XII

Dès le premier coup d'oeil jeté sur sa femme, Jacques comprit qu'elle le

soupçonnait et prévit la possibilité d'une explication pénible.

Toutefois, persuadé que la jalousie de Thérèse était purement

instinctive et ne se fondait que sur de vagues suspicions, il résolut de

payer d'audace et de répondre à ses interrogations du ton dégagé et avec

l'assurance d'un homme qui n'a rien a se reprocher.

--Comment! s'écria-t-il, tu n'es pas couchée?

En entendant venir son mari, Thérèse avait eu d'abord grand'peine à

réprimer un mouvement d'indignation. Mais, quand elle eut rapidement

constaté l'aplomb du coupable, elle reprit possession d'elle-même et

préféra, avant d'éclater, le laisser s'embarrasser dans ses propres

mensonges. D'ailleurs elle ne pouvait croire encore à une complète

duplicité et peut-être s'attendait-elle, de la part de Jacques, sinon à

une soudaine expression de repentir, du moins à quelques marques de

confusion.

--Non, répondit-elle, j'étais inquiète et je n'ai pas voulu m'endormir

avant de te savoir rentré... T'es-tu amusé à ta soirée?

--Mais oui, assez, répliqua-t-il, enchanté du tour que prenait

l'interrogatoire.

--A quoi avez-vous passé votre temps?

--Nous avons fait un whist et bu du thé.

--C'est un divertissement médiocre... Etiez-vous nombreux?

--Quatre en tout, moi compris.

--J'imaginais que vous étiez peut-être allés au Corso... Il n'y avait

pas de dames avec vous? ajouta Thérèse sarcastiquement.

--Quelle idée! A quel propos me demandes-tu cela?

--Mon Dieu, en carnaval, c'eût été tout naturel... Et puis,

poursuivit-elle en accentuant ironiquement ses paroles et en fixant ses

yeux sur le veston de Jacques, cela m'expliquerait la provenance de ces

fleurs qui décorent ta boutonnière...

Jacques, déconcerté, abaissa un regard sur son veston et y aperçut les

tubéreuses dérobées à Mania. Il avait oublié de les enlever avec sa robe

de moine.

--Hein! balbutia-t-il, interdit, ces tubéreuses... Ah! oui, une

plaisanterie de Lechantre.

Cette fois, Thérèse ne put se contenir.

--Tenez, dit-elle en éclatant, ne vous empêtrez pas davantage dans vos

mensonges... Vous n'êtes pas encore fait a ce métier-là!

--Moi, je mens? protesta-t-il en rougissant.

--Oui, vous mentez, affirma Thérèse, et j'en ai honte pour vous... Vous

n'étiez pas chez le baron Herder, mais au Corso... Vous n'y êtes pas

allé en compagnie de Lechantre, mais bien en tête-à-tête avec une

femme... N'essayez pas de nier... Je vous ai suivi, je vous ai vu sortir

de chez le costumier et monter dans le landau de cette dame!

Devant ces accusations articulées avec preuves à l'appui, Jacques

perdait contenance. Il sentit que toute dénégation devenait inutile. En

même temps, de désagréables réflexions se succédèrent rapidement dans

son esprit. Il eut conscience du désastre qui menaçait la paix de son

intérieur conjugal, de la peine qu'il infligeait à Thérèse et du chagrin

qu'éprouverait la petite mère, si elle venait à savoir ce qui se

passait. Puis, simultanément, il songea que la découverte de ce

commencement d'infidélité le forcerait à rompre toute relation avec

Mania Liebling et cela acheva de le troubler en l'exaspérant. Il

s'irrita contre lui-même, contre l'espionnage de la jeune femme, contre

la fatalité qui donnait la proportion d'une faute irrémissible à ce

qu'il se plaisait à considérer comme un péché véniel.--Après tout, selon

son indulgente estimation, son crime se réduisait à une flirtation un

peu vive; l'infidélité n'avait pas été consommée et il lui semblait

souverainement injuste qu'on poussât ainsi les choses au tragique.

Furieux d'avoir été mis dans son tort, il ne trouvait d'autre moyen de

se tirer d'affaire que de prendre à son tour l'offensive. Aussi, quand

Thérèse surexcitée par son silence eut ajouté d'un ton provocant:

--Cette dame était la baronne Liebling, ayez donc le courage de

l'avouer!

