XI

Dès qu'elle eut tourné l'angle de la rue, Thérèse parcourut d'un regard

anxieux la portion lumineuse du boulevard Dubouchage et tressaillit en

apercevant une rapide silhouette qui s'élançait chez le costumier, dont

le magasin encore éclairé s'ouvrait non loin de l'avenue de la Gare.

Elle devina Jacques plutôt qu'elle ne le reconnut et elle résolut

d'épier le moment où il reparaîtrait sur le trottoir.--En face du

magasin, de l'autre côté de la chaussée, il y avait entre deux platanes

un banc noyé dans l'ombre des façades voisines. Thérèse s'y assit et s'y

dissimula de son mieux. Novice à ce métier d'espion dont elle avait

honte, elle s'effarait au moindre bruit. Elle s'imaginait que le regard

de chaque passant se fixait sur elle avec une curiosité

soupçonneuse--injurieuse peut-être--et elle tremblait que quelque

chercheur d'aventures, enhardi par l'obscurité, n'eût la tentation de

s'arrêter et de lui parler. Un quart d'heure s'écoula, un quart d'heure

d'angoisse, puis la porte du costumier se rouvrit; dans la projection

blafarde produite par l'éclairage intérieur, Thérèse vit surgir un moine

blanc et ses derniers doutes s'évanouirent. Jacques n'avait même pas

pris la précaution de se masquer; il stationna un moment sur les marches

pour rabattre son capuchon sur sa tête nue, puis, retroussant sa robe,

il s'éloigna dans la direction de la place Masséna. Malgré l'émotion qui

l'oppressait et lui paralysait les jambes, la jeune femme fit effort sur

elle-même et le suivit.

D'un pas allègre il longeait les arcades, sans se douter de l'espionnage

auquel il était soumis. Il traversa la place pleine d'un va-et-vient de

masques et ne ralentit sa marche qu'à l'angle du pont et du quai. A

quelque distance, derrière lui, l'ombre noire de Thérèse côtoyait

prudemment le mur du parapet. Quand Jacques arriva au square des

Phocéens, il resta un moment indécis et piétinant sur place comme

quelqu'un qui attend avec impatience. Thérèse profita de ce qu'il lui

tournait le dos pour se glisser parmi les massifs du square, et là,

invisible, mais pouvant facilement distinguer ce qui se passait sur le

quai, elle attendit à son tour. La solitude et le silence de ce jardin

contrastaient avec les joyeuses rumeurs qui bourdonnaient dans la

direction de la rue Saint-François-de-Paule. Les chants des masques

montaient au loin, mêlés à des bouffées de musique; plus près, aux

abords du pont des Anges, la plainte très douce de la Méditerranée sur

les galets coupait mélancoliquement le brouhaha de la fête. Neuf heures

sonnèrent. Le trot de deux chevaux retentit sur le pont et, entre les

branches à demi-effeuillées des poivriers, Thérèse aperçut un équipage

entièrement drapé de blanc, qui vint stopper sur le quai. En même temps

elle vit Jacques se détacher du trottoir, traverser la chaussée et

courir vers la mystérieuse voiture.--Blanche sur le fond blanc du

landau, une femme se souleva à demi et fit un signe de la main; un valet

de pied revêtu d'un domino ouvrit la portière au moine qui, d'un bond,

prit place à côté de l'élégante forme féminine. Puis le laquais remonta

sur son siège et, au pas, le landau gagna la rue

Saint-François-de-Paule, tandis que Thérèse, dont les genoux

fléchissaient, s'asseyait consternée sur l'un des bancs du square...

Etait-ce possible? Après quinze mois de mariage!... Être réduite, non

plus même à se débattre contre de vagues soupçons, mais à constater dans

les conditions les plus humiliantes le mensonge et l'infidélité de

l'homme en qui elle avait religieusement placé toute sa confiance, toute

sa tendresse! Elle tordait l'une dans l'autre ses mains glacées et

cherchait à se faire du mal, comme si la douleur physique eût eu le don

de chasser ce cauchemar atroce... Hélas! non, ce n'était pas un mauvais

rêve, Thérèse vivait en pleine réalité--une réalité brutale dont

l'étreinte la meurtrissait impitoyablement.--Elle entendait les bruits

de fête du carnaval, elle distinguait encore le trot des chevaux qui

emportaient Jacques et Mme Liebling vers le Corso, et le grincement des

roues sur le sable se répercutait dans son cerveau endolori. Elle n'eut

eu qu'à se lever et à courir pour rattraper les coupables et prendre

Jacques en flagrant délit de traîtrise... Mais à quoi bon?... Elle en

avait assez vu pour qu'il ne lui restât plus la moindre incertitude.

