CII

En l'ost d'Amour, devant Vénus,

Oyez ci comment Génius,

Le vaillant prêtre, par grand' cure,

Les commandements de Nature

A chacun prêche et leur apprend

A quelle œuvre Nature tend.

Par l'autorité de Nature

Oui de tout le monde a la cure,

Connétable et grand serviteur

Du sempiternel empereur,

Qui sied en la tour souveraine

De la noble cité mondaine,

Dont Nature ministre il fit,

Qui tout administre et régit

Des étoiles par l'influence

Qui toutes règlent l'ordonnance

Selon le droit impérial

Dont Nature est l'official,

Qui toutes choses a fait naître

Dès que le monde reçut l'être,

[p. 228]

Et lor donna terme ensement 20227

De grandor et d'acroisement;

N'onques ne fist riens por néant

Sous le ciel qui va tornoiant

Entor la terre sans demore,

Si haut dessouz comme desore;

Ne ne cesse ne nuit, ne jor,

Mès tous jors torne sans sejor:

Soient tuit escommenié

Li desloial, li renié,

Et condampné sans nul respit

Qui les euvres ont en despit,

Soit de grant gent, soit de menuë,

Par qui Nature est sostenuë.

Et cis qui de toute sa force

De Nature garder s'efforce,

Et qui de bien amer se paine,

Sans nule pensée vilaine,

Mès que loiaument i travaille,

Floris en paradis s'en aille,

Mès qu'il se face bien confés,

G'en prens sor moi trestout les fés

De tel pooir cum ge puis prendre,

Jà pardon n'en portera mendre.

Mal lor ait Nature donné

As faus dont j'ai ci sermonné,

Grefes, tables, martiaus, enclumes[58],

Selonc les lois et les coustumes,

Et sos à pointés bien aguës

A l'usage de ses charruës,

Et jachieres non pas perreuses,

Mès plantéives et herbeuses,

Qui d'arer et de cerfoïr

Ont mestier, qui en vuet joïr,

[p. 229]

Et limita pareillement 20495

Leur grandeur, leur accroissement,

Qui ne fit nulle chose vaine

Dessous le ciel, qui se promène

Entour la terre, nuit et jour,

Et toujours tourne sans séjour,

Et toujours garde sa distance,

Quand dessus ou dessous s'avance:

Que soient tous excommuniés

Les desloyaus, les reniés,

Et condamnés sans pitié vaine,

Qui les œuvres prennent en haine

D'où reçoit Nature soutien,

Soit grands seigneurs, soit gens de rien!

Mais tel qui de toute sa force

De Nature garder s'efforce

Et bien aime, comme il le doit,

S'en aille au paradis tout droit!

Il en aura grâce plénière,

Car, autant que je le puis faire,

S'il observe de Dieu la loi,

De ce jour, je prends tout sur moi.

* * * * *

Que, selon les lois et coutumes,

Poinçons, tables, marteaux, enclumes[58],

Mais pour leur malheur, soient donnés

Par Nature à ces forcenés,

Et socs à pointes bien aiguës

A l'usage de ses charrues,

Et terrains non pas rocailleux,

Mais plantureusement herbeux,

Qui de culture et d'arrosage

Ont besoin, quand arrive l'âge,

[p. 230]

Quant il n'en vuelent laborer, 20261

Por li servir et honorer;

Ains vuelent Nature destruire,

Quant ses enclumes vuelent fuire,

Et ses tables et ses jachieres,

Qu'el fist précieuses et chieres,

Por ses choses continuer,

Que mort ne les poïst tuer.

Bien déussent avoir grant honte

Cil desloial dont ge vous conte,

Quant il ne daignent la main metre

Es tables por escrire letre,

Ne por faire emprainte qui pere.

Moult sunt d'entencion amere,

Qu'el devendront toutes mossuës

S'el sunt en oidive tenuës,

Quant sans cop de martel ferir

Lessent les enclumes perir.

Or s'i puet la ruïlle embatre,

Sans oïr marteler, ne batre;

Les jachieres, qui n'i refiche

Le soc, redemorront en friche,

Vis les puisse-l'en enfoïr,

Quant les ostilz osent foïr

Que Diex de sa main entailla,

Quant à ma dame les bailla,

Qui por ce les li volt baillier,

Qu'el séust autiex entaillier,

Por donner estres pardurables

As créatures corrumpables.

Moult euvrent mal, et bien le semble;

Car se tretuit li homme ensemble

Soixante ans foïr les voloient,

Jamès hommes n'engenderroient.

[p. 231]

Puisqu'ils ne veulent pas ouvrer 20527

Pour la servir et honorer!

Quand ses tables ni ses jachères

Qu'elle fit si belles et chères,

Pour ses œuvres continuer

Que Mort ainsi ne peut tuer,

Quand ses enclumes ils méprisent,

Oui, c'est Nature qu'ils détruisent.