Il répliqua avec emportement:

--Eh! oui, c'était Mme Liebling... Tu le sais bien, puisque tu as pris

la peine de m'espionner... Si c'est Christine qui t'a donné ce joli

conseil, je lui en fais mon compliment!... C'était Mme Liebling, à qui

j'avais promis hier de lui rendre visite dans sa voiture... Le cas n'est

pas pendable, j'imagine, la chose s'étant passée en landau découvert,

devant des milliers de personnes... Je ne t'en aurais pas fait mystère,

si, dès le début, tu n'avais manifesté une jalousie enfantine. En me

taisant, j'ai simplement voulu ménager des susceptibilités qui,

permets-moi de te le dire, ne sont guère de mise dans ce pays-ci et dans

le monde où nous vivons.

Alors, avec un redoublement de mauvaise humeur, il lui laissa entendre

qu'ayant épousé un artiste, elle devait se soumettre à certaines

obligations qu'impose la nécessité de se créer des relations.--Un

peintre ne devait pas être jugé d'après les préventions qui ont cours

chez les bourgeois, et ce qui semblait une énormité à Rochetaillée était

considéré dans le monde comme une action fort innocente. Une femme

exposée à rencontrer chaque jour des modèles dans l'atelier de son mari

devait montrer un esprit plus tolérant et se défaire de ces mesquines

idées provinciales.--Se grisant de ses propres paroles et s'obstinant à

plaider les circonstances atténuantes, il ne s'apercevait pas de la

cruauté de son argumentation et il aurait continué longtemps ainsi si

Thérèse ne lui avait impétueusement coupé la parole:

--Taisez-vous! murmura-t-elle, ne sentez-vous pas que vos propos me

déchirent le coeur? Ils sont si différents de ceux que vous me teniez

dans le jardin du Prieuré, lorsque vous me demandiez de vous épouser!...

En ce temps-là, c'était moi qui me trouvais trop paysanne pour vivre

dans votre milieu, et c'était vous qui me rassuriez en me répétant que

j'étais la meilleure femme que pût désirer un artiste... Il n'y a pas

trois mois, vous aviez le monde en aversion et vous me proposiez de

vivre dans la plus absolue solitude... Le changement a été prompt! Celle

qui a transformé vos goûts m'a du même coup enlevé votre coeur, et vous

osez me reprocher d'être jalouse de cette créature?... Et quand je suis

navrée de vos mensonges, quand je pleure notre bonheur détruit, notre

intimité brisée par une étrangère, vous ne craignez pas de railler mon

étroitesse d'esprit et mes préjugés de province! Ah! ma province, mon

pauvre petit Prieuré, pourquoi ne m'y avez-vous pas laissée?... Je ne

connaîtrais pas l'atroce chagrin que vous me causez aujourd'hui...

Elle s'était rassise et pleurait silencieusement. En voyant ces larmes

muettes glisser entre les doigts et rouler sur les bras nus de Thérèse,

Jacques fut lentement attendri. Le souvenir des heureux jours du

Prieuré, évoqués douloureusement par la jeune femme, acheva de lui

retourner le coeur. Sa poitrine se serra, ses nerfs se détendirent et

tout d'un coup il s'agenouilla près de Thérèse; il écarta les mains

qu'elle tenait appuyées contre sa figure et voulut, en signe de

repentir, poser ses lèvres sur les yeux mouillés de l'affligée. Mais

d'un geste découragé elle le repoussa et se rejeta en arrière.

--Non, dit-elle, laissez-moi... Ne comprenez-vous pas qu'en ce moment

vos caresses me sont odieuses?... Vous avez encore sur vous l'odeur de

cette femme à qui, sans doute, vous en avez prodigué de pareilles...

--Thérèse, protesta-t-il, je te jure que tu te trompes... Rien de ce que

tu supposes n'est arrivé... Oui, il est vrai, j'ai rencontré hier à la

redoute Mme Liebling et, dans un moment d'étourderie, j'ai accepté

l'offre d'une place dans sa voiture... Une fois l'engagement pris, j'ai

eu peur de passer pour ridicule si je ne le tenais pas. Je suis allé au

rendez-vous et mon seul tort est de te l'avoir caché; mais, pendant

cette promenade, tout s'est borné à de banales galanteries. Je n'aurais

pas dû me prêter aux fantaisies d'une femme coquette et un peu

excentrique, mais je t'en demande humblement pardon... C'est toi seule

que je chéris et toi seule qui possède le meilleur de moi-même.