L'écroulement était total; elle était saturée de souffrances et n'avait

plus la force d'en supporter de nouvelles. D'ailleurs, elle ne pouvait

laisser plus longtemps seules Mme Moret et Christine. Il ne fallait pas

que les deux femmes se doutassent de ce qui passait; c'eût été pour la

petite mère un coup trop rude, et pour Christine trop de satisfaction. A

la pensée de ce qui arriverait si la conduite de Jacques était connue de

Mme Moret, Thérèse se retrouvait courageuse.--Non, cette tragédie devait

rester cachée au fond de son coeur. L'humanité lui commandait d'éviter

un éclat capable de tuer cette vieille mère qui la chérissait comme sa

fille et qui croyait en son fils comme en Dieu. L'explication aurait

lieu avec Jacques seulement; ils auraient à chercher ensemble une

solution qui ménagerait la tendresse de Mme Moret tout en sauvegardant

la dignité de l'offensée. Et, d'un pas précipité, emportant sa

désolation au milieu des rumeurs de la fête, Thérèse gagna la rue

Carabacel par le chemin le plus court.

Pendant ce temps, le landau de Mme Liebling descendait lentement la

rampe de la rue Saint-François-de-Paule.

--Vous le voyez, murmurait Mania, répondant par une légère pression à

l'étreinte fiévreuse de Jacques, j'ai tenu parole... A propos,

n'avez-vous point de loup?... Oui... Eh bien, masquez-vous.

--Vous avez peur d'être vue avec moi? demanda ce dernier tout en

obéissant.

--Non, certes... Sachez que la peur du qu'en dira-t-on ne m'a jamais

arrêtée. Ce que j'en fais est surtout dans votre intérêt... Croyez-vous

bien utile que les journaux de Nice publient demain que vous vous êtes

promené avec moi au Corso?... Vous devriez au contraire me remercier de

ma générosité. Je vous épargne de la sorte sinon des remords, du moins

les reproches... légitimes d'une personne qui vous est chère!

Tandis qu'elle lui parlait de ce ton demi-railleur et demi-sérieux qui

lui était familier, Jacques haussait les épaules et se mordait les

lèvres. En ce moment, cette allusion directe à ses devoirs de mari

gâtait son bonheur en remuant au fond de lui de fâcheux scrupules. Il se

renfonça avec humeur dans un coin du landau et garda un silence

embarrassé.

La voiture prenait la file et s'engageait dans la piste du Corso, au

milieu de la foule tassée de chaque côté de la chaussée et sur les

gradins de l'amphithéâtre. La lune n'était pas levée, et sous un ciel

diamanté d'étoiles les tribunes demeuraient enveloppées dans une ombre

crépusculaire. Le fond de la place avait l'air d'un lac noir où

s'agitaient des masses confuses. A travers les gradins de l'estrade, des

vendeurs de _moccoletti_ circulaient, offrant leurs paquets de minces

cierges emmanchés à des roseaux. Çà et là, une lueur trouait la nuit;

les _moccoletti_ jetaient dans l'obscurité le scintillement falot de

leurs lumignons soufflés à chaque instant, puis se rallumant pour

s'éteindre encore. En bas, des pierrots blafards se trémoussaient au

milieu de la piste où alternaient deux orchestres. En cette pénombre,

des voitures de masques, vagues et silencieuses comme des fantômes,

défilaient, drapées de blanc, éclairées de lanternes blanches,

capricieusement décorées: l'une d'elles était enguirlandée de virginales

fleurs d'amandier; une autre, vaste berceau tendu de mousseline,

contenait un pâle foisonnement de nourrices et de bébés; une troisième,

capitonnée de fourrures, traînait des hôtes disparaissant sous des

pelisses neigeuses. Le landau de Mania, drapé de peluche, était couvert

d'un tapis de juliennes et de violettes blanches; du milieu de cette

jonchée odorante surgissait à demi la jeune femme, coiffée d'une toque

de peau de cygne, emmitouflée dans sa pelisse de chèvre du Thibet et

semblable à une Nixe Scandinave.

