trop chaud ni trop froid n'ayez;

Levez à deux mains toutes nues

Les mancherons de vos charrues;

Bien fort des bras les soutenez,

Et du soc bouter vous peinez,

[p. 240]

Roidement en la droite voie, 20425

Por miex afonder en la roie,

Et les chevaus devant alans,

Por Diex ne les lessiés jà lans;

Asprement les esperonnés,

Et les plus grans cops lor donnés

Que vous onques donner porrés,

Quant plus parfont arer vorrés:

Et les bués as testes cornuës

Acoplés as jous des charruës,

Réveilliés les as aguillons,

A nos bienfaiz vous acuillons;

Se bien les piqués et sovent,

Miex en arerés par convent.

Et quant aré aurés assés,

Tant que d'arer serés lassés,

Que la besoingne à ce vendra

Que reposer vous convendra

(Car chose sans reposement

Ne puet pas durer longuement),

Ne ne porrés recommencier

Tantost por l'uevre ravancier;

Du voloir ne soiés pas las.

Cadmus, au dit dame Palas,

De terre ara plus d'ung arpent,

Et sema les dens d'un serpent

Dont chevalier armé saillirent,

Qui tant entr'eus se combatirent,

Que tuit en la place morurent,

Fors cinq qui si compaignon furent,

Et li voldrent secors donner,

Quant il dut les murs maçonner

De Thebes, dont il fut fondierres.

Cis assistrent o li les pierres,

[p. 241]

Roidement en la droite sente, 20691

Pour mieux enfoncer dans la fente,

Et de devant ne laissez pas

Les chevaux ralentir le pas.

Que votre main les éperonne

Et les plus puissants coups leur donne

Que jamais donner vous pourrez,

Quand plus creux labourer voudrez,

Puis les bœufs aux têtes cornues

Accouplez au joug des charrues;

De l'aiguillon réveillez-les

Pour mériter tous mes bienfaits;

Piquez souvent votre attelage,

Meilleur sera le labourage.

Et lorsque vous aurez assez

Labouré, que serez lassés,

Quand, après besogne si fière,

Le repos sera nécessaire,

Ne pouvant lors recommencer

Pour la besogne à fin pousser

(Car lorsque l'on ne se repose,

Longtemps ne dure aucune chose),

Pour ce ne vous rebutez pas.

Cadmus, au dire de Pallas,

Fouilla plus d'un arpent de terre,

Puis sema la denture entière

D'un serpent, dont guerriers armés,

Soudain nés, se sont escrimés

Si fort, qu'en la place moururent,

Fors cinq qui ses compagnons furent,

Et lui vinrent secours donner,

Quand il dut les murs maçonner

De Thèbes que tous six bâtirent;

Avec lui les pierres assirent

[p. 242]

Et li pueplerent sa cité 20459

Qui est de grant antiquité.

Moult fist Cadmus bonne semence,

Qui le sien pueple ainsinc avance;

Se vous ausinc-bien commenciés,

Vos lignaiges moult avanciés.

Si r'avés-vous deus avantaiges

Moult grans à sauver vos lignaiges;

Se le tiers estre ne volés,

Moult avés les sens afolés.

Si n'avés c'ung sol nuisement,

Deffendés-vous proeusement:

D'une part iestes assailli,

Trois champions sunt moult failli,

Et bien ont deservi à batre,

S'il ne puéent le quart abatre.

Trois serors sunt, se nel' savés,

Dont les deus à secors avés:

La tierce solement vous grieve,

Qui toutes les vies abrieve.

Sachiés que moult vous reconforte

Cloto, qui la quenoille porte,

Et Lachesis qui les filz tire;

Mès Atropos ront et descire

Quanque ces deus puéent filer:

Atropos vous bée à guiler.

Ceste qui parfont ne forra,

Tous vos lignages enforra,

Et vait espiant vous méismes:

Onc pire beste ne véismes,

N'avés nul anemi greignor.

Seignor merci, merci Seignor;

Souviengne-vous de vos bons peres

Et de vos anciennes meres;

[p. 243]

Et lui peuplèrent sa cité 20727

Qui est de haute antiquité.

Moult fit ainsi bonne semence

Cadmus, qui le sien peuple avance.

