LA COMBE DE PÉGUÈRE

Quand on monte de Pierrefitte à Cauterets, dans le défilé de roches

sombres qui, de chaque côté, forment de gigantesques murailles, à pic le

plus souvent, et quelquefois surplombant, on aperçoit de temps en temps,

au caprice du chemin, une montagne verte qui semble devoir barrer la

gorge à un moment donné: c'est Péguère, au pied duquel est bâti

Cauterets.

Sur la face qui regarde le village, c'est une montagne comme tant

d'autres des Pyrénées, et même plus belle que beaucoup d'autres avec ses

pentes raides plantées de hêtres qui montent superbes jusqu'à ce que les

pins les remplacent; son aspect est honnête, solide; de tout temps

certainement elle a été ce qu'on la voit aujourd'hui, et jusqu'à la fin

du monde elle restera ce quelle est. Cependant, quand on la longe pour

continuer après Cauterets vers le Pont d'Espagne, on s'aperçoit qu'on

lui a accordé confiance un peu vite, et que sa face pourrait bien être

trompeuse. En effet, de ce côté, les éboulis de rochers blanchissent

partout le gazon des escarpements et un couloir d'avalanche arrive à une

paroi à pic, au-dessous de laquelle se trouve un cône de déjection formé

d'un amas considérable de pierres brisées avec d'énormes blocs épars ça

et là jusque dans le lit du Gave qu'ils ont déplacé.

Evidemment cette montagne avec son air placide n'est pas ce quelle

paraît, et n'a d'une éternelle solidité que l'apparence; en réalité elle

s'effondre.

A quelles époques remontaient ces éboulis? Sans plus s'inquiéter, on

s'était dit volontiers que cela datait des temps préhistoriques, et sur

ces pentes en mouvement on avait construit l'établissement de la

Raillère, tandis que, de l'autre côté du Gave, on avait successivement

bâti les bains du Petit-Saint-Sauveur et du Pré, ainsi que la buvette de

Mauhourat. Si quelques chutes de rochers et de pierres se produisaient

de temps en temps, surtout avec les grandes pluies, comme elles

suivaient l'ancien couloir, on n'en prenait pas autrement souci.

***

Les choses en étaient là lorsqu'un matin de mai, en 1885, les gens de

service de la Raillère, en arrivant le matin pour prendre leur travail,

virent avec stupéfaction que la toiture de leur établissement avait été

criblée la nuit par une volée de mitraille.

Il n'y avait pas à chercher bien loin d'où venait ce bombardement: de la

combe de Péguère.

L'émoi fut vif; la saison commençait. On se remua, et tout bas on cria

au secours.

L'administration répondit en nommant une commission composée

d'ingénieurs des mines, des ponts-et-chaussées, etc., qui devait visiter

la montagne malade et indiquer les remèdes à appliquer; depuis des

centaines d'années elle guérissait des générations de baigneurs avec ses

sources, à son tour de se soigner. C'était là des personnages

considérables par leurs situations officielles au moins, et

l'administration aurait certainement fait de son mieux. Mais leur

grandeur même les attacha au rivage du Gave. Quand il aurait fallu aller

tâter le pouls de la montagne à l'endroit même où il battait, on

délibéra en examinant de loin son sommet; d'ailleurs n'était-elle pas

réputée inaccessible? et son air se trouvait tout à fait d'accord avec

sa réputation: tout d'abord une grande paroi à pic, polie par les eaux

et par les pierres, puis au-dessus des pentes croulantes. Le résultat de

ces délibérations fut qu'il n'y avait de pratique qu'à laisser agir les

forces de la nature: quand tout ce qui était en mouvement serait tombé,

on aviserait.

En pleine montagne ce prudent conseil aurait pu être adopté. Mais en

laissant les forces de la nature agir sur les pentes de Péguère, elles

écrasaient tout simplement les baigneurs, et dans un temps donné

emportaient les établissements construits aux abords du couloir parmi

lesquels il s'en trouve un bâti au griffon d'une source, celle de la

Raillière, dont la réputation universelle attire tous les ans 12 ou

15,000 malades.