Hélas! au moment où il murmurait cette amende honorable, il voyait,

entre lui et Thérèse, l'image de Mania s'interposer comme pour donner un

démenti à ses protestations. Tandis qu'il parlait, sa pensée,

invinciblement, retournait sur la route de Villefranche; il ne pouvait

s'empêcher de penser à la blanche forme de Mme Liebling penchée vers

lui, à l'attirante caresse de ses yeux, à son bras nu qu'il avait un

moment tenu prisonnier entre ses mains, et il sentait que, bon gré

malgré, cette apparition tentatrice viendrait, ainsi qu'un regret, se

glisser jusque dans l'intime tête-à-tête de la vie conjugale. Thérèse

aussi, d'ailleurs, semblait en avoir l'intuition, car elle ne se laissa

point fléchir. Les supplications de Jacques n'avaient ni cet élan ni cet

accent convaincu qui vont droit au coeur et en font jaillir une source

de pardonnante tendresse.--La jeune femme hocha tristement la tête.

--Le mal est fait, reprit-elle, et toutes vos protestations ne le

répareront pas. Vous avez vous-même tué la confiance que j'avais en

vous, et, quoi que vous me juriez maintenant, je me dirai toujours:

«Puisqu'il m'a trompée une fois, pourquoi ne me tromperait-il pas

encore?» Du moment où vous avez pu m'abuser par un mensonge, qui

m'assure maintenant de votre sincérité?... Ah! continua-t-elle en se

tordant les mains, c'est cela qui est plus cruel encore que votre

infidélité! Ce qui est affreux, c'est d'être obligée de douter de

l'homme en qui on croyait, c'est de sentir diminuer d'heure en heure

l'estime et l'affection qu'on avait pour lui...

Il s'élança vers elle et chercha à lui prendre les mains:

--Tu ne m'aimes plus, toi, Thérèse?... Non, ce n'est pas possible!

--Ah! répliqua-t-elle avec désespoir, ne me demande pas ce qui se passe

en moi... tout ce que je puis te dire, c'est que c'est navrant... Je ne

sais ce qui arrivera et si j'aurai assez de résignation pour te

pardonner... Mais il y a dans mon coeur quelque chose de brisé, quelque

chose de mort et qui ne revivra jamais... Plus jamais! répéta-t-elle

avec un sanglot dans la gorge.

Jacques l'écoutait de l'air énervé et mortifié d'un homme qui a

condescendu à demander son pardon, et qui voit ses avances repoussées.

Au derniers mots qu'elle prononça, il tourna rageusement les talons et,

ses yeux tombant tout à coup sur sa boutonnière où était encore fixée la

tubéreuse, il arracha violemment la fleur et la broya dans ses doigts.

--Rassurez-vous, poursuivit Thérèse se méprenant sur la signification de

ce geste de dépit, personne ne s'apercevra de rien... J'ai trop de

fierté pour étaler devant les autres un pareil chagrin... Je serais

désolée que votre mère se doutât un seul instant que je ne vous aime

plus, et vous comprendrez vous-même qu'en sa présence nous devons tous

deux nous comporter de façon à ce que la pauvre femme garde ses

illusions... C'est assez d'une malheureuse ici!... Soyez certain qu'il

ne dépendra pas de moi que les apparences soient sauvées... Bonsoir.

Elle avait allumé un bougeoir et posait déjà sa main sur le bouton de la

porte.

--Thérèse! s'écria Jacques en lui tendant la main, ne sois pas

impitoyable, ne me quitte pas ainsi!

Une femme plus souple ou plus adroite aurait compris, à ce moment, qu'en

se montrant indulgente, elle pouvait encore reconquérir sinon tout

l'amour d'autrefois, du moins le meilleur de l'affection conjugale; mais

Thérèse était bien la fille du rocheux pays langrois; elle avait

l'opinion têtue de cette race excessive dans ses enthousiasmes comme

dans ses rancunes. Elle ne sut pas profiter de cette minute propice pour

regagner par un pardon le coeur hésitant de son mari. Aveuglée par la

douleur que lui causait sa blessure, elle acheva d'ouvrir la porte et,

sans se retourner, elle disparut.

Jacques eut un nouveau mouvement d'irritation. Il se promena un instant

avec agitation à travers sa chambre, puis il haussa les épaules et se

déshabilla.