Or donc comme lui commencez,

Et vos lignages avancez;

Car vous avez deux avantages

Moult grands, pour sauver vos lignages;

Si le tiers être ne voulez,

C'est qu'avez les sens affolés.

Vous n'avez qu'un seul adversaire;

Faites-lui résistance fière.

Trop lâches sont, à mon avis,

Trois champions d'un assaillis,

S'ils ne peuvent tous trois l'abattre,

Et bien méritent se voir battre.

Sachez-le donc, il est trois sœurs

Dont deux avez pour défenseurs;

Seule la tierce vous assiége:

C'est celle qui vos jours abrége.

Par sa quenouille tout d'abord

Clytho vous est grand réconfort

Et Lachézis qui les fils tire;

Mais Atropos rompt et déchire

Tout ce que filent ces deux-là.

Jamais elle ne cherchera

Qu'à vous nuire. La douloureuse,

Sans que profondément ne creuse,

Vos lignages enfouira

Et vous-mêmes guette déjà.

Oncques plus détestable bête

On ne vit de sa proie en quête,

Et vous n'avez pire ennemi.

Pitié, seigneurs; seigneurs, merci!

[p. 244]

Selonc lor faiz les vos ligniés, 20493

Gardés que vous ne forligniés.

Qu'ont-il fait, prenés vous i garde?

S'il est qui lor proece esgarde,

Il se sunt si bien deffendu,

Qu'il vous ont cest estre rendu;

Se ne fust lor chevalerie,

Vous ne fussiés pas or en vie.

Moult orent de vous grant pitié

Par amors et par amitié;

Pensés des autres qui vendront,

Qui vos lignages maintendront,

Ne vous laissiés pas desconfire,

Grefes avés, pensés d'escrire,

N'aiés pas les bras emmoflés.

Martelés, forgiés et soflés,

Aidiés Cloto et Lachesis,

Si que, se des filz cope sis

Atropos qui tant est vilaine,

Il en resaille une douzaine.

Pensés de vous monteplier,

Si porrés ainsinc conchier

La felonnesse, la revesche

Atropos, qui tout empéesche.

* * * * *

Ceste lasse, ceste chetive,

Qui contre les vies estrive,

Et des mors a le cuer si baut,

Norrist Cerberus le ribaut

Qui tant desire lor morie,

Qu'il en frit tout de lecherie,

Et de fain erragié morust,

Se la garce nel' secorust.

[p. 245]

Souvenez-vous de vos bons pères 20761

Et de vos vénérables mères;

Sur leurs faits les vôtres lignez,

Surtout jamais ne forlignez.

A leurs faits ne prenez-vous garde?

Pour qui leur prouesse regarde,

Leurs jours ils ont tant défendu

Qu'ils vous ont cet être rendu;

Ne fût-ce leur chevalerie,

Vous ne seriez ce jour en vie.

Moult ils eurent de vous pitié

Par amour et par amitié.

Ne vous laissez pas déconfire;

Poinçons avez, pensez d'écrire,

N'ayez les bras emmitouflés;

Martelez, forgez et soufflez.

Songez qu'il faut que d'autres viennent

Et qui vos lignages maintiennent;

Aidez Clotho et Lachézis

Pour que si des fils coupe six

Atropos, qui tant est vilaine,

Il en renaisse une douzaine;

Pensez à vous multiplier,

Et vous pourrez lors défier

La félonnesse, la revêche,

Cette Atropos qui tout empêche.

La lasse et chétive Atropos,

Qui tant s'acharne sur nos os,

Et qui, lorsque la mort nous navre,

Tant rit devant notre cadavre,

Le ribaud Cerbère nourrit

Qui de son côté tant jouit

A chaque nouvelle tuerie,

Qu'il en frémit de lécherie

[p. 246]

Car s'el ne fust, il ne péust 20525

Jamès trover qui le péust.

Ceste de li pestre ne cesse;

Et por ce que soef le presse[63],

Cist mastins li pent as mameles

Qu'el a tribles, non pas jumeles.

Ses trois groins en son sain li muce,

Et la groignoie et tire et suce.

N'onc ne fu, ne jà n'iert sevrés,

Si ne quiert-il estre abevrés

D'autre let, ne ne li demande

Estre péus d'autre viande,

Fors solement de cors et d'ames;

Et el li giete hommes et fames

A monciaus en sa trible geule.