Les masques des voitures et les dominos des tribunes se lançaient des

boules de papier qui s'émiettaient tout à coup en l'air, et des

giboulées floconnantes s'éparpillaient sur les blanches apparitions de

ce fantastique défilé. Les danses mêmes des masques autour des équipages

prenaient des apparences de rêve sous la tremblante clarté des étoiles

ou à la clignotante lueur des _moccoletti_. Peu à peu Jacques se

laissait gagner par cette voluptueuse fantasmagorie. L'aspect de ces

blancheurs duvetées et fuyantes, la musique berceuse des valses, lui

donnaient des sensations toutes neuves. Ces airs de danse, entendus

autrefois et accompagnant maintenant de leur mélodie familière l'étrange

défilé des masques pâlissants, lui remuaient mollement le coeur. Il lui

semblait assister à la résurrection des heures de jeunesse dont il

n'avait pas joui; les joies entrevues à vingt ans, ardemment convoitées

et dont il avait fait son deuil, apparaissaient tout à coup à sa portée,

comme évoquées par une baguette féerique, et facilement réalisables.

Sous les blanches fourrures qui l'enveloppaient, il sentait le contact

tiède du corps de Mania. A la discrète et brève clarté des _moccoletti_,

il distinguait le scintillement des yeux de la jeune femme et le mobile

sourire de ses lèvres. Il n'osait point parler, comme s'il eût craint

qu'au son de ses paroles tout ce délicieux rêve ne se fondit ainsi qu'un

givre; mais sa main avait cherché celle de Mania, et, l'ayant

rencontrée, ne la quittait plus.

Prise également sans doute par la nouveauté charmante du spectacle,

étourdie par ce lent tournoiement à travers des ombres fuyantes,

heureuse de savourer un plaisir non encore goûté, Mme Liebling ne

retirait pas sa main. Les deux paumes se touchaient, les doigts

s'étreignaient...

--Merci! murmura Jacques d'une voix étouffée.

--Rapidement elle lui posa sur les lèvres le bout de son éventail de

plumes.

--Ne parlez pas! chuchota-t-elle, vous feriez envoler le charme.

Elle oubliait elle-même à ce moment son scepticisme à l'endroit de

l'amour et se sentait mollement inclinée à s'attendrir; mais elle

gardait sa répugnance pour les phrases sentimentales. Les déclarations

sans cesse pareilles à l'aide desquelles les amoureux se croient obligés

de traduire ce qu'ils éprouvent lui avaient toujours paru d'une banalité

ridicule et, au milieu de cette blanche féerie du Corso, elle souhaitait

que rien de vulgaire ne gâtât la joie exquise et rare qu'elle

ressentait. Elle se trouvait dans cette disposition d'âme où la femme

est remuée jusque dans le tréfonds de son être et où, pour un amant, le

silence est le plus puissant des auxiliaires. A cet instant, sans que

Jacques s'en doutât, sous cette lumière assoupie, dans ce doux

tournoiement mystérieux, son coeur s'alanguissait et s'en allait

amoureusement vers lui. Elle se livrait presque mentalement; ses yeux se

fermaient, ses lèvres devenaient froides. Elle eût voulu être devinée

et, sans qu'un mot fût prononcé, emportée dans une longue, silencieuse

et berceuse étreinte...

Après avoir deux fois longé la piste, le landau gagnait le Cours où les

pâles files de piétons et d'équipages se fondaient comme de la neige

dissoute dans l'éblouissante phosphorescence de la lumière électrique.