--Après tout, murmurait-il intérieurement, en se jetant dans son lit, si

j'ai eu des torts, j'ai cherché à les réparer... Est-ce ma faute, si

elle ne veut rien entendre?...

Inconsciemment, au fond de lui, une sourde satisfaction se mêlait à son

dépit. L'implacabilité de la jeune femme mettait ses scrupules plus à

l'aise. Si fâcheuse qu'elle fût, la situation devenait plus nette et lui

permettait de s'abandonner avec moins de remords à sa passion pour

Mania.--Il dormit mal, comme on peut le penser, et se réveilla avec une

lourde inquiétude sur le coeur. Dès qu'il fut habillé, il se glissa hors

de la maison et courut trouver Francis Lechantre, à bord de l'_Hébé_.

Le paysagiste sommeillait encore dans sa confortable cabine. Au bruit

que fit Jacques, il se frotta les yeux et se dressa sur son séant.

--Hé! dit-il, c'est toi, gamin?... Tu viens savoir si ton froc est chez

le costumier?... Rassure-toi; hier, en rentrant, j'ai donné des

instructions à mon matelot et tout est en ordre... Pendant que tu

courais la prétentaine, j'étais moi-même allé au Corso avec la

Peppina... Ah! mon fils, elle est tout plein gentille, cette petite

bouquetière!... Elle vous a une verdeur... et un appétit!... C'est

merveille de lui voir engloutir un _risotto_ et des _ravioli!..._ avec

ça, des idées d'un drôle!... Positivement, elle me rajeunit... Mais

parlons de toi; comment vont les affaires?

--Mal, répondit Jacques; et tout d'une traite il raconta à Lechantre

comment, la veille, Thérèse, l'ayant suivi, l'avait vu monter dans la

voiture de Mme Liebling.

--Diable! marmonna Francis, voilà qui est fâcheux... Thérèse doit avoir

une crâne opinion de mon caractère, et je n'oserai plus me présenter

devant elle.

--Oh! tranquillisez-vous! Elle n'aura même pas l'air de se douter de

votre complicité... Elle est bien trop fière!... Ce n'est qu'à moi

qu'elle réserve ses reproches. Nous avons eu hier une scène pénible et

nous voilà brouillés.

--Bah! vous vous raccommoderez... Du moment que tu as liquidé ton

Autrichienne, ta conscience doit être tranquille et tu obtiendras vite

ton pardon... Une femme n'est pas longtemps jalouse d'un amour défunt et

enterré... Tu en as fini, n'est-ce pas, avec la dame aux pavots rouges?

--Fini! se récria Jacques, pas le moins du monde.

--Ah! ça, voyons, reprit Lechantre en s'étirant, je ne parle pourtant

pas hébreu... N'était-ce pas pour dénouer ta chaîne que tu avais hier un

rendez-vous?

--Pardonnez-moi, répondit Jacques, je vous ai trompé... Je n'avais que

ce moyen de m'assurer votre appui, et je vous ai fait croire...

--Tu t'es fichu de moi, galopin! interrompit le paysagiste en sautant

hors du lit; ainsi tu n'a pas rompu avec ta baronne?

--Au contraire, je suis plus pris que jamais.

--Tu es fou! cria Francis en s'habillant; comment! tu es marié à une

femme charmante... que je cite toujours comme une exception... à une

femme jeune, belle, intelligente, sensée, parfaite enfin!... Et tu la

trompes avec une aventurière qui, si attrayante qu'elle soit, ne va pas

à la cheville de Thérèse!... C'est le comble de l'aveuglement et de

l'idiotisme!...

--Soit, je suis idiotement et aveuglément amoureux, repartit Jacques;

mais, vous le savez, la passion ne raisonne pas... Mme Liebling, qui

n'est pas une aventurière ainsi que vous paraissez le croire, mais une

femme du meilleur monde, a un charme étrange, unique... tout l'opposé de

celui de Thérèse, et cette étrangeté exerce sur moi une séduction quasi

surnaturelle... Vous pensez bien que j'ai lutté contre cet

ensorcellement... Mais j'ai beau me débattre, dès qu'elle me regarde ma

volonté ne m'appartient plus... Elle me possède et je sens que je ne

puis me passer d'elle.

--A-t-elle été ta maîtresse, au moins?

--Jamais.