Ceste là li pest toute seule,

Et tous jors emplir la li cuide,

Mès el la trueve tous jors vuide,

Combien que de l'emplir se paine.

De son relief sunt en grant paine

Les trois ribaudes felonnesses,

Des felonnies vengeresses,

Alecto et Thesiphoné,

Car de chascune le non é.

La tierce ra non Megera

Qui tous, s'el puet, vous mengera.

Ces trois en enfer vous atendent;

Ceus lient, batent, fustent, pendent,

Hurtent, hercent, escorchent, foulent,

Noient, ardent, greillent et boulent

Devant les trois prevoz léans

En plain consistoire séans,

Ceus qui firent les felonnies

Quant il orent ès cors les vies.

[p. 247]

Et de faim enragé mourrait 20795

Si la garce tant ne l'aidait.

Car nulle, hormis elle peut-être,

Ne trouverait-il pour le paître.

Elle le paît à chaque instant,

Et quand la soif le va pressant,

Lors il se pend à ses mamelles

Qu'elle a triples, non pas jumelles,

Et suce et grogne, et sur son sein

Étale son triple grouin.

Son nourrisson elle ne sevre

Jamais, et pour calmer sa fièvre

Ne lui verse pas d'autre lait

Ni d'autre aliment ne le paît,

Fors seulement de corps et d'âmes.

Elle lui jette hommes et femmes

En sa triple gueule à monceaux,

Car il ne veut autres morceaux;

Toujours emplit la gueule avide,

Mais constamment la trouve vide,

Combien qu'elle s'aille peinant.

Ses reliefs guettent fixement

Les trois ribaudes félonnesses

De tous les crimes vengeresses:

C'est Alecto, Tysiphonè

(Car de chacune le nom sai),

Et la troisième, c'est Mégère

Qui tous vous dévorer espère.

Elles attendent en enfer

Pour fustiger, pendre, étouffer,

Noyer, fouler, écorcher, battre,

Piller, griller, rôtir en l'âtre,

Devant les trois prévôts béants

En plein consistoire séants,

[p. 248]

Cil par lor tribulacions 20559

Escorcent les confessions

De tous les maus qu'il onques firent

Dès icele ore qu'il nasquirent.

Devant eus tous li pueple tremble.

Si sui-ge trop coars, ce semble,

Se ces prevoz nomer ci n'os:

C'est Radamantus et Minos,

Et le tiers Eacus lor frere.

Jupiter à ces trois fu pere.

Cist trois, si cum l'en les renomme,

Furent au siecle si prodomme,

Et justice si bien maintindrent,

Que juges d'enfer en devindrent.

Tel guerredon lor en rendi

Pluto qui tant les attendi,

Que les ames des cors partirent,

Où tel office déservirent.

* * * * *

Por Diex, seignor, que là n'ailliés,

Contre les vices batailliés,

Que Nature nostre maistresse

Me vint hui conter à ma messe:

Tous les me dist, onc puis ne sis[64].

Vous en troverés vingt et sis

Plus nuisans que vous ne cuidiés;

Et se vous estes bien vuidiés

De l'ordure de tous ces vices,

Vous n'enterrés jamès ès lices

Des trois garces devant nommées

Qui tant ont males renommées,

Ne ne craindrés les jugemens

Des prevos plains de dampnemens.

[p. 249]

Ceux qui firent les félonies 20829

Durant tout le cours de leurs vies.

Ceux-là, par tribulations,

Arrachent les confessions

De tretous les maux qu'accomplirent

Les humains du jour qu'ils naquirent.

Mais trop couard je semblerais

Si ces prévôts nommer n'osais.

Jupiter des trois fut le père:

C'est Minos des autres le frère,

Eaque et Rhadamante enfin,

Devant qui tout le genre humain

Tremble. Des trois comme on les nomme,

Chacun était si bon prud'homme

Et justice si bien maintint,

Que juge dans l'enfer devint.

Par leurs vertus ils méritèrent,

Quand leurs âmes leurs corps quittèrent,

Que Pluton ce divin mandat

Pour récompense leur donnât.