Il est vrai que l'on pouvait descendre cette source et en établir la

distribution à un endroit où elle ne serait pas menacée: cela aussi fut

proposé, et même un commencement d'exécution eut lieu. Mais qui ne sait

que les eaux minérales et surtout thermales prises à leur source ne sont

pas du tout les mêmes que celles qu'on conduit à une certaine distance

pour la commodité des malades, la paresse des médecins ou les avantages

de? bateliers? Que perdent-elles en route? Quelquefois toutes leurs

qualités.

Descendre la Raillère et les autres sources en danger, c'était la ruine

de Cauterets à bref délai, ainsi que de toute la contrée.

Heureusement le pays avait un député qui ne s'occupait pas seulement des

affaires personnelles de ses électeurs influents, mais qui avait souci

aussi des intérêts généraux de son arrondissement, et son nom--M.

Alicot--ne doit pas être omis ici, car si les forces de la nature n'ont

point été abandonnées à leur caprice et au hasard, comme on le

proposait, c'est à son initiative, à ses démarches, à son insistance,

qu'on le doit: ce qui, soit dit en passant, n'a pas empêché ce même

arrondissement, et particulièrement les Cauterésiens, de le lâcher aux

dernières élections. Il agit auprès du ministre et demanda

l'intervention du service forestier; n'y a-t-il pas dans nos codes une

loi sur le reboisement des forêts? jamais plus belle occasion de

l'appliquer ne s'était présentée.

Je ne sais pas s'il est bien juste de dire que le service forestier

accepta cette tâche d'autant plus volontiers que les mines et les

ponts-et-chaussées s'étaient récusés, mais le certain, c'est que, sans

trop savoir à quoi il s'engageait, il ne recula pas: on verrait à

l'oeuvre.

Ce qu'il vit, quand les études commencèrent sous la direction de M.

Demontzey, inspecteur général des forêts avec le concours de MM. Loze,

inspecteur de reboisement, et François Delon, garde-général au même

service, c'est qu'on se trouvait en présence d'une montagne en

dislocation.

Et cet état de dislocation rendit même les études du terrain assez

difficiles pour qu'on dût s'attacher avec les cordes à ceux des blocs

éboulés qui, momentanément arrêtés dans leur chute, trouvaient un point

de résistance suffisant pour porter le poids d'un homme.

On arriva ainsi au pied d'une combe formée de blocs granitiques entassés

dans un enchevêtrement gigantesque qui reposait sur une couche de

pierrailles et de sable; c'était un véritable chaos mouvant amoncelé à

15 ou 1,800 mètres d'altitude. Quand il pleuvait, ou quand les neiges

fondaient, ces pierrailles et ce sable se trouvaient entraînés. Et quand

il faisait sec, c'était le sable seul qui coulait continuellement, comme

il l'eût fait dans un immense sablier.

***

Elles étaient réellement considérables, les difficultés, et telles,

qu'après l'examen on pouvait les considérer comme insurmontables:

l'altitude à laquelle on devait travailler variait entre 1,700 et 2,800

mètres: la montagne inaccessible manquait d'eau; à cette hauteur la

neige commençait en septembre pour ne disparaître qu'en juin; enfin il

fallait travailler dans un couloir au-dessous duquel se trouvaient des

établissements thermaux fréquentés, de 5 heures du matin à 6 heures du

soir, pendant les quelques mois où le travail était possible, et aussi

au-dessus d'un chemin, celui de la Raillère Mauhourat, qui, pendant

l'été, est littéralement couvert de buveurs et de voitures; qu'un bloc

partit, qu'une pierre échappât aux ouvriers, et une catastrophe se

produisait.

De plus, on se trouvait en présence d'un phénomène géologique dont on ne

connaissait pas la cause: était-il dû à des tremblements de terre? à la

nature même du granit craquelé? à des dépôts sédimentaires, ou bien

encore à la fameuse faille des Pyrénées? On n'en savait rien.

La première idée qui se présenta fut de construire un barrage au bas de

la combe, un peu avant que la montagne soit coupée par un à-pic de 4 ou

500 mètres, qui la réunit au Gave; si on pouvait le bâtir assez solide

et assez haut, il arrêterait les blocs en mouvement, exactement comme

les grands barrages retiennent les eaux, celles du Furens à

Saint-Etienne, en Algérie celles du Sig.