--Tant pis! répliqua cyniquement Lechantre, ça aurait rompu le charme...

Te voilà dans de beaux draps!... Thérèse n'est pas d'humeur à

s'accommoder d'un amour en partie double; quant à moi, si tu t'imagines

que je vais t'aider à la tromper, tu me prends pour un autre, mon

garçon!

--Je ne vous réclame rien de pareil, riposta Jacques, piqué... Tout ce

que je réclame de votre amitié, c'est de rester neutre... Il y a

pourtant, reprit-il après un moment d'hésitation, une chose dont je

voudrais vous prier et qui rendrait service à Thérèse aussi bien qu'à

moi.

--Laquelle?

--Ce serait de venir le plus souvent possible chez nous, tant que ma

mère et Christine demeureront à Nice. Dans l'état d'esprit où nous

sommes, Thérèse et moi, si nous restons seuls en face l'un de l'autre,

il me semble impossible que maman et ma soeur ne s'aperçoivent pas de

notre brouille, et c'est ce qu'il faut éviter, à tout prix... Votre

présence, cher maître, votre entrain, ôteront tout prétexte à des

froissements et à une froideur qui ne manqueraient pas de sauter aux

yeux, si nous étions livrés à nous-mêmes.

--Tu as raison, répondit le paysagiste, il ne faut pas que la maman

Moret se doute de tes folies, elle en serait trop désolée, la brave

femme!... Du moment qu'il s'agit de mettre de l'huile dans les rouages

pour les empêcher de grincer, tu peux compter sur moi... Seulement, tout

ça n'est qu'un palliatif. Il vaudrait bien mieux te raccommoder avec ta

femme et envoyer au diable Mme Liebling... Quand je serai parti, comment

feras-tu?

--Est-ce que je sais! s'exclama Jacques avec humeur... Et, de fait, il

était plus inquiet et troublé qu'il ne le montrait. Pris entre le

remords de sa conduite envers Thérèse et le désir de revoir Mania, il se

trouvait en proie à un désarroi moral qui réagissait sur son système

nerveux. Il avait la fièvre et éprouvait de nouveau dans la région du

coeur ces désordres qui l'avaient alarmé à Paris.

Tout en discourant, Lechantre avait terminé sa toilette et, bravement,

il accompagna Jacques rue Carabacel.

Ainsi quelle l'avait promis, Thérèse restait assez maîtresse d'elle-même

pour que personne ne se doutât de ses tourments. La pâleur plus mate de

son visage, la couleur plus foncée de ses yeux, révélèrent à Jacques et

à Francis seuls les souffrances de la nuit. Elle fit bon accueil au

paysagiste et ne parut pas lui garder rancune de son mensonge de la

veille. Intérieurement au contraire, elle se félicitait de son arrivée.

De même que Jacques, elle comptait sur l'entrain de Lechantre pour faire

illusion à Mme Moret et à Christine. Celui-ci, en effet, tranquillisé

par l'apparente cordialité de la jeune femme, s'évertuait à jeter des

notes gaies et réveillantes dans ce milieu où chacun, sauf la petite

mère et lui, était trop absorbé par des préoccupations personnelles pour

se mêler activement à la conversation. La gaieté factice du déjeuner

calma peu à peu les angoisses de Jacques et le soulagea momentanément du

poids qui l'oppressait. Quand on se leva de table, il prit sa boîte à

aquarelle et proposa une promenade à Cimiès.

--Pendant que M. Lechantre, dit-il, montrera à ces dames l'amphithéâtre

romain et le couvent, je commencerai une étude des ruines vues à travers

les massifs des oliviers. Il y a longtemps que ce paysage me hante et je

veux profiter du soleil pour le peindre.

La journée se passa sans accroc et le soir Jacques emmena sa mère et sa

soeur sur le Cours où elles assistèrent au feu d'artifice et à

l'embrasement du mannequin qui représentait Carnaval. Le lendemain,

Lechantre, fidèle à son rôle de boute-en-train, offrit aux trois dames

de les conduire à Monte-Carlo et à Menton. Jacques s'excusa de leur

fausser compagnie: «son étude venait bien et il ne voulait pas la

lâcher.» Il monta en effet à Cimiès, travailla jusqu'à quatre heures,

mais, au moment où le soleil commençait à décliner, il remisa son

panneau et sa boîte chez le portier du couvent, sauta dans la première

voiture qu'il rencontra et se fit conduire chez Mme Liebling.