Les rayons incandescents traversaient dans toute sa longueur la rue

Saint-François-de-Paule et baignaient d'une coulée d'argent en fusion la

lente procession des voitures. Sous cette clarté métallique et vibrante,

les jolies femmes emmitouflées de dentelles, les moines blafards et les

pierrots enfarinés apparaissaient comme des personnages de la _Comedia

dell'arte_. Cela donnait une impression à la fois sensuelle et tendre,

pareille à celle que laissent les comédies de Musset ou les mélodies de

Mozart. Involontairement Jacques se remémora la représentation de _Don

Juan_; il revit Mania entrant dans sa loge, tandis que Faure et la

Ludkoff chantaient «_La ci darem la mano_». Au moment où le landau

passait devant l'Opéra-Municipal, il se pencha vers Mme Liebling et lui

dit:

--C'est là que je vous ai aperçue pour la première fois... Comme vous

étiez belle, et comme le duo de Zerline et de Don Juan était en harmonie

avec votre beauté!... Je n'entendrai plus jamais la musique de Mozart

sans vous avoir devant les yeux.

L'intensité de la lumière, éclairant la rue comme en plein jour, avait

tiré Mania de son rêve alangui. Elle dégagea sa main, et hochant la

tête:

--Ah! soupira-t-elle. _Don Juan!_... Cette musique-là est l'image de la

vie: le trio des masques, la chanson de Zerline, la sérénade, puis

l'arrivée du Commandeur à travers les danses; les dominos et les

musiciens qui s'enfuient épeurés; le séducteur qui s'enfonce dans les

dessous et, finalement, le rideau qui tombe...--Elle eut un sourire

désabusé, puis regardant Jacques droit dans les yeux:

--Voici également la fin de la fête et le moment des adieux,

ajouta-t-elle pendant que le landau, après avoir gravi la rue,

débouchait sur le quai presque désert.

Jacques tressaillit, et, lui saisissant brusquement le bras:

--Non, s'écria-t-il, ne nous quittons pas ainsi... Accordez-moi encore

une heure, je vous ai à peine parlé!

--Le silence est d'or, interrompit Mania en secouant de nouveau la

tête... Mais soit! promenons-nous encore une heure, puisque vous le

désirez, et causons raisonnablement, comme des camarades... Où

voulez-vous aller? Je ne vous propose pas de retourner au Corso; il ne

faut pas rêver deux fois le même rêve.

--J'irai où vous voudrez, répondit-il enchanté, peu m'importe, pourvu

que je sois près de vous!

--Baptiste, dit la jeune femme en se penchant vers le cocher,

conduisez-nous sur la route de Villefranche.

Le cocher dirigea ses chevaux vers la place Garibaldi. Mania s'était

enveloppée dans sa pelisse et avait ôté son loup.

--Comme vous êtes belle! murmura Jacques, en se démasquant à son tour et

en la contemplant de l'air d'un homme en extase.

--De grâce, pas de compliments, sinon je rentre à la maison!... Non,

parlez-moi de vous, de votre peinture et de vos études. Voilà qui

m'intéressera bien plus que vos fleurettes à la française.

Et, commençant la première, elle se mit à l'interroger curieusement sur

son enfance, sur son village et ses années de début à Paris.--Jacques,

dérouté par ce caprice qui coupait court aux tendres effusions dont il

avait rêvé de remplir cette heure de tête-à-tête, répondit d'abord très

laconiquement, puis, peu à peu aiguillonné par les réflexions

spirituellement suggestives dont Mania entremêlait ses interrogations,

il s'échauffa et devint éloquent en causant des choses qui le touchaient

intimement. Il conta ses premières impressions en face de la nature, et

ses joies solitaires lorsqu'il étudiait au milieu des bois ou dans

l'atelier de Lechantre. Il parla de la façon dont il comprenait son art,

de ses luttes pour serrer de plus près la vérité, et il énuméra ses

projets de tableaux. Il voulait, dans une série de grandes toiles,

retracer toute la vie campagnarde: la fenaison, la moisson, les

semailles, les amours villageois, un enterrement de jeune fille.

Tandis qu'il discourait, ses yeux pétillaient, son front s'illuminait,

ses traits irréguliers prenaient une originale expression de beauté

intellectuelle, et Mania, penchée vers lui, écoutait avec un intérêt

croissant les confidences de cette âme d'artiste enthousiaste et naïve.