Avant d'entreprendre un pareil travail, on eut heureusement l'idée

d'organiser des expériences pour se rendre compte de la trajectoire des

blocs, et alors on constata qu'il suffisait de mettre une pierre en

mouvement pour qu'elle en entraînât avec elle des centaines, des

milliers d'autres, qui se précipitaient avec des bonds effrayants; des

blocs de granit de 20 mètres cubes passaient à 30 mètres au-dessus du

sol de la combe. Quel barrage, si bien construit qu'il fût, résisterait

à la poussée de ce bombardement?

Du grandiose on se rabattit sur le simple et le petit. Ce qui semblait

faire l'instabilité de ces masses de rochers, c'était la fuite du sable:

qu'on parvint à l'arrêter, et tout s'arrêtait en même temps.

Mais comment produire cet arrêt? On pensa à employer un système de

petits murs en pierres sèches, car le manque d'eau rendait tout autre

système de maçonnerie impraticable et on le combinerait avec des

gazonnements auxquels on aurait recours toutes les fois que la pente du

terrain le permettrait; mais, au lieu de commencer le travail par la

base comme cela se fait ordinairement, on l'entreprendrait par le

sommet, puisqu'il était impossible de placer des ouvriers dans le fond

de la combe où ils seraient infailliblement écrasés par les pierres

toujours en marche.

Si c'était beaucoup d'avoir trouvé le traitement à employer, les moyens

d'exécution ne présentaient pas moins de difficultés; ce n'était pas

dans des conditions ordinaires de travail qu'on se trouvait placé, mais

en pleine montagne, à une altitude variant entre 1,500 et 2,000 mètres,

sur des pentes considérées jusqu'à ce jour comme à peu près

inaccessibles; il fallait un chemin pour que les ouvriers pussent

arriver à un chantier et il fallait un petit chemin de fer Decauville

pour apporter les blocs qui entreraient dans la maçonnerie, ainsi que

les plaques de gazon qu'on irait prendre sur une autre montagne, celle

de Cambasque, pour en garnir les pentes mouvantes de Péguère; enfin il

fallait aussi construire, à une certaine hauteur, des baraquements où,

du lundi au samedi, logeraient les ouvriers qui ne pouvaient pas tous

les matins commencer leur journée par cette ascension.

Ce fut la route muletière qu'on attaqua d'abord, en allant l'amorcer à

une lieue environ de Cauterets, un peu après la cascade du Ceriset;

aujourd'hui elle a atteint 1,900 mètres, et elle sera terminée l'année

prochaine. Tracé sur le versant sud du val de Jeret, en pleine forêt,

elle monte en lacets par des pentes très douces et à certains endroits

on se trouve sur des corniches d'où l'on a des à-pics de 500 mètres

au-dessus du Gave qui bouillonne dans son étroite vallée. Je l'ai suivie

par une belle matinée d'août, et bientôt elle sera sans conteste une des

plus agréables promenades des Pyrénées; douce aux jambes, gaie aux yeux

avec ses fleurs qui la bordent, bien boisée, car, contrairement à ce qui

se passe habituellement, on n'a abattu d'arbres que tout juste ce qu'il

fallait pour qu'elle se glissât sous l'ombrage de ceux qu'on a

respectés--faisant ainsi oeuvre de forestiers et non d'ingénieurs

toujours prompts aux abattis.

Quand cette route muletière fut assez avancée, elle servit à apporter

les rails du chemin de fer qu'on ne pouvait pas monter à dos d'hommes

par les glissoirs des avalanches et l'on commença le traitement de la

combe.

La première chose à entreprendre était de la débarrasser des blocs

instables, déjà en mouvement ou menaçant de se détacher; et cette

opération était celle qui exigeait le plus de coup d'oeil et de

prudence, car on s'exposait à mettre tout le sommet de la montagne en

marche, sans trop prévoir où les morceaux iraient.

Attachés par des cordes aux parties solides, les ouvriers--qui tout

d'abord se firent prier--entreprirent cette besogne, et au moyen du

levier, de la poudre ou de la dynamite selon les circonstances, ils

précipitèrent, en commençant par le sommet, tous les blocs qu'on ne

pouvait pas consolider; puis, le terrain déblayé, pour soutenir les

blocs plus solides et les pierrailles ou même les parties déclives sur

lesquelles l'herbe n'avait pas chance de reprendre, on construisit des

murs de soutènement en maçonnerie sèche, de 5 à 6 mètres de hauteur,

s'étageant les uns au-dessus des autres; et, cela fait, on plaqua toutes

les pentes avec des gazons bien feutrés dans lesquels on respectait

soigneusement les touffes de rhododendrons et d'airelles qui s'y

trouvaient; on les fixa avec des piquets jusqu'à ce que les racines se

fussent implantées dans le sable.