Le petit hôtel occupé par Mania était situé entre cour et jardin et

précédé d'un perron de marbre blanc où s'enchevêtraient des roses

grimpantes. Une sorte d'atrium décoré de cinéraires bleus communiquait

avec un salon éclairé par un plafond vitré. Tout autour de cette pièce,

dont la disposition rappelait un peu les patios de Séville, régnait une

arcade intérieure, sur laquelle ouvraient les portes du reste de

l'appartement. Au milieu, dans une vasque de marbre garnie d'azalées, un

mince jet d'eau jaillissait et retombait avec un frais gazouillement. Çà

et là, autour des sveltes colonnes de la galerie, des tables chargées de

livres et de bibelots, un piano à queue, des divans et des fauteuils, de

grandes lampes dressées au centre de jardinières fleuries, donnaient un

caractère d'intimité à ce salon spacieux, qui tenait du boudoir et de

l'atelier.

Lorsque le valet de pied eut annoncé Jacques Moret, Mania, qui causait

près du piano avec Sonia Nakwaska et quelques jeunes gens, se leva,

échangea une poignée de main avec le peintre et le présenta à ses amis.

Jacques, pendant toute l'après-midi, avait rêvé aux délices d'un

tête-à-tête avec Mme Liebling. Il se délectait d'avance à la pensée de

retrouver les grisantes sensations de leur promenade nocturne à

Villefranche, et il fut cruellement désappointé à la vue de cette

joyeuse compagnie qui fumait des cigarettes, buvait du thé et devisait

bruyamment des petits scandales de Nice. Mania, à la fois enjouée et

ironique, dirigeait la conversation en femme du monde experte, excitait

la verve de ses hôtes, cherchait à les mettre successivement en relief

et paraissait s'amuser de ces légères médisances, pleines d'allusions

dont le sens échappait à l'artiste. Celui-ci, vexé de se voir traiter

comme le demeurant des visiteurs, confondu de l'aisance et du sang-froid

de Mme Liebling, se demandait si la promenade au Corso n'était pas un

songe, et si cette mondaine aux propos frivoles, aux coquetteries

savantes, était bien la même femme avec laquelle il avait passé une

heure enchantée au clair de lune. Il devenait maussade, parlait à peine,

et, espérant toujours que ces insipides causeurs partiraient les

premiers, il restait cloué sur son fauteuil. A la fin, comme personne ne

bougeait, il se leva brusquement et prit congé, Mania l'accompagna

familièrement jusque dans le vestibule.

--Qu'avez-vous? murmura-t-elle en lui lançant un de ses regards

charmeurs, on dirait que vous êtes fâché.

--On le serait à moins, répondit-il, je comptais vous trouver seule, et

je tombe au milieu d'une bande de bavards!

--Je ne peux pourtant pas mettre les gens à la porte, répliqua-t-elle en

riant; un autre jour, vous serez plus heureux... A bientôt, n'est-ce

pas?

Jacques s'en revint attristé et mécontent rue Carabacel. Les promeneurs

n'étaient pas encore de retour, et quand ils rentrèrent, le peintre

tisonnait pensivement au coin du feu.

--Eh bien! demanda Lechantre, et cette aquarelle?... En es-tu content?

--Pas trop, repartit Jacques, je me heurte à des difficultés d'exécution

que je ne prévoyais pas... Il faudra, M. Lechantre, que vous me donniez

demain un conseil...

--Allons, pensa Thérèse, si son métier le préoccupe, c'est qu'il songe

moins à cette femme... Peut-être y a-t-il encore de l'espoir!...

Trompée par la réponse et les airs méditatifs de son mari, elle se

sentit moins inflexible, plus inclinée à pardonner, au cas où le

coupable viendrait sérieusement à résipiscence. Comme pour l'encourager

dans ces indulgentes dispositions, Jacques l'emmena le lendemain matin à

Cimiès avec Lechantre et Christine, la maman Moret, fatiguée de la

course de Menton, ayant déclaré qu'elle désirait se reposer. Ils

déjeunèrent sous la tonnelle d'une auberge, et Jacques, remis en train

par les conseils du paysagiste, travailla trois heures d'affilée. Mais,

quand on fut de retour à la maison, il sortit sous couleur de reconduire

Lechantre, et ne rentra que vers sept heures.