Certe, ils devraient grand' honte avoir,

Ces monstres qu'ici vous fais voir,

Quand ils ne daignent la main mettre

Aux tables, pour écrire lettre,

Ni laisser leur empreinte. Ils sont

Trop amers! Car tôt deviendront

Les enclumes toutes moussues

S'elles sont oisives tenues,

Quand, sans coup de marteau férir,

Ils les laissent ainsi périr.

Les jachères, si l'on n'y fiche

Le soc, demeureront en friche;

De rouille l'enclume bientôt

Rougit, quand se tait le marteau.

Que tout vivants enfouis soient

Tous ceux qui les outils n'emploient

Que Dieu de sa main a taillés,

Et qu'à ma dame il a baillés

Pour donner la vie éternelle

A créature temporelle,

Car il les lui voulut bailler

Pour qu'elle en sût d'autres tailler.

Ceux-là font mal, et bien le semble,

Car si tous les hommes ensemble

Les voulaient laisser soixante ans,

Ils n'engendreraient point d'enfants,

[p. 232]

Et se ce plaist à Diex sans faille, 20295

Dont vuet-il que le monde faille,

Ou les terres demorront nuës

A pueplier as bestes muës,

S'il noviaus hommes ne faisoit,

Se refaire les li plaisoit,

Ou ceus féist résusciter

Por la terre arriers habiter;

Et se cil virge se tenoient

Soixante ans, de rechief faudroient,

Si que, se ce li devoit plaire,

Tous jors les auroit à refaire.

Et s'il ert qui dire volsist

Que Diex le voloir en tolsist

A l'ung par grace, à l'autre non,

Por ce qu'il a si bon renon,

N'onques ne cessa de bien faire,

Donc li redevroit-il bien plaire,

Que chascuns autretel féist,

Si qu'autel grace en li méist.

Si r'aurai ma conclusion

Que tout aille à perdicion.

Ge ne sai pas à ce respondre,

Se foi n'i vuet créance espondre;

Car Diex en lor commencement

Les ame tous onniement,

Et donne raisonnables ames

Ausinc as hommes cum as fames.

Si croi qu'il voldroit de chascune,

Non pas tant seulement de l'une,

Que le meillor chemin tenist

Par quoi plus-tost à li venist.

S'il vuet donques que virge vive

Aucuns, por ce que miex le sive,

[p. 233]

Et les terres resteraient nues 20561

A repeupler aux bêtes mues,

Ou bien c'est que Dieu, sans mentir,

Veut laisser le monde périr,

A moins qu'il ne lui plaise faire

Nouveaux hommes naître sur terre

Ou bien les morts ressusciter

Pour la terre encore habiter.

Et si voulaient rester pucelles

Soixante ans toutes les femelles,

Déréchef le monde mourrait,

A refaire toujours serait.

Et si quelqu'un dit que par grâce

Dieu fait que tel vouloir trépasse

Au cœur de l'un, de l'autre non

(Car il a certes bon renom

Et ne cessera de bien faire),

Donc il lui dut sans doute plaire

Que chacun de la sorte agît,

Pourquoi telle grâce en lui mit:

Adonc il me faudra conclure

A perdition de Nature.

Car certes je ne sais comment

Répondre à ce bel argument,

Si la Foi, par bonne sentence,

N'éclaircit pareille croyance.

Car Dieu, dès le commencement,

Les aime tous également

Et donne raisonnables âmes

Aux hommes aussi bien qu'aux femmes,

Et je crois qu'il veut que chacun,

Et non pas tant seulement l'un,

Toujours le meilleur chemin tienne

Par lequel à lui plus tôt vienne.

[p. 234]

Des autres por quoi nel' vorra? 20329

Quele raison l'en destorra?

Donc semble-il qu'il ne li chausist

Se généracion fausist.

Qui voldra respondre, respoingne[59],

Ge ne sai plus de la besoingne:

Viengnent devin qui en devinent[60],

Qui de ce deviner ne finent.

* * * * *

Mès cil qui des grefes n'escrivent,

Par qui les mortex tous jors vivent,

Es beles tables précieuses

Que Nature, por estre oiseuses,

Ne lor avoit pas aprestées,

Ains lor avoit por ce prestées

Que tuit i fussent escrivans,

Cum tuit et toutes en vivans.

Cil qui les deux martiaux reçoivent,

Et n'en forgent si cum il doivent

Droitement sus la droite enclume;

Cil qui lor peschiés si enfume

Par lor orgoil qui les desroie,

Qu'il despisent la droite voie

Du champ bel et plantéureus,

Et vont comme maléureus

Arer en la terre déserte,

Où lor semence va à perte,

Ne jà n'i tendront droite ruë,

Ains vont bestornant la charruë,

Et conferment lor euvres males

Par excepcions anormales,

Quant Orphéus vuelent ensivre[61],

Qui ne sot arer ne escrivre,

[p. 235]

S'il impose aux uns de rester 20595

Vierges, pour son los mériter,

Pourquoi pas les autres de même?