Cette mondaine raffinée goûtait avec un renouveau d'émotion la verdeur

sauvage, la sincérité absolue, d'un esprit à la fois élémentaire et

merveilleusement doué. En entendant le peintre décrire avec amour ses

friches natales, embaumées de serpolet, ou ses champs labourés exhalant

au soleil leur bonne odeur de terre, elle retrouvait en elle-même les

sensations d'une enfance passée au milieu des plaines galiciennes et ses

yeux se mouillaient.--Au moment où il se dépitait du tour que prenait la

conversation, Jacques, à son insu, agissait plus fortement sur le coeur

de Mme Liebling que s'il lui eût adressé la plus brûlante des

déclarations.

Pendant cette première partie de l'entretien, le landau descendait la

rue Ségurane et longeait le port, dont les feux rouges et jaunes

luisaient dans l'obscurité. On distinguait confusément un fouillis de

mâts, de vergues et de cheminées. Toutes ces lignes noires surgissaient

de l'ombre et s'entrecroisaient sur le ciel plus clair.--Maintenant les

chevaux gravissaient la rampe de Montboron, bordée de jardins en fleurs

et de villas endormies. Quand ils arrivèrent au sommet de la montée, la

lune déjà échancrée se leva au-dessus du Mont-Gros et éclaira d'une

tranquille lumière les découpures de la côte jusqu'à la presqu'île du

cap Ferrat. La mer très calme étalait sa nappe d'argent, estompée tout

au fond par une brume légère. On la voyait ourler d'un liseré blanc les

roches de la presqu'île, puis reparaître, scintillante, au-delà de cette

langue de terre et se confondre au loin avec les bleuâtres contours des

montagnes. Sur cette blancheur laiteuse, l'architecture des terrasses et

les massifs des jardins ressortaient en masses foncées et vigoureuses.

Ça et là un rayon de lune piquant dans ce noir des taches d'une clarté

vive mettait en lumière le feuillage vernissé d'un magnolia ou

l'épanouissement d'une touffe de roses. Le vent s'était assoupi. Une

paix profonde enveloppait la route solitaire et, par intervalles, une

bouffée aromatique se répandait comme une caresse dans l'air

transparent.

--Oui, certes, continuait Jacques, j'aime la peinture; elle m'a donné de

grandes joies, mais aucune n'est comparable à celle que j'éprouve en ce

moment sous ce beau ciel, par une nuit enchantée, auprès de vous... si

près que la tête me tourne à l'odeur de ces tubéreuses qui sont à votre

corsage!

En même temps, d'un geste hardi il s'empara de l'une des tiges fleuries

qui émergeaient dans l'entrebâillement de la pelisse, il la portait à

ses lèvres et la cachait dans son froc de moine.

--Vous retombez dans votre vieux péché, dit Mania en fronçant le

sourcil; ne pouvez-vous donc causer une demi-heure avec une femme sans

débiter des compliments ou sans commettre une inconvenance?

--Soit, je suis fou, balbutia-t-il, est-ce ma faute si vos yeux me

grisent comme un vin trop fort?

--J'en suis désolée en ce cas, répliqua-t-elle gravement, car vous ne

devez pas vous enivrer de ce vin-là.

--Et pourquoi? s'écria-t-il impétueusement.

--Parce que vous n'êtes pas libre, répartit-elle.

--Libre! murmura-t-il irrité, qui donc est libre en ce monde?... Il

m'est impossible de ne pas vous aimer et vous ne pouvez m'en empêcher...

Toute passion sincère est irrésistible.

--Voilà de beaux principes! reprit-elle en raillant; supposez un instant

que quelqu'un soit très amoureux de Mme Jacques Moret et lui tienne ce

même langage... Seriez-vous charmé qu'il mît votre théorie en pratique?

Jacques se mordait les lèvres et redevenait silencieux. Cette nouvelle

allusion à Thérèse lui faisait éprouver un sentiment de honte et de

gêne. Il était à la fois agacé et choqué. Tout ce qu'il y avait en lui

de délicat et de loyal souffrait d'entendre prononcer le nom de

l'honnête femme qu'il méditait de tromper, par celle qui avait provoqué

cette trahison. Cela lui semblait une profanation plus coupable presque

que la trahison elle-même. Puis, par un singulier dédoublement de sa

propre pensée, il songeait avec ennui que l'évocation de la pure image

de Thérèse au milieu de son galant tête-à-tête allait fatalement

interrompre le courant amoureux qui s'était établi entre Mania et lui,

et l'obliger à recommencer son siège. Il s'exaspérait de cette

malencontreuse allusion et, n'ayant pu l'arrêter sur les lèvres de Mme

Liebling, il s'efforçait du moins en gardant un silence boudeur de

laisser tomber la conversation.