Pour Dieu, seigneurs, bataille dure,

Livrez aux vices que Nature

A la messe me vint ce jour,

Toute en pleurs, compter sans détour.

Céans je viens de les entendre;

D'horreur c'est à votre cœur fendre!

Vous en trouverez vingt et six,

Mais quand vous vous serez blanchis

De l'ordure de tous les vices,

Vous n'entrerez jamais aux lices

Ni ne craindrez les jugements

Des prévôts pleins de damnements,

Ni des garces devant nommées

Qui tant ont males renommées.

[p. 250]

Ces vices conter vous voldroie, 20591

Mès d'outrage m'entremetroie;

Assés briefment les vous expose

Li jolis Rommant de la Rose:

S'il vous plaist, là les regardés,

Por ce que d'aus miex vous gardés.

Pensés de mener bonne vie,

Aut chascuns embracier s'amie,

Et son ami chascune embrace,

Et baise, et festoie, et solace;

Et loiaument vous entr'amés,

Jà n'en devés estre blasmés;

Et quant assés aurés joé,

Si cum ge vous ai ci loé,

Pensés de vous bien confessier

Por bien faire, et por mal lessier,

Et reclamés le Roi célestre

Que Nature reclame à mestre.

Cil en la fin vous secorra,

Quant Atropos vous enforra:

Cil est salus de cors et d'ame,

C'est li biau miroer ma dame;

Ja ma dame riens ne séust,

Se ce bel miroer n'éust.

Cil la governe, cil la rieule,

Ma dame n'a point d'autre rieule,

Quanqu'ele set, il li aprist

Quant à chamberiere la prist.

Or voil, Seignor, que ce sermon

Mot à mot, si cum vous sermon,

Et ma dame ainsinc le vous mande,

Que chascuns si bien i entende

(Car l'en n'a pas tous jors son livre,

Si r'est uns grans anuis d'escrivre),

[p. 251]

Si trop abuser ne craignais 20863

Ces vices je vous conterais;

Mais moult brèvement les expose

Le joli Roman de la Rose.

Là s'il vous plait les regarder,

Vous pourrez d'eux mieux vous garder.

Pensez à mener bonne vie;

Que chacun embrasse sa mie

Et festoie, et pour son amant

Que chaque amie en fasse autant.

Aimez-vous de toute votre âme,

Et jamais vous n'aurez de blâme;

Et quand vous aurez travaillé,

Comme je vous l'ai conseillé,

A confesse implorez le maître

De Nature, Dieu le grand prêtre,

Qui en la fin vous secourra,

Quand Atropos vous détruira.

C'est le salut de corps et d'âme,

C'est le beau miroir de ma dame;

Oncques ma dame n'eût rien su

Si ce beau miroir n'eût tenu,

Qui la gouverne et qui la règle

(Ma dame n'a point d'autre règle).

Ce qu'elle sait il lui apprit

Quand pour chambrière il la prit.

Or pour que chacun bien entende

(Et ma dame aussi le demande),

Seigneurs, mot à mot la leçon

Qu'elle mit en ce beau sermon

(Car livre on ne peut toujours lire,

Et c'est trop grand ennui d'écrire),

Par cœur je veux que l'appreniez

Pour que, n'importe où vous veniez,

[p. 252]

Que tout par cuer les retengniés, 20625

Si qu'en quel leu que vous vengniés,

Par bors, par chastiaus, par cités,

Et par viles les recités,

Et par yver et par esté,

A ceus qui ci n'ont pas esté.

Bon fait retenir la parole,

Quant ele vient de bonne escole,

Et meillor la fait raconter;

Moult en puet-l'en en pris monter.

Ma parole est moult vertueuse,

Ele est cent tans plus précieuse

Que saphirs, rubis, ne balai.

Biaus seignor, ma dame en sa lai

A bien mestiers de preschéors

Por chastier les pechéors

Qui de ses rigles se desvoient,

Que tenir et garder devroient.