Ne se tenant pas pour battu, il s'arrangea chaque jour pour s'esquiver à

la tombée du crépuscule et pour courir, tout enfiévré, rue de la Paix.

Le temps devint pluvieux, et les averses lui ôtèrent le prétexte de

sortir pour travailler à son aquarelle.--Il passait ses après-midi

claquemuré dans le salon, en compagnie de la petite mère qui tricotait,

de Christine qui bâillait sur un livre, et de Thérèse qui, tout en

tirant l'aiguille, observait à la dérobée l'agitation mal déguisée de

son mari. Lechantre s'employait de son mieux pour égayer ses amis; mais,

dès que sonnaient cinq heures, Jacques se montrait plus agacé et

inquiet. Il s'habillait en hâte, déclarait qu'il avait besoin de

respirer l'air, et, une fois dehors, il s'acheminait vers l'hôtel de

Mania, espérant toujours la trouver seule, et chaque fois se rencontrant

avec quelque visiteur importun. Tantôt c'était la comtesse Acquasola,

complètement décavée, et venant emprunter dix louis à Mme Liebling;

tantôt il se heurtait à Flaminius Ossola, qui consultait Mania sur un

article destiné à la Gazette des étrangers, et qui, ravi de causer avec

le peintre, ne bougeait plus de sa chaise. Jamais Jacques ne pouvait

jouir d'un paisible quart-d'heure de solitude. Il s'en revenait dépité,

nerveux et irritable, à son logis.

--Jacques est bien changé, remarquait perfidement Christine, autrefois

il avait le caractère plus égal; maintenant il s'emporte pour un rien,

et ne desserre les dents que pour bougonner.

--En effet, ajoutait la petite mère, il est devenu un peu fantasque, et

on dirait que les choses ne marchent pas à son idée... Mon Dieu! il est

pourtant ici comme un coq en pâte!... Thérèse, vous doutez-vous de ce

qui peut le contrarier?...

--Non, répondait celle-ci en affectant la surprise, je ne sais...

Hélas! elle ne le savait que trop et, après avoir espéré un moment qu'il

se guérirait de sa passion, elle devinait maintenant l'étendue et la

virulence du mal. Toutes ces sorties à heure fixe, ces retours maussades

suivis d'accès de mauvaise humeur, ne lui laissaient plus de doute sur

l'état du coeur de Jacques. Quand il s'échappait de la maison à la nuit,

elle se disait: «Il va voir cette femme...», et son imagination

cruellement allumée par la jalousie lui peignait l'artiste aux genoux de

Mme Liebling. En dépit de ses efforts pour feindre l'indifférence, ses

traits prenaient par moments une expression désolée, et les yeux

inquisiteurs de Christine se fixaient curieusement sur elle. Quand

Jacques rentrait pour dîner, le regard assombri, les lèvres serrées, le

geste fiévreux, elle songeait avec une amère satisfaction que Mania le

faisait souffrir à son tour, puis une réflexion mortifiante l'exaspérait

de nouveau: «Quelle diabolique influence cette étrangère devait exercer

sur lui, pour qu'il supportât sans se décourager ses dédains et ses

coquetteries!» Elle s'irritait en pensant que, là-bas, dans la maison de

la Viennoise, il se montrait empressé, aimable, séduisant, et qu'il

réservait pour le logis conjugal ses maussaderies et ses accès d'humeur.

Parfois elle était tentée de s'élancer vers Jacques, de le tirer à

l'écart et de lui dire: «Sachez donc au moins mieux jouer la comédie; si

ce n'est pas pour moi, que ce soit pour votre mère!» La fierté

l'emportait sur son indignation, et, refermant en son coeur sa jalousie

grondante, elle se condamnait au silence; mais quand elle rentrait

seule, la nuit, dans sa chambre, ou Jacques n'apparaissait plus, elle

s'abandonnait à de violentes crises de désespoir, et enfonçait sa tête

sous ses oreillers pour que personne ne l'entendit pleurer.

Les nuits de Jacques n'étaient guère meilleures. Les visites

quotidiennes chez Mania surexcitaient sa passion sans la contenter.