--Vous ne répondez pas, poursuivit malicieusement Mania, vous sentez

vous-même qu'il n'y a rien à répondre.

Il eut un geste d'impatience.

--En effet, madame, répliqua-t-il amèrement, vous êtes la logique en

personne!... Il s'était rejeté dans le coin du landau et persistait dans

son humeur taciturne, il regardait avec dépit les chevaux descendre au

trot la rampe de Villefranche. Il se disait que dans quelques minutes on

atteindrait le bourg et que, docile aux ordres de sa maîtresse, le

cocher rebrousserait chemin. Il calculait la rapidité du retour,

regrettait la fuite de ces minutes précieuses qui ne se retrouveraient

plus et, tout en s'obstinant dans son mutisme, il se désolait de ce

silence et de l'occasion perdue.--Il y a chez l'homme un fonds de

naïveté candide qui le rend moralement supérieur à la femme, et qui

pourtant dans les luttes de la vie de tous les jours constitue un état

d'infériorité. Jacques était convaincu de la sincérité des objections de

Mania, tandis que celui-ci ne les avait soulevées qu'avec le secret

espoir de les voir réfutées. Elle observait le peintre du coin de l'oeil

et souriait énigmatiquement. Quand elle eut constaté que son compagnon

s'entêtait à garder le silence, elle comprit qu'elle avait dépassé le

but.

--Qu'avez-vous? demanda-t-elle, vous boudez?

--Moi?... pas le moins du monde, seulement je réfléchis...

--Et a quoi pensez-vous?

--Je pense que vous êtes une froide statue et que vous ne m'aimez pas!

--Voilà une galante découverte!... Pour ne pas être en reste avec vous,

je vais vous en confier une autre que j'ai faite: c'est que vous aimez

trop votre femme pour qu'il vous soit possible d'aimer fortement

ailleurs.

--Vous savez bien le contraire, protesta-t-il, vous savez bien que vous

m'avez ensorcelé!

--Oui, je joue le rôle de la méchante fée, tandis que la fée du foyer

demeure dans le fond de votre coeur, pure, impeccable, religieusement

adorée.

--Qu'en savez-vous?

--Ne l'ai-je point vu tout à l'heure? Vous êtes devenu morose rien qu'à

la pensée qu'elle put appliquer pour son compte vos théories sur la

passion irrésistible.

--Ce n'est pas la même chose.

--Naturellement... Elle, la sainte madone, doit rester inattaquable et

immaculée dans son sanctuaire... Mais Mme Liebling, une étrangère un peu

coquette, un peu excentrique, et d'ailleurs séparée de son mari... oh!

celle-là, on peut lui faire la cour sans scrupules, on peut chercher à

la compromettre, et, en supposant qu'elle succombe, cela ne tire pas à

conséquence!... Et si Mme Liebling, qui n'est pas une sotte et sait se

défendre contre ses propres faiblesses, hésite à livrer sa personne à

quelqu'un qui ne lui donnerait en échange qu'un morceau de son coeur, on

l'accuse d'être incapable de tendresse, et on l'appelle «une froide

statue»...

Elle s'interrompit pour s'adresser au cocher:

--Baptiste, voici Villefranche... Il est temps de rentrer!

Dans le creux du rocher, la petite ville endormie étageait au-dessus de

la mer ses maisons dont le clair de lune blanchissait les façades. Le

landau tourna lentement, puis les chevaux effleurés par le fouet de

Baptiste remontèrent au petit trot la côte qu'ils venaient de descendre.

--Vous souvenez-vous, reprit Mania en plongeant ses yeux brillants dans

ceux de Jacques, vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit à propos de

mon caractère, la première fois que nous avons causé ensemble à la villa

Endymion?