Depuis que le travail est commencé avec cette double combinaison de murs

et de gazonnements, c'est-à-dire depuis quatre ans, il est arrivé à la

moitié de la combe à peu près; mais, comme les difficultés ont beaucoup

diminué par cette raison que la combe se rétrécit vers son goulot, il

semble qu'il faudra moins de temps pour l'achever qu'on en a pris pour

l'amener au point où l'on en est. Le chemin muletier va être terminé; on

connaît la montagne; et les ouvriers qui, au début, étaient rares pour

travailler dans la combe, sont aussi nombreux maintenant et aussi

résolus qu'on peut le désirer.

Car, malgré le danger très réel, il n'y a jamais eu d'accidents depuis

le premier jours des travaux: pas un ouvrier n'a été blessé; et, dans la

saison des bains, pas un des nombreux baigneurs qui se suivent en

procession sur le chemin qui longe la base du couloir n'a été effrayé

par la chute d'un bloc maladroitement échappé. C'est alors à de

certaines heures où les buvettes et les bains sont habituellement fermés

qu'on fait partir les blocs qui doivent tomber, et pendant ces heures la

route est barrée; lorsqu'elle est ouverte aucun de ceux qui circulent là

tranquillement en digérant leur verre d'eau ne se doutent qu'à 1,000 ou

1,100 mètres au-dessus de leur tête s'exécutent des travaux

considérables, qui à Paris ou dans un rayon moins éloigné

solliciteraient la curiosité générale et la visite de tous les reporters

du monde; mais c'est dans les Pyrénées qu'ils s'accomplissent, et vous

savez, les Pyrénées, ça n'est pas précisément parisien.

Les deux vues que nous donnons montrent l'une la besogne qu'il y avait à

entreprendre et l'autre le résultat obtenu. Dans la première un ouvrier

retient le wagon chargé, la voie étant légèrement inclinée de manière à

ne rendre la traction nécessaire qu'au retour des wagons vides. Dans

l'autre, les travaux de soutènement sont à peu près terminés. La

photographie a été prise au moment où un des ouvriers va donner, au

moyen de la corne d'appel, le signal d'arrêt de la circulation sur la

route de la Raillière, tandis qu'un autre dresse le drapeau rouge

réglementaire.

***

Quoi que nous ayons dit, Paris aurait pu se faire, jusqu'à un certain

point, l'idée des travaux entrepris, car à l'Exposition, dans le

pavillon des forêts, un diorama en représentait une petite partie, celle

du sommet, en ce moment terminée. Mais, bien que rendu avec beaucoup de

chic, ce diorama ne parlait pas, et c'était là son tort, puisque la

plupart de ceux qui passaient devant lui ne comprenaient rien à ce qu'il

voulait représenter.

Est-ce qu'un jour, dans un groupe de visiteurs qui certainement avaient

souci de la fortune de la France, cette exclamation ne fut pas lâchée

devant ce diorama;

--C'est pitié de voir gaspiller l'argent des contribuables dans de

pareils travaux de fortification, exécutés par des forestiers.

Il est vrai que devant le diorama qui faisait pendant à celui-là et

représentait la canalisation de torrents dans les Basses-Alpes, un

président de section, s'adressant à ses jurés, leur disait:

--Maintenant, messieurs, nous arrivons à un curieux exemple de la

culture de la vigne dans les Alpes.

Je sens que cette observation, qui a cependant été entendue par de

nombreux témoins, peut paraître un peu forte; est-ce la rendre

vraisemblable de dire quelle appartient à un architecte... parisien?

Hector Malot.

[Illustration: UNE MONTAGNE QUI S'ÉCROULE.--Commencement des travaux de

soutènement de la combe de Péguère (Pyrénées).]

[Illustration: UNE MONTAGNE QUI S'ÉCROULE.--Vue prise au cours des

travaux de soutènement. (Voir l'article page 35.)]

[Illustration.]

L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier 1891 · 第 13 / 29 题