Obligé de se taire en présence des fâcheux qu'il rencontrait chez Mme

Liebling, contraint de dissimuler son dépit en rentrant rue Carabacel,

il était encore tourmenté par la crainte d'éveiller les soupçons de Mme

Moret et de Christine. Il désirait le départ des deux femmes, tout en le

redoutant, car il prévoyait qu'une fois seul avec Thérèse, il se

trouverait fatalement acculé à une périlleuse alternative: provoquer un

éclat désastreux ou renoncer à ses assiduités près de Mania...

Un soir de la fin de février, après avoir, le coeur tremblant, sonné à

la porte du petit hôtel de la rue de la Paix, il eut, en pénétrant dans

le salon, un tressaillement joyeux.--Mania était seule; assise au piano,

elle jouait une _tsardâs hongroise_. Elle était vêtue d'une matinée de

crépon rose à manches larges et portait ses cheveux d'or relevés sur le

front, noués en un chignon très lâche, qui retombait sur la nuque. Cet

ajustement d'une négligence raffinée faisait mieux valoir encore la

vivacité de son visage mobile et l'éclat de ses yeux verts.

--Eh bien! dit-elle en se tournent à demi vers Jacques et en souriant,

cette fois vous ne vous plaindrez pas!... Tous mes amis sont à

Monte-Carlo et je n'attends personne avant le dîner.

Comme le peintre transporté s'élançait impétueusement vers elle et

saisissait ses bras nus pour les porter à ses lèvres, elle l'arrêta d'un

impérieux regard:

--Pas de folies! ajouta-t-elle, je ne vous permets de rester qu'à la

condition de vous asseoir tranquillement près de moi... Si vous êtes

sage, je vous jouerai et vous chanterai tout ce que vous voudrez.

Il obéit et elle se remit au piano. Elle était en voix ce jour-là et

elle lui chanta les _Deux grenadiers_ de Schumann, puis des airs

bohémiens de la Petite-Russie, à la fois imprégnée de passion sensuelle

et de tristesse. Par instants, elle s'interrompait, lui jetait un regard

scintillant et murmurait:

--Hein! est-ce beau?

Possédée par le démon de la musique, elle s'exaltait peu à peu. Dans le

feu de l'exécution, son peigne mal assujetti se détacha et la masse de

ces cheveux dénoués roula sur ses épaules. Ne pouvant plus se maîtriser,

grisé de mélodie et de désir, Jacques se précipita, saisit à poignée les

cheveux d'or et les couvrit de baisers.--Mania, enivrée elle-même, parut

se complaire à cette caresse et resta un moment sans bouger, puis

inclinant la tête de côté comme pour fuir ces lèvres trop passionnées:

--Laissez mes cheveux, dit-elle câlinement, et ramassez-moi mon peigne.

Elle se leva, prit le peigne que lui tendait Jacques et tordant

rapidement sa chevelure fauve:

--Vous avez mis ma coiffure en bel état!... Je n'ai que le temps de

réparer le désordre avant l'arrivée de la baronne Pepper.

--Comment! s'écria-t-il tristement, elle va venir?... Vous m'aviez fait

espérer que vous ne recevriez personne!

--Vous m'avez mal comprise... J'ai invité la petite baronne à dîner avec

le docteur Jacobsen.

--Ah! grommela-t-il, trouverai-je donc toujours quelqu'un entre vous et

moi! J'aime mieux renoncer à vous voir que de subir chaque jour ce

supplice.

Elle haussa doucement les épaules et le calmant de son regard enjôleur:

--Grand enfant! Tenez, j'ai pitié de vous... Je serai libre demain

après-midi. S'il fait beau temps, allez m'attendre au cap Ferrat, près

de la pièce d'eau... J'y serai à deux heures et nous passerons le reste

de la journée à Saint-Jean, ou je vous permets de m'offrir un lunch...

Il restait silencieux. Ce nom de Saint-Jean lui remettait en mémoire

l'après-midi où il y était venu avec Thérèse et il éprouvait une sorte

de pudeur à ne point retourner au même endroit avec Mania.

--Comment! s'écria-t-elle, voilà que vous hésitez maintenant?

Tandis qu'elle parlait, le valet de pied parut au seuil du salon et

annonça:

--Mme la baronne Pepper!

--Vite, décidez-vous! murmura impatiemment Mme Liebling, dois-je ou non

aller demain au cap Ferrat?

--Oui, se hâta-t-il de balbutier, demain... près de la pièce d'eau...

--Il lui serra la main, salua précipitamment la petite baronne et

sortit.

L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier 1891 · 第 28 / 29 题