Et se vous ainsinc préeschiés,

Jà ne serés empéeschiés,

Selonc mon dit et mon acort,

Mès que le fait au dit s'acort,

D'entrer où parc du champ joli

Où ses brebis conduit o li

Saillant devant par les herbis

Le fiz de la virge berbis,

O toute sa blanche toison,

En prez qui, non pas à foison,

Mès à compaignie escherie,

Par l'estroite sente serie

Qui toute est florie et herbuë,

Tant est poi marchie et batuë,

S'en vont les berbietes blanches,

Bestes debonnaires et franches,

[p. 253]

Par cité, château, bourg ou ville, 20897

Les récitiez comme évangile,

Et par hiver, et par été,

A ceux qui ci n'ont pas été.

Bon fait retenir la parole

Quand elle vient de bonne école,

Et meilleure est à raconter,

On en peut moult en prix monter.

Ma parole est moult vertueuse;

Elle est certes plus précieuse

Que saphirs et rubis cent fois.

Beaux seigneurs, ma dame ses lois

A grand besoin que les bons prêchent

Pour châtier tous ceux qui pèchent,

Ses bonnes règles violant,

Que si bon fait garder pourtant.

Et si vous faites bien en sorte

Que, faits et dits, tout se rapporte

En vous, si l'exemple prêchez,

Vous ne serez point empêchés

D'entrer en la gente pâture

Où ses brebis mène à grand'cure

Bondissantes par les herbis,

Le fils de la vierge brebis

A la toison blanche et jolie.

Là-haut, en gente compagnie,

Mais non pas à foison, l'Agneau

Divin conduit son blanc troupeau

A la verdoyante prairie,

Par l'étroite sente fleurie

Couverte d'un gazon touffu,

Tant il est peu des pieds battu;

Là vont les brebiettes blanches,

Bêtes débonnaires et franches,

[p. 254]

Qui l'herbete broutent et paissent, 20659

Et les floretes qui là naissent.

Mès sachiés qu'il ont là pasture

De si vertueuse nature,

Que les délitables floretes

Qui là naissent fresches et netes,

Que cuillent où printens puceles,

Tant sunt fresches, tant sunt noveles,

Cum esteles reflamboians

Par les herbetes verdoians

Au matinet à la rousée,

Tant ont toute jor ajornée

De lor propres biautés naïves;

Fines colors, fresches et vives

N'i sunt pas au soir enviellies,

Ains i puéent estre cuellies

Itex le soir comme le main,

Qui au cuellir vuet metre main;

N'el ne sunt point, sachiés de certes,

Ne trop closes, ne trop overtes,

Ains flamboient par les herbages

El meillor point de lor aages:

Car li solaus léens luisans,

Qui ne lor est mie nuisans,

Ne ne degaste les rousées

Dont el sunt toutes arousées,

Les tient adés en biautés fines,

Tant lor adoucist les racines.

Si vous di que les berbietes

Ne des herbes, ne des floretes

Jamès tant brouter ne porront,

Cum tous jors brouter les vorront,

Que tous jors nes voient renaistre,

Tant les sachent brouter ne paistre.

[p. 255]

L'herbette emmi les fleurs paissant 20931

Dans ce bocage ravissant.

Mais sachez qu'elles ont pâture

De si vertueuse nature,

Que toujours les gentils bouquets

Qui partout naissent frais et nets,

Printaniers atours des pucelles,

Ont feuilles fraîches et nouvelles,

Comme étoiles et diamants

Par l'herbe verte scintillants,

Au matinet, à la rosée,

Et sans connaître la vesprée

Gardent leurs natives splendeurs.

Leurs fraîches et vives couleurs

N'y sont pas le soir envieillies,

Mais y peuvent être cueillies

Le soir, tout comme le matin,

Par qui peut y mettre la main;

Oncques n'y sont fleurettes certes

Ni trop closes ni trop ouvertes,

Mais s'étalent par le gazon

Au meilleur point de leur saison;

Car tant adoucit leurs racines,

Que toujours en leur beauté fines

Les tient le soleil bienfaisant,

Qui ne leur est oncques nuisant,

Ni ne vient gâter les rosées

Dont elles sont tout arrosées.

En vain, vous dis-je, brouteront,

Autant comme brouter voudront,

Toutes ces gentes brebiettes

Les tendres herbes et fleurettes;

Elles renaissent à l'instant

Fraîches et belles comme avant.