--Oui, vous m'avez avoué que vous aviez le coeur sensible... Je crois

que vous vous vantiez un peu.

--C'est possible... Mais j'ai ajouté que j'étais affreusement

exclusive... Je n'ai pas changé... Tout ou rien, et, si je commettais la

folie d'aimer, je n'admettrais pas le partage. Je voudrais qu'on fût à

moi sans arrière-pensée, sans compromission.

En même temps elle le regardait d'un air de défi.

--Ainsi, murmura-t-il, captivé par cet attirant regard, vous aimeriez

celui qui satisferait à ces conditions?

Le landau filait maintenant avec rapidité sur la route plane, et

Jacques, les yeux attaches aux yeux de Mania, se sentait entraîné vers

un inconnu plein de promesses. Il était arrivé à ce degré d'exaltation

où les reniements ne coûtent plus rien, où l'âme maîtrisée par le désir

est prête à tous les abandons, à toutes les apostasies.

--Permettez, rectifia Mme Liebling, j'ai simplement dit que si j'aimais,

j'exigerais en retour qu'on m'appartint tout entier.

--M'aimeriez-vous, balbutia-t-il, si je vous jurais de tout oublier pour

vous?

--Tout? répéta-t-elle avec un sourire incrédule, c'est beaucoup vous

aventurer.

--Que m'importe tout ce qui n'est pas vous!

--Vous vous donneriez sans regret?

--Sans regret.

--Sans partage?

--Corps et âme... en esclave.

Elle éclata de rire.

--Vous ne me croyez pas? s'exclama-t-il, choqué.

--Si fait, mais j'ai peur que vous ne ressembliez aux enfants qui

promettent tout ce qu'on veut pour avoir une dragée, et qui ne se

souviennent plus de rien, dès qu'ils l'ont obtenue.

Il eut un geste irrité. Ce rire et ce sarcasme intempestifs l'énervaient

cruellement. Le dépit lui serrait le gosier et lui mettait presque des

larmes dans les yeux.

--Non, vous ne m'aimez pas! grommela-t-il avec rage, sans quoi vous

n'auriez pas le coeur de plaisanter en un pareil moment.

Elle fut émue de l'expression tragique de ses traits et comprit qu'elle

l'avait exaspéré. La colère et l'amour l'avaient transfiguré. La clarté

lunaire pâlissait encore son visage et faisait mieux ressortir la

carrure du front sous les cheveux noirs, l'amertume passionnée des

lèvres sous la barbe frisante, le feu sombre des yeux humides. Mania le

trouva vraiment beau; elle éprouva le même voluptueux frisson qui

l'avait secouée lorsqu'une demi-heure avant il avait parlé de sa vie à

la campagne--et la mystérieuse source de la tendresse se rouvrit en

elle. Elle le regarda plus affectueusement et lui tendit les mains.

Il les serra avec emportement et ne les lâcha plus.

--Vrai! balbutia-t-il, vous ne vous moquez pas?... Vous m'aimez un peu?

--Comment osez-vous en douter? répondit-elle très bas, et la sourdine

caressante de cette réponse à peine articulée en doubla encore le prix.

Dans l'éblouissement qui l'affolait, Jacques attirait la jeune femme

vers lui et voulait la serrer dans ses bras. Elle l'arrêta d'un regard,

et se reculant:

--Soyez plus calme, je vous en prie... Songez que nous voici à Nice et

que la route n'est plus déserte.

Le landau avait en effet dépassé Montboron, et croisait a chaque instant

des voitures qui revenaient du Corso.

--Déjà! se récria Jacques, et c'est à peine si j'ai pu vous dire le

quart de ce que j'ai dans le coeur... Déjà vous quitter? Quand et où

vous reverrai-je?

--Mais, répliqua-t-elle, quand vous voudrez, chez moi... Ne vous ai-je

pas dit qu'on m'y trouvait tous les soirs, de cinq à sept heures?...

--Oui, soupira-t-il, à l'heure de tout le monde, au milieu de votre

cercle habituel... Ne comprenez-vous pas, si vous m'aimez un peu, que

l'amour veut plus d'intimité, et ne me permettrez-vous pas de me

retrouver avec vous dans les mêmes conditions que ce soir?