Quelle est donc sa raison suprême?

A ce compte, peu lui ferait

Si génération manquait.

Qui voudra répondre réponde;

C'est pour moi chose trop profonde;

Aux devins je laisse le soin[60],

S'ils peuvent, d'éclaircir ce point.

Mais ceux qui des poinçons n'écrivent,

Par qui les mortels toujours vivent,

Sur les belles tablettes, las!

Que la Nature n'avait pas

Pour rester vierges apprêtées,

Mais leur avait pour ce prêtées

Que tous y fussent écrivants

Et toutes, tant que sont vivants:

Ceux qui les deux marteaux reçoivent

Et n'en forgent pas comme ils doivent

Sur la bonne enclume, tous ceux

Qui masquent leurs vices honteux

D'un vain orgueil qui les dévoie,

Et méprisent la bonne voie

Du terrain bel et plantureux,

Et s'en vont comme malheureux,

De travers tournant la charrue,

Par une abominable rue,

Labourer en terrain désert

Où toute semence se perd,

Et vont souillant leurs œuvres mâles

Par exceptions anormales,

Suivant l'exemple d'Orphéus[61]

Qui labourer ne voulait plus

[p. 236]

Ne forgier en la droite forge, 20361

Pendus soit-il parmi la gorge!

Quant tex rieules controva,

Vers Nature mal se prova.

Cil qui tel mestresse despisent,

Quant à rebors ses letres lisent,

Et qui por le droit sans entendre,

Par le bon chief nes vuelent prendre,

Ains parvertissent l'escriture

Quant il viennent à la lecture,

Ont tous l'escommeniement

Qui tous les met à dampnement,

Puis que là se vuelent aerdre;

Ains qu'il muirent, puissent-il perdre

Et l'aumosniere et les estales

Dont il ont signes d'estre mâles!

Perte lor viengne des pendans

A quoi l'aumoniere est pendans!

Les martiaus dedans atachiés

Puissent-il avoir errachiés!

Li grefes lor soient tolu,

Quant escrivre n'en ont volu

Dedens les précieuses tables

Qui lor estoient convenables!

Et des charruës et des sos,

S'il n'en arent à droit, les os

Puissent-il avoir depeciés,

Sans jamès estre redreciés!

Tuit cil qui ceus voldront ensivre,

A grant honte puissent-il vivre!

Li lor pechiés ors et orribles

Lor soit dolereus et penibles,

Qui par tous leus fuster les face,

Si que l'en les voie en la face!

[p. 237]

Ni forger en la droite forge, 20629

Ceux-là soient pendus par la gorge!

Qui telles règles controuva

Vers Nature vil se prouva!

Oui, que tous ceux qui la méprisent,

Quand à rebours ses lettres lisent,

Et pour entendre vérité

Les prennent du mauvais côté,

Et pervertissent l'écriture

Quand en viennent à la lecture,

Qu'ils aillent à damnation

Par l'excommunication,

Puisqu'en telle œuvre ils se fourvoient!

Avant mourir, que pourrir voient

L'aumônière et l'outil sacré

Signes de leur virilité,

Que les pendants à perte viennent

Qui leur aumônière soutiennent,

Et qu'enfin leur soient arrachés

Les marteaux dedans attachés!

Que le poinçon on leur déchire,

Dont ils ne veulent pas écrire

Dessus les tableaux précieux

Qui pourtant leur convenaient mieux!

Et que des socs et des charrues,

S'ils en font œuvres défendues,

Les os soient à fond dépecés

Sans jamais être redressés!

Et tous ceux qui les voudront suivre

A grand' honte puissent-ils vivre!

Que leur vice sale et hideux

Leur soit pénible et douloureux;

Qu'il soit écrit dessus leur face,

Et partout fustiger les fasse!

[p. 238]

Por Dieu, Seignor, vous qui vivés, 20395

Gardés que tex gens n'ensivés;

Soiés es euvres natureus

Plus vistes que uns escureus,

Et plus legiers et plus movans

Que ne puet estre oisel ne vans.

Ne perdés pas cest bon pardon,

Trestous vos peschiés vous pardon,

Por tant que bien i travailliés.

Remués-vous, tripés, sailliés,

Ne vous lessiés pas refroidir,

Ne trop vos membres enroidir;

Metés tous vos ostiz en euvre;

Assés s'eschaufe qui bien euvre.

Le roman de la rose - Tome IV · 第 33 / 71 题