[p. 256]

Plus vous di, nel' tenés à fables, 20693

Qu'el ne sunt mie corrumpables,

Combien que les berbis les broutent,

Cui les pastures rien ne coustent:

Car lor piaus ne sunt pas venduës

Au derrenier, ne despenduës

Lor toisons por faire dras langes,

Ne covertoirs à gens estranges,

Jà ne seront d'aus estrangies,

Ne lor chars en la fin mangies,

Ne corrumpuës, ne maumises,

Ne de maladies sorprises;

Mès sans faille, quoi que ge die,

Du bon pastor ne di-ge mie

Qui devant soi paistre les maine,

Qu'il ne soit vestus de lor laine.

Si nes despoille-il, ne ne plume,

Ne lor tolt le pois d'une plume:

Mès il li plest et bon li semble

Que sa robe la lor resemble.

Plus dirai, mès ne vous anuit,

C'onques n'i virent nestre nuit;

Si n'ont-il qu'ung jor solement,

Mès il n'a point d'avesprement,

Ne matin n'i puet commencier,

Tant se sache l'aube avancier.

Car li soirs au matin s'asemble,

Et li matins le soir resemble.

Autel vous di de chascune hore;

Tous jors en ung moment demore

Cis jors qui ne puet anuitier,

Tant sache à li la nuit laitier:

N'il n'a pas temporel mesure

Cis jors tant biaus qui tous jors dure,

[p. 257]

Bien plus, ne le tenez, pour fables, 20965

Point ne sont-elles corrompables,

Combien que broutent les brebis,

Qui paissent là sans nuls soucis,

Car leurs peaux ne seront vendues

Jamais, ni leurs toisons tondues,

Pour faire draps gros ou légers,

Ni manteaux pour des étrangers;

Jamais n'en seront allégées

Ni leurs chairs en la fin mangées,

Ni ne seront leurs corps battus,

Ni malades, ni corrompus.

Mais toutefois, quoique je die,

Du bon pasteur ne dis-je mie

Qui les mène paître en son pré,

Qu'il ne soit de laine paré.

Il ne les dépouille ni plume,

Ne leur prend le poids d'une plume,

Mais veut être tant seulement

Tout comme elles vêtu de blanc.

Et puis écoutez bien encore.

La nuit oncques ne décolore

Ni l'aube rose du matin

N'éclaircit leur beau ciel serein;

Car le soir au matin s'assemble

Et le matin au soir ressemble;

Elles n'ont qu'un jour seulement

Sans fin et sans commencement,

Et de même il est de chaque heure;

Toujours en un moment demeure

Ce jour qui ne peut anuiter,

Qu'en vain la nuit voudrait lutter;

Ce jour tant beau qui toujours dure

Ne connaît du temps la mesure

[p. 258]

Et de clarté présente rit: 20727

Il n'a futur ne préterit,

Car qui bien la vérité sent,

Tuit li trois tens i sunt présent,

Liquex présent le jor compasse;

Mès ce n'est pas présent qui passe

En partie por defenir,

Ne dont soit partie à venir;

N'onc preterit present n'i fu,

Et si vous redi que li fu-

Turs n'i aura jamès presence,

Tant est d'estable permanence.

Car li solaus resplandissans

Qui tous jors lor est parissans.

Fait le jor en ung point estable,

Tel cum en printens pardurable:

Si bel ne vit, ne si pur nus,

Néis quant regnoit Saturnus

Qui tenoit les dorés aages,

Cui Jupiter fist tant d'outrages

Son filz, et tant le tormenta,

Que les coilles li sousplenta.

Mès certes, qui le voir en conte,

Moult fait à prodomme grant honte

Et grant damage, qui l'escoille,

Car qui des coilles le despoille,

Jà soit ce néis que ge taise

Sa grant honte et sa grant mesaise,

Au mains de ce ne dout-ge mie,

Li tolt-il l'amor de s'amie,

Jà si bien n'iert à li liés;

Ou s'il iert espoir mariés,

Puis que si mal va ses affaires,

Pert-il, jà tant n'iert débonnaires,

[p. 259]

Et d'éternelle clarté rit. 20999

Il n'a futur ni prétérit,

Le présent tout le jour compasse;

Mais ce n'est pas présent qui passe

Pour soudain passé devenir

Ni dont soit partie à venir,

Dans le présent qui les rassemble

Les trois temps sont fondus ensemble;

Onc prétérit présent n'y fut,

Et je déclare que le fu-

Tur n'y aura jamais présence,

Tant est de stable permanence.