--Oh! s'exclama-t-elle, vous êtes bien exigeant, pour un nouveau

converti! Avant d'avoir pleine confiance en vous, laissez-moi mettre un

peu votre beau zèle à l'épreuve... D'ailleurs mon salon n'est pas aussi

fréquenté que vous l'imaginez; en y venant vers six heures, vous

risquerez fort de m'y trouver seule quelquefois... Vous voyez, je suis

bonne personne... Et maintenant, en quoi endroit désirez-vous que je

vous dépose?...

La voiture longeait le port. Jacques pensa à Francis Lechantre et au

yacht du baron Herder. Il réfléchit à l'impossibilité de rentrer rue

Carabacel en robe de moine, et, comme le magasin du costumier devait

être fermé à pareille heure, il résolut d'aller trouver Francis, afin de

le charger de la restitution de son travestissement.

--Je descendrai ici, répondit-il à Mania. J'ai un ami qui est à bord de

l'_Hébé_, et j'ai besoin de lui parler.

--Je comprends, dit railleusement Mme Liebling; cela s'appelle, je

crois, en France, se procurer un alibi!... Enfin, ce soir, je suis

disposée à l'indulgence... _Good by!_

--A bientôt... Je vous adore! chuchota-t-il en lui baisant la main. Il

sauta sur le quai, et le landau partit au grand trot.

Il découvrit assez rapidement l'_Hébé_, et, s'adressant à un matelot qui

était de planton à l'arrière, il demanda Francis Lechantre.--Le

paysagiste n'était pas rentré. Jacques pénétra dans l'intérieur du roof,

enleva son costume, sous lequel il avait eu la précaution de garder son

veston, puis, faisant un paquet du froc, il le remit au matelot avec un

bout de billet pour Lechantre.

Quant il eut retraversé la passerelle, et qu'il se retrouva sur le quai

désert, il lui sembla qu'il avait laissé, avec son travestissement, un

peu de l'ivresse qui tout à l'heure lui bouillonnait dans la tête. En

même temps que la fraîcheur de la nuit lui tombait sur les épaules, de

mélancoliques réflexions lui assombrissaient l'esprit. «Cette entrevue

avec Mania, si ardemment souhaitée, était maintenant déjà dans le passé,

et que lui en restait-il?... Une vague promesse d'amour. Il revenait de

ce rendez-vous plus épris que jamais, le coeur plus gonflé de désirs,

mais avec la conscience d'avoir obtenu bien peu.» Si cette réflexion

l'attrista et le découragea un instant, elle eut du moins le résultat de

diminuer ses remords. Il envisagea peu à peu son infidélité avec plus

d'indulgence, en se disant qu'il n'avait aucun gros péché à se

reprocher, et allégé en pensant que, le lendemain, il pourrait soutenir

le regard de Thérèse sans trop d'embarras, il hâta le pas dans la

direction du Paillon.--«Il est onze heures, songeait-il, et je trouverai

la maison endormie. Tant mieux! Je n'aurai ce soir aucune explication à

donner ni aucun mensonge à inventer.» Néanmoins, quand il fut sur le

Pont-Neuf, il s'attarda, accoudé au parapet, afin d'être plus sûr, en

rentrant, de n'être dérangé par personne.--La fête était terminée, mais

des rumeurs tumultueuses, des cris de masques en goguette, emplissaient

encore les rues avoisinantes. Sous la blanche clarté de la lune, il eut

de nouveau la vision du Corso et de Mania, étendue parmi ses fourrures

dans le landau qui courait le long de la Corniche, puis il regretta de

s'être montré trop timide et de n'avoir pas assez profité de la liberté

de cette heure irretrouvable. Brusquement, il quitta le pont et gagna

d'un trait l'angle de la rue Carabacel. Avec d'infinies précautions il

introduisit son passe-partout dans la serrure, franchit en tâtonnant le

vestibule. Tout l'appartement semblait plongé dans le sommeil. A pas de

velours, il se glissa dans le couloir, ouvrit doucement la porte de sa

chambre et resta soudain interdit.--Près d'une lampe à demi-baissée,

Thérèse était assise au coin de la cheminée, et, immobile, le regardait

entrer.

L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier 1891 · 第 27 / 29 题