Car le ciel est resplendissant

Qui toujours leur est paraissant,

Fixe le jour en un point stable,

Comme en printemps inaltérable.

Si beau ni si pur il n'était,

Voire quand Saturne régnait,

Qui maintenait d'or le bel âge,

A qui Jupin fit tant d'outrage,

Son fils, et tant le tourmenta

Que les couilles lui déplanta.

Mais pour qui vérité raconte,

Celui-là certes fait grand' honte

Et dommage par trop affreux,

Quand à prudhomme valeureux

Par malice il tranche la couille.

Car qui des couilles le dépouille,

Sans parler de sa grand' douleur,

De sa grand' honte et sa fureur

(De ceci ne douté-je mie),

Lui ravit l'amour de sa mie

A qui ne sera plus lié

Si bien, et s'il est marié,

[p. 260]

L'amor de sa loial moillier. 20761

Grans pechiés est d'omme escoillier[65],

Ensorquetout cil qui l'escoille

Ne li tolt pas sans plus la coille[66],

Ne s'amie que tant a chiere,

Dont jamès n'aura bele chiere,

Ne sa moillier, car c'est du mains,

Mès hardement et muers humains

Qui doivent estre es vaillans hommes:

Car escoilliés, certain en sommes,

Sunt coars, pervers, et chenins,

Por ce qu'il ont muers femenins.

Nus escoilliés certainement

N'a point en soi de hardement,

Se n'est espoir en aucun vice,

Por faire aucune grant malice:

Car à faire grans déablies

Sunt toutes fames trop hardies.

Escoillié en ce les resemblent,

Por ce que lor muers s'entresemblent;

Ensor que tout li escoillieres,

Tout ne soit-il murtriers, ne lierres,

Ne n'ait fait nul mortel pechié,

Au mains a-il de tant pechié,

Qu'il a fait grant tort à Nature

De li tolir s'engendréure.

Nes escuser ne l'en sauroit,

Jà si bien pensé n'i auroit,

Au mains ge; car se g'i pensoie,

Et la vérité recensoie,

Ains porroie ma langue user,

Que l'escoilleor escuser

De tel pechié, de tel forfait,

Tant a vers Nature forfait.

[p. 261]

Puisque si mal va son affaire, 21033

L'Amour de son épouse chère

Il ne gardera pas entier.

C'est grand péché d'homme écouiller[65],

Car celui qui quelqu'un écouille

Ne lui prend seulement la couille

Ni l'amour de sa mie avec,

Ses caresses et son respect

(A plus forte raison sa femme),

Mais la vertu, la grandeur d'âme,

En un mot, les mœurs des vaillants.

Car couards sont, traîtres, méchants,

Les écouillés, certains en sommes,

Puisqu'ont mœurs de femme et sont hommes.

Nul écouillé, c'est reconnu,

N'a ni courage, ni vertu;

Il n'a que l'audace du vice

Pour faire aucune grand' malice.

Des écouillés femmes sont sœurs,

Puisqu'elles ont les mêmes mœurs,

Or à faire grand' diableries

Sont toutes femmes trop hardies.

En sorte que tout écouilleur,

Ne fût-il meurtrier, voleur,

Eût-il de mortel péché pure

La conscience, qu'à Nature,

Quand sa fécondité ravit,

Trop grande injure et grand tort fit.

Nul n'y saurait trouver excuse;

Car le cœur toujours s'y refuse,

Le mien du moins. J'ai beau penser

Et la vérité recenser,

Nul doute que ma langue n'use

Avant que l'écouilleur n'excuse,

[p. 262]

Mès quelcunques pechiés ce soit, 20795

Jupiter force n'i faisoit,

Mès que sans plus à ce venist

Que le regne en sa main tenist.

Et quant il fu rois devenus,

Et sires du monde tenus,

Si bailla ses commandemens,

Ses lois, ses establissemens,

Et fist tantost tout à délivre

Por les gens enseignier à vivre,

Son ban crier en audience,

Dont ge vous dirai la sentence.

Le roman de la rose - Tome IV · 第 35 / 71 题